Escale aux Saintes en 1935 -2/5

Après une traversée pittoresque du canal des Saintes en canot à voile, l’archéologue Marthe Oulié est arrivée à Terre-de-Haut. Elle est accueillie dans une famille saintoise dont la maison en bois se situe à proximité de l’église, sur la route de Pompierre. Cette maison aujourd’hui délabrée a servi de cadre d’exposition aux œuvres de l’artiste
Pascal FOY, petit-fils de Gerville Saint-Félix.

Accueil chez l’habitant

La petite maison où je suis à l’abri est celle d’un jeune ménage qui fait partie d’une des trois familles influentes du pays : les Saint-Félix. Elle est de planches comme les autres, avec une cloison pour séparer la salle à manger de la chambre à coucher tout entière occupée par un grand lit.

Ce qui reste de la maison Saint-Félix à TDH – Ph. P. Procida

Mais à ce lit, dans cet intérieur peu aisé, les draps ont de magnifiques broderies de style vénitien. Car les femmes des Saintes comme celles de la Guadeloupe sont fort habiles dans ce genre de travaux. Malheureusement elles n’ont aucun débouché pour en tirer parti, et se contentent d’orner leurs intérieurs, où cette note de luxe contraste avec le reste.

Dans une petite cabane à part est la cuisine, isolée selon la mode des Antilles. Mais aux Saintes, ce sont des maisons et non des cases nègres qui abritent les habitants : tradition bretonne ou normande de même que pour les canots, qui ne sont pas des « gommiers ». Tout le village, le Mouillage, est d’une propreté méticuleuse avec une chaussée cimentée et des trottoirs, le long de son unique rue. Une sorte de place précède la jetée. Et puis une sorte de faubourg (qui est en réalité la prolongation du village au bord de la mer, mais que les gens du Mouillage affectent de traiter en faubourg), porte le nom pittoresque de Fond-Curé. En fait de curé, il n’y a, je crois, de ce côté, qu’une vieille sorcière retraitée et qui se met en rage quand on la prend pour… ce qu’elle fut !

Arrivée d’une barge à Terre-de-Haut – Année 1920 – Candalen

Avec ses beaux arbres, ses maisons pimpantes dont les jardins côtoient la plage, ce petit Fond-Curé est digne de rivaliser avec nos plages méridionales, celles du moins qui ont encore un petit aspect familier. Il y a du Porquerolles là-dedans et, avec des communications plus faciles, Terre de Haut deviendrait une charmante station balnéaire. Son climat très sain et sec y attire déjà les Guadeloupéens en vacances. Elle est considérée comme le sanatorium des Antilles. Certains y ont fait construire ce qu’ils appellent « un changement d’air ».

Terre-de-Haut début 20ème siècle. Ph. Candalen

Les femmes, au pas des portes, tressent des chapeaux ou brodent. Les hommes sur la plage repeignent de couleurs vives leur canot. De petits cabris sautent en bêlant. Des treilles ombragent les auvents, promettant un délicieux muscat qui mûrit deux fois l’année.

Un vieil homme, vêtu d’un sac, cueille son coton en chantonnant. « Que chantez-vous là? » Il ne se retourne pas tout de suite et d’une main tremblotante, couleur de café, il picore la blanche touffe qui semble tout juste posée sur l’arbuste. Il n’enlève pas les grains noirs qui l’alourdissent. Ce sera le travail des femmes. Enfin il se retourne : « Je chante : « en passant par la Lorraine »... vous savez, la Lorraine, c’est en France… Nous l’avons reprise aux Allemands. — Etes-vous allé en France ? — Non, jamais. Mais mon fils y est allé. Il est employé à la Transatlantique, à bord du Cuba.

Je le vois passer dans le canal tous les quinze jours, c’est-à-dire, je vois passer le bateau. Je le reconnais bien. Je me dis : voilà mon fils, qui passe! mais lui, je ne le vois pas, c’est trop loin ! et puis, il est occupé à l’intérieur dans les fonds. C’est comme des villes, ces bateaux-là ! Ils font bien escale à la Pointe et à Basse-Terre, mais je suis trop vieux, je ne peux plus traverser. Et lui, quand il a un congé, il le prend en France, pensez bien! Il est marié là-bas. Je ne lui parlerai peut-être plus jamais, à mon Robert. Mais ça ne fait rien. Il laisse toujours quelque chose pour moi à la Grande-Terre. Et je le vois passer tous les quinze jours. Je me dis : voilà mon fils qui passe! »

Paquebot Cuba – Coll. Musées de Bretagne

Je me retourne pour que le vieil homme ne voie pas les larmes qui me montent aux yeux malgré moi… Deux cheminées noires et rouges sur une coque noire, voilà de quoi réconforter ce vieux cœur. Son fils pourrait mourir. Si on ne lui disait rien, le père continuerait à se réjouir chaque fois que le grand paquebot paraîtrait au large…

Et je l’entends qui reprend son refrain accompagné par le tourbillonnement des insectes en joie.

« Si vous voulez parler au maire, m’a-t-on dit, il faut longer ce petit sentier jusqu’à une savane où vous verrez des bœufs. C’est celle du maire, un homme riche! »

Pour rappel :

Texte de Marthe Oulié extrait des Antilles Filles de France, édition Fasquelle  1935
Publié par Raymond Joyeux
le 27 novembre 2020

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Escale aux Saintes en 1935 – 1/5

Février 1934. C’est l’hiver en France. Le froid et la pluie règnent en maîtres à Paris comme à Bordeaux. Marthe Oulié a 32 ans. Elle est docteur en archéologie et navigatrice. Elle observe que, dans la capitale « les agences anglaises mettent bien en évidence, à côté d’une maquette de paquebot de la Star, une affiche aux cocotiers étourdissants sur un ciel de saphir : Come to the West Indies !… Jamaica, Trinidad, Paradise of sun-shine.  Mais n’y a-t-il donc pas aussi, se dit-elle, des Antilles françaises, des cocotiers français, une Martinique, une Guadeloupe ? Aucune affiche ne les rappelle au passant. » Alors sa décision est prise : elle partira en Martinique, à la Guadeloupe et en Haïti pour retrouver chaleur et soleil et écrira un livre sur son périple qu’elle intitule : Les Antilles, Filles de France. De ce livre envoûtant, publié à Paris en 1935 aux Éditions Fasquelle, c’est le chapitre sur les Saintes que je vous propose. Vu sa longueur, je le publierai en cinq parties. Ce long chapitre (pages 190 à 208) s’intitule :

LA JEANNE D’ARC ET LES SAINTES

Première partie : une traversée en canot à voile

J’ai là, sous les yeux, magnifiquement synthétique, une photographie des Saintes prise d’avion… On dirait un monstre tordant ses anneaux sous la lance d’un triomphant archange : le soleil. Et ce sont les remous de sa défense qu’on voit franger de bondissante écume les masses noires et rutilantes. Serpent des mers imaginé, dirait-on, par quelque fantaisiste peintre d’estampes japonaises.

Mais de la corniche guadeloupéenne, par-delà le vaste canal, elles semblent les frontons mauves de temples géants dont l’éloignement masquerait les colonnades, dont la mer engloutirait les piliers, tels Phylae sur les eaux vertes du Nil. Et cette fine couleur, de toutes la plus immatérielle, que l’approche du soir met au visage des îles s’harmonise suavement avec leur nom si recueilli et si pur : les Saintes !

D’ailleurs les Saintetés ne sont-elles pas le parfum miraculeux de tourments humains, de volcans grondants ? Tout est rassemblé pour leur mériter ce nom choisi.

De loin, on en distingue deux : Terre de Haut qui est la plus basse, Terre de Bas qui est la plus haute. Si ces deux îles ont autour d’elles une famille d’autres « îlets », c’est un secret qu’elles ne révèlent pas à ceux qui les dédaignent trop pour aller le leur demander. Les Saintes se défendent bien et le canal, avec ses airs pacifiques, est aussi dur qu’un canal des Cyclades sous le souffle du meltem.

Tous les matins, à Trois-Rivières, on voit accoster des Saintois qui apportent le poisson dans leurs canots, pareils à ceux de nos côtes, mais qu’on appelle là-bas des « boats ». A Basse-Terre aussi, mais le trajet est plus long. Ici, avec bon vent, en trois heures, on traverse. Ils ont, ces Saintois, pour la plupart des visages clairs et des yeux bleus. Les Guadeloupéens les blaguent : ils les disent d’un esprit un peu obtus! « Un Saintois, racon- tent-ils, devait donner de la glace à un malade. Il n’en avait jamais vu. Il la fit fondre dans une casserole et lui fit absorber le liquide chaud. L’homme en mourut. — Il est mort, et pourtant, dit l’infirmier d’occasion, je la lui ai fait boire chaude, cette glace. Qu’est-ce que ça aurait été si je la lui avait donnée froide! »

Toujours les insulaires sont l’objet des plaisanteries des continentaux. Et pour les Saintes, la Guadeloupe fait figure de continent !

On reconnaît le Saintois à son chapeau : un vaste chapeau chinois en toile tendue sur une légère armature de bambou, dont les marins apportèrent le modèle. Si bien qu’en silhouette le Saintois, dépourvu d’embonpoint, a l’air d’un champignon.

Pêcheurs saintois au salako Tableau d’Alain Joyeux

Il déballe son poisson sur la petite jetée et repart immédiatement. Je ne suis pas sûre qu’il ait poussé la curiosité jusqu’à aller, en haut de la côte, voir l’église neuve… Mais si quelqu’un désire s’embarquer dans son canot pour se rendre aux Saintes, il l’emmène obligeamment.

Photo Raymond Joyeux

C’est le moyen le plus courant, le plus sportif aussi de se rendre aux Saintes, assis sur le petit banc du canot en compagnie d’une ou deux paires de volailles qui dans un instant flotteraient avec des piaillements éperdus sur l’eau accumulée dans l’embarcation.

