Une escale aux Saintes en 1935- 4/5

La Jeanne d’Arc : fleuron de la marine nationale

Logée chez les Saint-Félix, comme précisé précédemment,  Marthe Oulié lors de son séjour à Terre-de-Haut en 1935, a rencontré sur ses terres le plus haut personnage de l’île, le maire Benoît Cassin qui lui expose ses difficultés d’éleveur. Mais une  autre surprise l’attend : l’arrivée de la Jeanne. Avec enthousiasme, elle nous décrit aujourd’hui l’arrivée de ce croiseur-école de la marine nationale de l’époque, la vie des marins sur le navire et à terre ainsi que les retombées inattendues de cet événement au sein de la population…

Quand je suis partie à la recherche du maire, c’était l’heure de la sieste. Persiennes closes, le village dormait, sans un bruit de mouches. Le vent était seul à se promener en secouant des feuilles, le long de la rue. Mais maintenant, on s’est réveillé, des femmes au pas des portes, leurs cheveux crépus bien roulés en tortillons sur le front et les tempes, s’étirent en faisant saillir leurs seins et leurs hanches. Les hommes, bras ballants, sont groupés sur la jetée, car le vapeur hebdomadaire « Le Trois-Ilets » vient d’y accoster et on débarque quelques tonneaux, de quoi enivrer en imagination tous les assistants.

Arrivée d’une barge à Terre-de-Haut  au siècle dernier 

Les fenêtres jettent par poignées, comme des confetti, des notes criardes d’accordéon. C’est que toutes les maisons de la Grand’Rue sont transformées momentanément en débits. Elles ont pris licence pour un mois, et elles arborent de petites enseignes peinturlurées : Au sans- pareil. Au Café de la Marine. Au cœur marin (celle-ci a un cœur en peinture traversé d’une flèche d’argent).

— Et pourquoi tout ce remue-ménage?
— Ah! C’est que le Bateau est là. »
Quand on parle du « bateau » aux Saintes, tout le monde sait qu’il s’agit de la « Jeanne », c’est-à-dire du croiseur-école Jeanne d’Arc.

Il mouille en rade environ trois semaines et débarque quotidiennement ses midships et ses matelots pour les travaux hydrographiques et autres, et pour les exercices de tir. Pas moyen de s’approvisionner : tout est gardé pour le bateau, le lait, le poisson et le cœur des femmes. On prétend que neuf mois après le passage de la Jeanne, il y a dans l’île toute une portée de moussaillons. Ainsi se perpétue la tradition bretonne, qui en vaut bien une autre.

La Jeanne aux Saintes – Collection Catan

La Jeanne se profile, toute claire, sur le sombre îlet à cabris. Elle évite lentement. On voit tantôt son avant aigu, tantôt sa coque dans toute la longueur, et son frêle hydravion qui sautille sur la mer suspendu par une amarre à un tangon comme un jouet au bout d’un élastique.

Le D’Entrecasteaux qui est mis provisoirement à la  disposition de la Jeanne apparaît, lui, et disparait comme un blanc fantôme, dans cette baie d’Along en miniature que forment les découpures des Saintes et les bosses saillantes de leurs ilets.

Le D’Entrecasteaux à l’époque du récit

« L’escadre » comporte encore une annexe… c’est le « Lamentin », le petit remorqueur fumeux de Fort-de- France qui s’essouffle à faire la liaison avec les îles.

Vers les quatre heures, les permissionnaires « descendent » à terre. C’est alors un va-et-vient d’embarcations : pimpantes vedettes à bâches blanches des officiers, larges chaloupes pour les hommes.

Elles déversent une multitude de petits matelots tous pareils, vêtus de toile blanche et du célèbre col bleu, dont le soleil a teint les visages en rouge brique. Certains s’engouffrent dans les débits. Beaucoup gagnent les plages pour se baigner, ou bien, munis d’un Kodak ils escaladent les mornes en « touristes ».

Mais imaginerait-on la distraction favorite de ces matelots en récréation? C’est de louer pour quelques heures un canot de pêche, et de partir à la voile, tirer des bords dans la baie, là où jadis l’amiral Rodney remporta une victoire navale sur De Grasse.

Pour trois semaines le village est associé à la vie du croiseur. Son cœur bat à l’unisson. De la terre, on entend distinctement « piquer » les heures à bord, et le Mouillage n’a pas d’autre horloge, à part celle de l’église.

