Littérature : Fragments d’une enfance saintoise paraît chez CaraïbÉditions

J’ai le plaisir de vous annoncer la publication chez CaraïbÉditions de mon récit autobiographique Fragments d’une enfance saintoise.

Publié pour la première fois en 2009 à compte d’auteur, sous l’égide de l’Association Les Ateliers de la Lucarne, ce récit qui fait l’objet d’une postface de Mme Scarlett JÉSUS, IPR de lettres honoraire, a été à maintes reprises étudié dans diverses classes des écoles et collèges de Guadeloupe et des Saintes. Présenté sous une nouvelle couverture réalisée par Alain Joyeux, cet ouvrage – (format 20 x 13 – 208 pages) – est disponible en librairie, aussi bien aux DFA qu’en Métropole, depuis le 25 juillet de cette année 2020. Il a été enrichi de plusieurs chapitres et est vendu 11 € 75  (prix métropole).

 

 Présentation du récit telle qu’elle figure en 4ème de couverture

Nous sommes en 1947. À la suite du décès de son grand-père et d’une blessure au pied provoquée par un hameçon, le narrateur, petit Saintois passablement turbulent, âgé de 4 ans, entre à l’école payée. De cette année-là, jusqu’à la veille de son admission au collège, six ans plus tard, en Guadeloupe « continentale », c’est l’itinéraire d’un enfant des îles des années 50 que relate ce récit de Raymond Joyeux. Les faits et anecdotes évoqués, dans leur réalisme parfois cru, mais non sans humour et poésie, nous plongent dans une atmosphère qui porte l’empreinte d’une époque où, par-delà le caractère contestable de certaines pratiques pédagogiques, le concept d’une éducation partagée entre école et famille avait un sens et une réalité. Quels sentiments éprouve ce jeune garçon au cours mouvementé de sa scolarité primaire, et surtout comment réagit-il à la perspective de devoir bientôt quitter sa famille pour la première fois ? L’amour qu’il porte à son île et sa vie de totale liberté suffiront-ils à atténuer son appréhension de se retrouver seul dans un monde nouveau, et peut-être hostile, qu’il s’apprête à affronter ? C’est tout l’enjeu de cet attachant récit qui met en œuvre les classiques contraintes de l’autobiographie.

Publié par Raymond Joyeux
le 10 septembre 2020

PS : L’auteur rappelle que ce récit entre dans le cadre des thèmes de l’enfance, de l’école et de l’autobiographie. Il peut donc  faire l’objet d’une étude suivie aussi bien dans les classes du primaire que des collèges. Un livret pédagogique est offert à tous les professeurs désirant le faire lire et étudier à leurs élèves. Il précise qu’à la demande des enseignants de Guadeloupe, il est disponible pour rencontrer les élèves dès la fin novembre 2020 et participer au besoin à une sortie pédagogique à Terre-de-Haut sur les lieux du récit. 
Pour toutes informations, contacter Raymond Joyeux à l’adresse mail suivante :
raymondjoyeux@yahoo.fr

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D’une brigade à l’autre ou les vicissitudes de la maréchaussée aux Saintes…

Une altercation musclée entre un jeune Saintois et les gendarmes de Terre-de-Haut a suscité récemment au sein de notre communauté, et au-delà, une vive émotion. Diffusé en vidéo et commenté en long et en large sur les réseaux sociaux, ce malheureux événement est l’occasion pour moi de vous proposer cette chronique publiée en octobre 2014 sous le titre Un gendarme à Terre-de-Haut en 1945. C’est le témoignage du Brigadier Fernand Visdeloup qui avait sollicité après la guerre sa mutation en Guadeloupe et qui, après un court séjour au Moule, se retrouva affecté aux Saintes. Voici comment ce seul gendarme de la brigade locale raconte son installation, ses activités de représentant de l’ordre et ses occupations dans notre commune, beaucoup plus paisible à l’époque qu’aujourd’hui.

Une affectation bien venue

« Lorsqu’en mars 1945 j’établissais ma demande de mutation pour la Guadeloupe, je réalisais un vieux rêve que je nourrissais d’aller vivre dans les Colonies, comme l’on disait alors. Les primes d’installation ou autres n’existaient pas et la solde était la même qu’en métropole malgré que le coût de la vie outre-mer soit plus élevé et l’inflation galopante. En outre, nous étions logés mais non meublés. C’était donc bien le désir de vivre une vie différente qui nous poussait à partir, à quitter nos familles. Ma demande fut accueillie favorablement et mon départ fixé au mois de juillet de la même année. La guerre venait juste de se terminer et l’armistice signé le 8 mai.

Arrivée aux Saintes dans les années 30-40

 

Je n’eus que le temps de m’adapter à la Guadeloupe que déjà je me trouvais muté à Terre-de-Haut. En effet, certains lieux de Guadeloupe étaient infestés de maladies les plus diverses, imposant de faire tourner le personnel pour qu’il ne reste pas exposé trop longtemps dans les coins réputés insalubres. Terre-de-Haut, petite île reliée à Basse-Terre au moyen de liaisons assurées par un voilier mixte « La Belle Saintoise » en deux heures lorsque le temps était au beau, était dotée d’un climat sain. Seul gendarme sur l’île, je surveillais une circonscription démunie de route – juste des chemins pédestres – sans véhicule, à l’exception, si je puis dire, du vélo appartenant au fils du maire et de la brouette municipale utilisée par toute la population pour transporter les paquets déchargés sur le quai. Il m’arrivait parfois de me faire déposer par les pêcheurs à l’Anse des Mûriers à Terre-de-Bas et de rejoindre à pied les Petites Anses distantes de quatre kilomètres par le morne, pour y retrouver mon collègue de la brigade locale, tout aussi isolé que moi. Nous n’avions ni radio ni téléphone. Un médecin passait une fois par mois en consultation. Lorsqu’un message urgent devait m’être adressé, la plupart du temps pour m’annoncer la venue du Gouverneur en vacances, c’est un radioamateur installé au lieu dit La Colline qui le recevait en graphie et me l’apportait. J’étais si isolé que j’aurais pu partir quinze jours en Martinique sans que personne ne s’en aperçoive.

Un logement inconfortable et rustique mais rhum gratuit

J’habitais avec ma famille dans le logement de l’actuelle brigade – (aujourd’hui devenue Office du Tourisme –  NDLR). À l’époque, les douches, les WC et la cuisine n’existaient pas. Mon épouse cuisinait dans un petit local derrière le bureau, sur un feu de bois. Le café était réchauffé sur un réchaud à alcool alimenté avec du rhum perçu gratuitement auprès de la distillerie Marquisat de Capesterre Belle-Eau. Les seuls meubles dont nous disposions, je les avais fabriqués avec de vieilles planches, quant aux caisses utilisées pour le transport de nos effets personnels depuis la métropole, elles nous servaient d’armoires. Nous avions toutefois acheté les lits en arrivant. Lors des inspections, le lieutenant commandant de section, en raison de la fréquence réduite des liaisons maritimes, était obligé de rester deux ou trois jours avec nous. Il mangeait à notre table. La première fois, mon épouse lui avait aménagé un couchage dans une pièce à l’écart, sans moustiquaire pour se protéger. Il fut dévoré par les moustiques et passa une nuit blanche. Les fois suivantes, mon épouse étant moins sensible que lui aux piqûres de ces sales bestioles, dormait sur le couchage de fortune et mon officier occupait royalement la place à côté de moi dans notre grand lit. Rassurez-vous, nous n’eûmes jamais de scènes de ménage.

Ancienne gendarmerie de Terre-de-Haut devenue Office du tourisme

Office du dimanche et cuvée spéciale

Les Saintois étaient des gens affables, très solidaires et courageux pour affronter la mer. Ils étaient aussi, comme tout marin-pêcheur d’où qu’il soit, très croyants. Je compris que pour m’intégrer plus facilement, je me devais d’aller à la messe. Je sus qu’ils y attachaient une grande importance et observaient mon attitude à l’égard de l’église. Bien que jamais je ne portais l’uniforme, le dimanche j’enfilais la grande tenue blanche, rasais de frais une barbe de trois jours et me rendais à la messe où j’avais, comme le maire, à l’écart des fidèles, une chaise réservée dans le chœur même de l’église. À l’issue de l’office religieux, il était d’usage pour les hommes de se rendre au bar « Le Coq d’Or » qui existe toujours sur le quai, finir la matinée à jouer aux fléchettes. Je souscris donc à l’usage établi et emboitais le pas au groupe d’hommes. La règle voulait qu’à chaque fin de partie – et la matinée en comptait de nombreuses – le perdant paye la tournée générale au rhum vieux. Je perdis souvent et bus beaucoup. Je rentrais chez moi dans un état lamentable. J’étais partisan d’une intégration réussie mais le prix à payer se révélait trop lourd. Je ne tenais vraiment pas à rentrer ivrogne et cirrhosé en métropole à la fin de mon séjour. Je décidai d’aller voir la patronne du Coq d’Or, Mme Azincourt, et lui demandai de me préparer une bouteille remplie de café dilué d’eau qui ressemblait à s’y méprendre à du rhum vieux. Vous savez, comme la fameuse marque de boisson qui ressemble à de l’alcool mais qui n’en est pas !

Église de Terre-de-Haut et son ancien clocher

Une intégration réussie

Le dimanche suivant, sans appréhension aucune, je me rendais au Coq d’Or. Plus les parties duraient, plus je gagnais. Mes adversaires commençaient à « accuser le coup » et leurs tirs y perdaient en précision. Moi, sirotant tranquillement ma cuvée spéciale, je tenais la grande forme. Les joueurs n’y comprenaient plus rien. Pleins d’admiration, ils s’exclamaient : «  Eh bien, brigadier, en une semaine tu es devenu un vrai Saintois. » Ou alors : «  Tu n’as pas mis longtemps à t’habituer au rhum, brigadier. » Lorsque midi sonna, je leur assénai le coup de grâce en payant ma tournée. Mais cette fois, je bus du vrai rhum : c’était l’heure de l’apéritif. Ce subterfuge me permit quand même de tenir deux ans sans dommage. Il ne fut jamais éventé. Ainsi, petit à petit, la ruse aidant, je fus intégré.

Le célèbre bar Le Coq d’Or aujourd’hui

Deux interventions en deux ans de service

Mais je le fus vraiment lorsque je parvins à réussir deux affaires judiciaires. La première en arrêtant le plus grand chapardeur de l’île, un individu irascible et belliqueux, mal aimé de tous. Je ne le revis d’ailleurs jamais après son transfert sur Basse-Terre. La deuxième en mettant sous les verrous l’auteur de coups et blessures portés avec un coutelas. Un pêcheur vint me chercher à la brigade et m’informa qu’un voisin venait d’avoir la cuisse traversée d’un coup de couteau donné par un forcené qui s’était depuis enfermé chez lui. Je récupérai aussitôt mon P.A. (Pistolet automatique) – précautionneusement roulé dans un chiffon gras d’où il n’était jamais sorti d’ailleurs pour y retourner définitivement après mon intervention – et me rendis sur place. Devant la foule apeurée, plaqué au mur, l’arme en main, je me poste près de la porte et interpelle le violent en lui intimant l’ordre de me jeter son couteau. Ce qu’il fit à mon grand étonnement, aussitôt et sans histoire. Conduit au violon municipal (la geôle) dépourvu de porte, nous l’avons gardé toute la nuit en obstruant de pierres l’entrée. Le lendemain, menottes aux poignets, je le transférais à Basse-Terre. À ce jour, je devins le brigadier des Saintes, l’homme fort et courageux. Je fus adopté sans réserve.

L’arrivée du Montcalm

J’étais ravitaillé en langoustes, que faute de réfrigérateur, j’attachais avec une ficelle sous les quais pour les conserver vivantes. Parfois, lorsque j’étais absent, les pêcheurs allaient eux-mêmes attacher les langoustes qu’ils m’apportaient. J’avais la surprise d’en trouver quelques unes de plus à mon retour. Je passais mon temps à pêcher, à bricoler ou à élever des poules. Un jour que justement je rafistolais le poulailler, j’entendis crier : « Mi bâtiment-là … Mi bâtiment-là… ».

