La Toussaint : un triple événement pour les Saintes

imagesLa découverte du 4 novembre 1493

La période de la Toussaint devrait être pour les Saintois l’occasion de célébrer un triple événement. L’anniversaire tout d’abord de la découverte de notre Archipel par Christophe Colomb voilà 520 ans cette année, la fête des Saints ensuite, la commémoration enfin de nos semblables défunts.

Si le premier de ces trois événements est généralement passé sous silence, nous n’apprendrons rien à personne en rappelant que c’est à son deuxième voyage que Christophe Colomb, parti de Cadix le 25 septembre 1493, aperçut la Désirade, après 21 jours de navigation depuis les îles Canaries ; puis Marie-Galante et la Dominique le dimanche 3 novembre 1493. Et c’est au matin du lundi 4, qu’il baptisa notre petit Archipel Los Santos en se rapprochant de la Guadeloupe proprement dite pour y faire reposer ses équipages. Nous étions en l’octave de la Toussaint et le nom se féminisa par la suite en se francisant, d’où : Les Saintes.

La fête de tous les Saints

FRa Angélico1423_24 Les précurseurs du Christ

Fra Angelico : L’assemblée des Saints
1423 – 1424

Quant aux deux autres événements, respective-ment célébrés chaque année le 1er et le 2 novembre par les catholiques, chacun sait que ce sont deux fêtes religieuses établies par l’Église de Rome aux 8ème et 10ème siècles. La première, codifiée par le pape Grégoire IV pour honorer les Saints et Martyrs, la seconde instituée en 998 par  Saint Odilon, abbé de Cluny,  pour commémorer les fidèles décédés.

Cimetière pologne rognée

Cimetière illuminé en Pologne

La célébration des morts

Si les traditions varient d’un pays à l’autre, voire d’un cimetière à l’autre, quant à la manière d’honorer les morts en rénovant et en fleurissant par exemple les tombes avec tel ou tel type de fleurs, l’usage de les illuminer, s’il n’est pas universel, n’est pas non plus l’exclusivité des Antilles et encore moins des Saintes. Dans beaucoup de pays de par le monde, la tradition de l’illumination est bien établie, comme le montre la photo ci-dessus d’un cimetière polonais un soir de premier novembre.

Le petit cimetière de Terre-de-Haut

Tombe d'autrefois rénovée

Tombe d’autrefois rénovée

Pour revenir aux Saintes, il faut bien se rendre à l’évidence : le petit cimetière de Terre-de-Haut autrefois renommé pour ses modestes tumulus de sable, entourés de conques de lambis, remplacées chaque année en cette période, a perdu depuis longtemps son cachet et son originalité. S’il subsiste encore quelques rares sépultures traditionnelles, typiquement saintoises, régulièrement entretenues par les familles des défunts, la quasi totalité des tombes d’aujourd’hui sont des caveaux de béton qui ne présentent en soi aucun intérêt culturel ou esthétique, même si les guides touristiques persistent abusivement à recommander une visite du lieu, pour, prétendent-ils, « son pittoresque et son caractère unique exceptionnel », ce qui reste à prouver aujourd’hui mais qui était parfaitement vrai autrefois.

Caveaux de béton actuels

Caveaux de béton actuels

Les tombes de marins

Ce qui fait néanmoins l’intérêt de ce cimetière devenu trop petit, mais chaque année rénové et embelli par le nettoyage, la peinture et la remise en état des tombes et des allées, c’est le fait que pas moins de vingt-huit matelots et officiers de tout grade de la Marine nationale française y ont été inhumés entre 1838 et 1941, à une époque où les navires de guerre français faisaient escale aux Saintes et y étaient bienvenus.

Mémorial des marins décédés

Mémorial des marins décédés

Un monument en leur mémoire est édifié qui porte leurs noms et l’année de leur décès. Quant aux tombes elles-mêmes de ces marins morts et enterrés aux Saintes, on peut en répertorier aujourd’hui une petite douzaine pour la plupart surmontées d’une plaque de cuivre gravée, souvent difficilement lisible, d’une croix en bois ou d’une stèle de pierre mentionnant généralement leur identité, leur qualité, leur grade, leur région d’origine parfois,  la date exacte et la cause de leur décès.

En cette année 2013 on ne peut que se réjouir de constater qu’un réel effort ait été accompli pour relever quelques-unes de ces tombes, désensabler les sépultures enfouies, entourer certaines de conques, repeindre les pierres tombales ou les stèles, allant même parfois, par excès de zèle,  jusqu’à cacher sous la peinture blanche la marque tricolore barrant le haut de leur croix.

Illuminations à Terre-de-Haut Ph R.Joyeux

Illuminations à Terre-de-Haut
Ph R.Joyeux

En attendant que les sépultures de ces marins soient totalement réhabilitées et leurs occupants parfaitement identifiés, les photos qui suivent sont un modeste hommage rendu à leur mémoire.

Tombe de marin

Tombe du Quartier-maître torpilleur LE GALLOU Paul
décédé aux Saintes en 1897

Tombe d'un marin inconnu

Un marin inconnu

Pierre tombale rénovée

Pierre tombale désensablée et rénovée

Et pourquoi ne pas imaginer qu’un jour on réunisse dans un carré qui leur serait réservé les restes et les tombes éparpillées de ces militaires ? Ce serait tout à l’honneur des autorités saintoises, et Terre-de-Haut se réconcilierait ainsi avec la Marine nationale qui a tant servi l’Archipel et ses habitants par le passé. Mais peut-être aussi qu’en les laissant mêlés  aux sépulcres de la population, on perpétue les liens qui les unissaient aux gens du pays. Cette idée n’est pas non plus finalement à rejeter ! À vous, lecteurs, de donner votre avis et d’exprimer vos suggestions.

R.Joyeux

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Une référence en matière de construction navale

Il y a tout juste un an Alain FOY nous quittait 

Alain LunettesLe compétiteur du Samedi Gloria

Nombre de Saintois se souviennent sans doute encore de la belle coutume aujourd’hui disparue des compétitions nautiques du Samedi Gloria. À la veille de Pâques, vers 9 heures du matin, au premier carillon de la résurrection des cloches, une flottille de petits voiliers prenait le départ du Fond-de-Curé ou du Mouillage pour la traditionnelle régate miniature de la fin du Carême liturgique.

Les jeunes suivaient à la nage leurs magnifiques petits yachts effilés que quelques semaines auparavant ils avaient amoureusement façonnés, artistiquement peints en bleu et blanc, lestés de plomb et gréés de voiles blanches. Les paris allaient bon train et l’enthousiasme général incitait nos armateurs de 14 ans à perfectionner leur coupe et leur gréement, à mieux équilibrer leur quille et leur lestage.

Parmi les jeunes constructeurs-compétiteurs de l’époque, un nom attirait déjà l’attention, un nom qui quelques années plus tard allait jusqu’en Martinique et au-delà se faire connaître des amateurs de Saintoises, de hors-bord, de vedettes et de yachts, celui d’Alain FOY. 

Maquette réalisée par Alain  dans sa jeunesse

Maquette réalisée par Alain
dans sa jeunesse

Souvent vainqueur de ces compétitions pascales, s’évertuant à constamment amé-liorer  ses  voiliers miniatures, Alain se préparait une carrière dans la construction navale où devaient se révéler ses talents exceptionnels de concepteur, d’artiste et d’artisan hors pair. Rien d’étonnant alors qu’à sa sortie de l’école primaire à 15 ans, il n’ait qu’une idée en tête : devenir charpentier de marine.

                                                         L’apprenti

Alain jeune NB rogné

Alain Foy à 22 ans

Sans plus attendre, il commence son apprentissage chez M. Georges Cassin, fils de l’ancien maire Benoît Cassin et professionnel reconnu dans la construction navale en même temps que maître-senneur. C’est sous l’égide de ce charpentier marin-pêcheur, réputé pour son sérieux, sa rigueur et sa touche personnelle de fabrication, qu’il acquerra les rudiments d’un métier qui allait devenir une passion et qu’il exercera toute sa vie, le faisant connaître et solliciter bien au-delà du bassin caribéen.

Son premier canot saintois, Alain le construira à 17 ans dans la cour de ses parents, en plein milieu du bourg de Terre-de-Haut. À cette époque les matériaux utilisés étaient principalement, pour la membrure le poirier local, pour la carène l’acajou rouge acheté en Guadeloupe. Le catalpa bord de mer, le calebassier et le bois du Nord entraient parfois dans l’assemblage, selon la fonctionnalité de la pièce à enchâsser. Et c’est avec son père, Klébert, personnage haut en couleur et célèbre du temps de la dissidence au cours de la Seconde Guerre mondiale, qu’Alain se rendra régulièrement au Grand-Îlet pour y choisir, abattre et ramener les billots de poirier susceptibles de servir à la construction.