Les sonneries de clairons retentissent jusque dans les maisons, toutes significatives pour ces paysans-pêcheurs à qui elles inculquent une fièvre momentanée. « Ils se lèvent, sur la Jeanne. Ils vont manger, sur la Jeanne », se dit-on de porte en porte.

Le dimanche soir, les chaloupes viennent chercher par centaines les villageois pour la séance de cinéma parlant qui se déroule à l’avant du navire. Mêlés aux matelots bouche bée, ils ont pour l’écran lumineux et sa musique les yeux et les oreilles qu’ils auraient pour le Paradis.

Quelques privilégiés, le matin, assistent même à la messe à bord.

La salle de conférences des midships avec ses pupitres d’écoliers est transformée en chapelle. Une armoire aux battants ouverts forme un autel, décoré simplement du pathétique médaillon de la Jeanne-d’Arc de Réal del Sarte. Tabernacle, calice, rien ne manque, ni des ornements sacerdotaux de fort bon goût pour l’aumônier. Des matelots particulièrement doués sont groupés en un chœur à plusieurs voix qui chante du Haëndel ou du Bach. Les officiers suivent l’office dans leurs livres. C’est très simplement, et sans cloches, Pâques à bord d’un vaisseau de guerre. Juste de quoi faire revivre dans le cœur de chacun des assistants la vision différente qu’il garde de chez lui. En plus, la notion présente du sacrifice qui d’un jour à l’autre peut être exigé par la guerre ou par la tempête, notion qui donne au marin à la fois le sens précis de la relativité des choses, et l’ardeur à accumuler des souvenirs.

Cet aumônier, l’abbé Pierra, grand, mince, de figure ascétique, presque théâtrale à force d’élégance, tient son prestige de sa vie romanesque. Colonel aviateur brillant, ancien polytechnicien, ancien commandant de l’escadrille des « Cigognes », ayant tous les succès, il s’est fait, à l’âge mûr, bénédictin, et pour deux ans aumônier de la Marine. De son passé il garde des goûts artistiques rebelles à Saint-Sulpice et dessine les broderies de ses ornements et les émaux du calice, d’après l’orthodoxie bénédictine. « Nos jeunes gens, me dit-il, sont plus religieux qu’on ne croirait : 70 % d’entre eux ont fait leurs Pâques ». Sa soutane blanche est à l’aise parmi l’élégant état-major : de beaux hommes de six pieds, qui sont de taille à donner une belle idée des Français, à l’étranger.

C’est d’ailleurs une marotte du commandant de changer l’étalon d’officier de marine.

« Trop longtemps on l’a connu à la Pierre Loti, un intellectuel pâlot, et poète, qui tournait à l’homme de bureau. Il faut maintenant revenir au type sportif qu’il fut jadis, du temps de la dure marine à voile, mais pourvu en plus de la science moderne. Je veux de bons boulangers aux muscles solides, aux nerfs sûrs. Pas d’intellectuels compliqués, qui lisent André Gide. Finie la légende du marin, ténébreux fumeur d’opium… Je suis content quand je les entends rire bruyamment, comme des gosses, ou que je les vois partir à la voile, à la chasse. »

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En fait, les sports sont brillamment représentés à bord de la Jeanne-d’Arc. Elle a ses équipes de fleuret, d’aviron, de rugby, de pelote basque. Sous la direction du lieutenant de vaisseau Camenen, deux équipes de football sont composées d’officiers, élèves officiers, et marins, dans un même esprit de camaraderie sportive. La Jeanne a aussi son champion de tennis : Gojan.

Pas commode, le commandant Yves Donval, Breton aussi, naturellement. Est-ce en Angleterre, quand il était attaché naval à Londres, qu’il s’est forgé, par contagion, cet idéal pour notre marine? Grâce à lui, grâce à une poigne qu’on dit de fer, la belle Jeanne-d’Arc qui boucle en une année son tour du monde, fait brillante figure dans les ports étrangers.