Le croiseur Montcalm qui a mouillé plusieurs aux Saintes

Les habitants venaient d’apercevoir un bâtiment de la Marine Nationale, le MONTCALM, mouiller dans la rade. Aussitôt, je me précipitais chez un ami pour emprunter sa barque, sans prendre le temps ni de me changer (j’étais vêtu d’un short et d’un maillot de corps), ni de me raser. À la rame je rejoignis le navire, impatient que j’étais de retrouver des gens du pays. Arrivé à sa hauteur, j’interpellai le premier marin que j’aperçus : – « Y a t-il des Bretons à bord ? » – « Oui, 80 %  » me répondit-il. Puis m’observant de la tête aux pieds, il ajouta : « Mais qui êtes-vous ? » Il est vrai que dans la tenue où je me trouvais il devait être loin de penser que je représentais la loi dans cette île. « Je suis le gendarme en poste dans cette île. » Je fus aussitôt hissé à bord, fêté, congratulé, invité à boire le verre de l’amitié dans le carré des officiers mariniers. Nous étions là à évoquer nos souvenirs du pays breton lorsqu’un marin entra brusquement et s’adressant à moi, dit : «  L’amiral veut vous voir dans son salon » – « Quoi, moi  ? mais pas dans cette tenue », lui dis-je interloqué. Désignant d’un geste ample de la main mes vêtements, il me répondit : « L’amiral a précisé de venir dans la tenue où vous vous trouvez. Si vous voulez me suivre, je vais vous y conduire ». (…) Je quittais le bord chargé de provisions, vin, fromages, beurre, toutes ces denrées que nous n’avions pas goûtées depuis si longtemps. Le lendemain, le Montcalm leva l’ancre, emportant dans ses flancs l’or de la banque de France, mis en sûreté aux Antilles au début de la guerre. Je n’eus plus de contact avec la Marine Nationale.

Un apprenti nageur

Il m’arrivait souvent de pêcher, assis au bord du quai, activité qui constituait ma principale distraction. Un matin, absorbé par ma pêche, je n’entendis pas un groupe de gosses surgis dans mon dos et qui me poussèrent prestement à l’eau. Ils étaient loin d’imaginer, eux qui apprennent à nager en même temps qu’ils apprennent à marcher, qu’un homme de 30 ans ne sût pas nager. Je coulai aussitôt mais, en me débattant, réussis à regagner la surface et à me raccrocher à un des piliers du quai, couvert de concrétions qui me labourèrent les cuisses. Inquiets et surpris, les gosses m’aidèrent à remonter. C’est ce jour-là qu’ils décidèrent de me donner des cours de natation. C’est ainsi que l’on put voir les jours suivants le brigadier allongé dans l’eau, le menton reposant sur une perche tenue de chaque côté par les gamins, s’évertuant à effectuer les mouvements de la brasse. Il me suffit de quelques leçons pour acquérir les rudiments de la natation et pouvoir, seul, faire le tour du quai, sous les acclamations des enfants, heureux qu’ils étaient d’avoir appris à nager au brigadier, vous pensez !

Le départ des Saintes

Mon épouse mit au monde au dispensaire une petite fille nommée Marie-Thérèse quelques mois après notre arrivée à Terre-de-Haut, mais elle ne se remit jamais vraiment de cet accouchement et sa santé demeurait précaire. Après avoir passé vingt mois à Terre-de-Haut, je fus muté sur la Guadeloupe, à Gourbeyre exactement. Six mois plus tard, avec un préavis de douze heures, le camion de la section me déménagea pour m’emmener à Morne à l’Eau… Puis je terminai les deux mois qui me restaient à faire au Moule, à la brigade où j’avais commencé mon séjour. La boucle était bouclée. »

Gendarme Fernand Visdeloup

PS : Aucune modification n’a été apportée au texte dont je détiens l’original. Seuls certains passages ont été volontairement coupés ou abrégés, en particulier les détails du départ de Marseille, de l’escale à New York, des différents séjours en Guadeloupe continentale et de la réception chez l’amiral, à bord du Montcalm. J’ai estimé que s’ils avaient en soi un grand intérêt, ils allongeaient inutilement la chronique et s’éloignaient du sujet principal :
le service de l’auteur comme gendarme à Terre-de-Haut.

Publié par Raymond Joyeux
1er septembre 2020

 

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Terre-de-Haut, un 15 Août 2020 sous le signe du Covid…

Crise sanitaire oblige, la fête patronale du 15 août à Terre-de-Haut sera réduite cette année à sa plus simple expression.
Aussi je vous propose une rediffusion de la chronique publiée en 2018 avec quelques modifications liées aux circonstances.

Une victoire contre les Anglais

Selon diverses sources, la paroisse de Terre-de-Haut des Saintes en Guadeloupe a été dédiée à la Vierge Marie en l’honneur de la victoire française du 15 août 1666, jour de l’Assomption, contre les troupes anglaises. Et que c’est le Sieur Claude François Du Lyon qui instaura le culte et la fête dans l’île en commémoration de cette victoire. Notre-Dame de l’Assomption devint dès lors la sainte patronne de Terre-de-Haut.

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Bataille navale dans les eaux saintoises

Voici, historiquement, comment sur Internet, Wikipédia relate les événements : «  Le 4 août 1666, alors que les Anglais attaquent l’archipel, leur flotte est mise en déroute par le passage d’un cyclone et les quelques Britanniques qui assiègent ce « Gibraltar des Indes occidentales » sont rapidement expulsés par les hommes des sieurs Du Lion et Desmeuriers, avec l’aide des Caraïbes. Les Anglais se rendent le 15 août 1666, jour de l’Assomption de la Vierge Marie, et un Te Deum est entonné à la demande de Du Lion qui institue la commémoration annuelle de cette victoire. »

Une fête paroissiale devenue civile et communale

À l’origine, fête exclusivement religieuse, teintée vraisemblablement d’un zeste de parade militaire, (le sabre et le goupillon, on le sait, étaient jusqu’en 1905 étroitement liés à l’époque), le 15 août devint sans doute très vite manifestation civile et républicaine. Si les informations nous manquent sur la façon dont était célébrée autrefois publiquement cette commémoration, on peut imaginer que les différentes municipalités qui se sont succédé à la tête de la commune, sans écarter son caractère religieux, l’ont progressivement transformée en fête populaire, l’étoffant au fil des ans de manifestations ludiques et festives pour la plus grande satisfaction de la population.

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Militaires en exercice aux Saintes en 1898 – Photo aimablement communiquée par Igor Schlumberger

Sans remonter à la nuit des temps, les plus anciens doivent se souvenir du simple feuillet  volant distribué aux habitants, et qui tenait lieu de programme officiel. Informant le public des lieux, dates et heures des festivités, et invitant la population non seulement à y assister mais également à y participer : discours solennels, réception et vin d’honneur en mairie, défilés militaires, fanfare, feux d’artifice, bal public… Avec aussi et surtout de nombreuses manifestations sportives, gastronomiques et culturelles dotées, les années fastes, de prix conséquents, afin de les rendre le plus possible incitatives et attractives.

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Réception  et vin d’honneur à l’occasion de la fête patronale – Bulletin du 15 août 1980

1972 : le premier bulletin municipal du 15 août

Il a fallu attendre l’arrivée au pouvoir d’une nouvelle équipe municipale avec le Docteur René Germain en mars 1971, pour voir apparaître le premier vrai bulletin communal de la fête patronale de Terre-de-Haut. Outre le programme détaillé des manifestations, s’étalant sur 5 jours, la brochure présentait pour la première fois l’historique de la commune, ses sites naturels, ses fortifications, ses monuments caractéristiques et, bien entendu, l’annonce de la traditionnelle Messe des Marins du 16 août avec procession à la Chapelle du même nom, bénédiction de la mer en canot et lancer de gerbe précédé du Libera me chanté en grégorien par M. le curé, vêtu d’un surplis blanc et d’une  étole noire.

Bénédiction de la mer et lancer de gerbe le 16 août à Terre-de-Haut- Années 50

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Bulletin et programme du 15 août 1972 – Archives Raymond Joyeux

Fête patronale programme 2

L’impression aussi bien des textes que des photos en noir et blanc laissait fortement à désirer. Mais le ton était donné et les années suivantes, les mêmes textes de présentation étaient repris jusqu’à récemment avec quelques modifications et ajouts dans des brochures couleur de plus en plus luxueuses dont sont reproduites ci-dessous les couvertures des exemplaires des années 1979 et 80 :

Couvertures Bulletins

De fil en aiguille, en l’absence d’un bulletin communal régulier, le programme du 15 août finit par se transformer en tribune politique où étaient présentés projets et réalisations de la municipalité avec un « Mot du Maire » particulièrement virulent à l’égard de l’opposition sans possibilité pour cette dernière de répondre par les mêmes moyens. D’autant plus qu’elle n’était pas représentée au Conseil municipal, par l’effet d’une loi électorale excluant les petites communes de la proportionnelle…

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Conseil municipal de 1983 – Archives Raymond Joyeux

Une fête patronale emblématique, très prisée des visiteurs

De la petite manifestation communale, quasi familiale à l’origine, le 15 août de Terre-de-Haut n’a pas tardé à devenir l’événement festif le plus couru des Guadeloupéens et autres visiteurs en mal de dépaysement et de divertissements faciles en plein cœur des  vacances scolaires. À partir des années 79-80, Terre-de-Haut sera littéralement envahie à cette occasion, entrainant des problèmes de plus en plus aigus d’organisation et de sécurité publique. Néanmoins, estimant que cet événement était une aubaine en matière de publicité et de fierté pour la commune, les municipalités successives, jusqu’à ces dernières années, n’ont pas hésité à investir des sommes de plus en plus importantes pour maintenir un haut niveau de manifestations, d’animations, d’invitations et de réceptions en tous genres. Auxquelles venaient s’ajouter, à la charge du contribuable, les frais de transport, d’hébergement et de restauration des invités de marque et de leur inévitable suite. Tant et si bien qu’à la longue la rubrique fêtes et cérémonies était devenue l’un des plus importants postes budgétaires de la trésorerie communale.

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Réception de M. Chirac et autres personnalités en 1979

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Visite de Mme Giscard d’Estaing – Bulletin du 15 août 1979-Archives R.Joyeux

Et aujourd’hui ?

Depuis deux ou trois ans, déficit record et restrictions budgétaires obligent, et plus encore  cette année 2020, suite à la crise sanitaire, s’il reste toujours très attractif pour nos compatriotes et nos amis de l’autre côté du Canal des Saintes, le 15 août à Terre-de-Haut a singulièrement perdu de son faste et de ses excès : un public aussi nombreux, peut-être, mais sans doute aussi beaucoup moins ou pas du tout d’animations tapageuses,  d’invitations onéreuses de stars du show-biz,  de réceptions et banquets gargantuesques, comme par le passé…

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Publicité bulletin-programme 15 août 1980 – Archives Raymond Joyeux

Alors, que nous réserve le 15 août de cette année 2020 ?

La question restera posée jusqu’à la publication par la mairie du traditionnel programme des manifestations et cérémonies, puisqu’à l’heure où nous publions cette chronique, ce programme, à notre connaissance, si minime soit-il, n’est pas encore sorti. Je vous invite donc à consulter le site officiel de la mairie pour savoir exactement comment sera célébré ce singulier 15 août 2020.

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Solidarité saintoise : Photo du bulletin-programme du 15 août 1979 

En tout état de cause, je souhaite à toutes et à tous, compatriotes et visiteurs, un joyeux 15 Août 2020, sous le signe de la prudence et des gestes barrières préconisés par les services de santé.

Raymond Joyeux – Le 11 août 2020

 

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Élection d’Hilaire Brudey : une triple révolution !

Méri-là cé ta tout’ moun !

(La mairie appartient à tous)

Dans notre intervention du 4 juillet dernier en mairie, à l’occasion de l’investiture du nouveau maire, et à son invitation, nous avons précisé que l’arrivée d’ Hilaire Brudey à la tête de la municipalité de Terre-de-Haut avait produit une double révolution dans nos mœurs politiques. Celle d’abord d’avoir mis fin à 50 années d’autocratie et à la réélection systématique du maire sortant ; celle ensuite pour les vainqueurs d’avoir applaudi spontanément les perdants le soir du scrutin, au lieu de les huer, comme cela se faisait traditionnellement chez nous à chaque élection.

Un déni de démocratie

À vrai dire, nous en avons oublié une troisième. Et elle est de taille ! En effet cette élection a également permis de donner un coup d’arrêt aux habituels défilés de la victoire qui étaient l’occasion pour les vainqueurs en délire de parcourir jusqu’au petit matin les rues de la commune en exhibant une clé géante en carton symbolisant celle de la mairie, invectivant les vaincus et vociférant le stupide slogan : Méri-la cé tan nou, méri-la cé pas ta yo (La mairie est à nous, la mairie n’est pas à eux.)

Slogan inventé sans doute par un parfait démocrate et hérité du mouvement LKP de 2009, dont le mot d’ordre La Gwadloup cé tan nous, la Gwadloup cé pa ta yo ! fut tant décrié à l’époque. 

2014 : les deux symboles de l’exclusion et du gaspillage fièrement exhibés.