Mustang 1 rognée

Le dernier bateau personnel d’Alain  : Tornade

Les premières commandes 

Parallèlement à ses premiers essais de charpentier de marine grandeur nature, sans abandonner pour autant la réalisation de miniatures dont il orne le petit salon familial, il s’associe à son ami Geo PETIT avec lequel il s’adonne occasionnellement au culturisme. La cour de ses parents devenue trop petite, il monte avec Geo un premier vrai chantier à l’Anse-Mire afin d’honorer les  commandes qui commencent d’affluer. Non point d’abord des pêcheurs locaux, mais de notables de Guadeloupe qui souhaitent qui un hors-bord, qui une vedette de haute mer, qui un petit yacht de simple plaisance. Entre temps, Alain a épousé Myriam Bélénus qui lui donnera quatre enfants  avant de décéder prématurément à l’âge de 27 ans. Des années plus tard, il rencontrera UTE, jeune femme d’origine et de noblesse allemandes avec qui il se remariera et aura une petite fille prénommée Jasmine.

Alain au travail dans son chantier

Alain au travail dans son chantier

Les chantiers de Morel et du Marigot 

Son entreprise prenant de l’importance, il crée en 1970 la Société Roche à Mauves et s’installe à Morel, avec pour principal actionnaire un financier bordelais du nom de Raymond Gabaret. L’entente entre les deux hommes se détériorant au fil des ans, Alain se sépare de son actionnaire et crée sa propre société. En 1977, en pleine campagne électorale, suite à  la promesse d’achat    d’une concession domaniale jamais concrétisée, il est inscrit sur la liste du maire sortant et signe un protocole avec la Municipalité de Terre-de-Haut qui lui permet d’occuper un terrain au Marigot directement ouvert sur la mer. C’est de ce nouveau chantier couvert que sortiront les plus belles réalisations d’Alain Foy, dont ses propres bateaux équipés de puissants moteurs et qui seront dans toute la Caraïbe, Guadeloupe, Martinique, et jusqu’aux Etats-Unis ses meilleurs ambassadeurs.

Chantier du Marigot

Chantier du Marigot-  Ph. R. Joyeux

Peu de temps auparavant, les premiers moteurs hors-bord avaient fait une apparition qui allait bouleverser non seulement la pratique même de la pêche en Guadeloupe mais le type de canot utilisé. Les pêcheurs saintois, commençant timidement à s’équiper de ces moteurs, se rendront compte à la longue que la coque traditionnelle, profilée pour la voile, n’est pas du tout adaptée à ce nouveau moyen de propulsion. Alain ne sera pas le dernier à en être informé et à vouloir expérimenter par lui-même les inconvénients de la Saintoise traditionnelle équipée d’un moteur hors bord.

FOY Alain 77 Vedette

En famille sur sa vedette rapide Cirrus

La nouvelle Saintoise imaginée par Alain Foy

La nouvelle Saintoise imaginée par Alain Foy
début des années 70

Naissance d’une nouvelle saintoise

Fort de son génie inventif, de son expérience de constructeur et d’homme de mer, Alain FOY ne tardera pas à imaginer et à mettre en chantier un nouveau type de coque au tableau droit et à la carène assise élargie, adapté à la fois au moteur, à la vitesse et à la haute mer. De son chantier naîtra, en contre-plaqué marine, la première nouvelle Saintoise que l’on connaît aujourd’hui et que tous les pêcheurs des Saintes et de la Guadeloupe archipélagique adopteront par la suite.

À la barre de Mustang

À la barre de Jet 007

L’ère du plastique et de la résine 

À son exemple, d’autres chantiers de construction voient le jour aux Saintes et Alain n’est plus le seul chez lui à réaliser des Saintoises nouvelle manière. Aussi laissant ses concurrents exploiter un brevet qu’il n’a pas déposé, il abandonne peu à peu ce type de coque mais garde le monopole des commandes de vedettes de pêche hauturière ou de plaisance. Sa renommée dépasse alors très largement les limites de la rade de Terre-de-Haut et son savoir-faire  est connu et reconnu dans toute la Caraïbe et au-delà. Cependant, alors que les autres constructeurs vont utiliser les nouveaux matériaux que sont le plastique et la résine, Alain persiste à ne travailler que le bois, ne croyant pas à la résistance et à la noblesse des matières synthétiques. Mais, à l’usage, ces matériaux ayant fait leurs preuves, il n’a d’autre solution que d’en équiper son chantier et abandonne peu à peu le tout-bois. Une nouvelle ère était née.

Une référence reconnue et partagée

Décoré de la Médaille du Mérite Maritime, Alain Foy  jusqu’à son dernier souffle a été un modèle d’amitié, de gentillesse, de tolérance et de conviction. Il a été emporté par une affection pulmonaire, à l’hôpital de Basse-Terre, le 23 octobre 2012, à l’âge de 75 ans. Travailleur infatigable et créateur hors pair de son vivant, nul doute que son nom, sa personnalité et son génie resteront dans le domaine de la construction navale saintoise et guadeloupéenne une référence majeure que ni les Saintois ni les Antillais en général ne sont prêts d’oublier. 

Alain est conduit à sa dernière demeure sur une Saintoise contruite par son fils du même prénom Alain Foy Junior

Alain est conduit à sa dernière demeure
sur une Saintoise contruite par son fils du même prénom
Alain Foy Junior -Photo Mimi

Nous remercions vivement Cathy  Foy pour nous avoir aimablement communiqué et permis d’utiliser pour ce dossier les photographies de son père Alain et de ses superbes réalisations.

Raymond Joyeux 

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Premier roman de la Saintoise d’adoption Marie-José Garay

L’orpheline de la colonie

carte gwada

Carte de la Guadeloupe de Jaillot

Avant l’arrivée des Français à la Guadeloupe en juin 1635,  ce sont les Espagnols qui tentent de l’occuper, à la recherche d’improbables trésors. Sans succès car ils seront vite exterminés ou chassés par les habitants de l’île, les redoutables  guerriers Caraïbes. Il n’en sera pas de même avec les Français. Ces derniers, plus nombreux et mieux armés, massacrent à leur tour la quasi totalité de ces Amérindiens, signent un traité de paix avec les survivants en 1640 et s’y installent définitivement. Mais comment coloniser durablement une contrée lointaine si on ne peut y assurer une descendance ? Privés au début de femmes européennes, les hommes de Du Plessis et de l’Olive, chargés d’évangéliser les indigènes, commencèrent dans un premier temps à s’unir avec celles de leurs protégées qui leur semblaient les plus aptes à procréer. Cette situation n’étant à leurs yeux qu’un pis-aller, certains engagés, désirant épouser une femme de leur caste, n’avaient d’autre solution que de repartir en Europe et revenir mariés… ou ne revenaient pas du tout.

Marie-José Garay

Marie-José Garay

Pour mettre fin à cette désertion déguisée qui risquait de priver la colonie d’un nombre important des meilleurs de ses engagés, germa dans l’esprit des responsables de la Compagnie des Isles d’Amérique, alors propriétaires de la Guadeloupe, l’idée de faire venir directement de France des jeunes filles à marier. C’est l’épisode de la venue de ces filles en Guadeloupe, leur installation et leur nouvelle existence que relate le très beau livre de Marie-José Garay : L’orpheline de la colonie, publié le 12 août dernier aux Éditions Nestor de Gourbeyre.

L'orpheline couvEn réalité, ce premier roman très réussi est le journal de bord et de vie, imaginé par l’auteur, d’une de ces jeunes filles, Jeanne Ledue, qui a choisi avec onze de ses compagnes du couvent-orphelinat de la Providence de tenter l’aventure. Quand on connaît les conditions de navigation à l’époque et les risques encourus par celles qui partaient s’installer dans un pays et sous un climat inconnus, afin d’y trouver un hypothétique mari dont elles ignoraient tout, on comprend mieux le courage et la détermination de ces jeunes filles désargentées certes mais que rien ne destinait à cette vie aventureuse et particulièrement périlleuse, loin de leur terre d’origine et de leurs paisibles habitudes de vie à l’européenne.

Sous la férule autoritaire, revêche et intéressée de l’entremetteuse Melle De Laroche, vieille fille ambitieuse, intrigante et calculatrice, qui aura la charge rémunérée de les recruter, de les conduire à bon port avec mission de leur trouver un mari, seulement 10 de ces 12 jeunes filles arriveront saines et sauves à destination, l’une étant tombée par-dessus bord au cours de la traversée, une autre s’étant éprise en secret d’un matelot du Saint-Joseph, le navire affrété par la Compagnie.

Si, avant l’arrivée des esclaves, l’épopée rocambolesque de ces orphelines loin d’être toutes des ingénues, en quête d’un mariage avantageux au-delà des mers en vue de peupler à l’occasion la nouvelle colonie, est authentique et attestée par les historiens, le mérite de Marie-José Garay n’a pas consisté seulement à relater ou à réécrire purement et simplement l’événement et ses ramifications tels qu’ils se sont déroulés réellement à partir de 1643.