Mais le « Pacha » a de la peine à tenir toute cette jeunesse ivre de soleil et d’impressions neuves, si gâtée par l’enthousiasme qui l’accueille. « A New-York, me disait- on, avant que le croiseur n’ait accosté, des autos pleines de jeunes filles sont rangées sur le quai, et hop! les midships sont enlevés en un clin d’œil pour une destination inconnue et pour tout le temps que dure leur permission. Partout ce sont des bals, des réceptions, où on se jette à leur cou. A vingt ans, il y a de quoi en avoir la tête tournée ». Cela n’empêche pas d’être brave.

Sur l’immense plage arrière, comme je visitais avec un midship une des tourelles :
« Quand on pense, dis-je à mi-voix, que tout cela peut être détruit en quelques minutes, et toutes ces vies… — On est là pour ça », répliqua la jeune voix si grave et si sincère.

Ici, aux Saintes, pas de bals. Mais un travail intensif heureusement en plein air. Tout le jour on voit passer au ralenti des embarcations chargées d’instruments d’observation et de jeunes gens en maillot de bains, l’œil vissé à des télémètres.

Les derniers jours, à l’aube, le village est sur les dents. On fait « la petite guerre ». Les sonneries de clairons cette fois sont si proches qu’on est tenté de leur ouvrir la porte! Les chaloupes distribuent copieusement, comme des boîtes de soldats de plomb, les compagnies de débarquement qui vont s’éparpillant dans les mornes.

On simule l’attaque par l’Anse-figuier, la défense du haut du Fort-Napoléon, le repliement sur le village, et pour finir, devant toute la population, aux accents de la Marseillaise, l’Etat-Major passe la revue, défile et se rembarque. C’est un joli spectacle, plein d’émotions, et où personne ne s’est rien cassé. La garnison sur ce regagne ses quartiers, c’est-à-dire que le gendarme rentre dans sa gendarmerie.

Pourtant, il est en émoi. Oui, pour une fois, il y a une « affaire judiciaire » à Terre-de-Haut. Un vol. Le portefeuille d’un officier a été soustrait de sa veste tandis qu’il se baignait. Finalement, un pauvre innocent de quinze ans, s’est trahi en achetant dans une épicerie. Hâve, idiot, il pleurniche misérablement. On l’appelle Dix-Sous. Ce nom lui est venu, paraît-il, de ce que son père… accidentel avait donné à sa mère cette somme en unique cadeau !

Il a donc dérobé cent francs qu’il a caché dans une marmite. Il n’en connaît pas la valeur exacte. Il sait seulement que c’est de l’argent.Les grands-parents, qui l’ont depuis longtemps renié, le réclament pour le battre. Les voisins s’en mêlent. Si bien que le gendarme et le volé se tournent en sa faveur et le défendent contre le village. L’officier, pour finir, le prie pour qu’il accepte ce qu’il a négligé de soustraire ! Décidément les Saintes sont un pays de cocagne !

Marthe Oulié à la barre de son voilier

Texte de Marthe Oulié

Publié par Raymond joyeux
Le 16 janvier 2021

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Petit miracle à Terre-de-Haut : la naissance d’une couvée de tortues sur la plage du bourg

Du jamais vu de mémoire de Saintois

Le mardi 22 décembre 2020, au milieu de  l’après midi, alors qu’elle déjeunait sur la plage du Fond Curé, en face du restaurant le Triangle, fermé ce jour-là faute de clientèle, une jeune fille, sœur du propriétaire, aperçoit un drôle de remue-ménage sur le sable, juste devant l’entrée de l’établissement. Intriguée, elle s’approche d’un peu plus près et constate avec stupéfaction la présence d’une couvée de minuscules tortues marines sortant une à une d’un orifice du sol. Elle se rend compte très vite qu’elle est le témoin d’un petit miracle et ameute ses voisins qui accourent. Stupéfaits eux aussi face à un tel événement, ils assistent à la scène et se chargent de canaliser la couvée vers la mer en début de soirée.

Le restaurant Le Triangle où a eu lieu la ponte. Ph R. Joyeux

Interrogé par les témoins, un pêcheur à la retraite, âgé de 87 ans, G. Joyeux, résidant depuis toujours à même la plage, à proximité du restaurant, et qui a assisté à la scène, a déclaré n’avoir jamais vu de sa vie de tortue venir pondre sur cette partie du littoral du Fond Curé et que cet événement était, selon lui, d’une exceptionnelle rareté.