Prétendre que la mairie appartient à certains et pas aux autres, parce qu’on a gagné les élections, est, on le comprend aisément, le déni de démocratie le plus virulent qui soit. Déni qui s’est réellement traduit malheureusement dans les faits durant des décennies à Terre-de-Haut par la volonté de ceux qui, à la tête de la commune, il faut bien le dire, avaient toujours encouragé ce comportement d’un autre âge.

Une victoire sans tapage

Les partisans d’Hilaire Brudey, s’ils ont laissé naturellement éclater leur joie à l’annonce des résultats, le soir du 28 juin, ont eu la sagesse de ne pas reproduire ces habitudes d’incivilité, et ont regagné dans le calme le siège de leur mouvement, avec drapeaux et banderoles, certes, mais sans hurler que la mairie leur appartenait en exclusivité. C’était là la troisième révolution que nous avons omis d’évoquer dans notre intervention du 4 juillet.

En attendant l’arrivée de l’élu- Ph R. joyeux

Cela dit, si, sous l’égide d’une mandature nouvelle, ouverte et tolérante, on ose en tout cas l’espérer, ces trois changements capitaux dans nos mœurs électorales constituent un tournant historique dans nos habitudes politiques, et plus globalement dans une grande partie de la mentalité populaire saintoise, cela ne signifie nullement qu’il ne reste plus de progrès à faire en ce domaine.

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Nous n’en voulons pour preuve que le comportement des conseillers de la minorité qui ne se sont pas présentés en mairie le dimanche 12 juillet pour la remise officielle de l’écharpe. Cela signifie tout simplement que l’opposition n’a toujours pas accepté sereinement sa défaite, ni intégré le fait qu’elle fait partie de la municipalité au même titre que ceux de la majorité. Ce n’est pas seulement dommage pour son image et sa volonté pourtant publiquement exprimée de (ré)-conciliation. Mais également pour l’histoire et la postérité, qui retiendront cette absence comme une frustration faite – pour ne pas dire un affront – aux électeurs de la liste sortante,  pourtant joliment baptisée Rebâtir.

L’exemple républicain de Ginette Samson

La fonction de conseiller municipal en plus d’être un privilège, est un honneur républicain, quelle que soit la mouvance à laquelle on appartient. Et cet honneur exige de faire abstraction de son amertume et de son orgueil lorsque les circonstances le demandent. À ce titre, le bel exemple de Ginette Samson, elle aussi candidate malheureuse à ces élections, est à méditer. Cette candidate, qui n’a pourtant obtenu aucun siège à l’assemblée communale, a en effet exprimé son approbation en likant sur la vidéo de la passation de l’écharpe à Hilaire Brudey et à ses adjoints, publiée par MVE-US. Dénotant ainsi une ouverture d’esprit autrement plus démocratique que celui des élus de la minorité étrangement absents à cette manifestation.

Rebâtir et mieux vivre ensemble… oui, mais sur des bases nouvelles !

Nouvelle équipe municipale, sans la présence de l’opposition

Il reste à espérer que, dans le sillage de la majorité, sous l’impulsion d’Hilaire Brudey et de sa majorité, tout rentrera rapidement dans l’ordre. Et que la totalité de l’équipe qui forme aujourd’hui le nouveau conseil municipal, toutes tendances confondues, consentira à travailler ensemble, sans complexe, pour le seul bien de la commune de Terre-de-Haut et des Saintois. Sachant que, contrairement au dicton bien connu, il n’est nullement nécessaire de se ressembler pour s’assembler.

Publié par Raymond Joyeux
le 16 juillet 2020

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Alex MOLZA 1965 : l’interview retrouvée…

1 – L’homme

En 1965, Alex MOLZA était mon voisin à Terre-de-Haut. Il habitait avec sa famille dans l’ancienne maison Jacob, tout près de l’actuelle poissonnerie, à l’emplacement de l’hôtel La Saintoise aujourd’hui désaffecté. Bien que marin-pêcheur professionnel, c’était un cordonnier chevronné qui avait appris ce métier à Basse-Terre et qu’il exerçait 20200530_151011_resized (1)sporadiquement aux Saintes, gagnant petitement sa vie d’une activité dont il était le seul chez nous à posséder la technique. Il pratiquait aussi avec grand succès l’art du massage à la chandelle, soulageant, (et souvent guérissant) ses patients de leurs foulures, entorses, courbatures et autres douleurs articulaires ou dorsales. Mais son vrai métier, comme pour la plupart des Saintois, c’était la pratique de la pêche. Inscrit maritime, il tirait son canot sous le kalpata devant chez lui, et, s’il s’adonnait régulièrement à la pêche côtière, la traîne saisonnière à la dorade n’avait pour lui aucun secret. Jeune enseignant, logeant à l’époque chez mes parents, à vingt mètres de chez lui, il m’arrivait de le rencontrer au bord de la mer à son retour de pêche. Mais le plus souvent, c’était en fin d’après-midi, à la sortie de l’école, que je le retrouvais assis sur les petites marches de la maison Butel, face à l’église, son chapeau de paille sur les genoux. Nous restions alors de longues minutes à deviser, presque toujours en français, sur les événements de l’époque, m’étonnant de ses connaissances et de sa grande culture. Avec quelques amis, dont Georges Vincent et le docteur Yves Espiand, nous venions tout juste de créer le journal L’ÉTRAVE et, pour l’alimenter, j’étais à la recherche de sujets d’articles sur l’histoire, la culture et les traditions maritimes saintoises. Comme Alex était intarissable sur tous ces sujets, je lui ai proposé de l’interviewer sur les conditions et les techniques de la pêche hauturière telle qu’elle était alors pratiquée par nos marins-pêcheurs. C’est cette interview, qu’il m’a accordée de bonne grâce voilà 55 ans, que je vous livre aujourd’hui. Depuis, les temps ayant heureusement bien changé, la pratique de la pêche, aux Saintes comme partout ailleurs en Guadeloupe, s’est considérablement améliorée. En raison principalement de l’arrivée du moteur hors-bord, du GPS et du DCP.(1). Aussi, cette interview, si elle n’est plus d’actualité, est à prendre comme le témoignage d’une époque où la vie de nos marins-pêcheurs était beaucoup plus difficile qu’aujourd’hui, mettant journellement en péril patron, équipage et matériel. Le plus souvent pour un maigre gain qui compensait à peine les efforts consentis et les risques encourus…

(1) DCP : Dispositif de Concentration du Poisson.

À gauche, maison Jacob à Terre-de-Haut, côté rue – Début 20ème siècle. BNF

2- L’interview

Raymond Joyeux : Alex Molza, quelle est, selon toi, pour les Saintois, la période de pêche la plus active ?
Alex Molza : La période de pêche la plus active aux Saintes, est sans conteste la saison de la dorade. Elle va de février à juin, selon les années ou de la mi-janvier à mai. Cette période voit la prise de milliers de dorades capturées selon un mode de pêche bien particulier appelé « la traîne ».
R.J. : Peux-tu nous expliquer en quoi consiste cette façon originale de pêcher la dorade ?
A.M. : L’expression « pêche à la traîne » décrit déjà suffisamment, en fait, ce qu’elle désigne. La dorade coryphène étant par nature un poisson voyageur, il serait difficile, par exemple, d’employer une méthode comme celle dite de « la pêche au creux », pour la capturer. Très vorace, et vivant pour ainsi dire à la surface, il lui suffit de voir un appât filer devant elle pour le « mordre ». Amorce donc une ligne de 150 à 200 mètres environ et laisse-la traîner derrière ton « boat » qui avance à une allure régulière, tu fais la pêche à la traîne.
R.J. : De cette manière, est-on alors toujours certain de ramener une dorade ? 
A.M. : Si tu n’es pas un apprenti et que tu pratiques cet exercice durant la saison, oui, sinon reste chez toi !
R.J. : Donc en plus de laisser traîner tout bêtement sa ligne, il y a une technique ?
A.M. : Il y a d’abord l’appât. Le balaou est l’appât-maître. On peut utiliser également la seiche. Mais il y a aussi une technique, comme tu dis, Raymond. Ne crois pas en effet qu’il suffit de sentir « un coup de tête » et de tirer sur sa ligne pour ramener une dorade. Il faut jouer avec le poisson, lui faire croire qu’il jouit encore de sa liberté en lui donnant du « filage » et le faire venir petit à petit le long du bord. Attention cependant aux coups de queue pendant l’embarquement. Il faut toujours être muni d’une « masse » pour étourdir éventuellement les récalcitrants.

Un « boat » saintois au retour de la traîne – Années 60

R.J. : Mais est-il toujours nécessaire, Alex, de « traîner » pour ferrer une dorade ?
A.M. : Non, Raymond. Et, paradoxalement, ce n’est pas en traînant qu’on en capture le plus. Il y a en effet ce qu’on appelle « le bois » qui est, signalons-le, une aubaine pour le pêcheur. Navigatrice, je l’ai dit, la dorade aime se retrouver avec ses congénères. Aussi il n’est pas rare de rencontrer un banc de 150 à 200 spécimens autour d’une épave, d’un tronc d’arbre ou d’une simple planche à la dérive. Point n’est besoin alors de dérouler ses lignes. Il suffit d’avoir un bon « croc »,  (prononcez croque) – sorte de perche portant fixé à une extrémité un gros hameçon – pour ramener un à un les poissons qui se trouvent pour ainsi dire à portée de main.
R.J. : On parle aussi de « litt » qu’est-ce à dire ?
A.M. : Par opposition au « bois », le « litt » est un banc de dorades dont la présence est signalée uniquement par des « gibiers marins ». Autrement dit par des frégates ou toute autre espèce d’oiseaux de haute mer.

Frégates et canot de pêche autour des Saintes. Ph. Claire Jeuffroy

R.J. : Quelle est la plus grosse prise obtenue aux Saintes à ta connaissance, Alex ? 
A.M. : J’ai vu des « boats » décharger jusqu’à 160 dorades d’une seule traîne. Ce qui représente environ deux tonnes de poisson, et des spécimens, pesant en moyenne entre 10 et 12 kg.

Retour de la traîne : après la prise, le « brayage ». Ph R.Joyeux

R.J. : Après avoir parlé technique, venons-en, si tu veux bien, Alex, aux conditions de pêche. La traîne constitue-t-elle une pratique périlleuse  pour vous, pêcheurs ? 
A.M. : C’est sans doute après les gros « coups de senne » qui durent 3 ou 4 jours, l’activité de pêche la plus exténuante pour un marin-pêcheur. Il nous arrive en effet de rester plus d’une journée entière sur l’eau.
R.J. : Pourquoi tout ce temps alors que la pêche aux « grands-gueules », par exemple, voit les canots de retour vers 13 ou 14 heures, parfois même avant ? 
A.M. : Il faut dire tout d’abord qu’on ne va pas à la traîne derrière l’îlet à Cabris, ni dans la Passe. Nous allons généralement au sud de la Dominique, « dans l’ sus », comme on dit. Ou très haut dans le nord. Ce qui signifie qu’il faut appareiller vers 4 heures du matin pour être sur les lieux de pêche vers 9 ou 10 heures. Suppose qu’ à 14 ou 15 heures on se prépare à rentrer, on n’est pas de retour aux Saintes avant 18 ou 19 heures. Et encore, par beau temps et vent favorable.
R.J. : Justement, parlons des conditions météo. Vous sont-elles toujours favorables ?
A.M. : Malheureusement non, Raymond. Il ne se passe pas une saison de traîne sans que 3 ou 4 boats fassent naufrage. En général, on arrive à récupérer ceux qui « coulent », même si parfois ils perdent leur canot et leur attirail.
R.J. : Et toi, Alex, t’est-il arrivé de « couler » comme tu dis ? 
A.M. : J’ai « coulé » 4 fois depuis que je pratique la traîne. Une fois j’ai vu un requin happer le chapeau d’un de mes équipiers. Nous étions restés ce jour-là 6 heures dans l’eau autour du canot avant d’être récupérés par un autre équipage. Et chaque fois que je m’embarque pour ce type de pêche je ne sais jamais si je reverrai ma femme et mes enfants.
R.J. : Malgré ces mésaventures qu’on appelle d’ailleurs « fortunes de mer », as-tu déjà pensé à abandonner la traîne pour une autre pratique moins risquée ? Les nasses, par exemple?
A.M. : Non, Raymond, je n’ai jamais pensé abandonner la traîne pour une autre spécialité. Même si elle est saisonnière et périlleuse, c’est une source de revenus bien plus importante que les nasses. Et en plus, il y a le plaisir que j’éprouve, comme tous les pêcheurs de chez nous, à « piquer » une belle dorade, quels que soient le temps et l’état de la mer…
R.J. :  Je te remercie, Alex, de m’avoir accordé cette interview. Elle paraîtra dans le prochain N° de L’ÉTRAVE. Je te souhaite bon vent et un boat chargé de belles dorades à ta prochaine sortie en mer….
A.M. : Pa ni pwoblem…

Rappelons que cette interview a été réalisée en février 1965.
Que c’était à la voile que les pêcheurs saintois pratiquaient leurs activités.
Que ni GPS ni DCP ni téléphone portable n’existaient à l’époque,

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Un grand merci à Marie-José Molza pour la photo de son père.
À Claire Jeuffroy pour celle des frégates.
À Igor Schlumberger pour la photo ancienne de la maison Jacob.
À Hubert Jules, neveu d’Alex, pour les infos le concernant.
Cinq N° du journal L’ÉTRAVE ont paru de Février à juin 1965
Sa couverture a été réalisée par feu Alain Foy.