Le boat saintois (Document Alain Marc Foy)

A peine franchie la petite « barre » du port, en deux ou trois bonds qui menacent de tourner au saut périlleux le canot commence à jouer de ruse avec la vague. Le plus souvent, c’est le vent du large, le vent d’Est qui chasse la mer, et le canot sans un habile coup de barre la recevrait dangereusement par le travers.

Ils sont trois hommes à bord. Pour un canot de sept mètres c’est un bel équipage. L’un accroupi sur ses talons nus, le chapeau rabattu sur le nez pour atténuer la réverbération, la barre et l’écoute en main. Jamais il n’amarre l’écoute. Le bateau est trop chatouilleux. Un second écope sans arrêt ce que le canot embarque d’eau au vent et à contre-bord. Le troisième est un acrobate. Assis sur la lisse, le derrière au-dessus de l’eau, se tenant d’une main par un bout de filin au mât, c’est lui qui d’un geste héroïque signale l’approche de la mauvaise vague au barreur. Il pousse un cri d’alarme en même temps.

Le canot reçoit le choc, aussi amorti que possible par le coup de barre. Mais la vigie, en un éclair, s’est renversé en arrière, les épaules à toucher l’eau, tant le corps s’arque à fond. De tout son poids il fait équilibre. Ce corps humain remplace le balancier des pirogues océaniennes. Et c’est grâce à lui que le frêle canot n’est pas renversé par l’attaque du monstre aveugle. Un moment indécis, pantelant, l’aire coupée, il chancelle sous la poussée et la gerbe d’eau qui l’écrase, et puis il repart, piquant bravement du nez.

Au départ, la mer prometteuse était de turquoise, à peine poudrée d’écume; on aurait presque entendu chanter les sirènes. Et puis la sorcière a repris sa vraie forme, et hideuse, la voici qui nous crache à la figure, et braille, et siffle et cherche à nous tirer au fond. Elle est plombée, noirâtre, et salée, plus salée qu’aucune mer. Elle nous bouscule, nous soulève pour nous fracasser en retombant et nous tiraille de-ci, de-là. Hautes comme des maisons, les vagues se précipitent, et c’est miracle si nous les escaladons.

Les Saintes et la Guadeloupe paraissent également lointaines par delà ce chaos liquide et les lourds nuages qui le surplombent.

Les Saintes vues de Trois-Rivières – Ph. Raymond Joyeux

Pâques grandioses et lugubres, vrai prélude celtique à ces îles qui semblent un coin de Cornouailles en dérive à l’autre bout de l’Atlantique !

Et toujours l’homme de veille jette son cri, et tend son corps en offertoire pour le salut du bateau. La voile est toute trempée. Chaque nouvel assaut nous fait glisser sur les bancs humides. Et nous vidons, vidons sans arrêt.

Enfin surgit tout près de nous, comme une tour protectrice, comme une porte fortifiée, l’îlet à Cabris, en avant-garde des Saintes. Notre misère est-elle finie ? La baie s’incurve, rassurante, bordée de maisons. On entend les paroles des gens sur la jetée. Mais une dernière risée, la plus mauvaise, nous couche presque sur la mer aplanie.

Deux heures plus tard, le barreur dans ses vêtements secs est sous son toit. « Il vaut mieux être ici que dehors », dit-il laconique. Et cela en dit long. « Demandez-leur comment ils appellent le rôle du veilleur ». Félix rougit, car il est pudibond. — « Allons, dis-le tout de même ! — Quand on se tient sur le bord du bateau, on fait « groscul » et, par mauvais temps comme aujourd’hui, où on passe à chaque coup sous l’eau, « cul-mouillé ».

Charmant euphémisme !

Sillages : Tableau d’Alain Joyeux

Publié par Raymond Joyeux,
le 19 novembre 2020

L’ouvrage de Marthe Oulié Les Antilles Filles de France
est consultable à la Bibliothèque municipale de Pointe-à-Pitre

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Littérature : quand l’amour s’affiche en poésie

Bien que ce blog ne soit pas d’abord destiné à mettre en avant mes propres écrits, dérogeant pour  la xiéme fois à la règle, j’ai le plaisir de vous faire part de la publication aux Ateliers de la Lucarne de mon nouveau recueil de poèmes, Indécises saisons, paru en décembre 2016. Cet ouvrage de 84 pages, imprimé à Jarry-Baie-Mahault chez Speedyprint, se compose de deux parties : une série de textes écrits entre 1965 et 1985 suivi d’un long poème composé en décembre 2002. En tirage limité, sous jaquette amovible illustrée par Jean-Claude Lavaud, (1) il n’est plus disponible actuellement.  En cours de réimpression, ll le sera qu’en fin d’année 2020 chez l’auteur à l’adresse suivante : raymondjoyeux@yahoo.fr.

(1 ) – Pour plus d’informations sur Jean-Claude Lavaud, suivre le lien :
https://raymondjoyeux.com/2014/…/regard-sur-jean-claude-lavaud-peintre-et-sculpte...

Petits poèmes hallucinés

couv-defÉcrits pour certains depuis plus de 40 ans, sans projet initial de publication, ces textes tournent autour de trois thèmes essentiels : le sentiment amoureux, la mémoire et l’absence. Bien que distincts dans leur forme et leur contenu, éléments constitutifs communs à tout poème pris séparément, ces trois axes d’écriture – donc de lecture – sont ici unis par un lien fort, celui du rêve. Rêve accompli, lucide ou non, ou rêve en gestation, comme il est dit en titre de la première partie. S’il arrive que ces rêves ou portions de rêve prennent des allures d’hallucination, justifiant ainsi le sous-titre de l’ouvrage – Petits poèmes hallucinés -, ils répondent pour la plupart d’entre eux au concept connu de l’élément externe déclencheur du rêve au cours du sommeil paradoxal. Ainsi dès le premier poème, Onirisme (p.13), qui donne le ton général du recueil, le vers final : « Tu glisses dans le four de ma bouche la pâte levée de ton sein couronné », est cet élément. C’est lui en effet qui déclenche le rêve et détermine son contenu, c’est-à-dire, ici, le poème en son ensemble, jusqu’à ce dernier vers.

La construction et la progression linéaire du poème cité procèdent ainsi volontairement de la constitution ontologique et psychanalytique du rêve dont on ne découvre l’élément déclencheur qu’à la fin. Alors que par définition il en est à l’origine. Procéder autrement eût été minimiser la faculté cognitive et culturelle du lecteur averti et le priver de la surprise finale.

Appropriation de l’œuvre 

Il est évident qu’un lecteur totalement ignorant du processus gestatif du rêve ne verrait dans ce dernier vers précédemment mentionné qu’un fantasme érotique et banal d’écrivain, sans lien avec la partie du texte qui le précède. Il n’aurait ainsi qu’une appréhension partielle, altérée ou approximative du poème qu’il assimilerait à une suite d’images sans lien ni signification. Et ainsi pour les autres poèmes du recueil. D’où sans doute le scepticisme affiché ou contenu (pour ne pas dire la raillerie) que pourrait éventuellement susciter chez certains esprits une lecture superficielle et restrictive de ces poèmes. Et, de façon plus élargie, l’incompréhension ou le rejet de toute expression poétique.

Savoir lire entre les lignes

Être capable de lire entre les lignes d’un poème pour en saisir la quintessence, la portée, la musique et surtout l’émotion qu’il dégage – et de s’imprégner soi-même de cette émotion – n’est pas en fin de compte donné à tout le monde. Comme il n’est pas donné à tout le monde, on le sait, d’apprécier pleinement un tableau ou une pièce musicale dont on ignore les clefs. Une éducation culturelle forte et une sensibilité appropriée – en partie naturelles et innées il est vrai, mais surtout acquises et renforcées toutes deux par la fréquentation répétée et la connaissance des œuvres et des auteurs – sont le plus souvent nécessaires à une approche efficiente et jouissive de la poésie en particulier comme de toute œuvre d’art en général.

Les trois axes de lecture

1- L’expression du sentiment amoureux

Il apparaît clairement à la lecture de ce recueil que le sentiment amoureux est la clé de voûte de l’ensemble des poèmes et de leur conception architecturale. Ce qui n’a rien à voir avec l’érotisme gratuit, encore moins avec la vulgarité ou la pornographie. Mais comment exprimer ce sentiment autrement que par des mots et des images qui le traduisent et ce, en fonction de sa propre complexion mentale ? C’est à ce titre que la grande majorité des poèmes du recueil utilisent en les combinant tous les ingrédients spécifiques qui définissent et transfigurent le sentiment amoureux et ses manifestations souvent impétueuses : intensité de l’exaltation, fusion intime, focalisation sur la personne aimée, hyperactivité du corps, des sens et de l’intellect, entre autres… C’est le sens des expressions comme : « je prends un instant configuration de toi (P.13) – autre moi-même retrouvé (p.19) – ton cerveau confondu avec le mien (p.22) – folle agitation du volcan de ma chair (p.29) – de disparaître en toi mes pensées se colorent (p.33)- nos pensées d’hier et de toujours sont devenues communes (p. 40) – nos souffles confondus (p.41) etc…

Autant d’images, d’interpellations, de notations qui, avec d’autres procédés littéraires, donnent corps, tout au long du recueil, à l’expression de la passion. Tout comme les notes sur la portée font vibrer la phrase harmonique et donnent sens à l’œuvre musicale. Et si les poèmes de ce recueil semblent s’adresser chacun à un partenaire en particulier, réel ou imaginaire, le plus souvent différent, le projet et, espérons-le, le résultat, sont de toujours viser à transcender cet ancrage personnalisé pour parvenir, au-delà d’une définition aussi élégante et complète soit-elle, à une description, une expression universelle de l’amour, sublimée, ayant comme point de départ – et d’arrivée – soit une expérience affective intensément vécue et partagée, soit une vision onirique, orchestrée et matérialisée par l’écriture poétique.