Cette auteur, dont le talent incontestable ne manquera pas d’être bientôt plus largement reconnu, a réussi, par l’intermédiaire de sa narratrice, non seulement à mettre en scène de façon réaliste et naturelle les péripéties d’un bouleversement complet de situation dans la vie de ces jeunes femmes, mais à traduire et à analyser avec une remarquable subtilité et une maîtrise étonnante pour une première publication, les difficultés et les tensions relationnelles dues à la diversité des caractères et des tempéraments dans un espace géographiquement limité, contraignant, en perpétuelle ébullition. Contraintes géographiques et climatiques au premier chef, mais également sociales, de proximité et de mentalité, qui exacerberont les rivalités amoureuses, les humiliations, les jalousies, les ambitions personnelles et les susceptibilités ethniques.

Arrivée des filles en Guadeloupe

Arrivée des filles en Guadeloupe

Jeanne Ledue, âgée de 19 ans à son départ de Dieppe, jeune fille volontaire, sensible, généreuse et raffinée, à l’éducation sans complaisance mais sans rigidité, dont le journal tenu presque quotidiennement sert de support à l’histoire, de son point de départ à son dénouement, est la pièce maîtresse de ce livre et le cœur du récit.

Elle réussira, comme les autres filles à se trouver un mari en la personne d’un Marquis arriviste, sans chaleur affective et souvent absent pour ses affaires. Aussi, inéluctablement, sur fond agité de tractations commerciales entre riches propriétaires et luttes impitoyables pour le pouvoir, la fortune et l’ascension sociale, la diversification envisagée de la production agricole et l’indifférence amoureuse de son époux auront raison de cette alliance dont elle est loin d’être pleinement satisfaite.

Travaux dans les champs de canne

Travaux dans les champs de canne

Au final, l’introduction de la canne à sucre en remplacement progressif de l’indigo et du tabac déclenchera l’irréparable : premières déportations massives d’esclaves, premières maltrai-tances,  premières révoltes et leur lot d’atrocités. Jeanne qui ne pourra supporter une situation qui heurte sa sensibilité et ses convictions n’aura d’autre ressource que de renoncer à tout, de s’éloigner définitivement de son Marquis d’époux et de sa planta-tion, et de prendre à 30 ans une ultime décision qui sera pour elle le point de départ d’une nouvelle existence…

Envisagée comme une délivrance qui l’empêchera de sombrer dans la folie et de finir comme l’étrange dame en noir aperçue sur les quais de Dieppe le jour de l’embarquement, vision qui la hantera tout au long du récit, cette décision la conduira sous des cieux plus cléments, que je vous laisse le soin et le plaisir de découvrir. Contrainte d’abandonner sur la grande île une petite mulata au caractère bien trempé dont elle était devenue la tutrice à la mort violente de sa mère, Jeanne trouvera la force d’accepter la volonté de cette enfant, sur le point d’épouser à 16 ans, ironie du sort, le fils d’un esclavagiste. Impuissante face à l’inéluctable, résignée, presque rassérénée, elle considérera, à la fin de son récit, que pour elle la boucle était sur le point de se boucler : « Nous étions au seuil d’une histoire tragique, irréversible, je le pressentais, et inexorablement nous y avancions, écrit-elle dans son journal. J‘avais accompli la mission qui m’avait conduite ici ».

Paysagiste de profession et formatrice pour des chantiers d’insertion, Marie-José Garay est passionnée de littérature et de l’Histoire des Antilles. C’est ce que nous apprend la quatrième de couverture de son livre. Or, les qualités entre autres d’obser-vation, d’analyse, de créativité, spontanées ou acquises, dont cette Guadeloupéenne, Saintoise d’adoption, bien connue et appréciée de longue date à Terre-de-Haut, doit nécessairement faire preuve dans sa vie de tous les jours, professionnelle et intellec-tuelle, se retrouvent aussi aisément dans une écriture alerte, pertinente, pleine de poésie, de précision et de sensibilité.

Orphelines au couvent

Orphelines au couvent

L’imagination fertile de la romancière doublée d’un sens aigu du dialogue et de l’analyse psychologique a su, sans s’éloigner de la trame historique initiale, tisser les fils d’une aven-ture humaine passionnante, qui va de rebon-dissement en rebondissement, obligeant le lecteur à poursuivre jusqu’au bout sa lecture, pressé de connaître le développement et le dénouement des événements et des intrigues. Les personnages, aussi bien masculins que féminins, magistralement campés, respirent le naturel et l’authenticité. Beaucoup d’entre eux, à la personnalité tranchée et déterminée, ne sont d’ailleurs pas sans rappeler certaines figures emblématiques de l’Histoire plus récente et tourmentée de nos îles. En particulier le personnage de Zella dont la révolte et la fin brutale anticipent, à mon sens, le destin tragique de la Mulâtresse Solitude, et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres.

L’orpheline de la colonie de Marie-José Garay est un livre majeur, tant par son écriture que par son contenu. Il est à recommander sans hésitation à tous les amateurs de romans historiques, en particulier de l’Histoire de la colonisation et du peuplement de la Guadeloupe au XVII ème siècle. À ce titre, il mériterait de figurer dans toutes les bibliothèques privées et publiques et sur la liste des ouvrages sélectionnés pour le prochain Prix Carbet des lycéens, et pourquoi pas ? pour le prestigieux Prix des Amériques Insulaires. Avec toutes les chances, selon moi, d’être primé à l’une comme à l’autre de ces manifestations littéraires et culturelles. C’est en tout cas tout le mal que je souhaite à sa sympathique et talentueuse auteur dont le coup d’essai, n’en déplaise à sa modestie, n’est rien moins, j’ose le dire, qu’un coup de maître !

Raymond Joyeux

Extrait de l'Histoire de la Guadeloupe Auguste Lacour - Livre I -chap VI

Extrait de l’Histoire de la Guadeloupe Auguste Lacour – Livre I -chap VI

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Jean-Pierre Lognos, l’oublié de l’histoire des Saintes

Le dernier fantôme
ou la machine à effacer

Bataille des Saintes

Bataille des Saintes : 12 avril 1782

Depuis sa découverte par le navigateur génois Christophe Colomb en novembre 1493,  depuis sa première colonisation par le sieur Du Mé en 1648, depuis le Traité de Paris le 30 mai 1814 qui en déposséda les Anglais, jusqu’à son attribution définitive à la France en 1816, l’archipel des Saintes – baptisé Los Santos par Colomb – a connu par le passé maintes batailles et péripéties ainsi qu’un important lot d’hommes célèbres. Le nom de certains de ces hommes est passé à la postérité alors même que pour la plupart d’entre eux –  Du Lion, Hazier du Buisson, Houel, Rabès, Jean Calot, Fréminville… – beaucoup de Saintois ignorent qui ils étaient et quels hauts faits ils ont accomplis. S’ils ont marqué l’histoire de notre commune et qu’ils méritent d’être honorés en laissant leur nom à une rue ou une place de Terre-de-Haut, c’est sans doute justice, mais que l’on explique au moins à la population qui ils furent et ce qu’ils ont fait pour mériter cet honneur !

Mémorial de la colonisation de Terre-de-Haut   1648-1998

Mémorial de la colonisation de Terre-de-Haut
1648-1998

Concernant la première  prise de posses-sion de Terre-de-Haut par les Français, le 18 octobre 1648, on trouve aux archives de l’évêché de Basse-Terre, une précision en latin fort intéressante, rapportée par le père Jean-Baptiste Du Tertre, religieux dominicain, à propos de cet événement, précision dont la traduction française est la suivante :

« Le R.P. Mathias du Puy, dit de Saint Jean, religieux dominicain, a planté la croix de notre Rédemption dans l’île adjacente à la Guadeloupe qui s’appelle Les Saintes, en compagnie de M. du Mé, ancien commandant, électeur et délégué de la dite île. »  L’alliance en quelque sorte du sabre et du goupillon pour la conquête des Isles !

Armoiries de Terre-de-Haut

Armoiries de Terre-de-Haut

Pour revenir à l’histoire plus récente de l’administration de Terre-de-Haut en tant que collectivité territoriale rattachée au département de la Guadeloupe, nous connaissons tous aux Saintes le nom des maires qui se sont succédé à la tête de la commune depuis 1882 jusqu’à la date d’aujourd’hui. Et nul besoin de consulter les archives pour en retrouver la liste, elle est souvent reproduite régulièrement ici et là dans des brochures officielles ou non et nombre de rues portent leur nom. Encore faudrait-il que les plaques soient de bonne qualité et qu’elles ne s’effacent pas avec le temps, ce qui est souvent le cas. Voici pour mémoire la liste de ces maires successifs :

Liste

Place de la mairie  Terre-de-Bas

Place de la mairie
Terre-de-Bas – Ph. H. Rossignol

Ce que beaucoup de Saintois d’aujourd’hui ignorent cependant, car rien n’existe officiel-lement à Terre-de-Haut pour le leur rappeler, c’est que  jusqu’au 9 août 1882, Terre-de-Haut et Terre-de-Bas ne formaient qu’une seule collectivité administrative appelée Commune des Saintes. Laquelle  ne  disposait donc que d’un unique conseil municipal, constitué pour moitié d’élus de chacune des deux îles, et ayant à sa tête un maire pour les deux communautés. De 1871 à 1882, ce maire avait pour nom Jean-Pierre LOGNOS.