Publié par Raymond Joyeux
le 07 juin 2020

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Fin du confinement : conte pour aujourd’hui et les temps à venir…

Fin de confinement oblige, les habitants de Terre-de-Haut, comme presque partout en France, ont retrouvé un peu de liberté après deux mois de réclusion forcée. Enfermement nécessaire certes, mais combien douloureux et long pour certains, même si d’autres en ont profité pour se ressourcer. Le conte qui suit a été écrit voilà 10 ans. Pour deux petits-enfants, Ambre et Martin, âgés aujourd’hui respectivement de 17 et 16 ans. En le relisant, je constate que, symboliquement et sans prétendre à la prémonition, il y a dans ce récit, de nombreux points communs avec ce que nous avons vécu les uns et les autres au cours de ces longs jours d’interdictions tous azimuts. C’est ce conte que je vous propose aujourd’hui,  en vous remerciant de votre aimable et amicale indulgence. 

La reine de l’île merveilleuse

Il était une fois, une très jolie petite île, toujours pleine de soleil et de vent bleu qui avait pour seuls habitants de très gros lézards préhistoriques appelés iguanes.

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Une petite île merveilleuse, toujours pleine de soleil et de vent bleu…

Ces curieux habitants, à la robe verte mouchetée de gris et hérissée d’une crête d’épines, à la longue queue ondulante et aux quatre pattes griffues, que l’on disait venus des temps très anciens, étaient très malheureux sur leur île merveilleuse. En effet, leur roi, qui était très vieux, tyrannique et particulièrement cruel, avait interdit, aussi bien aux parents qu’aux enfants et bébés iguanes, tout ce que les gens ordinaires et normaux aimaient faire en toute liberté pour leur simple plaisir, sans déranger personne. L’île merveilleuse, toujours pleine de soleil et de vent bleu, était devenue, pour le malheur de ses habitants, la cité maléfique des interdictions stupides.

Leur roi était très vieux, tyrannique et particulièrement cruel…

Dans cette île merveilleuse, toujours pleine de soleil et de vent bleu, il n’y avait jamais de jour de fête populaire ou de réjouissance. La musique était interdite et il était défendu de se rassembler pour célébrer les anniversaires. Les mamans ne devaient jamais faire de gâteaux ni de cadeaux à leurs enfants. On ne devait jamais distribuer de jouets ou de récompenses. Il était interdit de se baigner à la mer aux eaux claires, pourtant si proche et toujours calme et attirante.

Il était interdit de sortir de table même en demandant la permission. Interdit de marcher ou de jouer sur les pelouses et sur les plages. Interdit de regarder la télévision et de lire de jolis livres d’images. Interdit de laisser de la nourriture dans son assiette car on était obligé de manger jusqu’au bout même ce que l’on n’aimait pas. Les parents ne devaient jamais raconter d’histoire ni de contes de fée à leurs enfants. Bref, tout ce qui faisait le plaisir et le bonheur des petits et des grands était absolument interdit. Et surtout les enfants iguanes devaient se coucher très tôt sans pouvoir être bercés des chansons douces de leur maman, ou recevoir de câlins affectueux de leur papa pour s’endormir en rêvant. Tout le monde était très triste sur cette île pourtant merveilleuse, toujours pleine de soleil et de vent bleu.

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À ce grand malheur des interdictions stupides, s’ajoutait sur l’île merveilleuse, pleine de soleil et de vent bleu, la présence redoutée d’agents zélés du méchant roi, toujours prêts à lui faire plaisir en étant très vigilants sur le respect de ces lois incompréhensibles. Tout habitant iguane qui était surpris à les enfreindre était immédiatement arrêté et conduit sans ménagement au bureau des interpellations, chargé d’administrer de redoutables punitions.

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La présence redoutée d’agents zélés…   (Photo Police-nationale.net)

Il y avait même, parmi les habitants de l’île merveilleuse, quelques iguanes malfaisants qui prenaient plaisir à informer les agents du roi des manquements qu’ils croyaient observer chez leurs congénères, même si c’étaient des amis. Pour les récompenser de leurs ignobles dénonciations, ces iguanes malfaisants, les plus laids de toute l’île merveilleuse, recevaient du roi une forte récompense, si bien qu’on les avait surnommés par dérision les iguanes aux dons.

Certains prenaient plaisir à dénoncer leur congénères… Ph. Wikipedia

 

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Une arrivée miraculeuse

Or, un jour, alors que le vieux méchant roi était très malade et sur le point de mourir, arrivèrent on ne sait comment sur cette île merveilleuse, poussés par les courants et le vent bleu, une très jolie petite fille aux cheveux bouclés appelée Ambre et un très gentil et beau garçon prénommé Martin. Après leur long voyage sur la mer, ils furent très étonnés d’être reçus sur cette île merveilleuse par de si curieux habitants, si tristes et si malheureux à cause des interdictions.

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Poussés par les courants et le vent bleu…. Tableau d’Alain Joyeux

À leur place, d’autres enfants auraient été certainement très effrayés par ces drôles de créatures tristes venues les accueillir. Mais la maman d’Ambre et de Martin leur avait si souvent raconté des histoires de lézards géants, et ils avaient dans leur chambre un si beau tableau d’iguane des îles lointaines peint par leur papa avec des couleurs magnifiques, que non seulement ils n’eurent aucune peur de ces habitants de l’île merveilleuse, mais ils trouvèrent tout naturel qu’ils fussent si gentils à leur égard malgré leur tristesse.

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Ces drôles de créatures venues les accueillir..

Tout le monde voulait recevoir Ambre et Martin dans sa maison pour leur offrir à boire et à manger après leur long périple sur la mer. Chacun voulait connaître leur fabuleuse aventure et comment ils avaient trouvé le chemin de leur île merveilleuse, toujours pleine de soleil et de vent bleu.

Mais le méchant roi avait interdit qu’on les reçoive et avait annoncé, furieux, que ceux qui le feraient seraient sévèrement punis, enfermés dans des cages grillagées, en plein soleil, au bord de la mer, sans nourriture et sans eau pendant des jours et des jours. Heureusement, comme il était très vieux et déjà bien malade, sa méchanceté fut si violente et sa colère si terrible, qu’il mourut subitement le jour même de l’arrivée d’Ambre et de Martin sur l’île merveilleuse.

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Le roi mourut subitement de colère et de méchanceté…

Inutile de vous dire que tous les habitants de l’île merveilleuse, même les agents du méchant roi et leurs informateurs anonymes qu’on appelait par dérision iguanes aux dons, dansèrent de joie à la nouvelle de sa mort ! Ils furent si heureux de s’en être débarrassés que, pour fêter l’événement, ils organisèrent pour le première fois sur toutes les plages de leur île, une fête magnifique à laquelle furent conviés nos deux petit amis, Ambre aux cheveux bouclés et son frère Martin, si beau et si gentil.

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Pour fêter l’événement, ils se sont jetés tous ensemble à la mer…

Après qu’ils eurent bien mangé, bien bu, bien ri et bien dansé sur les plages et les pelouses autrefois interdites ; après qu’ils se furent tous jetés ensemble à la mer pour se laver de toutes ces années de privations, les habitants iguanes de l’île merveilleuse, pleine de soleil et de vent bleu, décidèrent de se choisir non pas un nouveau roi parmi les habitants, mais une reine, même venue d’ailleurs.

Ils pensaient en effet que les reines étaient plus sensibles, plus gracieuses, plus gentilles et plus douces que les rois parce que c’étaient des femmes, et qu’ils n’auraient plus jamais à subir de leur part aucune sorte d’interdictions inutiles. L’un d’eux suggéra alors qu’on choisisse la petite fille aux cheveux bouclés pour être leur reine parce qu’on lisait dans ses yeux tellement de gentillesse et de bonté que l’on était sûr qu’elle ne leur ferait jamais aucun mal.

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Après qu’ils eurent bien mangé et bien bu….

C’est ainsi que les habitants iguanes de l’île merveilleuse proposèrent à la petite fille aux cheveux bouclés de devenir leur reine. Après une longue et compréhensible hésitation, la petite fille accepta la proposition sous une clameur générale et joyeuse de la part de tous les habitants iguanes. Et comme ils trouvaient son prénom tellement beau et si approprié à leur situation, ils la nommèrent Ambre Première, Reine de l’île merveilleuse, pleine de soleil et de vent bleu. Et l’on fit à nouveau une grande fête populaire sur la plus belle plage de l’île merveilleuse pour célébrer comme il se devait cette nomination, au milieu  des rires et des danses, sous un soleil plus magnifique que jamais, rafraîchi du souffle incessant du vent bleu.

 

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****

La fin des interdictions

Immédiatement avant de supprimer toutes les interdictions imposées par le méchant roi, la nouvelle Reine nomma son petit frère Martin, Premier Prince de l’île merveilleuse, chargé de faire respecter et appliquer les nouvelles lois qui intéressaient surtout les enfants :

. Ils pouvaient, s’ils le voulaient, marcher et courir partout et se baigner à la mer à n’importe quelle heure et s’amuser à construire de délicats châteaux de sable.

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Se baigner à la mer et s’amuser à construire des châteaux de sable…

. Ils pouvaient, s’ils le voulaient, sortir de table avec la permission de leurs parents et laisser de la nourriture dans leur assiette sans être obligés de manger jusqu’au bout ce qu’ils n’aimaient pas.

. Ils pouvaient célébrer les anniversaires de leurs amis avec de la musique, offrir et recevoir cadeaux et jouets.

7e7eeeda20d44191934a53f249b17658. Ils pouvaient chaque année fêter le jour de Noël et recevoir du père Noël tous les jouets qu’ils avaient commandés.

Ils pouvaient, s’ils le voulaient, écouter de la musique, regarder la télévision, lire des livres d’images et dessiner librement ce qui leur passait par la tête…

. Leur maman pouvait leur confectionner des gâteaux, leur lire des histoires à leur coucher, et leur papa leur faire des câlins en leur chantant des chansons pour les aider à s’endormir…

Le pays des interdictions absurdes était devenu l’île du plaisir et du bonheur. Et la Reine Ambre et le Premier Prince Martin, toujours souriants, toujours aimables, étaient aimés et acclamés partout où ils se rendaient.

Il faut dire que, depuis leur arrivée et la disparition du méchant roi, tous les habitants iguanes avaient retrouvé leur sourire et étaient de nouveau heureux sur leur île merveilleuse toujours pleine de soleil et de vent bleu. Il faut dire aussi que leur reine, Ambre Première, et le premier Prince Martin faisaient tout ce qui était en leur pouvoir pour leur rendre la vie agréable et merveilleuse comme était leur île, toujours pleine de soleil et de vent bleu. Ils pensaient que c’était vraiment stupide d’interdire ce qui faisait innocemment le bonheur des petits et des grands. Et surtout, disaient-ils, il ne fallait pas oublier qu’un roi aussi autoritaire et cruel que le précédent pouvait à tout moment prendre la place de la jolie reine et rétablir à nouveau dans l’île merveilleuse, toujours pleine de soleil et de vent bleu, toutes les interdictions qui avaient été supprimées.

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Source : Wikipédia

Mais cela, heureusement, n’arriva jamais car Ambre Première et Premier Prince Martin avaient rendu les habitants iguanes tellement souriants, tellement gentils, tellement aimables les uns envers les autres, que personne ne pensait une seconde à prendre la place de la jolie Reine Ambre et du Premier Prince Martin.

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Sans jamais plus connaître le malheur des interdictions stupides…

Et c’est ainsi que la petite île merveilleuse, toujours pleine de soleil et de vent bleu, longtemps sous l’emprise d’un roi très cruel qui mourut de colère et de méchanceté, continua sa vie tranquille au milieu de la mer, sans jamais plus connaître le grand malheur des interdictions stupides…

FIN

Texte de Raymond Joyeux –
Novembre 2010

Illustrations : Raymond Joyeux – Alain Joyeux – Wikipedia.
Le château de sable a été réalisé par des enfants anonymes et photographié par l’auteur avant d’être emporté par la mer.

Merci à Ambre et Martin de m’avoir gentiment prêté leur prénom
il y a dix ans
pour cette histoire imaginaire qui leur est dédiée.