2 – L’évocation récurrente de la mémoire

couverture-saison-2Rares sont les poèmes au cours desquels le lecteur de ce recueil ne rencontre pas l’évocation réitérée de la mémoire. Que ce soit sous ce vocable-même de mémoire ou ceux équivalents de souvenir et d’oubli, cette notion apparaît littéralement quinze fois dans le recueil. Comme si, appréhendant de se couper de son expérience amoureuse du moment, l’aimé s’évertuait à l’inscrire à jamais dans le substrat mémoriel, afin de sceller son vécu dans le temps.

On comprend dès lors que cette évocation est loin d’être un jeu gratuit de répétition. Une sorte de tic inélégant d’écriture sans signification réelle. C’est au contraire un authentique appel à la perpétuation des émotions, au prolongement d’un état extatique intense dont il veut non seulement garder le souvenir, mais duquel il projette de se repaître indéfiniment, tant il est conscient des métamorphoses que cet état a opérées en lui, aussi bien physiquement que mentalement. Faire échec à l’instantanéité des émotions, tel pourrait se résumer cet appel incessant à la mémoire et au souvenir. Se projeter dans le futur avec comme point d’appel l’événement ponctuel qu’il veut transformer en état permanent de satisfaction amoureuse, affective plus que sentimentale. Satisfaction à laquelle est associé bien entendu l’être aimé du moment, constituant plus que symbolisant la part féminine, complice indispensable et fusionnel, à l’origine et sujet de sa passion qu’il voudrait inextinguible. Et c’est dans le poème Le cœur de ton absence, page 49, que se traduit le mieux, selon nous, cette volonté d’immortalisation de la passion précédemment évoquée :

Sous l’œil de la nuit
qui s’étire
j’entends se dresser l’ombre
du jour nouveau 
entre les feuilles

Je sens battre le cœur de ton absence
et le rythme du mien
s’accélère au passage
du vent

Viens pour l’ultime prière
à genoux sur nos souvenirs

Viens joindre tes doigts
à ceux de l’oubli
qui nous embrume

Viens accorder ton souffle
à celui de la page
tournée

Demain nous écrirons
sur le sable du temps
nos mémoires entrelacées.

3 – L’obsession de l’absence et de la solitude

Oubli-absence-solitude, le rapport sémiologique entre ces trois états de conscience est évident. Associés à l’expression du sentiment amoureux, ils n’en constituent pas pour autant la face négative. S’ils apparaissent comme traduisant une certaine inquiétude, une image de frustration obsessionnelle de l’être aimant qui craint la perte de son amour et veut le soustraire à l’usure, ils peuvent aussi bien, de notre point de vue, être perçus comme des garde-fous protégeant la passion de la tiédeur, de la corrosion de l’habitude et du temps. Étincelle qui réactive le feu intérieur, l’absence peut redynamiser la relation entre partenaires et rendre la présence à venir encore plus fusionnelle. C’est elle par exemple, dans Acmée, (page 53) qui tisse à la vague un visage ; c’est elle qui fait battre le cœur de l’aimé (page 49) et, si elle agit parfois comme un étau (page 35), c’est elle aussi qui tient lieu de vigie (page52) et permet de faire dire à l’amant, s’adressant à sa bien-aimée absente :

À travers les lames
de ma mémoire immobile
infatigable guetteur
je t’espionne

Par-delà les barreaux
intérieurs
de ma solitude
ta présence ne m’échappe pas

Je recouvre point par point
ton souvenir
qui se reflète
sur la surface indifférente du temps

Et je palpe l’inconsistance
symétrie
de ton absence
omniprésente.

****

En conclusion, si ce recueil peut paraître à certains passéiste ou convenu, il n’a, à notre sens, que la modeste ambition de rendre compte d’une écriture introspective où le sentiment amoureux tient une place prédominante. Où mémoire, oubli, absence, solitude loin d’assombrir ou d’affadir le propos, viennent au contraire le pimenter, accentuant l’exaltation que fait naître en chacun de nous la passion dévorante de l’amour et des relations affectives. En dépit parfois des illusions agissant comme une substance hallucinogène propice aux divagations les plus extravagantes mais ancrées dans une réalité constitutive de notre étonnante nature.

Publié par Raymond Joyeux
Le jeudi 22 octobre 2020

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Littérature créole : une fable de Sylvianne Telchid et d’Hector Poullet d’après La fontaine

Sylvianne Telchid et Hector Poullet, deux spécialistes reconnus du créole guadeloupéen, ont eu la bonne idée d’adapter en créole les fables de Jean de la Fontaine dans deux savoureux recueils intitulés Zayann I et II, publiés aux Éditions PLB, respectivement en 2000 et 2002. Je vous propose aujourd’hui de découvrir la transposition créole de la fable Le lièvre et la tortue.

 Lapen épi Mòlòkòy

 

Si bari a-w pa plen an tan lapli
A pa an siren i ké plen.
Si zòt té konnèt istwa a
Lapen é Mòlòkòy
Zòt té ké vwè sa sé bèl pawòl.

On jou, Mòlòkòy di lapen konsa :
« Ou ka vwè bik-la ki anbala ?
Annou payé ou pé ké janmé rivé
Jwenn-li avant mwen ! »

Lapen réponn :
« An pé ké rivé jwenn-li avan-w ?
Tèt a-w foukan timafi !
Té ké fo ou ay pran
Yon dé ti rimèd-razyé pou géri-y !  
-Wè, sa pé an malade an tèt
Mé kanmenmsa an ka payé ! 



Konmdifèt, payé-la alé
Kompè Lapen, léjè kon pa ni
Té ké ni tan rivé adan on batzyé.
Mé i sav Mòlòkòy lou
Kon donmbré a nèg mawon,

Kifè i ka pran tout tan a-y,
I pa ka chaléré kò a-y
I ka touné, i ka viré
I ka manjé, i ka dòmi.

I ka pran tout tan a-y, i ka manjé i ka domi

A pa zafè a Manzè Tòti
Li sé alé i kalé
I ka lé kon Sansann kalé
Mé i kalé kanmenm,
I ka maché, i ka ba kò a-y bann.

Konpè Lapen astè
Byen mansousyé, i pa ka okipé-y
I savé i ké ni tan rivé.
Si i pati alè-la
Gangné a-y pé ké bèl.
I ka manjé zèb, i ka pozé
I ka jwé : mandé-y menm !

 

 

Pannansitan Mòlòkòy ka vansé,
Lèwvwè Lapen gadé,
Twota té ja maré-y
I pati onsèl balan
Mé awa, hak pa hak
Mòlòkòy rivé prèmyé.
I di lapen :

« Konpè Ka an te di-w ?
Ou vwè an pa té manti ba-w ?
Ka tout vitès a-w la sèvi-w ?
Ayen ! Sé mwen ki gangné
É si ou té ka pòté kaz a-w kon mwen ?
Jijévwè ka sa té ké yé ! »

Publié par Raymond Joyeux
le 29 septembre 2020

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Littérature : Fragments d’une enfance saintoise paraît chez CaraïbÉditions

J’ai le plaisir de vous annoncer la publication chez CaraïbÉditions de mon récit autobiographique Fragments d’une enfance saintoise.

Publié pour la première fois en 2009 à compte d’auteur, sous l’égide de l’Association Les Ateliers de la Lucarne, ce récit qui fait l’objet d’une postface de Mme Scarlett JÉSUS, IPR de lettres honoraire, a été à maintes reprises étudié dans diverses classes des écoles et collèges de Guadeloupe et des Saintes. Présenté sous une nouvelle couverture réalisée par Alain Joyeux, cet ouvrage – (format 20 x 13 – 208 pages) – est disponible en librairie, aussi bien aux DFA qu’en Métropole, depuis le 25 juillet de cette année 2020. Il a été enrichi de plusieurs chapitres et est vendu 11 € 75  (prix métropole).

 

 Présentation du récit telle qu’elle figure en 4ème de couverture

Nous sommes en 1947. À la suite du décès de son grand-père et d’une blessure au pied provoquée par un hameçon, le narrateur, petit Saintois passablement turbulent, âgé de 4 ans, entre à l’école payée. De cette année-là, jusqu’à la veille de son admission au collège, six ans plus tard, en Guadeloupe « continentale », c’est l’itinéraire d’un enfant des îles des années 50 que relate ce récit de Raymond Joyeux. Les faits et anecdotes évoqués, dans leur réalisme parfois cru, mais non sans humour et poésie, nous plongent dans une atmosphère qui porte l’empreinte d’une époque où, par-delà le caractère contestable de certaines pratiques pédagogiques, le concept d’une éducation partagée entre école et famille avait un sens et une réalité. Quels sentiments éprouve ce jeune garçon au cours mouvementé de sa scolarité primaire, et surtout comment réagit-il à la perspective de devoir bientôt quitter sa famille pour la première fois ? L’amour qu’il porte à son île et sa vie de totale liberté suffiront-ils à atténuer son appréhension de se retrouver seul dans un monde nouveau, et peut-être hostile, qu’il s’apprête à affronter ? C’est tout l’enjeu de cet attachant récit qui met en œuvre les classiques contraintes de l’autobiographie.