La maison communale se trouvant à Terre-de-Haut, les conseillers de l’île sœur devaient à chaque réunion du Conseil municipal s’y rendre en barque pour prendre part aux débats puis regagner, souvent de nuit, leurs foyers éloignés de Terre-de-Bas. Cette situation ne pouvant que difficilement se perpétuer pour les raisons que l’on imagine, il arriva qu’à l’instigation de Jean-Pierre LOGNOS et à la demande des conseillers de Terre-de-Bas, le conseil municipal des Saintes sollicita officiellement auprès des hautes autorités de l’époque la séparation des deux îles en deux communes distinctes, indépendantes l’une de l’autre, créant ainsi la Commune autonome de Terre-de-Haut d’une part, celle de Terre-de-Bas d’autre part. C’est ce qui advint le 9 août 1882 par décret du Président de la république, Jules Grévy.

emblème terre de bas rogné (Copier)Si à Terre-de-Haut rien ne commémore, ni n’a jamais commémoré cette date historique de la création de nos deux communes saintoises respectives, les responsables municipaux de Terre-de-Bas ont su s’en souvenir puisqu’ils ont fait inscrire la date de la création officielle de leur commune directement sur ses armoiries et ont tout naturellement baptisé la Place de la Mairie Place du 9 août 1882.

Mais qui était Jean-Pierre LOGNOS ?

Victor Lognos - 1884-1958 arrière petit-fils de J.P. LOGNOS

Victor Lognos – 1884-1958
petit-fils de J.P. LOGNOS
Archives familiales

Cordonnier de son état, Jean-Pierre LOGNOS était né le 25 avril 1812 à Saint Nazaire-de-Ladarez, près de Béziers. Arrivé en Guadeloupe à l’âge de 27 ans, il s’installa d’abord au Mont-Carmel de Basse-Terre avant d’élire domicile à Terre-de-Haut, au quartier de Petite-Anse. Le 11 mai 1841, il épousa aux Saintes Marie-Antoinette DÉHER qui lui donna 7 enfants, dont Casimir André qui occupa le poste de gardien-comptable du Lazaret de l’Îlet à Cabris jusqu’en 1909. Succédant à un certain Desnoyers, il fut élu maire en 1871 et dirigea la commune des Saintes jusqu’au 9 août 1882, date à laquelle il laissa la charge municipale à Charles FOY, lequel devint premier maire de Terre-de-Haut. À l’origine de la création de notre commune, Jean-Pierre LOGNOS, dont aucune rue, place ou impasse à Terre-de-Haut ne porte le nom, mourut à son domicile le 27 mai 1891, à l’âge de 79 ans. Et, à moins d’un sursaut mémoriel de reconnaissance collective et de gratitude, il restera sans nul doute l’éternel oublié de l’histoire des Saintes et singulièrement de Terre-de-Haut.

Mais qu’importe après tout
une plaque qui s’effrite ou s’efface
si l’histoire reste l’histoire
et qu’aujourd’hui nos enfants
savent que tu fus
le dernier maire des Saintes réunies
même si nulle rue
nulle place
nulle impasse
ne porte aujourd’hui ton nom
Jean-Pierre LOGNOS !

Raymond Joyeux

décret bo

Bulletin des Lois de la République Française
N° 735 – page 1126

PLace du 9 août 1882 et Mairie de Terre-de-Bas Ph. Hélène Rossignol

PLace du 9 août 1882 et Mairie de Terre-de-Bas
Ph. Hélène Rossignol

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Remerciements

foto rémon espagneChers amis lecteurs

Après trois mois (13 juillet – 13 octobre) – soit 87 jours – d’existence, je viens vous remercier chaleureusement pour l’intérêt que vous portez personnellement les uns et les autres à ce blog en le consultant de façon régulière, contribuant ainsi à son succès. Pour vous permettre de juger de son impact grâce à votre implication, voici à votre intention quelques informations et données statistiques :

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– Pics de consultation : 148 visites en un jour, le 23 août 2013 – 138 le 8 octobre.

Soit en moyenne depuis 3 mois : 11 visiteurs par jour pour 43 visites quotidiennes.

Grâce à vous, je suis encouragé à continuer à vous livrer ces chroniques, aidé de collaborateurs à qui j’adresse également mes remerciements aussi bien pour leurs textes  et contributions que pour leurs photos, conseils et appréciations, en particulier Félix Foy, Alain Joyeux, Quelly Cassin, Jean-Philippe Léon, Chantal Joyeux, Marc-André Bonbon, Henri Migdal, Alexandre Joyeux, Claude Déher, Hilaire Brudey, Fernand Bélénus, Mario Pineau, Claire Jeuffroy et une lectrice de Terre-de-Haut qui souhaite garder l’anonymat et qui a fourni de précieuses informations sur le passionnant dossier des tortues via le Club de plongée Pisquettes. (Que ceux que j’ai oubliés me pardonnent !) Pour m’avoir gracieusement  autorisé à publier leur portrait je remercie enfin : Georges Garçon, Mimi Gain, Roméo Léon, ainsi que tous les commentateurs anonymes ou non qui ont bien voulu commenter les articles. 

Fort de votre intérêt et de vos encouragements, j’ai l’intention (si Dieu me prête vie), de continuer à alimenter régulièrement et de mon mieux ce blog pour votre plaisir (et le mien) sollicitant à nouveau vos réactions et commentaires créant ainsi une interactivité propice aux échanges et à la richesse de nos interventions respectives.

Aux 30 followers qui sont informés instantanément des nouvelles publications, je voudrais signaler que s’ils souhaitent continuer à suivre l’activité du blog au jour le jour, ils doivent régulièrement vérifier que leur adresse mail est toujours opérationnelle, sinon il leur faudrait la réactiver. Pour les autres lecteurs, une inscription est toujours possible. Une précision cependant : en ouvrant les articles à partir de l’info reçue via le mail, il se peut que la disposition du contenu ne corresponde pas à l’original. Pour consulter les articles tels qu’ils ont été initialement illustrés et disposés, il leur faut les ouvrir à partir de mon adresse : raymondjoyeux.com . Cela leur permettra en outre de consulter sur la même page, pour mémoire,  les  chroniques antérieures.

Tableau d'Alain Joyeux

Tableau d’Alain Joyeux

Faire connaître enfin ce blog autour de vous pour une toujours plus large diffusion, c’est contribuer à son succès, donc à votre propre satisfaction, car vous saurez que vous ne serez jamais seuls devant votre écran, d’autres internautes à travers le monde lisent (et apprécient peut-être) la même chose que vous, en même temps que vous.

Merci encore à toutes et à  tous, et à très bientôt pour une prochaine chronique.

Cordialement
Raymond Joyeux

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Intermède nostalgique

La plage de Grand’Anse vue par deux auteurs
du début du XX è siècle

BretaDe nombreux lecteurs ayant apprécié la belle chronique de Félix Foy du 27 septembre dernier, intitulé Nostalgie, je leur propose aujourd’hui deux autres textes également sur les Saintes d’autrefois, ayant pour sujet la plage de Grand’Anse. Le premier est de Félix Bréta et date de 1920. Le second, écrit en 1933, est d’Albert Palmyre. Caractérisés tous deux par leur brièveté, leur simplicité et leur poésie, ils figurent dans le précieux livre de Félix Bréta, publié en 1939 aux éditions Larose à Paris. Ce petit livre, aujourd’hui introuvable  Les Saintes – Dépendances de la Guadeloupe –  mériterait d’être réédité et ferait sans aucun doute un beau succès de librairie, tant auprès des anciens, épris des beautés d’un passé qu’il ont peut-être connu, qu’auprès des plus jeunes, amateurs d’histoire et de belles lettres, désireux de mieux connaître leur cadre de vie et d’apprécier les atouts de leur environnement pour mieux les sauvegarder. Je lance un appel auprès des ayants droit de Félix Bréta pour qu’ils remettent à l’honneur ce recueil de « notes et d’observations générales » sur les Saintes d’avant la Seconde Guerre mondiale. En attendant, pour notre plaisir, voici ci-dessous ces deux beaux textes, illustrés de photographies d’aujourd’hui . R.J.

1er Texte : Paysage

Plage de Grand'Anse - Ph. R.Joyeux

Plage de Grand’Anse – Ph. Ch.Joyeux

Les vagues déferlent, hautes et puissantes. Elles se succèdent à intervalles réguliers et viennent baigner la large plaine de sable blanc qui constitue le rivage, et mourir au pied des dunes accumulées depuis Jalonne jusqu’à Rodrigue, par la constante brise venant de l’Océan.

De hauts mancenilliers, réalisant avant Brémontier l’arrêt des sables mouvants, les empêchent d’envahir les terres avoisinantes ainsi que le petit cimetière où le temps efface peu à peu les tombes élevées par la piété à la mémoire des morts.

Photo Alain Joyeux

Photo Alain Joyeux

Le fracas terrible des lames attaque aussi les mornes voisins qui laissent apparaître, au milieu des terres jaunes facilement désagrégées, le scintillement des cristaux de gypses que l’action volcanique y a autrefois formés.

Les eaux s’engouffrent sous les rochers et rejaillissent en gerbes qui semblent rejetées par quelque Cétacé puissant.