Plage du Fond Curé où la tortue est venue pondre – Ph R. joyeux

Quand le confinement a du bon

Sachant que la gestation des œufs de la tortue marine dure entre deux mois et 70 jours, on peut imaginer que la femelle, profitant du calme qui a régné sur les Saintes en l’absence de touristes, est venue pondre en cet endroit, la nuit, entre le 16 et le 23 octobre, en fin de cycle lunaire donc, en l’occurence entre la nouvelle lune et le premier quartier.

Mai 2017 : plage de Grand’Anse Terre-de-Haut- Ph Zoom R. Joyeux

Un cadeau de la nature à la veille de Noël et du jour de l’an.

En ces temps difficiles de pandémie et de confinement, ce miracle de la nature ne peut que nous réjouir et nous redonner espoir pour aujourd’hui et pour demain. D’autant plus qu’il s’est produit 3 jours avant Noël, et à 10 jours de la nouvelle Année. Puisse ce miraculeux cadeau de la nature soit pour nous le symbole d’un retour prochain à une vie « normale » où la distanciation sociale ne serait plus qu’un mauvais souvenir et que puissions nous réunir sans souci de contamination, à l’exemple de cette couvée magnifique de petites tortues, prêtes à gagner la haute mer.

Photo et vidéo aimablement communiquées par jacques Pineau

https://www.youtube.com/watch?v=Et9x5thEHGg&feature=youtu.be

Publié le 27 décembre 2020 par Raymond Joyeux
qui profite pour vous remercier de votre fidélité et vous souhaiter une meilleure année que celle qui s’achève, avec ses vœux de santé et de joie pour vous, votre famille et  vos proches..

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Nettoyage de l’Anse Figuier : un pari réussi

Une initiative associative et municipale heureuse et bienvenue

Initié par la mairie de Terre-de-Haut en collaboration avec l’Association Alysée, ce premier grand nettoyage de nos plages, le samedi 12 décembre 2020, a été un incontestable succès. Dès 7 heures du matin, sous un soleil radieux, ce fut plus d’une vingtaine de bénévoles, en tenue de circonstance et munis du matériel adéquat, le maire Hilaire Brudey en tête, qui se sont retrouvés pour la remise en état de propreté de ce magnifique site de l’Anse Figuier… Sous la garde majestueuse et grandiose du Grand-Îlet, posté comme une sentinelle bienveillante au large de la baie.


C’est en effet dans une ambiance joyeuse et enthousiaste que les opérations ont débuté et se sont poursuivis jusqu’aux environs de midi. Ambiance décontractée, certes, mais sérieuse et efficace, qui a permis un nettoyage complet, dans la bonne humeur, de tous les secteurs du site.

Particulièrement touchée par les récentes pluies diluviennes qui ont dévalé le massif du Chameau et entraîné dans leur sillage aveugle et tourbillonnant toutes sortes de détritus et déchets accumulés dans les ravines, la plage de l’Anse Figuier méritait à coup sûr, plus qu’aucune autre, ce coup de jeunesse et de beauté.

Algues échouées, branchages arrachés des talus, noix sèches de coco entassées par des maraudeurs avinés, tôles rouillées détachées des barrières, arbres et arbustes déracinés par la furie des eaux, feuilles en décomposition entraînées par milliers jusqu’à la lisière de la mer, voilà qui a donné du grain à moudre toute la matinée de ce samedi aux amoureux et amoureuses de notre exceptionnel environnement. Tout ce beau monde, soucieux de la beauté et de la mise en valeur de notre île, efficacement épaulé par l’équipe municipale de ramassage, agents techniques munis de leur matériel, conscients de la nécessité de leur tâche.

En un mot comme en mille, la satisfaction de toutes et de tous a été plus que de mise à la fin de l’opération. Opération qui n’est d’ailleurs pas tout à fait terminée puisqu’il reste à traiter les tas amoncelés d’immondices hétéroclites rassemblées en haut de la plage afin d’éviter qu’elles ne s’éparpillent au prochain coup de vent, anéantissant en quelques minutes  les efforts individuels et collectifs consentis de bonne grâce, sans complexe ni a priori.