Publié par Raymond Joyeux
le 10 septembre 2020

PS : L’auteur rappelle que ce récit entre dans le cadre des thèmes de l’enfance, de l’école et de l’autobiographie. Il peut donc  faire l’objet d’une étude suivie aussi bien dans les classes du primaire que des collèges. Un livret pédagogique est offert à tous les professeurs désirant le faire lire et étudier à leurs élèves. Il précise qu’à la demande des enseignants de Guadeloupe, il est disponible pour rencontrer les élèves dès la fin novembre 2020 et participer au besoin à une sortie pédagogique à Terre-de-Haut sur les lieux du récit. 
Pour toutes informations, contacter Raymond Joyeux à l’adresse mail suivante :
raymondjoyeux@yahoo.fr

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D’une brigade à l’autre ou les vicissitudes de la maréchaussée aux Saintes…

Une altercation musclée entre un jeune Saintois et les gendarmes de Terre-de-Haut a suscité récemment au sein de notre communauté, et au-delà, une vive émotion. Diffusé en vidéo et commenté en long et en large sur les réseaux sociaux, ce malheureux événement est l’occasion pour moi de vous proposer cette chronique publiée en octobre 2014 sous le titre Un gendarme à Terre-de-Haut en 1945. C’est le témoignage du Brigadier Fernand Visdeloup qui avait sollicité après la guerre sa mutation en Guadeloupe et qui, après un court séjour au Moule, se retrouva affecté aux Saintes. Voici comment ce seul gendarme de la brigade locale raconte son installation, ses activités de représentant de l’ordre et ses occupations dans notre commune, beaucoup plus paisible à l’époque qu’aujourd’hui.

Une affectation bien venue

« Lorsqu’en mars 1945 j’établissais ma demande de mutation pour la Guadeloupe, je réalisais un vieux rêve que je nourrissais d’aller vivre dans les Colonies, comme l’on disait alors. Les primes d’installation ou autres n’existaient pas et la solde était la même qu’en métropole malgré que le coût de la vie outre-mer soit plus élevé et l’inflation galopante. En outre, nous étions logés mais non meublés. C’était donc bien le désir de vivre une vie différente qui nous poussait à partir, à quitter nos familles. Ma demande fut accueillie favorablement et mon départ fixé au mois de juillet de la même année. La guerre venait juste de se terminer et l’armistice signé le 8 mai.

Arrivée aux Saintes dans les années 30-40

 

Je n’eus que le temps de m’adapter à la Guadeloupe que déjà je me trouvais muté à Terre-de-Haut. En effet, certains lieux de Guadeloupe étaient infestés de maladies les plus diverses, imposant de faire tourner le personnel pour qu’il ne reste pas exposé trop longtemps dans les coins réputés insalubres. Terre-de-Haut, petite île reliée à Basse-Terre au moyen de liaisons assurées par un voilier mixte « La Belle Saintoise » en deux heures lorsque le temps était au beau, était dotée d’un climat sain. Seul gendarme sur l’île, je surveillais une circonscription démunie de route – juste des chemins pédestres – sans véhicule, à l’exception, si je puis dire, du vélo appartenant au fils du maire et de la brouette municipale utilisée par toute la population pour transporter les paquets déchargés sur le quai. Il m’arrivait parfois de me faire déposer par les pêcheurs à l’Anse des Mûriers à Terre-de-Bas et de rejoindre à pied les Petites Anses distantes de quatre kilomètres par le morne, pour y retrouver mon collègue de la brigade locale, tout aussi isolé que moi. Nous n’avions ni radio ni téléphone. Un médecin passait une fois par mois en consultation. Lorsqu’un message urgent devait m’être adressé, la plupart du temps pour m’annoncer la venue du Gouverneur en vacances, c’est un radioamateur installé au lieu dit La Colline qui le recevait en graphie et me l’apportait. J’étais si isolé que j’aurais pu partir quinze jours en Martinique sans que personne ne s’en aperçoive.

Un logement inconfortable et rustique mais rhum gratuit

J’habitais avec ma famille dans le logement de l’actuelle brigade – (aujourd’hui devenue Office du Tourisme –  NDLR). À l’époque, les douches, les WC et la cuisine n’existaient pas. Mon épouse cuisinait dans un petit local derrière le bureau, sur un feu de bois. Le café était réchauffé sur un réchaud à alcool alimenté avec du rhum perçu gratuitement auprès de la distillerie Marquisat de Capesterre Belle-Eau. Les seuls meubles dont nous disposions, je les avais fabriqués avec de vieilles planches, quant aux caisses utilisées pour le transport de nos effets personnels depuis la métropole, elles nous servaient d’armoires. Nous avions toutefois acheté les lits en arrivant. Lors des inspections, le lieutenant commandant de section, en raison de la fréquence réduite des liaisons maritimes, était obligé de rester deux ou trois jours avec nous. Il mangeait à notre table. La première fois, mon épouse lui avait aménagé un couchage dans une pièce à l’écart, sans moustiquaire pour se protéger. Il fut dévoré par les moustiques et passa une nuit blanche. Les fois suivantes, mon épouse étant moins sensible que lui aux piqûres de ces sales bestioles, dormait sur le couchage de fortune et mon officier occupait royalement la place à côté de moi dans notre grand lit. Rassurez-vous, nous n’eûmes jamais de scènes de ménage.

Ancienne gendarmerie de Terre-de-Haut devenue Office du tourisme

Office du dimanche et cuvée spéciale

Les Saintois étaient des gens affables, très solidaires et courageux pour affronter la mer. Ils étaient aussi, comme tout marin-pêcheur d’où qu’il soit, très croyants. Je compris que pour m’intégrer plus facilement, je me devais d’aller à la messe. Je sus qu’ils y attachaient une grande importance et observaient mon attitude à l’égard de l’église. Bien que jamais je ne portais l’uniforme, le dimanche j’enfilais la grande tenue blanche, rasais de frais une barbe de trois jours et me rendais à la messe où j’avais, comme le maire, à l’écart des fidèles, une chaise réservée dans le chœur même de l’église. À l’issue de l’office religieux, il était d’usage pour les hommes de se rendre au bar « Le Coq d’Or » qui existe toujours sur le quai, finir la matinée à jouer aux fléchettes. Je souscris donc à l’usage établi et emboitais le pas au groupe d’hommes. La règle voulait qu’à chaque fin de partie – et la matinée en comptait de nombreuses – le perdant paye la tournée générale au rhum vieux. Je perdis souvent et bus beaucoup. Je rentrais chez moi dans un état lamentable. J’étais partisan d’une intégration réussie mais le prix à payer se révélait trop lourd. Je ne tenais vraiment pas à rentrer ivrogne et cirrhosé en métropole à la fin de mon séjour. Je décidai d’aller voir la patronne du Coq d’Or, Mme Azincourt, et lui demandai de me préparer une bouteille remplie de café dilué d’eau qui ressemblait à s’y méprendre à du rhum vieux. Vous savez, comme la fameuse marque de boisson qui ressemble à de l’alcool mais qui n’en est pas !

Église de Terre-de-Haut et son ancien clocher

Une intégration réussie

Le dimanche suivant, sans appréhension aucune, je me rendais au Coq d’Or. Plus les parties duraient, plus je gagnais. Mes adversaires commençaient à « accuser le coup » et leurs tirs y perdaient en précision. Moi, sirotant tranquillement ma cuvée spéciale, je tenais la grande forme. Les joueurs n’y comprenaient plus rien. Pleins d’admiration, ils s’exclamaient : «  Eh bien, brigadier, en une semaine tu es devenu un vrai Saintois. » Ou alors : «  Tu n’as pas mis longtemps à t’habituer au rhum, brigadier. » Lorsque midi sonna, je leur assénai le coup de grâce en payant ma tournée. Mais cette fois, je bus du vrai rhum : c’était l’heure de l’apéritif. Ce subterfuge me permit quand même de tenir deux ans sans dommage. Il ne fut jamais éventé. Ainsi, petit à petit, la ruse aidant, je fus intégré.

Le célèbre bar Le Coq d’Or aujourd’hui

Deux interventions en deux ans de service

Mais je le fus vraiment lorsque je parvins à réussir deux affaires judiciaires. La première en arrêtant le plus grand chapardeur de l’île, un individu irascible et belliqueux, mal aimé de tous. Je ne le revis d’ailleurs jamais après son transfert sur Basse-Terre. La deuxième en mettant sous les verrous l’auteur de coups et blessures portés avec un coutelas. Un pêcheur vint me chercher à la brigade et m’informa qu’un voisin venait d’avoir la cuisse traversée d’un coup de couteau donné par un forcené qui s’était depuis enfermé chez lui. Je récupérai aussitôt mon P.A. (Pistolet automatique) – précautionneusement roulé dans un chiffon gras d’où il n’était jamais sorti d’ailleurs pour y retourner définitivement après mon intervention – et me rendis sur place. Devant la foule apeurée, plaqué au mur, l’arme en main, je me poste près de la porte et interpelle le violent en lui intimant l’ordre de me jeter son couteau. Ce qu’il fit à mon grand étonnement, aussitôt et sans histoire. Conduit au violon municipal (la geôle) dépourvu de porte, nous l’avons gardé toute la nuit en obstruant de pierres l’entrée. Le lendemain, menottes aux poignets, je le transférais à Basse-Terre. À ce jour, je devins le brigadier des Saintes, l’homme fort et courageux. Je fus adopté sans réserve.

L’arrivée du Montcalm

J’étais ravitaillé en langoustes, que faute de réfrigérateur, j’attachais avec une ficelle sous les quais pour les conserver vivantes. Parfois, lorsque j’étais absent, les pêcheurs allaient eux-mêmes attacher les langoustes qu’ils m’apportaient. J’avais la surprise d’en trouver quelques unes de plus à mon retour. Je passais mon temps à pêcher, à bricoler ou à élever des poules. Un jour que justement je rafistolais le poulailler, j’entendis crier : « Mi bâtiment-là … Mi bâtiment-là… ».