Publié le mardi 19 mai 2020

Publié dans Actualités saintoises | 4 commentaires

Entre masques et confinement, hommage aux pêcheurs saintois…

Condamnés au repos forcé pour cause de confinement, la plupart des marins-pêcheurs saintois sont dans l’incapacité involontaire d’exercer momentanément leurs activités. Pour rendre hommage à leur professionnalisme et à la dureté de leur métier, héritage de nos ancêtres, ce poème leur est aujourd’hui dédié, bien qu’il ait été composé voilà dix ans… Puissent-ils retrouver bientôt la pleine liberté de leur retour en mer, leur principale et salutaire raison de vivre. 

Repos d’un pêcheur

Aux marins-pêcheurs saintois,
artificiers de palabres et de nymphes, glaneurs de fonds
inhospitaliers, dompteurs de grands bleus inédits.

(Avec la complicité d’Alain Joyeux pour les illustrations)

Las, noirci de soleil et le cœur ocellé
De lunules chargées de sel et d’algue brune
Les yeux toujours brûlants et le front constellé
Laisse ta rame à terre aux clartés de la lune.

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Cette source répand aux fibres de la voix
La sève du repos qui adoucit la peine.
Oublie pour une nuit et la mer et ses lois
Ne cherche plus la caye aux mailles de la senne.

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Pêcheurs aux masques – Alain Joyeux – Tableau retouché à l’ordinateur

Lance par-dessus bord sans l’accent d’un regret
La charge de travail que tu portes aux bras
Ce fardeau crucifie tes jours et son reflet
Assombrit ton regard buriné de tracas.

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A la fraîcheur du ciel défiant l’horizon
Quand les oiseaux marins s’effacent dans la brume
De la nuit qui s’invite au seuil de ta maison
Confie à l’air vibrant léger comme une plume

Tes loques de pêcheur indécentes dépouilles
Marquées encor du sang de tes combats salins.
Ne laisse ni la sueur ni la plaie de la rouille
Auréoler en vain ton souffle cristallin.

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Dans un bain de feuillage aux essences hardies
Descendues des sillons de terres amicales
Lave tes rêves noirs où les lames brandies
Sont bastille cernant tes angoisses opales.

Que l’or pur ciselant la crête des collines
Assigne à ton sommeil l’ultime point de mire
Et que le cri mûri qui gonfle ta poitrine
Attende que le jour sur l’écume se mire.

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Et si ton corps frissonne aux premières aurores
S’il se rebelle au lin où l’alerte navigue
Abandonne au silence ainsi que font les morts
Tes bras enluminés, ton reste de fatigue.

Ces troupeaux sans destin qui hantent le danger
Ces esclaves de liane à la nasse captifs
N’ont pour les asservir ni rênes ni bergers
Et ne seront jamais aux souffrances rétifs.

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De ta main pacifiée ô frère de misère
Comme au tronc du cornier la branche résolue
Du fraternel oiseau accueille la lumière
Et présente à la vie ta seule force nue.

Poème de Raymond Joyeux
Extrait de Au hasard de la nuit – Édition Les Ateliers de la Lucarne-Avril 2010

Publié le 8 mai 2020

Publié dans Actualités saintoises | Laisser un commentaire

Bains de mer…

LA MER QUI GUÉRIT

Alors qu’une pétition circule en France (et aux Saintes) pour demander aux autorités d’assouplir les conditions de confinement, en autorisant la population d’accéder aux plages et aux sports nautiques, avec la liberté de se baigner en mer à partir du 11 mai, tout en respectant les mesures de distanciation pour faire barrage à la propagation du Covid-19, je vous propose, légèrement modifiée et complétée, cette chronique publiée en novembre 2014 sur les bienfaits des bains de mer. Les extraits qui suivent sont tirés du livre de Daniel JOUVANCE intitulé Au nom de la mer, paru aux Éditions Robert Laffont il y a quelques années mais qui reste plus que jamais d’actualité. Extraits suivis d’un texte de Paul Morand tiré de son livre Bains de mer…

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En quatrième de couverture de cet ouvrage que, parmi d’autres, tout amoureux de la mer devrait lire et posséder, l’auteur écrit :  » On peut tout attendre de la mer. Elle a le pouvoir de guérir et d’apporter aux hommes un nouveau plaisir de vivre… Le message de la mer est de solidarité, de courage et de loyauté. La mer rapproche les hommes. Au tournant des temps que nous atteignons, il est indispensable de prêter attention à son message. »
Message de solidarité nécessaire à entendre en effet et à mettre en pratique chez nous comme ailleurs. On le constate  concrètement  à l’occasion du nettoyage des plages et des fonds marins entrepris régulièrement par des bénévoles aussi bien aux Saintes qu’en Guadeloupe. Nettoyage qui permet de sauvegarder au mieux ce précieux élément que nous, insulaires, avons la chance et le privilège d’avoir à portée de main. Car c’est seulement en en prenant le plus grand soin que nous pourrons en retour profiter de tous ses bienfaits. Comme nous le rappelle Daniel JOUVANCE dans son historique de l’hydrothérapie marine.

Depuis l’Antiquité

La première allusion au pouvoir guérisseur de la mer remonte à Platon – quatre siècles avant notre ère. Le philosophe, malade, suivit une cure d’eau de mer conseillée par des prêtres égyptiens. Il guérit. Ce qui permet de penser que les vertus de l’eau de mer étaient connues dans le delta du Nil au temps des Pharaons. Hippocrate, père de la médecine, recommandait de chauffer l’eau de mer. On peut le considérer comme le fondateur de la thalassothérapie. Ce n’est que 21 siècles plus tard, en 1750, que l’on enregistra un regain d’intérêt pour l’eau de mer. Responsable : le médecin anglais Richard Russell. On pensait alors surtout aux vertus du climat littoral. À Berck, en 1850, fut fondé le premier hôpital pour enfants « rachitiques et scrofuleux ».

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Les baigneuses – Pablo Picasso – Musée Picasso Paris

 La base de la vie

En 1906, René Quinton publia L’Eau de mer, milieu organique, et présenta sa théorie, solennellement, à l’Institut : la vie de la cellule n’est possible que dans certaines conditions qui sont l’existence d’un milieu aquatique marin, la concentration saline de ce milieu. Il posa les bases de la « loi de constance marine ». Il fut acquis désormais que l’eau de mer était à la base de la vie – et pouvait aider la vie. À Roscoff, au début du siècle, le Dr Louis BAGOT créa un établissement d’hydrothérapie marine, où il soignait les rhumatismes, certaines maladies de la femme, l’anémie, etc. avec de l’eau de mer. Des établissements analogues s’ouvrirent au bord de la Mer du Nord et de la Baltique. En Allemagne, on donnait de l’eau de mer à boire à certains malades. Bientôt apparurent les aérosols (pulvérisations) qui soignent les voies respiratoires.

Plage de Grand'Anse à Terre-de-Haut- Photo Alain Joyeux

Plage de Grand’Anse à Terre-de-Haut- Photo Alain Joyeux

La parenthèse des deux guerres mondiales

Entre les deux guerres mondiales, l’intérêt pour les cures marines faiblit – bien que les travaux de Quinton aient inspiré de nombreux chercheurs. C’est une période où triomphèrent les chimiothérapies. Pendant la dernière guerre, l’institut de Roscoff fut transformé en dépôt de munitions. Après la Libération, il accueillit des malades ou des accidentés, parmi lesquels le populaire champion cycliste Louison BOBET, dont la rééducation fut si brillante qu’il décida de créer son propre institut. Ce fut l’occasion de médiatiser la thalassothérapie qui, avec ses nouvelles méthodes de soin, mérite tous les jours ses lettres de noblesse. L’eau de mer, les algues, le plancton, le phytoplancton, etc., font aujourd’hui l’objet d’analyses très pointues et on découvre, non sans un certain émerveillement, l’étendue de leur pouvoir thérapeutique.

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« La mer, la mer, toujours recommencée » (Paul Valéry) – Photo Alexandre Joyeux

La recherche continue

On en est à la troisième génération des centres de cure marine. Les traitements sont de plus en plus spécifiques, les méthodes de soins ne cessent de se perfectionner. La connaissance des végétaux et actifs marins a enrichi l’arsenal des thalassothérapeutes, ouvrant même des perspectives médicales nouvelles en dermatologie, dans le traitement des insuffisances organiques, des maladies nerveuses, respiratoires, la prévention des accidents cardiaques, etc. Les molécules marines s’avèrent des alliées précieuses et efficaces dans le domaine de la beauté. La recherche continue : en matière de santé et de beauté, la mer a encore beaucoup à nous offrir.

Vague - Ph. Henri Migdal

Vague – Ph. Henri Migdal

La transminéralisation

Comme disent les dermatologues, la peau a de multiples fonctions organiques. Elle est une ombrelle pour s’opposer aux effets néfastes du soleil ; elle est également un parapluie pour nous rendre imperméables. Elle est cette interface entre nous et le monde extérieur et est plus tolérante qu’on ne veut le penser… En réalité la peau est perméable, même si elle assure notre isolement corporel fondamental. C’est un véritable filtre. Un filtre « intelligent » même, puisqu’il sélectionne les substances dont le corps a besoin. Le professeur Daniel (USA) a démontré que la peau était capable de recharger de façon sélective l’organisme en sels minéraux et particulièrement en oligoéléments. L’immersion marine est l’occasion pour le corps de capturer les éléments dissous dans l’océan. La thalassothérapie n’est pas seulement l’occasion d’une simple baignade, avec le plaisir ludique que cela représente ; il s’agit de se ressourcer, de raviver sa« mer intérieure »... Un bain de mer, un enveloppement d’algues, une eau marinisée, un cosmétique riche d’océan ressourcent naturellement nos cellules, notre sang, notre vie qui, rappelons-le cent fois, est née de la mer. Il ne faut pas l’oublier. Notre corps et sa peau, eux, savent naturellement se souvenir de notre maternité marine.

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Précieuse miniature d’Alain Joyeux – 14cmx6 – sur feuille de bananier séchée. 

Texte complémentaire :
extraits de Bains de mer de Paul Morand – Lausanne 1960

« L’eau de mer a des vertus souveraines. Le plongeon nettoie les fosses nasales, les cautérise, les assainit… On ingurgite aujourd’hui l’eau de mer comme une eau thermale ; des pur-sang, j’ai pris la voluptueuse habitude de me frotter de sable chaud, ce que les anciens Grecs nomment ammochosie ; mon chien, le l’ai imité en mâchant des algues. Si le bain trop froid est mauvais pour la partie dorsale où passe le nerf sciatique, il est décongestionnant pour la face antérieure car il fouette nos régions molles, viscérales ; c’est pourquoi je choisis de tremper à fleur d’eau, sur l’extrême bord du rivage ou dans les mares, entre les rochers, le ventre immergé, le dos au soleil…. Dans ma jeunesse, je restais interminablement dans la mer, chaque brasse joignant l’autre, nageant d’une plage à une baie voisine, allant visiter, au large, des bateaux bien étonnés de me rencontrer loin du rivage et qui s’offraient à me hisser à bord ; ma mère, effrayée de voir ma tête n’être plus à la surface qu’un point à peine discernable, s’était accoutumée à ces disparitions du ludion insubmersible qu’était son fils, et qui duraient des heures. Je préfère aujourd’hui les bains courts et fréquents, plusieurs dans la journée, pendant la canicule, semblables aux brusques plongeons des phoques et des ours blancs, suivis d’un séchage au soleil. Cela suffit pour se sentir bien dans sa peau, to be on deck, comme disent les marins anglais.  Les bains de mer chauds sont réjuvénateurs…. »

Pour finir en poésie avec Saint-John Perse 

Ainsi louée, serez-vous ceinte ô Mer, d’une louange sans offense.
Ainsi conviée serez-vous l’hôte dont il convient de taire le mérite.
Et de la Mer elle-même il ne sera question, mais de son règne 
au cœur de l’homme :
Comme il est bien, dans la requête du Prince, d’interposer
l’ivoire ou bien le jade
Entre la face suzeraine et la louange courtisane.
Et de salutation telle serez-vous saluée
Ô Mer, qu’on s’en souvienne pour longtemps
Comme d’une récréation du cœur.
(Amers, Éditions Gallimard)

******

En espérant que les pétitionnaires obtiennent gain de cause et que bientôt les plages seront ouvertes aux baigneurs, je souhaite à tous de garder patience et de se protéger
des virus, quels qu’ils soient.