Puisse l’exemple de toutes et de tous ces bénévoles, qu’il reste à féliciter chaleureusement pour leur engagement, encourage la population saintoise à participer davantage encore à ces actions citoyennes d’entretien et de valorisation de son exceptionnel cadre de vie. Car, si, comme l’a écrit si justement Saint-Exupéry, « l’essentiel est invisible pour les yeux, on ne voit bien qu’avec le cœur », il arrive parfois que ce que voient les yeux mette du baume au cœur de ceux qui en ont à revendre, pour le bien-être et le mieux vivre ensemble de tous les membres de la communauté. C’est ce qui s’est passé ce samedi 12 décembre 2020 par une matinée radieuse de bon sens partagé et de franche camaraderie et convivialité.

https://youtu.be/E-k9PjD1Z_Q

Texte : Raymond Joyeux
Photos : Alysée, Marie-Paule Lassalle et Raymond Joyeux
Video envoyée par Marie-Paule Lassalle
Publié par Raymond Joyeux, le 13 décembre 2020

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Une escale aux Saintes en 1935 -3/5

Logée chez les Saint-Félix, Marthe Oulié poursuit ses pérégrinations à Terre-de-Haut. Elle rencontre tour à tour le maire Georges Cassin et le brigadier de gendarmerie qui, chacun à sa manière lui raconte ses préoccupations du moment. Puis c’est l’arrivée de la Jeanne d’Arc…

Rencontre avec le maire et un brigadier

Georges Cassin : un descendant de Jean Calo

« Si vous voulez parler au maire, m’a-t-on dit, il faut longer ce petit sentier jusqu’à une savane où vous verrez des bœufs. C’est celle du maire, un homme riche ! » J’ai fini par trouver la savane, à l’herbe sèche, les bœufs qui se grattaient au tronc de deux pommiers sauvages. Un homme coiffé d’un « salako », vêtu d’un pantalon de toile bleue déchirée, pieds nus, était appuyé à une palissade. Il tenait encore à la main la faucille dont il avait coupé quelques arbustes.

« C’est bien moi, Cassin, le maire, répondit-il avec une lueur très bonne dans le regard. Je ne sais pour combien de temps encore ! J’ai soixante-neuf ans. — Breton? — Oui. C’est mon aïeul, Jean Calot dont on vous a peut-être raconté l’histoire. Un héros à sa manière. Il a sauvé trois navires français qui étaient ici au Mouillage. Toute une escadre anglaise arrivait pour s’en emparer. Il faisait grosse mer. « Jean Calot qui était un habile pilote les a guidés hors des îlets. On lui a offert de rester à bord, de se laisser emmener en France, de le couvrir d’or. Mais il n’a pas voulu abandonner les siens. Il n’a voulu accepter qu’une petite embarcation pour regagner la côte. « C’est folie, lui disaient les marins. Vous ne pourrez doubler ces courants, ces vagues. » Mais il était têtu, mon aïeul, comme tous les Bretons et il a pris la mer, et il est rentré chez lui! »

Georges Benoît Cassin – Maire de Terre-de-Haut 1929-1935 – Archives P. Péron

Dernièrement encore un vieux qui est mort à cent ans se rappelait le temps où les Anglais ont pris l’île. Les habitants ne les aimaient pas. Ils refusaient de leur vendre de la nourriture. Les Anglais devaient prendre les animaux qu’ils trouvaient paissant dans la savane et ils accrochaient à un arbre une bourse contenant le prix de la bête. Ils s’en acquittaient d’ailleurs honnêtement. « Voyez-vous, me dit-il encore, ce serait ici un paradis s’il n’y avait pas tant de sécheresse. On ne sait de quoi nourrir les bêtes. »

En effet, les mornes qui de loin paraissaient boisées, ne sont couverts que d’arbrisseaux maigrichons. Terre de Bas est plus boisée, plus humide donc. On y cultive la canne et le café. « J’ai vu, dit-il, un temps où on allait chercher de l’herbe à la Guadeloupe en canot et malgré cela les bêtes crevaient. » Cassin, pur Breton aux yeux bleus, a pour femme une mulâtresse dominicaine, et dix enfants. La plus petite a tout juste cinq ou six ans. « Il n’y a eu pendant longtemps que des Blancs ici. Vous voyez ces forts sur les hauteurs. Ils avaient des garnisons de soldats venus de France. Certains sont restés ici, ont fait souche. Dans ma jeunesse, il y avait un seul Noir : Saintal, tandis qu’en face, à Terre de Bas, toute la population était noire. Mais le chef des Douanes a envoyé six douaniers noirs au Mouillage et cela a fait du café au lait! »