Le croiseur Montcalm qui a mouillé plusieurs aux Saintes

Les habitants venaient d’apercevoir un bâtiment de la Marine Nationale, le MONTCALM, mouiller dans la rade. Aussitôt, je me précipitais chez un ami pour emprunter sa barque, sans prendre le temps ni de me changer (j’étais vêtu d’un short et d’un maillot de corps), ni de me raser. À la rame je rejoignis le navire, impatient que j’étais de retrouver des gens du pays. Arrivé à sa hauteur, j’interpellai le premier marin que j’aperçus : – « Y a t-il des Bretons à bord ? » – « Oui, 80 %  » me répondit-il. Puis m’observant de la tête aux pieds, il ajouta : « Mais qui êtes-vous ? » Il est vrai que dans la tenue où je me trouvais il devait être loin de penser que je représentais la loi dans cette île. « Je suis le gendarme en poste dans cette île. » Je fus aussitôt hissé à bord, fêté, congratulé, invité à boire le verre de l’amitié dans le carré des officiers mariniers. Nous étions là à évoquer nos souvenirs du pays breton lorsqu’un marin entra brusquement et s’adressant à moi, dit : «  L’amiral veut vous voir dans son salon » – « Quoi, moi  ? mais pas dans cette tenue », lui dis-je interloqué. Désignant d’un geste ample de la main mes vêtements, il me répondit : « L’amiral a précisé de venir dans la tenue où vous vous trouvez. Si vous voulez me suivre, je vais vous y conduire ». (…) Je quittais le bord chargé de provisions, vin, fromages, beurre, toutes ces denrées que nous n’avions pas goûtées depuis si longtemps. Le lendemain, le Montcalm leva l’ancre, emportant dans ses flancs l’or de la banque de France, mis en sûreté aux Antilles au début de la guerre. Je n’eus plus de contact avec la Marine Nationale.

Un apprenti nageur

Il m’arrivait souvent de pêcher, assis au bord du quai, activité qui constituait ma principale distraction. Un matin, absorbé par ma pêche, je n’entendis pas un groupe de gosses surgis dans mon dos et qui me poussèrent prestement à l’eau. Ils étaient loin d’imaginer, eux qui apprennent à nager en même temps qu’ils apprennent à marcher, qu’un homme de 30 ans ne sût pas nager. Je coulai aussitôt mais, en me débattant, réussis à regagner la surface et à me raccrocher à un des piliers du quai, couvert de concrétions qui me labourèrent les cuisses. Inquiets et surpris, les gosses m’aidèrent à remonter. C’est ce jour-là qu’ils décidèrent de me donner des cours de natation. C’est ainsi que l’on put voir les jours suivants le brigadier allongé dans l’eau, le menton reposant sur une perche tenue de chaque côté par les gamins, s’évertuant à effectuer les mouvements de la brasse. Il me suffit de quelques leçons pour acquérir les rudiments de la natation et pouvoir, seul, faire le tour du quai, sous les acclamations des enfants, heureux qu’ils étaient d’avoir appris à nager au brigadier, vous pensez !

Le départ des Saintes

Mon épouse mit au monde au dispensaire une petite fille nommée Marie-Thérèse quelques mois après notre arrivée à Terre-de-Haut, mais elle ne se remit jamais vraiment de cet accouchement et sa santé demeurait précaire. Après avoir passé vingt mois à Terre-de-Haut, je fus muté sur la Guadeloupe, à Gourbeyre exactement. Six mois plus tard, avec un préavis de douze heures, le camion de la section me déménagea pour m’emmener à Morne à l’Eau… Puis je terminai les deux mois qui me restaient à faire au Moule, à la brigade où j’avais commencé mon séjour. La boucle était bouclée. »

Gendarme Fernand Visdeloup

PS : Aucune modification n’a été apportée au texte dont je détiens l’original. Seuls certains passages ont été volontairement coupés ou abrégés, en particulier les détails du départ de Marseille, de l’escale à New York, des différents séjours en Guadeloupe continentale et de la réception chez l’amiral, à bord du Montcalm. J’ai estimé que s’ils avaient en soi un grand intérêt, ils allongeaient inutilement la chronique et s’éloignaient du sujet principal :
le service de l’auteur comme gendarme à Terre-de-Haut.

Publié par Raymond Joyeux
1er septembre 2020

 

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Terre-de-Haut, un 15 Août 2020 sous le signe du Covid…

Crise sanitaire oblige, la fête patronale du 15 août à Terre-de-Haut sera réduite cette année à sa plus simple expression.
Aussi je vous propose une rediffusion de la chronique publiée en 2018 avec quelques modifications liées aux circonstances.

Une victoire contre les Anglais

Selon diverses sources, la paroisse de Terre-de-Haut des Saintes en Guadeloupe a été dédiée à la Vierge Marie en l’honneur de la victoire française du 15 août 1666, jour de l’Assomption, contre les troupes anglaises. Et que c’est le Sieur Claude François Du Lyon qui instaura le culte et la fête dans l’île en commémoration de cette victoire. Notre-Dame de l’Assomption devint dès lors la sainte patronne de Terre-de-Haut.

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Bataille navale dans les eaux saintoises

Voici, historiquement, comment sur Internet, Wikipédia relate les événements : «  Le 4 août 1666, alors que les Anglais attaquent l’archipel, leur flotte est mise en déroute par le passage d’un cyclone et les quelques Britanniques qui assiègent ce « Gibraltar des Indes occidentales » sont rapidement expulsés par les hommes des sieurs Du Lion et Desmeuriers, avec l’aide des Caraïbes. Les Anglais se rendent le 15 août 1666, jour de l’Assomption de la Vierge Marie, et un Te Deum est entonné à la demande de Du Lion qui institue la commémoration annuelle de cette victoire. »

Une fête paroissiale devenue civile et communale

À l’origine, fête exclusivement religieuse, teintée vraisemblablement d’un zeste de parade militaire, (le sabre et le goupillon, on le sait, étaient jusqu’en 1905 étroitement liés à l’époque), le 15 août devint sans doute très vite manifestation civile et républicaine. Si les informations nous manquent sur la façon dont était célébrée autrefois publiquement cette commémoration, on peut imaginer que les différentes municipalités qui se sont succédé à la tête de la commune, sans écarter son caractère religieux, l’ont progressivement transformée en fête populaire, l’étoffant au fil des ans de manifestations ludiques et festives pour la plus grande satisfaction de la population.

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Militaires en exercice aux Saintes en 1898 – Photo aimablement communiquée par Igor Schlumberger

Sans remonter à la nuit des temps, les plus anciens doivent se souvenir du simple feuillet  volant distribué aux habitants, et qui tenait lieu de programme officiel. Informant le public des lieux, dates et heures des festivités, et invitant la population non seulement à y assister mais également à y participer : discours solennels, réception et vin d’honneur en mairie, défilés militaires, fanfare, feux d’artifice, bal public… Avec aussi et surtout de nombreuses manifestations sportives, gastronomiques et culturelles dotées, les années fastes, de prix conséquents, afin de les rendre le plus possible incitatives et attractives.

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Réception  et vin d’honneur à l’occasion de la fête patronale – Bulletin du 15 août 1980

1972 : le premier bulletin municipal du 15 août

Il a fallu attendre l’arrivée au pouvoir d’une nouvelle équipe municipale avec le Docteur René Germain en mars 1971, pour voir apparaître le premier vrai bulletin communal de la fête patronale de Terre-de-Haut. Outre le programme détaillé des manifestations, s’étalant sur 5 jours, la brochure présentait pour la première fois l’historique de la commune, ses sites naturels, ses fortifications, ses monuments caractéristiques et, bien entendu, l’annonce de la traditionnelle Messe des Marins du 16 août avec procession à la Chapelle du même nom, bénédiction de la mer en canot et lancer de gerbe précédé du Libera me chanté en grégorien par M. le curé, vêtu d’un surplis blanc et d’une  étole noire.

Bénédiction de la mer et lancer de gerbe le 16 août à Terre-de-Haut- Années 50

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Bulletin et programme du 15 août 1972 – Archives Raymond Joyeux

Fête patronale programme 2

L’impression aussi bien des textes que des photos en noir et blanc laissait fortement à désirer. Mais le ton était donné et les années suivantes, les mêmes textes de présentation étaient repris jusqu’à récemment avec quelques modifications et ajouts dans des brochures couleur de plus en plus luxueuses dont sont reproduites ci-dessous les couvertures des exemplaires des années 1979 et 80 :

Couvertures Bulletins

De fil en aiguille, en l’absence d’un bulletin communal régulier, le programme du 15 août finit par se transformer en tribune politique où étaient présentés projets et réalisations de la municipalité avec un « Mot du Maire » particulièrement virulent à l’égard de l’opposition sans possibilité pour cette dernière de répondre par les mêmes moyens. D’autant plus qu’elle n’était pas représentée au Conseil municipal, par l’effet d’une loi électorale excluant les petites communes de la proportionnelle…

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Conseil municipal de 1983 – Archives Raymond Joyeux

Une fête patronale emblématique, très prisée des visiteurs

De la petite manifestation communale, quasi familiale à l’origine, le 15 août de Terre-de-Haut n’a pas tardé à devenir l’événement festif le plus couru des Guadeloupéens et autres visiteurs en mal de dépaysement et de divertissements faciles en plein cœur des  vacances scolaires. À partir des années 79-80, Terre-de-Haut sera littéralement envahie à cette occasion, entrainant des problèmes de plus en plus aigus d’organisation et de sécurité publique. Néanmoins, estimant que cet événement était une aubaine en matière de publicité et de fierté pour la commune, les municipalités successives, jusqu’à ces dernières années, n’ont pas hésité à investir des sommes de plus en plus importantes pour maintenir un haut niveau de manifestations, d’animations, d’invitations et de réceptions en tous genres. Auxquelles venaient s’ajouter, à la charge du contribuable, les frais de transport, d’hébergement et de restauration des invités de marque et de leur inévitable suite. Tant et si bien qu’à la longue la rubrique fêtes et cérémonies était devenue l’un des plus importants postes budgétaires de la trésorerie communale.