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Plage du Fond Curé à Terre-de-Haut- Ph. Raymond Joyeux

Posté par Raymond Joyeux, le mercredi 29 avril 2020

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Terre-de-Haut sous le Covid-19 : quand philosophie et littérature rejoignent la réalité

À l’heure où les événements actuels mobilisent, quotidiennement et en continu, la plupart des médias du monde entier et nous plongent dans une angoissante expectative, il n’est peut-être pas inutile, en nous interrogeant sur ce que sera demain, de prendre du recul et de la hauteur en revisitant deux géants de la pensée et de la littérature que sont
Edgar Morin et Albert Camus.
Voici, à votre intention, quelques extraits de leurs écrits respectifs en étroite relation avec nos préoccupations du moment.

Edgar Morin, philosophe de l’incertain

Né en 1921, Edgar Morin est un sociologue français dont l’œuvre et la pensée sont universellement connues et reconnues. 
Pour plus d’infos ouvrir le lien :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Edgar_Morin

Ma vie n’est pas guidée par une certitude originaire

La formule de Niels Böhr*, « le contraire d’une vérité profonde est une autre vérité profonde », correspond à ma forme d’esprit. Je suis tenté par les idées opposées qui paraissent s’exclure. Ma vie n’est pas guidée par une certitude originaire, sinon celle de me colleter avec l’incertitude… J’ai écrit mon premier livre important, L’homme et la mort, en partant de l’idée que c’était précisément parce qu’on ne sait rien de la mort et qu’on ne peut, à proprement parler, rien en dire, qu’il est intéressant de connaître les attitudes des êtres, des cultures, des religions et des philosophies devant ce problème profondément incertain…

https://fr.wikipedia.org/wiki/Niels_Bohr

Comprendre un phénomène que notre esprit n’a pas prévu

Quand j’ai étudié des phénomènes éruptifs, comme Mai 68, ce qui m’a motivé c’est la surprise, l’inattendu de l’événement, l’absence de clés explicatives a priori : il fallait essayer de comprendre un phénomène que notre esprit n’avait pas prévu… L’incertitude fondamentale du monde, l’incertitude du futur que j’ai diagnostiquée en parlant de la « crise du futur », l’effondrement des certitudes liées à l’idée de progrès garanti, l’effondrement de l’idée que sciences et techniques ne soient que bénéfiques a introduit partout le ver de l’incertitude.

Il faut négocier avec l’incertitude

Mais au lieu que cela me conduise à une sorte de scepticisme ou de nihilisme généralisé, je crois qu’il faut tenter de négocier avec l’incertitude et non se laisser submerger par elle. L’humanité a toujours vécu avec l’incertitude. Pour nos ancêtres chasseurs-ramasseurs, la chasse était quelque chose d’aléatoire…  Ils vivaient dans un monde incertain et aléatoire. Si un incendie survenait dans la forêt où ils vivaient, ils se déplaçaient…  L’humanité a toujours vécu avec cet affrontement du risque…

Soyons frères puisque nous sommes voués à la souffrance

Le thème de la perdition est désespéré, mais je le joins au mot d’évangile qui veut dire « bonne nouvelle ». La perdition est une mauvaise nouvelle qu’il faut accepter. L’idée procède de la constatation de la situation de l’homme dans le monde, sur cette planète, dont on ne sait ni d’où elle vient et ni où elle va, d’un homme qui ne sait pas pourquoi il est né, dont la vie n’obéit à aucun sens préétabli et n’a aucun sens providentiel. Nous sommes perdus en deux sens ; perdus dans l’univers gigantesque ; perdus parce qu’il n’y a rien au-delà de nos vies terrestres. Malgré ou à partir de ce constat, je dis qu’il y a une bonne nouvelle : nous avons une maison, un jardin, que nous pouvons cultiver – Candide à l’échelle planétaire. Ce n’est pas le petit jardin où on rentre chez soi mais le jardin collectif de l’humanité, la terre. La bonne nouvelle est de dire : « Soyons frères non pas parce que nous serons sauvés ensemble, mais parce que nous sommes perdus ensemble ». C’est un peu ce que disait Bouddha. Puisque nous sommes tous voués à la souffrance, ayons un peu de commisération pour nos compagnons de misère, étant entendu que dans cette vie, il y a des possibilités de joie, de bonheur… 

NB : Ces extraits sont tirés d’une interview du sociologue interrogé par François Ewald pour Le Magazine littéraire N° 312 de juillet-août 1993. 

Albert Camus, une référence littéraire
et philosophique majeure

Né en 1913 en Algérie et décédé accidentellement en janvier 1960, Albert Camus, Prix Nobel de Littérature 1957, a décrit avant la lettre notre situation d’aujourd’hui face au Coronavirus. Son roman La Peste (1947) est une référence majeure sur le sujet que beaucoup se sont mis à lire ou à relire, aussi bien en France qu’à l’étranger. Le premier extrait évoque le confinement auquel étaient soumis les habitants d’Oran, et la joie qui fut la leur de retrouver la liberté à la fin de l’épidémie. Le deuxième extrait est une parenthèse au milieu du fléau : les bienfaits des bains de mer nocturnes du docteur Rieux – héros du récit – en compagnie de son ami Tarrou. Le troisième extrait, qui signe la fin du roman, est une mise en garde contre toute certitude quant à la disparition définitive de la peste, métaphore, pour les analystes, du régime nazi et de tous les totalitarismes – quelle que soit leur nature – qui soumettent l’homme à leurs diktats.

La fin du confinement

Pour la première fois, Rieux pouvait donner un nom à cet air de famille qu’il avait lu, pendant des mois, sur tous les visages des passants. Il lui suffisait maintenant de regarder autour de lui. Arrivés à la fin de la peste, avec la misère et les privations, tous ces hommes avaient fini par prendre le costume du rôle qu’ils jouaient déjà depuis longtemps, celui d’émigrants dont le visage d’abord, les habits maintenant, disaient l’absence et la patrie lointaine. À partir du moment où la peste avait fermé les portes de la ville, ils n’avaient plus vécu que dans la séparation, ils avaient été retranchés de cette chaleur humaine qui fait tout oublier. À des degrés divers, dans tous les coins de la ville, ces hommes et ces femmes avaient aspiré à une réunion qui n’était pas, pour tous, de la même nature, mais qui, pour tous, était également impossible. La plupart avaient crié de toutes leurs forces vers un absent, la chaleur d’un corps, la tendresse ou l’habitude. Quelques-uns, souvent sans le savoir, souffraient d’être placés hors de l’amitié des hommes, de n’être plus à même de les rejoindre par les moyens ordinaires de l’amitié qui sont les lettres, les trains et les bateaux. D’autres, plus rares, comme Tarrou peut-être, avaient désiré la réunion avec quelque chose qu’ils ne pouvaient pas définir, mais qui leur paraissait le seul bien désirable. Et faute d’un autre nom, ils l’appelaient quelquefois la paix.

Les bienfaits des bains de mer en pleine épidémie

Ils se déshabillèrent. Rieux plongea le premier. Froides d’abord, les eaux lui parurent tièdes quand il remonta. Au bout de quelques brasses, il savait que la mer, ce soir-là, était tiède, de la tiédeur des mers d’automne qui reprennent à la terre la chaleur emmagasinée pendant de longs mois. Il nageait régulièrement. Le battement de ses pieds laissait derrière lui un bouillonnement d’écume, l’eau fuyait le long de ses bras pour se coller à ses jambes. Un lourd clapotement lui apprit que Tarrou avait plongé. Rieux se mit sur le dos et se tint immobile, face au ciel renversé, plein de lune et d’étoiles. Il respira longuement. Puis il perçut de plus en plus distinctement un bruit d’eau battue, étrangement clair dans le silence et la solitude de la nuit. Tarrou se rapprochait, on entendit bientôt sa respiration. Rieux se retourna, se mit au niveau de son ami, et nagea dans le même rythme. Tarrou avançait avec plus de puissance que lui et il dut précipiter son allure. Pendant quelques minutes, ils avancèrent avec la même cadence et la même vigueur, solitaires, loin du monde, libérés enfin de la ville et de la peste. Rieux s’arrêta le premier et ils revinrent lentement, sauf à un moment où ils entrèrent dans un courant glacé. Sans rien dire, ils précipitèrent tous deux leur mouvement, fouettés par cette surprise de la mer.

Habillés de nouveau, ils repartirent sans avoir prononcé un mot. Mais ils avaient le même cœur et le souvenir de cette nuit leur était doux. Quand ils aperçurent de loin la sentinelle de la peste, Rieux savait que Tarrou se disait, comme lui, que la maladie venait de les oublier, que cela était bien, et qu’il fallait maintenant recommencer.

Oui, il fallait recommencer et la peste n’oubliait personne trop longtemps. Pendant le mois de décembre, elle flamba dans les poitrines de nos concitoyens, elle illumina le four, elle peupla les camps d’ombres aux mains vides, elle ne cessa enfin d’avancer de son allure patiente et saccadée. Les autorités avaient compté sur les jours froids pour stopper cette avance, et pourtant elle passait à travers les premières rigueurs de la saison sans désemparer. Il fallait encore attendre. Mais on n’attend plus à force d’attendre, et notre ville entière vivait sans avenir.

Le coronavirus fait exploser les ventes de La Peste – Image lepoint

 

Le bacille de la peste ne meurt jamais

Au milieu des cris qui redoublaient de force et de durée, qui se répercutaient longuement jusqu’au pied de la terrasse, à mesure que les gerbes multicolores s’élevaient plus nombreuses dans le ciel, le docteur Rieux décida alors de rédiger le récit qui s’achève ici, pour ne pas être de ceux qui se taisent, pour témoigner en faveur de ces pestiférés, pour laisser du moins un souvenir de l’injustice et de la violence qui leur avaient été faites, et pour dire simplement ce qu’on apprend au milieu des fléaux, qu’il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser.

Mais il savait cependant que cette chronique ne pouvait pas être celle de la victoire définitive. Elle ne pouvait être que le témoignage de ce qu’il avait fallu accomplir et que, sans doute, devraient accomplir encore, contre la terreur et son arme inlassable, malgré leurs déchirements personnels, tous les hommes qui, ne pouvant être des saints et refusant d’admettre les fléaux, s’efforcent cependant d’être des médecins.

Écoutant, en effet, les cris d’allégresse qui montaient de la ville, Rieux se souvenait que cette allégresse était toujours menacée. Car il savait ce que cette foule en joie ignorait, et qu’on peut lire dans les livres, que le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais, qu’il peut rester pendant des dizaines d’années endormi dans les meubles et le linge, qu’il attend patiemment dans les chambres, les caves, les malles, les mouchoirs et les paperasses, et que, peut-être, le jour viendrait où, pour le malheur et l’enseignement des hommes, la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse.

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PS : Pour ceux qui, ne disposant pas du livre, souhaiteraient le lire ou le relire, voici le lien pour accéder à l’édition numérique de La Peste :La peste

Merci pour votre fidélité et vos éventuels commentaires.
Bon courage et amitié à tous en ces temps difficiles.

Publié par Raymond Joyeux
Le 21 avril 2020

Publié dans Actualités générales, Réflexions | 3 commentaires

Terre de Haut confinée : Les Saintois « sous le charme » (1ère partie)…

Tableau non exhaustif
et réflexions d’un de nos correspondants sur place

Malgré le confinement, l’immuable beauté d’un coucher de soleil saintois. Ph. A Joyeux

À propos du titre :

« Sous le charme » est ici volontairement utilisé dans son double sens : en effet, le mot d’ordre de confinement agit comme un charme, dans son sens de « sortilège » sur ses habitants soumis à un décret imposé à propos du danger d’une épidémie. Tel le « château endormi » des contes populaires où la vie se fige comme envoutée par une perfide sorcellerie ; le « charme » recouvre également son sens d’ « enchantement », d’émerveillement, car la situation présente fait resurgir une puissante magie de notre environnement naturel. Par l’apaisement soudain des affaires humaines, l’écrasement de toutes nos agitations, le charme invite aussi à percevoir avec une acuité accrue l’essentiel de ce qui fait la beauté et l’attrait extraordinaire de notre archipel. Nos qualités et travers très humains se révèlent ainsi par la même occasion… Cette pause contemplative invite à la réflexion et intervient au moment même où les Saintois de Terre de Haut, à travers l’enjeu des élections municipales, doivent s’interroger sur les directions à donner à leur proche avenir collectif.

Lieux communs

La situation de ces dernières semaines à Terre de Haut reflète par bien des aspects celle de la Guadeloupe, de la France et de nombreux pays de par le monde (pas tous, notons-le bien). Au jour de publication de cette chronique, (17 avril 2020), même s’il y a zéro cas recensé et déclaré de contamination au COVID19 à Terre de Haut, le mot d’ordre de rester confiné chez soi est globalement (et pour l’instant) docilement respecté par la population. Les rares sorties, dans le cadre réglementé d’auto-attestations dument remplies, pour se ravitailler ou pour une courte  promenade de santé, permettent de se rendre compte de cet état de fait : les rues sont désertes, en particulier l’après-midi. L’écrasante chaleur et sécheresse d’un carême bien installé accentuent cette impression de torpeur surréaliste. Notons dernièrement la venue de quelques pluies bienfaitrices pour nos forêts, jardins et pâturages.