Le gendarme : second des notables du village

Nous revenons à pas lents, salués d’un sourire par tout le monde. Le second des notables du village vient à nous. Le gendarme, en vareuse de coutil kaki déboutonnée sous le casque colonial. C’est un brave homme pénétré de son importance qui dit volontiers : « le Gouverneur et moi nous avons décidé… » Il pousse souvent l’obligeance jusqu’à se transformer en hôtelier pour les touristes de marque. « Y a-t-il beaucoup de crimes, de délits, dans votre île? » lui ai-je demandé. Il a longuement réfléchi, puis : « La première année où j’étais ici, je n’ai eu à dresser qu’un seul procès-verbal. C’était pour un chien sans collier. »

Quand je suis partie à la recherche du maire, c’était l’heure de la sieste. Persiennes closes, le village dormait, sans un bruit de mouches. Le vent était seul à se promener en secouant des feuilles, le long de la rue. Mais maintenant, on s’est réveillé, des femmes au pas des portes, leurs cheveux crépus bien roulés en tortillons sur le front et les tempes, s’étirent en faisant saillir leurs seins et leurs hanches. Les hommes, bras ballants, sont groupés sur la jetée, car le vapeur hebdomadaire « Le Trois-Ilets » vient d’y accoster et on débarque quelques tonneaux, de quoi enivrer en imagination tous les assistants.

Arrivée d’une barge au port de Terre-de-Haut

Arrivée de la Jeanne d’Arc

Les fenêtres jettent par poignées, comme des confetti, des notes criardes d’accordéon. C’est que toutes les maisons de la Grand’Rue sont transformées momentanément en débits. Elles ont pris licence pour un mois, et elles arborent de petites enseignes peinturlurées : Au sans- pareil. Au Café de la Marine. Au cœur marin (celle-ci a un cœur en peinture traversé d’une flèche d’argent). — Et pourquoi tout ce remue-ménage? — Ah! C’est que le Bateau est là. » Quand on parle du « bateau » aux Saintes, tout le monde sait qu’il s’agit de la « Jeanne », c’est-à-dire du croiseur-école Jeanne d’Arc. Il mouille en rade environ trois semaines et débarque quotidiennement ses midships et ses matelots pour les travaux hydrographiques et autres, et pour les exercices de tir. Pas moyen de s’approvisionner: tout est gardé pour le bateau, le lait, le poisson et le cœur des femmes. On prétend que neuf mois après le passage de la Jeanne, il y a dans l’île toute une portée de moussaillons. Ainsi se perpétue la tradition bretonne, qui en vaut bien une autre.

La Jeanne aux Saintes – Collection Catan

La Jeanne se profile, toute claire, sur le sombre îlet à cabris. Elle évite lentement. On voit tantôt son avant aigu, tantôt sa coque dans toute la longueur, et son frêle hydravion qui sautille sur la mer suspendu par une amarre à un tangon comme un jouet au bout d’un élastique. Le D’Entrecasteaux qui est mis provisoirement à la disposition de la Jeanne apparaît, lui, et disparait comme un blanc fantôme, dans cette baie d’Along en miniature que forment les découpures des Saintes et les bosses saillantes de leurs îlets.

Texte de Marthe Oulié 1935
Publié par Raymond Joyeux 3 décembre 2020

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Escale aux Saintes en 1935 -2/5

Après une traversée pittoresque du canal des Saintes en canot à voile, l’archéologue Marthe Oulié est arrivée à Terre-de-Haut. Elle est accueillie dans une famille saintoise dont la maison en bois se situe à proximité de l’église, sur la route de Pompierre. Cette maison aujourd’hui délabrée a servi de cadre d’exposition aux œuvres de l’artiste
Pascal FOY, petit-fils de Gerville Saint-Félix.

Accueil chez l’habitant

La petite maison où je suis à l’abri est celle d’un jeune ménage qui fait partie d’une des trois familles influentes du pays : les Saint-Félix. Elle est de planches comme les autres, avec une cloison pour séparer la salle à manger de la chambre à coucher tout entière occupée par un grand lit.