Dunes, plage, falaises, gouffre, souffleur, on a tout ensemble devant soi un paysage grandiose qui exalte l’imagination et la conduit en des réflexions infinies, cependant que le ciel resplendit sur la mer trop bleue.

Félix Bréta, Juillet 1920

2 ème texte : Grand’Anse

Ph. A. Joyeux

Ph. A. Joyeux

À mesure que l’on avance, la rumeur qui monte de la mer se fait plus distincte ; encore quelques pas et l’on est au littoral : c’est Grand’Anse, dont les Saintois sont si justement fiers.

Gran anse 3

Ph. A. Joyeux

Du sable blanc ! du sable fin ! On y enfonce jusqu’aux chevilles. Mais dans tout ce sable, il y a aussi toutes sortes d’autres choses : varech, squelette de crustacés, coquillages, épaves informes polies par les flots, et les fameuses « pierres à l’œil » auxquelles on attribue la légendaire propriété de « nettoyer » le globe de l’œil.

Tout le centre de Grand’Anse est une immense plage qui se développe sur un parcours d’un kilomètre. Un cordon de sable – des dunes – borde le littoral.

Ph. A.Joyeux

Ph. A.Joyeux

Les cheveux et les vêtements agités par le vent, on se tait. L’âme se recueille devant tant de grandeur et de beauté.

Grande et belle, cette mer bleue dont le ton varie selon les heures et l’aspect du ciel ! Superbes aussi, ces hautes vagues qui s’enroulent en boucles géantes et viennent se briser avec fracas contre les rochers, ou mourir doucement sur la plage en l’inondant d’écume.

On s’extasie, on rêve… Mais le soir s’annonce et il faut regagner le bourg.

Ph. Ch.Joyeux

Ph. Ch.Joyeux

Majestueuse dans sa sauvagerie même, cette baie, bordée au Nord et au Sud de falaises qui s’effritent sous les assauts répétés de l’Océan ! Beau soir empreint de si calme poésie ! Couchers de soleil féériques, saisissants, incomparables !

Les Saintes ! petit pays bien cher à tous les cœurs que vous captivez à jamais !

Ph. H.Migdal

Ph. H.Migdal

Combien, sous vos cieux, l’âme s’imprègne de douces sensations, de nobles pensées qui l’amèneront à s’élever toujours plus haut !…

                                                                                      Albert Palmyre, 1933

PS. Si vous ne le possédez pas, vous pouvez consulter sur Internet l’intégralité du livre de Félix Bréta en tapant le titre de l’ouvrage et le nom de l’auteur.

Pour clore cette chronique : ces deux poèmes inédits
à paraître dans un prochain recueil :
© Raymond Joyeux

Grand’Anse
(Gypses)

Naissance d’infini
grande voix maritime
de nos ancêtres ensablés
de quelle impasse es-tu la fille
toi l’amplitude faite femme

Ph. A.Joyeux

Ph. A.Joyeux

qui t’a promue sentier
toi route indivise
carrefour millénaire
de gypses et d’agates

laisse à l’obscur tabellion
l’envieuse avanie de son fiel

avaleuse de frontières
et de confins
stellaires
sois douce au naufragé
toi qui rassures le noyé dans les
spires amples du nautile.

Jalonne
(Sel gemme)

Mère jalouse du souffle de l’aînée
qui épie aux marées
l’ardeur des prétendants
l’œil à jamais rivé aux escapades
aux lunaisons

Ph. R.Joyeux

Ph. R.Joyeux

fileuse vieillie au renom de la senne
tu garderas ton sablier
au chevet des falaises de craie

mère envieuse du galbe de la
hanche
frileuse à la luciole
et rude aux fugues virginales

apprends la quiétude
aux pontes de la luth

à la clarté gibbeuse  du phosphore
veille tes gemmes dénudées

l’orbite circulaire
de tes pierres de nacre
aux pupilles du cœlacanthe.

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Les ravages des folles à lambis et autres filets maillants

ALERTE ROUGE !

Tortues filet  20 10 11 020

Prisonnière d’une folle à lambis

Publié le 25 septembre dernier, notre article sur le lambi (toujours visible sur le site) est un de ceux qui, depuis la création de ce blog à la mi-juillet 2013, a eu le plus de succès. Selon notre gestionnaire de statistiques, plus de 450 visiteurs l’ont parcouru, répartis dans une vingtaine de pays à travers le monde, – depuis la Guadeloupe, jusqu’en Australie, (en passant par la France continentale, les États-Unis, la Martinique, la Guyane, Haïti, l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne, la Belgique, le Maroc, le Canada, les Républiques Arabes Unies, Mayotte, l’Angleterre, la Colombie, la Suisse, l’Australie, l’Autriche, la Réunion, la Côte d’Ivoire…)  C’est dire que ce sujet sensible intéresse nombre de lecteurs dont sans doute beaucoup de Saintois et Guadeloupéens sur place, en voyage ou résidant dans les pays cités. C’est cet intérêt qui nous pousse à publier un second article sur le sujet mais pour montrer cette fois les ravages occasionnés par l’utilisation des folles et autres filets dormants en saison de pêche aux lambis et sans doute hors saison par des braconniers sans scrupule.

L’idée et la nécessité de ce nouvel article nous sont venues d’un commentaire posté par une lectrice de Terre-de-Haut, passionnée de nature, préoccupée par la sauvegarde des espèces et en relation avec les responsables d’un club de plongée. Lectrice avec laquelle nous avons pris contact, échangé nos infos et préoccupations et établi un dialogue.

Vous trouverez ci-dessous l’échange que nous avons eu avec cette lectrice.

 » Selon vous, à combien sont estimées les pertes en tortues marines occasionnées par les folles des pêcheurs ?

Réponse : – Les folles à lambis seraient responsables, d’après les professionnels de la mer que sont les plongeurs sous-marins et les organismes chargés de recenser les tortues, de la mort annuelle d’environ 100 tortues sur les Saintes, c’est un véritable carnage …  La création d’une réserve sous-marine dans la baie des Saintes permettrait d’y préserver la faune et la flore et, toujours selon ces mêmes professionnels, on verrait en quelques années, voire en quelques mois, prospérer poissons et tortues ; et la faune sous-marine serait d’une richesse renouvelée compte tenu des conditions exceptionnelles qu’offre cette baie… Malheureusement tous les pêcheurs ne sont pas encore convaincus du réel intérêt qu’il y aurait à créer une telle réserve y compris pour eux en terme de renouvellement du poisson. Il faut savoir protéger pour pouvoir mieux prélever, et qui n’est pas d’accord pour dire :  1 – qu’il y a actuellement une réelle raréfaction du poisson. 2 – que des zones de protection peuvent seules permettre de préserver cette ressource pour mieux pouvoir l’exploiter ensuite et pérenniser ainsi ce beau et difficile métier de pêcheur. Une telle évolution est inéluctable et on peut simplement espérer qu’elle se produise le plus rapidement possible, au bénéfice de tous. 

Les folles à lambis sont généralement posées sur les herbiers, à faible hauteur du fond, comment peuvent-elles piéger les tortues ?

Réponse : – Les tortues imbriquées (qui mangent les éponges des récifs) semblent compléter leur alimentation en allant sur les herbiers. Elles sont donc également victimes des folles posées sur ces fonds sableux. Ces folles tuent aussi les tortues vertes habituées à vivre dans les herbiers ainsi que toutes les raies aigle (ange de mer) et pastenagues présentes dans ces herbiers.
– Chaque automne on trouve très souvent des folles sur plusieurs sites de plongée (Augustins, la Vierge, Ti-paté et la Baleine) avec des cadavres pris dans les mailles. Jusqu’à cinq par filet …
– Il y a quelques années, avant que les folles ne soient aussi nombreuses, les plongeurs observaient de trois à six tortues par site. Depuis un an, ils déplorent leur disparition sur la majorité des sites et au plus voient-ils une ou deux jeunes tortues.
– Six tortues étaient observées sur la pointe Cabrit (face à la zone la plus « infestée », de folles), ces tortues ont disparu depuis 2 ans. Ces informations sont fiables, elles émanent des plongeurs fréquentant les fonds sous-marins des Saintes tous les jours ou presque depuis plusieurs années. Pour preuve, ce diaporama à partir de photos de Claire Jeuffroy, monitrice de plongée et photographe au club Pisquettes de Terre-de-Haut.

 

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Photos de Claire Jeuffroy du club Pisquettes

Vous avez évoqué l’éventualité, selon vous impérative, d’un classement de la baie des Saintes en réserve naturelle. Ne pensez-vous pas que le va-et-vient incessant des navettes et autres bateaux motorisés, aggravé par la pollution aux antifoulings, serait un obstacle à l’efficacité de ce classement ?