L’impression d’île fantôme, sous une menace, fantôme elle aussi, car « invisible » à notre perception directe, est en effet saisissante lorsque l’on songe à l’ambiance qui régnait début mars dans notre île, sujette encore alors à l’activité effrénée caractéristique du cœur de la saison touristique : locations de véhicules, bars et restaurants, hôtels, gîtes de vacances ou chambres d’hôtes, vie commerçante et chantiers fonctionnant à plein régime à cette époque de l’année et où le postillon carnavalesque et festif s’échangeait encore allègrement et librement !

Il va sans dire que l’arrêt brutal de l’activité économique dû aux mesures de confinement imposées par dictat étatique est, comme partout ailleurs, un problème de premier ordre, très réel celui-ci, source d’une inquiétude ajoutée à celle du tourment sanitaire :

Le secteur touristique dans son ensemble, source de beaucoup d’emplois et de revenus, ainsi que celui de la pêche, étant sans doute les plus affectés.

Mais, ô joie, le distributeur de billets de banque ruisselle encore et nous pouvons toujours « consommer » et nous ravitailler. A noter que si les gains professionnels font défaut pour beaucoup de professions, les diverses charges et loyers courent toujours … Malgré les promesses de la solidarité de notre État (à suivre !), les banques, comme toujours, ne semblent pas encore prêtes à faire de cadeaux !

Mais bon, comme l’on dit, les plaintes sont affaire d’enfant et de vieillard, et il faut bien dire et être conscient du fait que la situation de notre archipel est on ne plus privilégié en regard de celle des habitants des villes, y compris en Guadeloupe, ou sous des climats moins cléments. Aussi, s’il fallait résumer notre situation, nous pourrions affirmer, pour le moment que : « Nous sommes bien aux Saintes ! »

Pas de tourment aujourd’hui ! – Photo Alain Joyeux

En effet, être confiné comme actuellement sur une petite île ne donne pas vraiment lieu à un sentiment tout à fait étranger. L’insularité est en effet déjà une forme de confinement naturel. Ce que nous vivons actuellement n’est qu’une amplification passagère de ce nous vivons tous, au quotidien en période « normale », certes à degré moindre qu’en ce moment. Seule la privation de notre liberté de circuler comme l’on souhaite et l’arrêt partiel (mais sévère) de notre économie marque la différence et nous fait ressentir l’amère réalité d’être sous le joug d’une punition imméritée que l’avenir, peut-être, nous dira si elle fut justifiée ou non.

Nos aînés et les personnes à la santé fragile

La situation imposant toutefois la plus grande prudence, l’on comprendra l’anxiété des personnes à la santé fragile, tous âges confondus ainsi que pour leurs proches, car face à toute agression virale contagieuse (grippe, dengue…) ce sont eux les plus exposés. L’inquiétude et l’angoisse, amplifiées par le tapage médiatique autour du COVID19, sont source de beaucoup de tourments pour ces personnes et leur entourage. Les soucis et le moral en berne sont, comme nous le savons tous, un facteur aggravant pour la santé. N’oublions pas non plus ceux qui souffrent de troubles mentaux ou d’état dépressif, pour qui cette situation doit être doublement éprouvante.

Rue principale déserte – Photo Alain Joyeux

Parmi les personnes fragiles, notons le grand nombre de personnes âgées qui résident aux Saintes. L’écho des médias faisant entendre leur grande sensibilité à cette contamination, il est compréhensible que nos aînés soient aussi très inquiets et restent chez eux.

Une des difficultés relatives au confinement est justement, pour beaucoup d’anciens, le défaut d’exercice physique et la « distanciation » imposée dans les relations sociales par l’obligation de rester chez soi. La solitude étant souvent une grande souffrance pour le grand âge, la privation de sortie et de promenade s’avère être un poids supplémentaire. Les retraités aux Saintes, pour beaucoup, ont la chance d’être proches de leur famille, ce qui limite chez nous ce phénomène d’isolement. Il est aussi un fait que la vie de village les a par ailleurs habitués à sortir en toute liberté pour aller voir des amis ou des proches, pour marcher ou pour prendre un bain de mer, autant de bénéfices pour la santé et pour le moral. Espérons là aussi que ces privations seront bientôt à conjuguer au passé.

Nous espérons prochainement de bonnes nouvelles officielles quant à un traitement efficace des malades et un ton plus rassurant de nos médias malheureusement toujours à l’affut de sensationnel et d’étalage morbide, ce qui n’arrange rien à l’affaire, bien au contraire, lorsque l’on sait que la télévision est souvent la seule distraction possible en ce temps de confinement ….

L’enfance confinée : un sentiment de punition ?

L’absence quasi totale des enfants dans les rues de notre village est tout à fait remarquable. L’on comprend bien sûr que les parents soient particulièrement vigilants pour leur éviter tout danger de contamination. Les petits sont la prunelle de nos yeux et les couver, les choyer chez soi est le plus naturel des comportements, dicté par la prudence la plus élémentaire.

 Mieux vivre ensemble (en solitaire) – Ph. A Joyeux – avec l’accord de notre ami ÉLIN

Cependant, qui de plus actif qu’un enfant ? une tendance même à l’hyperactivité est dans la nature du jeune âge… Rester pour eux enfermés toute la journée à la maison peut sans doute être ressenti et vécu comme la pire des punitions …

La partielle anesthésie de l’âme que procurent les écrans connectés et hypnotiques vaut bien sûr de longs moments de tranquillité aux parents. Pourtant nous savons que les enfants explosent souvent, « sainement » si l’on peut dire, une fois rassasiés et saturés d’écrans. Le manque d’activité physique et créative, de jeu sain se fait sentir à un moment ou à un autre. Que dire aussi, pour beaucoup d’entre nous, de notre sur-présence aux écrans numériques ? cette réalité sociologique de nos addictions technologiques est sans doute une « drogue » très efficace permettant de supporter cet enfermement contraint. Mais comme toute addiction, quel en sera le prix à payer ?

Ados numérisés

Nos adolescents sont sans doute les plus atteints par ce phénomène très attractif des « prothèses numériques » et le confinement, qui rajoute en plus des heures de cours en ligne sur les écrans. Cette situation qui oblige de surcroit à éviter toute relation sociale (nous savons à quel point les relations amicales ou amoureuses sont importantes à cet âge) n’est pas pour arranger cette boulimie galopante de connexions. L’exclusion de toute sortie et donc de sport, malgré l’heure quotidienne autorisée, est aussi un poids, un manque énorme pour la santé de nos ados qui ont de l’énergie à revendre ! Il est vrai qu’ils ont aussi besoin de dormir et, en cela, peuvent, pour l’occasion, s’en donner à cœur joie, profitant de ces vacances imprévues !

 La cause des parents

La vie de famille est bien sûr aussi chamboulée et les parents vivant cette situation de confinement sont confrontés au défi de l’imagination et de l’organisation, sans doute plus que d’ordinaire, pour assurer des activités domestiques, ludiques et le suivi pédagogique ainsi que canaliser les énergies et rythmer le quotidien. Il faut ainsi coacher à la maison les enfants ou les adolescents pour des journées entières d’activités et supporter le moral de toute la famille. Cette situation, sans activité extérieure (ni école, ni sport, ni sorties) est sans doute un challenge sans précédent dans beaucoup de familles. Celui-ci est sans doute d’autant plus difficile que notre cadre naturel exceptionnel nous invite à profiter du soleil et de la mer, océan qui nous tend ses bras à quelques pas de nos maisons… l’accès aux plages et les bains de mer sont interdits, ici aussi. Une réflexion concernant cette contrainte particulière sera partagée dans un prochain paragraphe. Espérons que les conflits familiaux chroniques ou générés par cette période seront vite résolus.

Anse Figuier déserte – Ph. Alain Joyeux

Une jeunesse très conformiste ?

Bien qu’un certain nombre de jeunes soient actifs en travaillant (distribution alimentaire, pêche…) nous avons aussi constaté, par la force des choses, la remarquable absence de ceux qui sont habitués à fréquenter leur repère habituel, les carbets du marché. Ces derniers sont devenus étrangement calmes depuis le début de toute cette affaire, aussi déserts en ce moment que nos rues allégées des vrombissantes pétarades de leurs scooters. On pourra imaginer, pour beaucoup d’entre eux aussi, la presqu’inévitable plongée profonde dans les abysses du génie digital-numérique qui caractérise notre époque : consommation à outrance de films et de séries TV, connections permanentes sur le web et sur les réseaux… Combien de zombis « ultra-connectés » couvent dans le secret des maisons ? … Laissons courir notre imagination si la même situation de confinement s’était couplée d’une rupture des technologies de communication… : La docilité aujourd’hui de cette jeunesse au dictat du confinement (et de toute la population) aurait-elle été si facile ?

Paradoxalement, c’est aussi grâce à ces moyens de communication, et particulièrement par les échanges d’informations relayés par les réseaux sociaux que les citoyens peuvent accéder à de l’information alternative et ainsi aiguiser leur réflexion au travers des médias mainstream du prêt à penser correctement, n’en déplaise aux chasseurs de fakes news , « hoax », certes pas toujours du meilleur goût, mais agissant en « perversion saine », si l’on peut  le dire, de l’expression libre des réseaux sociaux. Risque du vrai ou du faux brouillage de pistes comme autant de stimulants pour notre pensée critique. Soulignons tout de même de très bons articles parus dans les colonnes de la presse généraliste comme par exemple celui tout chaud du nouvel observateur paru le 16 avril  (lien ci-dessous)

https://www.nouvelobs.com/coronavirus-de-wuhan/20200416.OBS27603/tribune-confinement-il-faut-savoir-dire-nous-nous-sommes-trompes.html?fbclid=IwAR1z-ZQlCeH0yaJsAXcBXUWlordQeupScQ-8HWy8peDdQLTbP1mu9jNRGgo

Les saintois qui travaillent

S’il est naturel de focaliser d’abord sur ce qui est arrêté, il faut cependant bien faire remarquer et rappeler que, ici aussi, comme partout ailleurs, beaucoup de professionnels des secteurs vitaux restent actifs. Certains mettent les bouchées doubles, d’autres sont partiellement actifs dans des conditions qui imposent une adaptation à la situation et aux besoins : la distribution alimentaire est par exemple en première ligne. (Une mention spéciale pour le service plus que jamais essentiel des équipages des barges de marchandises, lien vital avec le reste du monde ainsi que pour les équipes de déchargement et de transports).  A ceux-ci s’ajoutent les professions de santé et de soins à domicile, de sécurité civile, les personnels de voirie qui continuent à travailler et à se déplacer ainsi que l’équipe de la navette Beatrix qui maintient sa mission de continuité territoriale avec la Guadeloupe (les lundis et jeudis). Notons également que la mairie assure un service minimum, répondant en ligne avec réactivité aux questions d’ordre administratif.

Les barges d’approvisionnement en activité – Photo Thierry Leraie

Tout n’est donc pas en sommeil, loin de là.

S’ajoute également l’activité de quelques marins-pécheurs professionnels autorisés à sortir et à vendre leurs prises. Merci à eux et à nos mareyeurs (Père et Fish !) d’être présents sur le marché au poisson le mardi, mercredi, vendredi et samedi. Signalons aussi la louable initiative des Frères Samson (Ali et Marc) qui ont organisé une livraison hebdomadaire de fruits et légumes à domicile. (Commande avant lundi pour livraison le mercredi suivant – renseignement et commande au 0690 63 17 12).

Vie quotidienne

Aussi, le confinement étant de mise par décret national, la population doit cependant s’organiser pour vivre dans ces conditions et contraintes exceptionnelles que nous espérons tous temporaires.

Les matinées dans le bourg sont les moments les plus « animés », pourrait-on dire, car c’est le matin qui est choisi par beaucoup pour aller se ravitailler dans les commerces d’alimentation, à la pharmacie ou faire quelques achats essentiels à « brico ». Des files d’attente sont visibles devant les supérettes de l’île, les clients respectant dans le calme et la patience les distances recommandées.

Les Saintois, individualistes et indisciplinés de réputation, (en cela nous sommes bien français !) montrent pour l’occasion un flegme et un civisme (suivisme ?) surprenants. Serait-ce sous l’effet de la sidération et de la peur de la menace fantôme d’une épidémie qui semble, pour le moment épargner l’archipel ? Rappelons qu’il y a aucun cas de contamination déclaré à ce jour, selon les sources officielles (mairie et gendarmerie). Peut-être un coup de chance extraordinaire, vu les cafouillages du début de crise, cela à l’échelle régionale et nationale.