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Réception de M. Chirac et autres personnalités en 1979

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Visite de Mme Giscard d’Estaing – Bulletin du 15 août 1979-Archives R.Joyeux

Et aujourd’hui ?

Depuis deux ou trois ans, déficit record et restrictions budgétaires obligent, et plus encore  cette année 2020, suite à la crise sanitaire, s’il reste toujours très attractif pour nos compatriotes et nos amis de l’autre côté du Canal des Saintes, le 15 août à Terre-de-Haut a singulièrement perdu de son faste et de ses excès : un public aussi nombreux, peut-être, mais sans doute aussi beaucoup moins ou pas du tout d’animations tapageuses,  d’invitations onéreuses de stars du show-biz,  de réceptions et banquets gargantuesques, comme par le passé…

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Publicité bulletin-programme 15 août 1980 – Archives Raymond Joyeux

Alors, que nous réserve le 15 août de cette année 2020 ?

La question restera posée jusqu’à la publication par la mairie du traditionnel programme des manifestations et cérémonies, puisqu’à l’heure où nous publions cette chronique, ce programme, à notre connaissance, si minime soit-il, n’est pas encore sorti. Je vous invite donc à consulter le site officiel de la mairie pour savoir exactement comment sera célébré ce singulier 15 août 2020.

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Solidarité saintoise : Photo du bulletin-programme du 15 août 1979 

En tout état de cause, je souhaite à toutes et à tous, compatriotes et visiteurs, un joyeux 15 Août 2020, sous le signe de la prudence et des gestes barrières préconisés par les services de santé.

Raymond Joyeux – Le 11 août 2020

 

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Élection d’Hilaire Brudey : une triple révolution !

Méri-là cé ta tout’ moun !

(La mairie appartient à tous)

Dans notre intervention du 4 juillet dernier en mairie, à l’occasion de l’investiture du nouveau maire, et à son invitation, nous avons précisé que l’arrivée d’ Hilaire Brudey à la tête de la municipalité de Terre-de-Haut avait produit une double révolution dans nos mœurs politiques. Celle d’abord d’avoir mis fin à 50 années d’autocratie et à la réélection systématique du maire sortant ; celle ensuite pour les vainqueurs d’avoir applaudi spontanément les perdants le soir du scrutin, au lieu de les huer, comme cela se faisait traditionnellement chez nous à chaque élection.

Un déni de démocratie

À vrai dire, nous en avons oublié une troisième. Et elle est de taille ! En effet cette élection a également permis de donner un coup d’arrêt aux habituels défilés de la victoire qui étaient l’occasion pour les vainqueurs en délire de parcourir jusqu’au petit matin les rues de la commune en exhibant une clé géante en carton symbolisant celle de la mairie, invectivant les vaincus et vociférant le stupide slogan : Méri-la cé tan nou, méri-la cé pas ta yo (La mairie est à nous, la mairie n’est pas à eux.)

Slogan inventé sans doute par un parfait démocrate et hérité du mouvement LKP de 2009, dont le mot d’ordre La Gwadloup cé tan nous, la Gwadloup cé pa ta yo ! fut tant décrié à l’époque. 

2014 : les deux symboles de l’exclusion et du gaspillage fièrement exhibés.

Prétendre que la mairie appartient à certains et pas aux autres, parce qu’on a gagné les élections, est, on le comprend aisément, le déni de démocratie le plus virulent qui soit. Déni qui s’est réellement traduit malheureusement dans les faits durant des décennies à Terre-de-Haut par la volonté de ceux qui, à la tête de la commune, il faut bien le dire, avaient toujours encouragé ce comportement d’un autre âge.

Une victoire sans tapage

Les partisans d’Hilaire Brudey, s’ils ont laissé naturellement éclater leur joie à l’annonce des résultats, le soir du 28 juin, ont eu la sagesse de ne pas reproduire ces habitudes d’incivilité, et ont regagné dans le calme le siège de leur mouvement, avec drapeaux et banderoles, certes, mais sans hurler que la mairie leur appartenait en exclusivité. C’était là la troisième révolution que nous avons omis d’évoquer dans notre intervention du 4 juillet.

En attendant l’arrivée de l’élu- Ph R. joyeux

Cela dit, si, sous l’égide d’une mandature nouvelle, ouverte et tolérante, on ose en tout cas l’espérer, ces trois changements capitaux dans nos mœurs électorales constituent un tournant historique dans nos habitudes politiques, et plus globalement dans une grande partie de la mentalité populaire saintoise, cela ne signifie nullement qu’il ne reste plus de progrès à faire en ce domaine.

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Nous n’en voulons pour preuve que le comportement des conseillers de la minorité qui ne se sont pas présentés en mairie le dimanche 12 juillet pour la remise officielle de l’écharpe. Cela signifie tout simplement que l’opposition n’a toujours pas accepté sereinement sa défaite, ni intégré le fait qu’elle fait partie de la municipalité au même titre que ceux de la majorité. Ce n’est pas seulement dommage pour son image et sa volonté pourtant publiquement exprimée de (ré)-conciliation. Mais également pour l’histoire et la postérité, qui retiendront cette absence comme une frustration faite – pour ne pas dire un affront – aux électeurs de la liste sortante,  pourtant joliment baptisée Rebâtir.

L’exemple républicain de Ginette Samson

La fonction de conseiller municipal en plus d’être un privilège, est un honneur républicain, quelle que soit la mouvance à laquelle on appartient. Et cet honneur exige de faire abstraction de son amertume et de son orgueil lorsque les circonstances le demandent. À ce titre, le bel exemple de Ginette Samson, elle aussi candidate malheureuse à ces élections, est à méditer. Cette candidate, qui n’a pourtant obtenu aucun siège à l’assemblée communale, a en effet exprimé son approbation en likant sur la vidéo de la passation de l’écharpe à Hilaire Brudey et à ses adjoints, publiée par MVE-US. Dénotant ainsi une ouverture d’esprit autrement plus démocratique que celui des élus de la minorité étrangement absents à cette manifestation.

Rebâtir et mieux vivre ensemble… oui, mais sur des bases nouvelles !

Nouvelle équipe municipale, sans la présence de l’opposition

Il reste à espérer que, dans le sillage de la majorité, sous l’impulsion d’Hilaire Brudey et de sa majorité, tout rentrera rapidement dans l’ordre. Et que la totalité de l’équipe qui forme aujourd’hui le nouveau conseil municipal, toutes tendances confondues, consentira à travailler ensemble, sans complexe, pour le seul bien de la commune de Terre-de-Haut et des Saintois. Sachant que, contrairement au dicton bien connu, il n’est nullement nécessaire de se ressembler pour s’assembler.

Publié par Raymond Joyeux
le 16 juillet 2020

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Alex MOLZA 1965 : l’interview retrouvée…

1 – L’homme

En 1965, Alex MOLZA était mon voisin à Terre-de-Haut. Il habitait avec sa famille dans l’ancienne maison Jacob, tout près de l’actuelle poissonnerie, à l’emplacement de l’hôtel La Saintoise aujourd’hui désaffecté. Bien que marin-pêcheur professionnel, c’était un cordonnier chevronné qui avait appris ce métier à Basse-Terre et qu’il exerçait 20200530_151011_resized (1)sporadiquement aux Saintes, gagnant petitement sa vie d’une activité dont il était le seul chez nous à posséder la technique. Il pratiquait aussi avec grand succès l’art du massage à la chandelle, soulageant, (et souvent guérissant) ses patients de leurs foulures, entorses, courbatures et autres douleurs articulaires ou dorsales. Mais son vrai métier, comme pour la plupart des Saintois, c’était la pratique de la pêche. Inscrit maritime, il tirait son canot sous le kalpata devant chez lui, et, s’il s’adonnait régulièrement à la pêche côtière, la traîne saisonnière à la dorade n’avait pour lui aucun secret. Jeune enseignant, logeant à l’époque chez mes parents, à vingt mètres de chez lui, il m’arrivait de le rencontrer au bord de la mer à son retour de pêche. Mais le plus souvent, c’était en fin d’après-midi, à la sortie de l’école, que je le retrouvais assis sur les petites marches de la maison Butel, face à l’église, son chapeau de paille sur les genoux. Nous restions alors de longues minutes à deviser, presque toujours en français, sur les événements de l’époque, m’étonnant de ses connaissances et de sa grande culture. Avec quelques amis, dont Georges Vincent et le docteur Yves Espiand, nous venions tout juste de créer le journal L’ÉTRAVE et, pour l’alimenter, j’étais à la recherche de sujets d’articles sur l’histoire, la culture et les traditions maritimes saintoises. Comme Alex était intarissable sur tous ces sujets, je lui ai proposé de l’interviewer sur les conditions et les techniques de la pêche hauturière telle qu’elle était alors pratiquée par nos marins-pêcheurs. C’est cette interview, qu’il m’a accordée de bonne grâce voilà 55 ans, que je vous livre aujourd’hui. Depuis, les temps ayant heureusement bien changé, la pratique de la pêche, aux Saintes comme partout ailleurs en Guadeloupe, s’est considérablement améliorée. En raison principalement de l’arrivée du moteur hors-bord, du GPS et du DCP.(1). Aussi, cette interview, si elle n’est plus d’actualité, est à prendre comme le témoignage d’une époque où la vie de nos marins-pêcheurs était beaucoup plus difficile qu’aujourd’hui, mettant journellement en péril patron, équipage et matériel. Le plus souvent pour un maigre gain qui compensait à peine les efforts consentis et les risques encourus…

(1) DCP : Dispositif de Concentration du Poisson.