Faire de la baie une réserve naturelle

Faire de la baie une réserve naturelle

Réponse : –  En réalité, la pollution que vous indiquez n’y est pas très importante : les dauphins y évoluent volontiers et on peut penser qu’ils ne se plairaient pas dans une eau très polluée. De plus,  le fond de la baie est tapissé d’algues qui servent d’abri à toutes sortes de brouteurs et de  poissons juvéniles (girelles, coffres, poissons armés, chirurgiens..). C’est en outre, une vraie nurserie à langoustes. De gros thazards et des carangues viennent s’y nourrir. On peut imaginer que la baie deviendrait un véritable aquarium si une réserve sous-marine y était créée … Cette réserve serait, semble-t-il,  bénéfique pour tous,  au plus haut point, pêcheurs y compris, et ce en peu de temps.

Quelles sont les dernières nouvelles sur le front des ravages que avez-vous obtenues de vos amis plongeurs en ce début de la pêche aux lambis ?

Réponse : – J’ai collecté malheureusement de mauvaises nouvelles relatives aux dégâts provoqués par les folles : en moins d’une semaine, la mort de 7 tortues prises dans les mailles a déjà été signalée (entre Crawen et le Bois Joli et aux Augustins). Les plongeurs sont vraiment écœurés, ils ne savent pas à quoi sert leur travail de comptage, d’iden-tification et de bagage des tortues mené en relation avec l’OMMAG s’ils les retrouvent mortes dans les folles 2 mois après. 

Concernant la pêche aux lambis proprement dite, avez-vous des observations à faire ? Les professionnels respectent-ils selon vous la règlementation en vigueur ?

coquilles-de-lambisRéponse : – Les plongeurs m’ont indiqué que certains pêcheurs cassent les lambis pour récupérer leur chair au-dessus des corps morts des sites de plongée. Ils jettent les coquillages vides au pied de ces corps morts créant ainsi de véritables cimetières de lambis qui stérilisent les fonds sur lesquels ils reposent et tuent  le corail qu’ils recouvrent : encore un dommage collatéral de la pêche aux lambis. Enfin il semble que certains pêcheurs posent les folles avant le 1er octobre, date officielle d’ouverture de cette pêche ..Tout cela est évidemment bien triste … »

Bien triste réalité en effet que ces comportements irresponsables, qui devraient obliger les autorités à réfléchir aux  moyens à mettre en œuvre pour les faire cesser. Mais quand on sait que la baie de Pompierre est classée depuis plusieurs années réserve naturelle, interdite à la pêche et au mouillage, et que plaisanciers et pêcheurs continuent de faire parfois comme si de rien n’était, on peut s’interroger sur la volonté réelle des intéressés à tous les niveaux à faire respecter une règlementation qui s’impose à l’évidence à tous pour un meilleur équilibre entre toutes les espèces qui peuplent notre planète. R.J

images-1P.S. Nous remercions notre sympathique correspondante saintoise pour l’intérêt qu’elle porte au sujet passionnant de la protection des tortues, de la biodiversité et de l’environnement en général, et pour les précieuses informations qu’elle a collectées auprès des moniteurs du club de plongée Pisquettes et de la photographe Claire Jeuffroy. Sans la gracieuse contribution de ces personnes, cet article n’aurait pu vous être proposé. Pour de plus amples informations, n’hésitez pas à consulter les sites du club de plongée « Pisquettes« , de Terre-de-Haut  ainsi que celui de l’association  Kap’Natirel sur les tortues marines. 

Laissez-la vivre !

Laissez-la vivre !

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Jérôme HOFF : cinq ans déjà !

Le 10 octobre 2008, voilà cinq ans presque jour pour jour, Jérôme Hoff s’éteignait à Terre-de-Haut à l’âge de 72 ans. Ce sombre anniversaire est pour nous l’occasion de rappeler que cet artiste discret, méconnu de son vivant, ne devrait pas rester plus longtemps dans l’anonymat. Nos jeunes compatriotes Saintois doivent savoir en effet que, malgré le silence qui enveloppe chez nous injustement sa personne et son œuvre, Jérôme Hoff fait partie de notre patrimoine artistique et humain. Puissent l’hommage et le portrait que nous propose aujourd’hui Alain Joyeux à travers l’évocation de sa personnalité et quelques reproductions de ses œuvres contribuer à mieux le faire connaître, à réhabiliter sa mémoire et son importance. 

Rencontre avec Jérôme Hoff

Jérôme devant maison

Jérôme devant sa case
sur la route du Fort Napoléon -Ph R.Joyeux

À chacun de mes passages aux Saintes, je suis presque toujours monté le voir. La trace des crêtes, l’ascension du Chameau et une halte chez Jérôme ont toujours été mes petits pèlerinages. Il ne me reconnaissait jamais et était alors un peu méfiant, comme s’il voyait tous les démons que je trimbalais avec moi. Mais dès que je lui disais que j’étais « le fils de… », j’étais aussitôt accueilli et absout (apparemment) de toute suspicion. « Et comment va Madame Joubert, ta grand-mère ? » disait-il à chaque fois. Il est vrai qu’ils ont nagé longtemps dans le même bénitier.

Lors de mon dernier séjour, en septembre 2007, un an avant son décès, je suis passé à nouveau devant chez lui en allant un matin au Fort.  Il m’a parlé de sa santé vacillante – il attendait assis sur le pas de sa porte une infirmière qui devait lui rendre visite pour des soins – m’a invité à entrer et a commenté quelques-unes de ses dernières réalisations. Je me suis assis et suis resté quelques minutes à contempler, non pas  vraiment tel ou tel tableau, mais l’ensemble, l’ambiance de cet antre d’art sacré. La naïveté décrétée et assumée du style rajoutait au mystère… Enfance de l’art que cet art-là dans son sens de sincérité et de cœur.

Visage de Christ

Visage de Christ

Je pense que si Christian Bobin l’avait rencontré, il aurait été touché comme s’il avait retrouvé un frère longtemps perdu de vue. Oui, lorsqu’on lit ce dernier et que l’on entre chez Jérôme Hoff, on est presque certain que ces deux-là appartiennent à une même famille d’âme.

De cette case-musée (ou devrais-je dire une hutte de chaman ?), où il vivait célibataire, s’est toujours dégagée pour moi cette atmosphère de temps arrêté, odeur d’enfance éternelle, même atmosphère que chez ma grand-mère lorsque j’étais petit. Peut-être est-ce pour retrouver ces reliques insaisissables de mon jeune temps sacré que je venais à chaque fois tel un pèlerin ? Oui, ça doit être cela…

Vierge en prière et Christ à la fleur. Ph.R.Joyeux

Vierge en prière et Christ aux fleurs : œuvres achetées par Alain –  Ph.R.Joyeux

À l’intérieur, au-delà de l’espace dédié à l’œuvre bibliquement engagée, accrochage prenant tous les espaces possibles du sol au plafond, une table simple avec deux chaises, un verre et une bouteille d’eau, très peu d’objets ; décor de vie qui aurait pu être un modèle à peindre, exemple de cette simplicité chère à Vincent Van Gogh, Paul Cézanne ou Georges Rouault, eux-mêmes, comme Jérôme Hoff, artistes ascètes et célibataires, autodidactes mais travailleurs persévérants, amoureux de l’intensité et de la brillance du simple.

Descente de la Croix - Église de Terre-de-Haut  Ph. R.Joyeux

Descente de la Croix – Église de Terre-de-Haut
Ph. R.Joyeux

Avant l’issue de cette dernière visite, je me suis décidé à  lui  acheter  deux  tableaux  accrochant  mon regard : un Christ rouge aux fleurs (dont l’une faite de ficelle collée), et une Vierge blanche en prière, tous deux peints sur du contre-plaqué récu-péré, avec un cadre fixé par des clous qui dépas-sent… L’objet est maigre, inconsistant, presque friable, tellement en dehors de toute valeur qu’il les contient toutes et en devient inestimable.

L’achat que je fais n’est pas par générosité vraie ou fausse, ni même motivé sur le moment par la beauté de ces tableaux. Il m’importait seulement, je le comprends aujourd’hui, d’emporter enfin avec moi un précieux fragment de lumière d’enfance, un éclat de souvenir, une pépite de cette œuvre d’hom-me, de ce musée céleste hors du temps.

Les tableaux que je lui désigne coûtent chacun 40 euros, le prix est encore écrit au marqueur sur le bois vernis du cadre ! Sans discussion ni mar-chandage, Jérôme me cède les deux pour cinquante. Je suis heureux de pouvoir les payer cash, riche que je suis encore de mon héritage helvète. 1

Je le revois en train de me les emballer soigneusement sur la table en bois de la cuisine avec du papier déchiré d’un sac de farine, un de ceux dont se servent les boulangers pour transporter le pain. Eh oui, il y a le bonhomme, sa maison temple d’art, des sculptures, des tableaux, des phrases bibliques à la peinture blanche sur des panneaux de bois ou de vieilles planches et, pour finir, comme une apothéose, du papier farine pour emballer le tableau vendu.

Sculptures sur bois et corail Ph. R. Joyeux

Sculptures sur bois et corail
Ph. R. Joyeux

Juste avant de partir, il m’a montré, remisé dans  un coin, un grand format soigneuse-ment emballé, cette fois dans du papier bulle et plastique zébré de scotch brun, paré à prendre la mer. Très fier, à la façon des humbles – c’est-à-dire avec humour et détachement – il m’a dit que c’était là un tableau acheté par des Russes qui lui avaient rendu visite. Il a ajouté qu’ils avaient payé comptant une somme aussi coquette que ses statuettes,2 (je ne me souviens plus mais c’était assez important ). Il m’a précisé que ces mystérieux acheteurs, férus d’art naïf, pensaient venir prendre « un jour » leur achat.