Car Il faut se rappeler que la pression est quand même montée de plusieurs crans aux Saintes avant le mot d’ordre du confinement. En effet, contrairement à St Barth où en Martinique, où passagers et équipages des bateaux de croisière à l’approche furent sommés de rester à bord sans attendre les consignes « barrières » des hiérarchies officielles, Terre de Haut accueillait encore au mouillage et au débarquement de nombreux touristes, ce qui fut une source d’inquiétude voire de colère de nombreux habitants.

Le COSTA MAGICA passant son chemin entre les saintes et la Dominique – Mars 2020 – Photo A.JOYEUX

Pour revenir aux personnes actives dans ce moment de confinement n’oublions pas non plus ceux qui travaillent depuis leur domicile, parmi eux les enseignants, qui doivent s’adapter à ces conditions particulières ainsi que tous les travailleurs indépendants en chômage partiel ou total, aux entrepreneurs contraints à l’arrêt de leur activité, certainement pour la plupart en train de plancher en ligne sur les formulaires administratifs dans l’espoir d’aides éventuelles pour parer aux pertes financières générées par cette situation sans précédent.

A propos des actifs, notons que nous le sommes tous à des degrés divers : bricolage et jardinage (pour ceux qui ont la chance d’avoir des espaces verts privatifs), création artistique, chantiers domestiques et grands nettoyages, et même l’actif-apéritif, là aussi à des degrés divers !!!

Place du débarcadère – Photo Alain Joyeux 

Contrôles continus !

Au travail encore, notre police municipale et la brigade de gendarmerie locale auxquelles s’ajoutent leurs renforts héliportés occasionnels qui ne chôment pas durant cette période de confinement imposée aux populations.

Notre police, nos « gens d’armes » (et nos militaires bientôt à la rescousse par convois de notre marine nationale (« Mili !! »! criaient jadis les Saintois à l’apparition de la mythique Jeanne d’Arc pourvoyeuse des bienfaits de la civilisation …), toutes les forces de l’ordre donc sont, bien sûr, sur ce front silencieux et si tranquille de nos îles pour faire respecter l’état d’urgence, pour faire appliquer les décisions ultramarines centralisées en métropole et relayées par la préfecture à Basse-Terre. A noter plusieurs escales du patrouilleur Germinal dans notre baie, écrasant lors de sa présence, par le ronron permanent de ses groupes électrogènes, la douce rumeur océane garante de nos nuits tranquilles…

Le patrouilleur Germinal. En attendant le Dixmude ? – Photo A. Joyeux

Que dire d’autre au sujet de notre maréchaussée aux ordres ?… Rien qui ne fâchera, en tous cas pas ici, dans ces colonnes. Même si certaines discussions entre citoyens, en catimini ou parfois très animées, abordent le sujet des mesures de contrôle autoritaires, comme les fameuses, ubuesques et pathétiques, osons le dire, auto-attestations de sortie ! Ces mesures de contrôle sont le sujet d’échanges parfois polémiques, souvent humoristiques, entendus au hasard de files d’attente devant les magasins ou lors de furtives conversations au gré des rencontres (dans le respect, naturellement, des précautions de distanciation préconisées face à la menace fantôme du covid19…of course !) … Les réseaux sociaux s’échauffent aussi parfois autour de ces mesures de contrôles, souvent avec humour mais pas toujours… et avec moins de retenue. Il est certain que le sujet prête à discussion et nous pouvons nous réjouir que l’esprit critique soit ici aussi, sur notre archipel mis en éveil : Ces mesures de confinement, de restriction des déplacements, de couvre-feu, sont-elles vraiment nécessaires et salutaires ? sont-elles adaptées à notre spécificité doublement insulaire ?

Il n’en demeure pas moins que, l’attitude adoptée pour la plupart d’entre nous est de faire profil bas et d’accepter la soumission plutôt que de faire des vagues (on est si bien chez soi !) … C’est pourquoi sans doute assistons-nous à cette étonnante docilité des populations, dont celle de notre archipel. Docilité par civisme ou par peur et suivisme passif ? …

Quoi qu’il en soit, nous pouvons objectivement constater, globalement, une relative discrétion, sur la voie publique en tous cas, des rumeurs timidement contestataires, ce qui n’empêche pas l’ébullition intérieure (confinée elle aussi ?!) des esprits les plus rebelles. Il n’empêche que la discrétion ou silence forcé ( ?), de nos concitoyens face aux multiples incohérences de nos dirigeants est sans nul doute davantage motivée par un suivisme prudent, une « faufilade »-profil-bas-chien-couchant – dans l’attente que cela se passe.  Il est vrai que la peur du gendarme est de mise. La crainte de devoir payer l’amende ou risquer l’emprisonnement pour récidive d’indiscipline est assurément dissuasive !

 Une menace venant de la mer ?

La probabilité annoncée d’une épidémie invasive nous laisserait entrevoir la priorité absolue pour un contrôle drastique des mouvements liés au transports maritimes, aux personnes entrant sur l’île comme porteurs d’un danger potentiel de contamination (concept d’une menace « extérieure » comme il est expliqué et rabâché par les médias-porte-paroles du discours officiel). Quels sont-ils en réalité ? Est-on aujourd’hui assuré que les voyageurs arrivant par la vedette Beatrix soient tous indemnes de contamination ? Tous les déplacements soumis à dérogation sont-ils tous dûment motivés par de réelles nécessités ? Il est vrai que la population confinée n’est pas sur les quais pour en avoir une juste idée.

Une polémique récente sur le sujet de l’intrusion du virus par voie de mer agite en ce moment même la population Guadeloupéenne à propos de l’arrivée prochaine dans nos îles du porte-hélicoptères Dixmude : Il est réclamé que son équipage soit testé rigoureusement. L’inquiétude est légitime lorsque l’on connaît les mésaventures récentes du Charles de Gaule comme couveuse de contaminés…

Plaisanciers

Il ne fait aucun doute que les mesures de confinement à l’ancre ou à la bouée sont certainement aussi difficile à vivre sinon plus pour les marins, nomades par principe et style de vie, même avec le privilège de pouvoir s’offrir un brin de natation loin des agents de contrôle occupés à surveiller la discipline à terre…Voici un petit avantage très sain sur les terriens que nous pouvons tolérer, vu leur difficulté à vivre à l’arrêt avec parfois des problèmes pour se ravitailler en eau par exemple, cela conjugué à un accueil souvent hostile ou au mieux soupçonneux de la population se sentant menacée par toute intrusion extérieure à l’image de ce foutu virus….

Circulation routière

Au sujet de contrôle tous azimuts il est bon au passage de signaler la plus totale désinvolture de certains « terriens », profitant des rues désertées, pour pousser en excès la vitesse de leurs engins à deux ou quatre roues, comportements irresponsables et réellement dangereux. Nous apprécierions, pour l’occasion, que les chauffards puissent aussi gouter du contrôle, de l’avertissement puis de la contravention ce qui ne semble pas vraiment le cas, tant nos brigades bleues semblent occupées à traquer les promeneurs non-attestés.

A propos de la circulation routière en général, il faut quand même observer un calme quasi absolu, état de fait plutôt réjouissant au demeurant, de voir tous ces moteurs hurleurs et puants pendant un temps à la niche et pouvoir ainsi profiter de cette paix inespérée.

 Evacuations d’urgence en baisse

Saintois, avez-vous remarqué la quasi-absence de visites des hélicoptères de la sécurité civile ? Nous vérifions là que les principaux accidents nécessitant une évacuation sanitaire héliportée sont du fait de la circulation anarchique habituelle, touristes et Saintois confondus. Consulter les statistiques officiels de la sécurité civile serait sans doute éclairant sur nos comportements réellement dangereux en matière de circulation routière.

Indulgence pour nos hommes et femmes en bleu ?

Pour revenir et terminer à propos de notre police municipale de proximité et de notre brigade de Gendarmerie dont les représentants sont plutôt débonnaires sur notre île au demeurant très paisible, que dire d’autre sinon qu’il est sans doute difficile, humainement, de nous mettre à leur place…

La situation d’état d’urgence doit être pour eux moralement éprouvante en tentant de faire respecter les mots d’ordre. Soyons convaincus qu’à priori, il s’agit de citoyens comme nous-mêmes un tant soit peu éveillés à la réflexion et au bon sens. Aussi, à moins que nos représentants de l’ordre au niveau local soient sous le joug d’un endoctrinement aveugle et totalement soumis, (nous n’osons y croire – des gendarmes acteurs de théâtre ne pouvant vraiment pas être totalement insensibles) nos « gardiens de la paix » doivent sans doute être fort anxieux et interrogatifs sur le rôle qu’on leur demande de jouer à présent, : surveillance et contrôle, verbalisation d’honnêtes citoyens en flagrant délit de ne rien faire de grave ni de dangereux… Considérant le nombre important de leurs collègues métropolitains en démission, burn-out, voire suicidés, après avoir été obligés, sur ordre non discutable de leur hiérarchie, de grenader ou de tabasser la population lors des récentes manifestations, Nous n’en sommes heureusement pas encore là et nous ne souhaitons pas, gentils Saintois que nous sommes, nous priver de la bonne santé mentale de nos hommes en bleu.

« Collaboration » de la population

Pour terminer cette première partie, il va sans dire que cette situation de crispation, dominée par la peur et le repli sur soi, génère ou amplifie la méchanceté ordinaire, le désœuvrement peut-être, laissant à certains libre cours à leurs plus vils penchants. La délation est ainsi de mise à Terre de Haut et la rumeur prétend que nos forces de l’ordre sont inondées de dénonciations et de photos géolocalisée à but de réprimer des passants indisciplinés, ou prétendus tels, à leurs yeux suspects, ou les baigneurs invétérés, observés au coin d’une fenêtre ou par-dessus les barrières… La bonne pensée scandalisée criera au civisme responsable… Un tel « civisme » rime pourtant avec d’autres « ismes » peu glorieux et n’est pas sans rappeler les heures les plus sombres de notre histoire. Pour le reste, laissons nos brigades évaluer par elles-mêmes leur juste travail. Les policiers et gendarmes doivent par ailleurs être eux-mêmes atterrés (nous l’espérons) par ces délations honteuses. Un civisme authentique ne devrait-il pas au contraire encourager à la loyauté et à la bienveillance à priori, lorsqu’aucun danger réel n’est en effet constaté ?

Fermons cette triste parenthèse pour quand même dire que les comportements de nos compatriotes sont plutôt et globalement bienveillants et chaleureux. Les sourires, disparus lors des premiers jours du confinements sont revenus et de nombreuses marques de solidarité et de dévouement honorent en ce moment même l’ensemble de notre population.

Dernière minute : St Barth nous montrerait-il la prochaine étape ?

A l’heure ou nous publions ces lignes, il semble important de mentionner le déconfinement annoncé par une première mesure d’assouplissement de ces dernières, autorisant à nouveau les bains de mer, dans la limite certes de la prudence et des gestes barrières de base. Voici logiquement le chemin que devra sans doute prendre les Saintes afin de libérer la baignade source des bienfaits que l’on connaît pour la santé et la détente.

https://la1ere.francetvinfo.fr/coronavirus-la-baignade-de-nouveau-autorisee-a-saint-barth-823558.html?fbclid=IwAR2PjUlDFmuH-wxpungCtSGXAm8c6sVOXQAGhZ_4lgWmYgRGNK_YnhKvblw

La seconde partie à suivre de cette chronique se fera sous l’angle plus poétique et ouverte sur l’après confinement. Il sera notamment question de la situation particulière des « marcheurs de rêves », des artistes-créateurs, des contemplatifs, poètes, écrivains et autres penseurs et esprits mystiques pour qui l’arrêt brutal et radical de la vie économique et sociale a permis l’ouverture de nouvelles fenêtres visionnaires. La réémergence et l’évidente présence d’une nature puissante semble en ce moment réenchanter nos perceptions grâce à cette pause, quasi inespérée, de nos agitations habituelles. Cette situation est plus que jamais inspirante, pour tout un chacun (l’art n’appartient pas aux artistes pas plus que l’esprit aux religieux) ainsi invité à rêver à espérer ou à philosopher, permettant de percevoir certaines réalités profondes et parallèles de nos vies avec encore plus d’acuité qu’auparavant.

Cette situation de confinement nous appelle effectivement à penser, à repenser le monde et notre spécificité insulaire : telle qu’elle a été, telle qu’elle va, et telle qu’elle pourrait-être, ces réflexions étant déjà amorcées et stimulé par la campagne électorale qui vient d’avoir lieu.

ALAIN JOYEUX, 17 AVRIL 2020

Texte et photos (sauf les deux barges) d’Alain Joyeux

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