À gauche, maison Jacob à Terre-de-Haut, côté rue – Début 20ème siècle. BNF

2- L’interview

Raymond Joyeux : Alex Molza, quelle est, selon toi, pour les Saintois, la période de pêche la plus active ?
Alex Molza : La période de pêche la plus active aux Saintes, est sans conteste la saison de la dorade. Elle va de février à juin, selon les années ou de la mi-janvier à mai. Cette période voit la prise de milliers de dorades capturées selon un mode de pêche bien particulier appelé « la traîne ».
R.J. : Peux-tu nous expliquer en quoi consiste cette façon originale de pêcher la dorade ?
A.M. : L’expression « pêche à la traîne » décrit déjà suffisamment, en fait, ce qu’elle désigne. La dorade coryphène étant par nature un poisson voyageur, il serait difficile, par exemple, d’employer une méthode comme celle dite de « la pêche au creux », pour la capturer. Très vorace, et vivant pour ainsi dire à la surface, il lui suffit de voir un appât filer devant elle pour le « mordre ». Amorce donc une ligne de 150 à 200 mètres environ et laisse-la traîner derrière ton « boat » qui avance à une allure régulière, tu fais la pêche à la traîne.
R.J. : De cette manière, est-on alors toujours certain de ramener une dorade ? 
A.M. : Si tu n’es pas un apprenti et que tu pratiques cet exercice durant la saison, oui, sinon reste chez toi !
R.J. : Donc en plus de laisser traîner tout bêtement sa ligne, il y a une technique ?
A.M. : Il y a d’abord l’appât. Le balaou est l’appât-maître. On peut utiliser également la seiche. Mais il y a aussi une technique, comme tu dis, Raymond. Ne crois pas en effet qu’il suffit de sentir « un coup de tête » et de tirer sur sa ligne pour ramener une dorade. Il faut jouer avec le poisson, lui faire croire qu’il jouit encore de sa liberté en lui donnant du « filage » et le faire venir petit à petit le long du bord. Attention cependant aux coups de queue pendant l’embarquement. Il faut toujours être muni d’une « masse » pour étourdir éventuellement les récalcitrants.

Un « boat » saintois au retour de la traîne – Années 60

R.J. : Mais est-il toujours nécessaire, Alex, de « traîner » pour ferrer une dorade ?
A.M. : Non, Raymond. Et, paradoxalement, ce n’est pas en traînant qu’on en capture le plus. Il y a en effet ce qu’on appelle « le bois » qui est, signalons-le, une aubaine pour le pêcheur. Navigatrice, je l’ai dit, la dorade aime se retrouver avec ses congénères. Aussi il n’est pas rare de rencontrer un banc de 150 à 200 spécimens autour d’une épave, d’un tronc d’arbre ou d’une simple planche à la dérive. Point n’est besoin alors de dérouler ses lignes. Il suffit d’avoir un bon « croc »,  (prononcez croque) – sorte de perche portant fixé à une extrémité un gros hameçon – pour ramener un à un les poissons qui se trouvent pour ainsi dire à portée de main.
R.J. : On parle aussi de « litt » qu’est-ce à dire ?
A.M. : Par opposition au « bois », le « litt » est un banc de dorades dont la présence est signalée uniquement par des « gibiers marins ». Autrement dit par des frégates ou toute autre espèce d’oiseaux de haute mer.

Frégates et canot de pêche autour des Saintes. Ph. Claire Jeuffroy

R.J. : Quelle est la plus grosse prise obtenue aux Saintes à ta connaissance, Alex ? 
A.M. : J’ai vu des « boats » décharger jusqu’à 160 dorades d’une seule traîne. Ce qui représente environ deux tonnes de poisson, et des spécimens, pesant en moyenne entre 10 et 12 kg.

Retour de la traîne : après la prise, le « brayage ». Ph R.Joyeux

R.J. : Après avoir parlé technique, venons-en, si tu veux bien, Alex, aux conditions de pêche. La traîne constitue-t-elle une pratique périlleuse  pour vous, pêcheurs ? 
A.M. : C’est sans doute après les gros « coups de senne » qui durent 3 ou 4 jours, l’activité de pêche la plus exténuante pour un marin-pêcheur. Il nous arrive en effet de rester plus d’une journée entière sur l’eau.
R.J. : Pourquoi tout ce temps alors que la pêche aux « grands-gueules », par exemple, voit les canots de retour vers 13 ou 14 heures, parfois même avant ? 
A.M. : Il faut dire tout d’abord qu’on ne va pas à la traîne derrière l’îlet à Cabris, ni dans la Passe. Nous allons généralement au sud de la Dominique, « dans l’ sus », comme on dit. Ou très haut dans le nord. Ce qui signifie qu’il faut appareiller vers 4 heures du matin pour être sur les lieux de pêche vers 9 ou 10 heures. Suppose qu’ à 14 ou 15 heures on se prépare à rentrer, on n’est pas de retour aux Saintes avant 18 ou 19 heures. Et encore, par beau temps et vent favorable.
R.J. : Justement, parlons des conditions météo. Vous sont-elles toujours favorables ?
A.M. : Malheureusement non, Raymond. Il ne se passe pas une saison de traîne sans que 3 ou 4 boats fassent naufrage. En général, on arrive à récupérer ceux qui « coulent », même si parfois ils perdent leur canot et leur attirail.
R.J. : Et toi, Alex, t’est-il arrivé de « couler » comme tu dis ? 
A.M. : J’ai « coulé » 4 fois depuis que je pratique la traîne. Une fois j’ai vu un requin happer le chapeau d’un de mes équipiers. Nous étions restés ce jour-là 6 heures dans l’eau autour du canot avant d’être récupérés par un autre équipage. Et chaque fois que je m’embarque pour ce type de pêche je ne sais jamais si je reverrai ma femme et mes enfants.
R.J. : Malgré ces mésaventures qu’on appelle d’ailleurs « fortunes de mer », as-tu déjà pensé à abandonner la traîne pour une autre pratique moins risquée ? Les nasses, par exemple?
A.M. : Non, Raymond, je n’ai jamais pensé abandonner la traîne pour une autre spécialité. Même si elle est saisonnière et périlleuse, c’est une source de revenus bien plus importante que les nasses. Et en plus, il y a le plaisir que j’éprouve, comme tous les pêcheurs de chez nous, à « piquer » une belle dorade, quels que soient le temps et l’état de la mer…
R.J. :  Je te remercie, Alex, de m’avoir accordé cette interview. Elle paraîtra dans le prochain N° de L’ÉTRAVE. Je te souhaite bon vent et un boat chargé de belles dorades à ta prochaine sortie en mer….
A.M. : Pa ni pwoblem…

Rappelons que cette interview a été réalisée en février 1965.
Que c’était à la voile que les pêcheurs saintois pratiquaient leurs activités.
Que ni GPS ni DCP ni téléphone portable n’existaient à l’époque,

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Un grand merci à Marie-José Molza pour la photo de son père.
À Claire Jeuffroy pour celle des frégates.
À Igor Schlumberger pour la photo ancienne de la maison Jacob.
À Hubert Jules, neveu d’Alex, pour les infos le concernant.
Cinq N° du journal L’ÉTRAVE ont paru de Février à juin 1965
Sa couverture a été réalisée par feu Alain Foy.

Publié par Raymond Joyeux
le 07 juin 2020

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Fin du confinement : conte pour aujourd’hui et les temps à venir…

Fin de confinement oblige, les habitants de Terre-de-Haut, comme presque partout en France, ont retrouvé un peu de liberté après deux mois de réclusion forcée. Enfermement nécessaire certes, mais combien douloureux et long pour certains, même si d’autres en ont profité pour se ressourcer. Le conte qui suit a été écrit voilà 10 ans. Pour deux petits-enfants, Ambre et Martin, âgés aujourd’hui respectivement de 17 et 16 ans. En le relisant, je constate que, symboliquement et sans prétendre à la prémonition, il y a dans ce récit, de nombreux points communs avec ce que nous avons vécu les uns et les autres au cours de ces longs jours d’interdictions tous azimuts. C’est ce conte que je vous propose aujourd’hui,  en vous remerciant de votre aimable et amicale indulgence. 

La reine de l’île merveilleuse

Il était une fois, une très jolie petite île, toujours pleine de soleil et de vent bleu qui avait pour seuls habitants de très gros lézards préhistoriques appelés iguanes.

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Une petite île merveilleuse, toujours pleine de soleil et de vent bleu…

Ces curieux habitants, à la robe verte mouchetée de gris et hérissée d’une crête d’épines, à la longue queue ondulante et aux quatre pattes griffues, que l’on disait venus des temps très anciens, étaient très malheureux sur leur île merveilleuse. En effet, leur roi, qui était très vieux, tyrannique et particulièrement cruel, avait interdit, aussi bien aux parents qu’aux enfants et bébés iguanes, tout ce que les gens ordinaires et normaux aimaient faire en toute liberté pour leur simple plaisir, sans déranger personne. L’île merveilleuse, toujours pleine de soleil et de vent bleu, était devenue, pour le malheur de ses habitants, la cité maléfique des interdictions stupides.

Leur roi était très vieux, tyrannique et particulièrement cruel…

Dans cette île merveilleuse, toujours pleine de soleil et de vent bleu, il n’y avait jamais de jour de fête populaire ou de réjouissance. La musique était interdite et il était défendu de se rassembler pour célébrer les anniversaires. Les mamans ne devaient jamais faire de gâteaux ni de cadeaux à leurs enfants. On ne devait jamais distribuer de jouets ou de récompenses. Il était interdit de se baigner à la mer aux eaux claires, pourtant si proche et toujours calme et attirante.