Jérôme - Marie et Jésus

Visages de la Vierge et du Christ
Ph. R.Joyeux

Il y avait de quoi être fier, non pas d’une bonne affaire, mais de la confiance qui lui était faite. Et c’est cela, je crois, je veux le croire, cette confiance accordée qui illuminait de fierté son visage. Il m’a dit aussi avec une douce désinvolture qu’il avait vendu beaucoup d’œuvres à des amateurs d’art européens et américains. Voilà pour la reconnaissance artistique.

J’ignore si beaucoup de Saintois savent que leur Jérôme   « local », leur chanteur d’église, celui qui parfois essuyait la moquerie des bien-croyants, vendait ses œuvres à des collectionneurs internationaux !

Inscriptions bibliquesPH. R. Joyeux

Inscriptions bibliques devant la case. Ph. R. Joyeux

Je suis finalement sorti, renonçant à mon escapade au Fort, et suis redescendu au bourg avec mon paquet sous le bras, emballé du papier brun encore légèrement blanchi de farine et noué de vieille ficelle, emballage de simplicité pratique, à l’image que j’avais de l’homme et de son œuvre.
                                                                  Alain Joyeux

1 – L’auteur revenait d’un séjour professionnel en Suisse
2 –Allusion à une chanson de Jérôme : « Mes statuettes, elles sont toujours coquettes...»

P.S. En lisant ce bel et sensible hommage d’Alain à Jérôme Hoff, j’ai pensé que ces quelques mots d’Henri Vincenot, écrivain Bourguignon, convenaient parfaitement à notre personnage :
                          « Tous les solitaires possèdent un art. Les uns font des paniers, d’autres font des instruments de musique, d’autres sculptent… Leur tête-à-tête silencieux avec la nature leur fournit des armes contre l’ennui. Leur intelligence avide s’empare du moindre morceau de bois, de la moindre pierre, pour la triturer. Puis le but immédiat se trouve dépassé, et ce qui n’était au début qu’un passe-temps devient une occupation, puis une passion qui les réchauffe de son feu ardent et fait de leur vie un poème inspiré. »

Prélude à l’aventure, ouvrage posthume, Éditions Anne Carrière 2012 – LP 33010)

R.J.

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Éclairage sur l’origine du Tourment d’Amour ou la fin d’un mythe tenace

« Il était une fois un petit gâteau saintois  fourré à la confiture de coco appelé Tourment d’Amour… »

Quand la commune de Terre-de-Haut fait protéger officiellement l’appellation, la recette et l’origine d’une pâtisserie traditionnelle saintoise 

Unknown-1Comme n’importe quelle production industrielle origi-nale, le Tourment d’Amour de Terre-de-Haut est devenu depuis mai de cette année 2013, une marque déposée à l’Institut National de la Protection Industrielle (INPI), à Paris, en attendant d’être définitivement recon-nu comme étant « le seul, l’unique, le véritable » à l’INAO, l’Institut National de l’Origine et de la qualité.

Que l’on protège de toute contrefaçon cette pâtisserie locale devenue à la longue traditionnelle et qui a acquis de notoriété publique sa renommée aux Saintes, était certainement une excellente initiative et une nécessité. Nul ne le contestera. Mais de là à affirmer avec la plus parfaite certitude que le Tourment d’Amour est une création gastronomique spécifiquement saintoise, c’est aller, semble-t-il, un peu vite en besogne.

Quand un Saintois expatrié épouse une pâtissière originaire de Baie- Mahault

Dôme du magasin le Bon Marché à Pointe-à-Pitre

Dôme du magasin le Bon Marché à Pointe-à-Pitre

Sans vouloir donner un (petit) coup de pied dans la fourmilière du chauvinisme saintois, il faut remonter au milieu des années 1920 pour connaître l’origine exacte, l’évolution et la vulgarisation de la recette de cette pâtisserie qui fait tourner la tête aux touristes et dont bon nombre de cuisinières-pâtissières saintoises revendiquent aujourd’hui la maternité, avec un peu trop de fierté feinte, selon nous, pour être sincère.

Donc, aux alentours de 1925, un Saintois entreprenant, originaire de Terre-de-Haut, M. Louis Thomas, est directeur de la plus importante mercerie générale de Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe, le Bon Marché. Il a épousé Melle Eugénie Célany, belle et grande « capresse » de Baie-Mahault, pâtissière et cuisinière occasionnelle de son état.

Mme Thomas est sollicitée régulièrement par les grandes familles riches de la Grande-Terre pour organiser banquets et réceptions, et livrer à domicile gâteaux et pâtisseries dans la réalisation desquels elle a forgé sa renommée. Parmi ses nombreuses spécialités, elle réalise depuis fort longtemps à partir d’un moule-plateau artisanal fabriqué localement, un grand gâteau rond ou rectangulaire, à base de génoise posée sur un fond de pâte brisée, fourré à la confiture de noix de coco, qui fait le délice de ses clients et dont elle est sans doute la seule à détenir la recette et peut-être la première à l’avoir expérimentée.

Eugénie Célany  dite Man NINI en 1951 Photo aimablement communiquée par Kelly Cassin

Eugénie Célany dite MAN NINI en 1951

Quand la génoise au coco franchit le Canal des Saintes

À cette époque lointaine, cette pâtisserie originale, qui ne s’appelle pas encore tourment d’amour, est inconnue aux Saintes, alors même que l’archipel regorge de ses propres spécialités comme la doucelette, le pâté-coco, la boboyotte, le « bonbon mou », le sucre d’orge, le berlingot, le suc-à-coco avec ou sans tête rose, le gâteau patate et j’en passe…

Portion de tourment d'amour

Portion de tourment d’amour

En 1928, année du terrible cyclone qui ravagea la Guadeloupe et ses dépendances, M. Louis Thomas tombe gravement malade et regagne Terre-de-Haut avec son épouse pour y mourir. Devenue veuve, Eugénie Célany qui habite la maison de feu son mari, face au Café de la Marine, épouse en secondes noces Jean-Marie Joyeux, lui-même veuf depuis quelques années. Le couple élit domicile dans cette grande demeure du quartier du Mouillage qui se prolonge par une arrière-cour fermée disposant d’un puits, d’une citerne et d’un four à pain.

pièce montéeC’est dans cette maison – qui abritait encore récemment le restaurant Le Mouillage – qu’Eugénie Célany, désormais Mme Jean-Marie Joyeux, appelée familièrement Man NINI, va ouvrir une boulangerie, un restaurant et une    » fabrique  » de pâtisseries diverses :   » bonbons mous », « pyramides décorées » et autres sucreries pour anniversaires, baptêmes, communions et mariages…  Et toujours dans un grand moule, vendue entière et sur commande, la génoise (gâteau fouetté au beurre) fourrée à la confiture de noix de coco qui n’est pas encore connue sous l’appellation Tourment d’Amour.

Estelle Célany, nièce de  Man NINI Ph : Kelly Cassin

Estelle Célany,nièce de Man NINI

Fréquentent alors la maison de Man NINI, sa nièce Estelle Célany, qui deviendra la Grand-mère de notre ami Patrick Rogers et qui reprendra le restaurant et la pâtisserie à la mort de sa tante, Rachel Foy, une des filles de Jean-Marie Joyeux dont le mari est lui-même boulanger, et Irène Joyeux, la maman du célèbre chanteur-troubadour Joyeux de Cocotier. Sous la férule de Man NINI, ces trois jeunes femmes apprennent la pâtisserie, aident la patronne à réaliser ses plats et gâteaux commandés à l’occasion de diverses cérémonies, et reçoivent en héritage la recette de la génoise fourrée.

Quand les petits moules ronds et les premiers fours au gaz arrivent enfin à Terre-de-Haut

 Les petits moules ronds étant introuvables aux Saintes à cette époque et, en l’absence de four individuel, la génoise au coco, qui n’a encore ni le nom, ni la forme, ni la renommée qu’on lui connaît aujourd’hui, est cuite au four à pain dans un grand moule et se vend en portions directement au fournil, sans pour autant bénéficier d’un réel engouement.

 sdc15582C’est seulement au milieu des années 1960, que les petits moules crénelés circulaires faisant leur apparition, deux anciennes aides-pâtissières de Man NINI, Rachel Foy et Irène Joyeux, équipées toutes deux à demeure, l’une du four en dur de son mari, l’autre d’une gazière individuelle, eurent l’idée de les utiliser pour réaliser ces petits gâteaux fourrés qu’elles vendent à l’unité sur le pas de leur porte : le véritable et actuel tourment d’amour était né sous sa forme la plus courante, résultant de la combinaison d’une recette venue de Baie-Mahault, de l’introduction aux Saintes de fours individuels et de l’idée d’utiliser de petits moules.

