À l’heure où la longue plage du Fond-Curé à Terre-de-Haut est momentanément interdite à la baignade pour cause de pollution bactériologique, le désir de mer se fait plus que jamais sentir chez nos compatriotes insulaires et les nombreux visiteurs qui fréquentent notre archipel. Notre magnifique territoire n’est pourtant pas dépourvu de petites criques aux eaux parfaitement calmes et saines où les joies de la trempette sont possibles, même s’il convient, délaissant pour un temps scooter et voiturette, de marcher un peu pour y accéder : Pompierre, Rodrigue, Anse-Mire, Pain de Sucre, Figuier sont parmi les plus attrayantes…

En attendant, pour nous retremper – c’est le mot – dans cette mer bienfaitrice qui nous manque tant, j’ai sélectionné quelques passages significatifs de ce « désir de mer » magnifiquement illustré par l’auteure japonaise Inaba Mayumi dans son petit chef d’œuvre qu’est La péninsule aux 24 saisons, publié en 2022 aux Éditions Picquier et dont je ne saurais trop vous recommander la lecture.
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« Un jour je me suis résolue à prendre l’autobus, non pas celui qui conduit à la gare, mais un autre qui va jusqu’à la pointe extrême de la presqu’île. Là où le cap à la forme d’un serpent de mer, il y avait une plage déserte. Ni les touristes ni les surfeurs ne la fréquentaient, un site privilégié à l’abri des touristes. Je voulais y aller parce que j’avais appris l’existence de cette plage de sable blanc dans une enclave profonde…
Au bout d’une demi-heure de trajet sur la route sinueuse, une baie profonde est soudain apparue. C’était la plage dont j’avais fait ma destination ce jour-là. Effectivement il n’y avait personne. Les vagues étaient calmes, il y avait çà et là des rochers en escalier où restaient accrochées des algues noires innombrables.
Dès que je suis descendue de l’autobus, je me suis hissée sur la digue et j’ai pris l’escalier qui rejoignait la plage. La digue faisait le tour de la baie, de l’autre côté du béton, tout d’un coup, rien que du sable blanc…
Le calme qui régnait sur la plage était ineffable. L’endroit me convenait à merveille, moi qui n’ai aucune confiance dans mes talents de nageuse. L’eau était si transparente qu’on distinguait le fond. En plus elle était peu profonde. J’ai posé mon sac à dos et je me suis élancée vers l’eau…
Un endroit solitaire où se baigner ! Une plage déserte ! La mer accueillait en cette fin d’été son unique visiteuse, sans doute était-ce l’heure de la marée descendante, le soleil transformait la marée murmurante en étendue de sable sec peuplée d’innombrables êtres vivants.
À plat ventre sur un rocher, je regardais dans l’eau, je me laissais flotter sur le dos, regardant le ciel étincelant. Je lui confiais mon corps. Je savourais avec délices la caresse des vagues qui venaient m’effleurer la poitrine, depuis combien d’années n’avais-je pas goûté ce plaisir ?
Je me sentais d’humeur joyeuse, si bien que je me suis laissée flotter avant de nager vers le large. En mettant mon visage tout contre l’eau, je voyais des bancs de poissons autour des récifs. Les anémones fixées aux rochers remuaient leurs tentacules, une limace de mer déplaçait avec lenteur son corps flasque…. Jaunes, vertes, blanches, noires, toutes sortes d’herbes marines dont j’ignorais le nom ondulaient sans fin.
De nouveau je me suis mise sur le dos, la lumière a percé mes paupières. L’éclat était si vif qu’il m’était impossible de garder les yeux ouverts. J’ai regardé autour de moi, les paupières à moitié closes. Sur la route de l’autre côté de la digue, des voitures, des camions semblaient aller et venir mais je percevais seulement le bruit des vagues. C’était comme si je me trouvais dans un monde à part… Comme si je me trouvais sur une plage privée. La mer, les rochers, le ciel sans nuages, tout le paysage m’appartenait, il était à moi seule.
Cette sensation mystérieuse m’envahissait de façon palpable. Avant de parvenir à l’état d’embryon dans l’obscurité maternelle, dans un monde encore inexistant, le souvenir lointain du temps où je flottais comme une daphnie. Au plus loin de cette réminiscence se trouvait peut-être mon véritable pays natal.
Pour éviter de perdre pied, pour ne pas me blesser aux rochers, je me suis retournée lentement et avec précaution. Mon corps que je ne sentais pas vraiment a été soulevé par une vague, je n’arrivais pas à croire que j’étais si légère. J’aurais pu rester ainsi à flotter indéfiniment. Ah, vivre dans la pesanteur ! Nul besoin d’énergie, il suffit de rester immobile et on se trouve emporté quelque part.
Partir, partir ! »

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L’auteure: Inaba Mayumi – 1950 – 2014 – Source Wikipédia.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Mayumi_Inaba
Mayumi Inaba, née le 8 mars 1950 à Saya et décédée le 30 août 2014, est une poétesse et femme de lettres Japonaise. Elle publiera nouvelles et romans jusqu’à sa mort en 2014.
Un remerciement particulier à Alain pour sa contribution photographique et picturale.
Publié par Raymond Joyeux
Le jeudi 21 mai 2026











