Il était interdit de sortir de table même en demandant la permission. Interdit de marcher ou de jouer sur les pelouses et sur les plages. Interdit de regarder la télévision et de lire de jolis livres d’images. Interdit de laisser de la nourriture dans son assiette car on était obligé de manger jusqu’au bout même ce que l’on n’aimait pas. Les parents ne devaient jamais raconter d’histoire ni de contes de fée à leurs enfants. Bref, tout ce qui faisait le plaisir et le bonheur des petits et des grands était absolument interdit. Et surtout les enfants iguanes devaient se coucher très tôt sans pouvoir être bercés des chansons douces de leur maman, ou recevoir de câlins affectueux de leur papa pour s’endormir en rêvant. Tout le monde était très triste sur cette île pourtant merveilleuse, toujours pleine de soleil et de vent bleu.

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À ce grand malheur des interdictions stupides, s’ajoutait sur l’île merveilleuse, pleine de soleil et de vent bleu, la présence redoutée d’agents zélés du méchant roi, toujours prêts à lui faire plaisir en étant très vigilants sur le respect de ces lois incompréhensibles. Tout habitant iguane qui était surpris à les enfreindre était immédiatement arrêté et conduit sans ménagement au bureau des interpellations, chargé d’administrer de redoutables punitions.

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La présence redoutée d’agents zélés…   (Photo Police-nationale.net)

Il y avait même, parmi les habitants de l’île merveilleuse, quelques iguanes malfaisants qui prenaient plaisir à informer les agents du roi des manquements qu’ils croyaient observer chez leurs congénères, même si c’étaient des amis. Pour les récompenser de leurs ignobles dénonciations, ces iguanes malfaisants, les plus laids de toute l’île merveilleuse, recevaient du roi une forte récompense, si bien qu’on les avait surnommés par dérision les iguanes aux dons.

Certains prenaient plaisir à dénoncer leur congénères… Ph. Wikipedia

 

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Une arrivée miraculeuse

Or, un jour, alors que le vieux méchant roi était très malade et sur le point de mourir, arrivèrent on ne sait comment sur cette île merveilleuse, poussés par les courants et le vent bleu, une très jolie petite fille aux cheveux bouclés appelée Ambre et un très gentil et beau garçon prénommé Martin. Après leur long voyage sur la mer, ils furent très étonnés d’être reçus sur cette île merveilleuse par de si curieux habitants, si tristes et si malheureux à cause des interdictions.

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Poussés par les courants et le vent bleu…. Tableau d’Alain Joyeux

À leur place, d’autres enfants auraient été certainement très effrayés par ces drôles de créatures tristes venues les accueillir. Mais la maman d’Ambre et de Martin leur avait si souvent raconté des histoires de lézards géants, et ils avaient dans leur chambre un si beau tableau d’iguane des îles lointaines peint par leur papa avec des couleurs magnifiques, que non seulement ils n’eurent aucune peur de ces habitants de l’île merveilleuse, mais ils trouvèrent tout naturel qu’ils fussent si gentils à leur égard malgré leur tristesse.

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Ces drôles de créatures venues les accueillir..

Tout le monde voulait recevoir Ambre et Martin dans sa maison pour leur offrir à boire et à manger après leur long périple sur la mer. Chacun voulait connaître leur fabuleuse aventure et comment ils avaient trouvé le chemin de leur île merveilleuse, toujours pleine de soleil et de vent bleu.

Mais le méchant roi avait interdit qu’on les reçoive et avait annoncé, furieux, que ceux qui le feraient seraient sévèrement punis, enfermés dans des cages grillagées, en plein soleil, au bord de la mer, sans nourriture et sans eau pendant des jours et des jours. Heureusement, comme il était très vieux et déjà bien malade, sa méchanceté fut si violente et sa colère si terrible, qu’il mourut subitement le jour même de l’arrivée d’Ambre et de Martin sur l’île merveilleuse.

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Le roi mourut subitement de colère et de méchanceté…

Inutile de vous dire que tous les habitants de l’île merveilleuse, même les agents du méchant roi et leurs informateurs anonymes qu’on appelait par dérision iguanes aux dons, dansèrent de joie à la nouvelle de sa mort ! Ils furent si heureux de s’en être débarrassés que, pour fêter l’événement, ils organisèrent pour le première fois sur toutes les plages de leur île, une fête magnifique à laquelle furent conviés nos deux petit amis, Ambre aux cheveux bouclés et son frère Martin, si beau et si gentil.

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Pour fêter l’événement, ils se sont jetés tous ensemble à la mer…

Après qu’ils eurent bien mangé, bien bu, bien ri et bien dansé sur les plages et les pelouses autrefois interdites ; après qu’ils se furent tous jetés ensemble à la mer pour se laver de toutes ces années de privations, les habitants iguanes de l’île merveilleuse, pleine de soleil et de vent bleu, décidèrent de se choisir non pas un nouveau roi parmi les habitants, mais une reine, même venue d’ailleurs.

Ils pensaient en effet que les reines étaient plus sensibles, plus gracieuses, plus gentilles et plus douces que les rois parce que c’étaient des femmes, et qu’ils n’auraient plus jamais à subir de leur part aucune sorte d’interdictions inutiles. L’un d’eux suggéra alors qu’on choisisse la petite fille aux cheveux bouclés pour être leur reine parce qu’on lisait dans ses yeux tellement de gentillesse et de bonté que l’on était sûr qu’elle ne leur ferait jamais aucun mal.

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Après qu’ils eurent bien mangé et bien bu….

C’est ainsi que les habitants iguanes de l’île merveilleuse proposèrent à la petite fille aux cheveux bouclés de devenir leur reine. Après une longue et compréhensible hésitation, la petite fille accepta la proposition sous une clameur générale et joyeuse de la part de tous les habitants iguanes. Et comme ils trouvaient son prénom tellement beau et si approprié à leur situation, ils la nommèrent Ambre Première, Reine de l’île merveilleuse, pleine de soleil et de vent bleu. Et l’on fit à nouveau une grande fête populaire sur la plus belle plage de l’île merveilleuse pour célébrer comme il se devait cette nomination, au milieu  des rires et des danses, sous un soleil plus magnifique que jamais, rafraîchi du souffle incessant du vent bleu.

 

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La fin des interdictions

Immédiatement avant de supprimer toutes les interdictions imposées par le méchant roi, la nouvelle Reine nomma son petit frère Martin, Premier Prince de l’île merveilleuse, chargé de faire respecter et appliquer les nouvelles lois qui intéressaient surtout les enfants :

. Ils pouvaient, s’ils le voulaient, marcher et courir partout et se baigner à la mer à n’importe quelle heure et s’amuser à construire de délicats châteaux de sable.

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Se baigner à la mer et s’amuser à construire des châteaux de sable…

. Ils pouvaient, s’ils le voulaient, sortir de table avec la permission de leurs parents et laisser de la nourriture dans leur assiette sans être obligés de manger jusqu’au bout ce qu’ils n’aimaient pas.

. Ils pouvaient célébrer les anniversaires de leurs amis avec de la musique, offrir et recevoir cadeaux et jouets.

7e7eeeda20d44191934a53f249b17658. Ils pouvaient chaque année fêter le jour de Noël et recevoir du père Noël tous les jouets qu’ils avaient commandés.

Ils pouvaient, s’ils le voulaient, écouter de la musique, regarder la télévision, lire des livres d’images et dessiner librement ce qui leur passait par la tête…

. Leur maman pouvait leur confectionner des gâteaux, leur lire des histoires à leur coucher, et leur papa leur faire des câlins en leur chantant des chansons pour les aider à s’endormir…

Le pays des interdictions absurdes était devenu l’île du plaisir et du bonheur. Et la Reine Ambre et le Premier Prince Martin, toujours souriants, toujours aimables, étaient aimés et acclamés partout où ils se rendaient.

Il faut dire que, depuis leur arrivée et la disparition du méchant roi, tous les habitants iguanes avaient retrouvé leur sourire et étaient de nouveau heureux sur leur île merveilleuse toujours pleine de soleil et de vent bleu. Il faut dire aussi que leur reine, Ambre Première, et le premier Prince Martin faisaient tout ce qui était en leur pouvoir pour leur rendre la vie agréable et merveilleuse comme était leur île, toujours pleine de soleil et de vent bleu. Ils pensaient que c’était vraiment stupide d’interdire ce qui faisait innocemment le bonheur des petits et des grands. Et surtout, disaient-ils, il ne fallait pas oublier qu’un roi aussi autoritaire et cruel que le précédent pouvait à tout moment prendre la place de la jolie reine et rétablir à nouveau dans l’île merveilleuse, toujours pleine de soleil et de vent bleu, toutes les interdictions qui avaient été supprimées.

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Source : Wikipédia

Mais cela, heureusement, n’arriva jamais car Ambre Première et Premier Prince Martin avaient rendu les habitants iguanes tellement souriants, tellement gentils, tellement aimables les uns envers les autres, que personne ne pensait une seconde à prendre la place de la jolie Reine Ambre et du Premier Prince Martin.

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Sans jamais plus connaître le malheur des interdictions stupides…

Et c’est ainsi que la petite île merveilleuse, toujours pleine de soleil et de vent bleu, longtemps sous l’emprise d’un roi très cruel qui mourut de colère et de méchanceté, continua sa vie tranquille au milieu de la mer, sans jamais plus connaître le grand malheur des interdictions stupides…

FIN

Texte de Raymond Joyeux –
Novembre 2010

Illustrations : Raymond Joyeux – Alain Joyeux – Wikipedia.
Le château de sable a été réalisé par des enfants anonymes et photographié par l’auteur avant d’être emporté par la mer.

Merci à Ambre et Martin de m’avoir gentiment prêté leur prénom
il y a dix ans
pour cette histoire imaginaire qui leur est dédiée.

Publié le mardi 19 mai 2020

Publié dans Actualités saintoises | 4 commentaires