Quand la  recette et la vente publique du gâteau au coco se popularisent

 Dès lors, avec l’explosion des moyens de transports et une fréquentation de plus en plus accrue de touristes et visiteurs à Terre-de-Haut, beaucoup de ménagères saintoises, douées autant pour la préparation du poisson sous toutes ses formes que pour la pâtisserie, ont tôt fait de s’apercevoir que la vente libre sur la voie publique du tourment d’amour allait mettre un peu (beaucoup) de beurre dans leur court-bouillon.

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Les vendeuses de rue se multiplient alors à l’arrivée et au départ des bateaux, et rares sont les visiteurs qui  reprennent la navette du retour sans leur(s) petit(s) paquet(s) de « tourments », pour le plus grand plaisir de leurs amis, enfants ou parents restés sur « le continent » ! Car si la recette s’est répandue dans toute la Guadeloupe, et que les tourments d’amour se vendent désormais dans les supermarchés de Pointe-à-Pitre ou de Basse-Terre, seuls ceux des Saintes prétendent avoir conservé leur saveur originelle et se prévalent du label « traditionnel », avec tout ce que cela implique de fantasmagorique dans l’imaginaire et le palais des dégustateurs !

Quand la légende, même non avérée, contribue au charme de la chose et de son appellation

Si nous savons maintenant comment a été introduit, a évolué et s’est popularisé le « Tourment d’amour » à Terre-de-Haut, il n’en va pas de même de l’origine de l’appellation. Bien inspiré en effet celui ou celle qui saurait dire qui le premier a utilisé cette appellation et en quelle circonstance. Une première légende prétend qu’elle serait venue spontanément à l’esprit et aux lèvres d’une épouse se languissant de son mari parti en mer, et réalisant ce gâteau en l’absence de ce dernier, aurait compensé sa frustration d’amoureuse par le moelleux de la génoise et la douceur du coco. Une autre dit que ce serait au contraire pour satisfaire son mari à son retour de la pêche, lequel ayant enduré mille tourments loin de sa bien-aimée, aurait été récompensé de sa patience en dégustant à son retour la savoureuse pâtisserie à la confiture…

Je vous laisse le soin de choisir celle qui vous convient,  ne sachant vous dire laquelle est la vraie ou si elles sont toutes deux également fausses, bien qu’évoquant l’une et l’autre l’amour et ses tourments, au féminin comme au masculin !.. comme je ne saurais vous donner la recette du vrai Tourment d’Amour. Car si j’ai souvent trempé le doigt avec délectation dans la confiture de coco ou autre de ma mère et de mes tantes, je ne me suis jamais hasardé à mettre les mains dans la farine. Par contre ce que je peux vous affirmer à coup sûr c’est que cette histoire m’a été contée, (presque) mot pour mot par un petit-fils de Jean-Marie Joyeux, filleul de Man NINI, âgé aujourd’hui de 79 ans et qui a vécu son enfance et son adolescence dans la maison même où se réalisa le premier tourment d’amour de Terre-de-Haut et sur la façade de laquelle je suggère aux autorités d’apposer une belle plaque commémorative… en forme arrondie de Tourment d’Amour bien entendu… 

Raymond Joyeux

PS. Je remercie Kelly Cassin, la petite fille d’Estelle Célany, pour m’avoir aimablement communiqué les photographies de sa grand-mère et de Man NINI. Par ailleurs tous commentaires, remarques ou précisions concernant cet article seront les bienvenus.

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Insupportable discrimination

Un couple de Saintois indignés écrit au Ministre des Outre-Mer

Ayant reçu ce courrier destiné à Monsieur le Ministre Victorin Lurel, c’est volontiers que nous le publions ici in extenso en lettre ouverte, à la demande de ses auteurs, avec l’espoir, à l’heure où l’informatique facilite les communications, de voir évoluer dans le bon sens les rapports entre les originaires de l’Outre-Mer et les administrations publiques ou privées métropolitaines, et de susciter la réaction de nos lecteurs. Nous avons bien entendu volontairement occulté l’identité des intéressés.

Nous profitons de cette occasion pour demander à tous nos amis qui suivent ce blog de bien vouloir vérifier s’ils continuent à recevoir les articles par mail, sinon ils devraient se réinscrire, car certains nous ont signalé que ce service s’était inopinément déconnecté de leur boîte de réception. Merci d’avance.
                                                                    R. Joyeux

Monsieur et Madame M.D.                          Terre-de-Haut, le 10 septembre 2013
97137 Terre-de-Haut

 Objet : Discriminations

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Monsieur Victorin LUREL
Ministre des Outre-Mer
27 Rue Oudinot

75007 – PARIS

Monsieur le Ministre des Outre-mer,

Ne sachant pas exactement à qui se plaindre ou à quel saint se vouer dans le cas de discriminations multiples vécues honteusement à Paris, capitale de France, pays des droits de l’homme, c’est à vous tout naturellement que nous adressons ce courrier.

Notre fille E.L, de nationalité Française « je le rappelle », ayant cette année obtenu  son  BAC. S,  c’est le 10 août  2013 que nous nous envolions vers Paris, ayant au préalable et pour sa gestion personnelle, pris soin de la doter de deux comptes bancaires, au Crédit Agricole et à la Banque Postale en Guadeloupe. 

Après une journée de repos à l’hôtel préalablement réservé pour un mois, dès le lundi 12 août au matin, nous nous sommes, tous trois présentés à la mairie du 11 ème arrondissement de Paris pour constituer un dossier en vue de la location d’un logement. Après avoir déployé toutes les meilleures politesses et décliné nos identités et nos souhaits, il nous à été remis un formulaire des différentes pièces à fournir et, à notre grande surprise, sur ce document était apposée une croix sur le paragraphe nous réclamant : la carte de séjour.

Mairie du XXI ème arrondissement

Mairie du XXI ème arrondissement

Pendant trois semaines nous avons sillonné la capitale, visitant par jour une dizaine d’agences immobilières, avec toutes en vitrines des annonces de logements vacants. Or, malgré la présentation des nos documents (fiche de pension, fiche de salaire, feuille d’impôts), documents prouvant que la totalité des revenus était souvent de 6 fois supérieure au montant du loyer; malgré nos politesses et notre abaissement au point de parfois supplier ces gens,  nous n’avons à aucun moment pu obtenir gain de  cause, parfois même on nous a claqué la porte au nez.

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Une autre adresse où écrire

Heureusementdans notre désarroi, c’est un compa-triote Guadeloupéen de Saint-Claude, appelé en dernier recours, qui nous a sauvé de ce désastre en nous louant un petit appartement, alors que nous étions sur le point de retourner chez nous avec notre fille, perdant ainsi les frais d’inscription déjà versé à l’Institut Général de Préparation aux études paramédi-cales et médicales où elle était admise.

La galère n’était cependant pas terminée. Quand nous nous sommes présentés chez Orange,  pour l’abonnement d’un portable, nous avons appris que celui de Guadeloupe ne valait plus rien sur le territoire national.  De plus, les deux agences Orange du Centre commercial Porte d’Italie et des Galeries Lafayette Montparnasse nous ont signifié que le RIB de Guadeloupe joint au justificatif de logement n’était pas non plus valable, le code postal 971 n’étant pas reconnu par l’ordinateur de ce géant de la téléphonie ! Pour finir, nous avons essuyé ce dernier propos : « C’est bien la preuve que vous n’êtes pas Français ! »

Le bon sens est plutôt à venir

Disons plutôt est « à venir »

Quant aux deux banques déjà mentionnées, le Crédit Agricole et la Banque Postale, toutes deux nous ont répondu qu’il fallait à nouveau ouvrir un compte chez eux à Paris, et nous en avons la preuve. À notre demande de faire un transfert de compte à compte, nous avons essuyé un refus total. Pourtant lors de notre dernière intervention en Guadeloupe auprès du Crédit Agricole, nous avons suffi-samment répété que ce compte était destiné aux études de notre fille à Paris. Nous sommes d’ailleurs bien décidés à demander des explications aux deux banques concernées.

Face à ces situations plus que désobligeantes, Monsieur le Ministre des Outre-Mer, une réflexion nous vient à l’ esprit dont nous devons absolument vous  faire part à travers ces deux questions :
– Que sommes nous, nous Antillais, dans et pour la France ?
– Ce fléau de discriminations et d’inégalités n’est-il pas la source de la délinquance des jeunes ?

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D’où qu’il vienne

Monsieur le Ministre des Outre-Mer, nous menons depuis bien longtemps à vos cotés ce combat pour l’évolution et l’acceptation des uns et des autres, aussi avec tout le respect que nous vous devons, nous vous informons que ce courrier sera envoyé aux différents presses et médias pour diffusion.  Le malaise national étant en effet trop dévastateur pour nos jeunes expatriés, nous pensons qu’une large diffusion de cette lettre préservera à coup sûr nos futurs étudiants dési-reux d’enrichissements en Métropole.

Dans l’attente d’une réponse claire et précise de votre part, nous vous prions, Monsieur le Ministre des Outre-Mer, d’agréer l’expression de nos sincères et respectueuses considérations.

M. et Mme M.D.

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