Ce qui reste de la maison Saint-Félix – Ph. P. Procéda

Mais à ce lit, dans cet intérieur peu aisé, les draps ont de magnifiques broderies de style vénitien. Car les femmes des Saintes comme celles de la Guadeloupe sont fort habiles dans ce genre de travaux. Malheureusement elles n’ont aucun débouché pour en tirer parti, et se contentent d’orner leurs intérieurs, où cette note de luxe contraste avec le reste.

Dans une petite cabane à part est la cuisine, isolée selon la mode des Antilles. Mais aux Saintes, ce sont des maisons et non des cases nègres qui abritent les habitants : tradition bretonne ou normande de même que pour les canots, qui ne sont pas des « gommiers ». Tout le village, le Mouillage, est d’une propreté méticuleuse avec une chaussée cimentée et des trottoirs, le long de son unique rue. Une sorte de place précède la jetée. Et puis une sorte de faubourg (qui est en réalité la prolongation du village au bord de la mer, mais que les gens du Mouillage affectent de traiter en faubourg), porte le nom pittoresque de Fond-Curé. En fait de curé, il n’y a, je crois, de ce côté, qu’une vieille sorcière retraitée et qui se met en rage quand on la prend pour… ce qu’elle fut !

Arrivée d’une barge à Terre-de-Haut – Année 1920 – Candalen

Avec ses beaux arbres, ses maisons pimpantes dont les jardins côtoient la plage, ce petit Fond-Curé est digne de rivaliser avec nos plages méridionales, celles du moins qui ont encore un petit aspect familier. Il y a du Porquerolles là-dedans et, avec des communications plus faciles, Terre de Haut deviendrait une charmante station balnéaire. Son climat très sain et sec y attire déjà les Guadeloupéens en vacances. Elle est considérée comme le sanatorium des Antilles. Certains y ont fait construire ce qu’ils appellent « un changement d’air ».

Terre-de-Haut début 20ème siècle. Ph. Candalen

Les femmes, au pas des portes, tressent des chapeaux ou brodent. Les hommes sur la plage repeignent de couleurs vives leur canot. De petits cabris sautent en bêlant. Des treilles ombragent les auvents, promettant un délicieux muscat qui mûrit deux fois l’année.

Un vieil homme, vêtu d’un sac, cueille son coton en chantonnant. « Que chantez-vous là? » Il ne se retourne pas tout de suite et d’une main tremblotante, couleur de café, il picore la blanche touffe qui semble tout juste posée sur l’arbuste. Il n’enlève pas les grains noirs qui l’alourdissent. Ce sera le travail des femmes. Enfin il se retourne : « Je chante : « en passant par la Lorraine »... vous savez, la Lorraine, c’est en France… Nous l’avons reprise aux Allemands. — Etes-vous allé en France ? — Non, jamais. Mais mon fils y est allé. Il est employé à la Transatlantique, à bord du Cuba.

Je le vois passer dans le canal tous les quinze jours, c’est-à-dire, je vois passer le bateau. Je le reconnais bien. Je me dis : voilà mon fils, qui passe! mais lui, je ne le vois pas, c’est trop loin ! et puis, il est occupé à l’intérieur dans les fonds. C’est comme des villes, ces bateaux-là ! Ils font bien escale à la Pointe et à Basse-Terre, mais je suis trop vieux, je ne peux plus traverser. Et lui, quand il a un congé, il le prend en France, pensez bien! Il est marié là-bas. Je ne lui parlerai peut-être plus jamais, à mon Robert. Mais ça ne fait rien. Il laisse toujours quelque chose pour moi à la Grande-Terre. Et je le vois passer tous les quinze jours. Je me dis : voilà mon fils qui passe! »

Paquebot Cuba – Coll. Musées de Bretagne

Je me retourne pour que le vieil homme ne voie pas les larmes qui me montent aux yeux malgré moi… Deux cheminées noires et rouges sur une coque noire, voilà de quoi réconforter ce vieux cœur. Son fils pourrait mourir. Si on ne lui disait rien, le père continuerait à se réjouir chaque fois que le grand paquebot paraîtrait au large…

Et je l’entends qui reprend son refrain accompagné par le tourbillonnement des insectes en joie.

« Si vous voulez parler au maire, m’a-t-on dit, il faut longer ce petit sentier jusqu’à une savane où vous verrez des bœufs. C’est celle du maire, un homme riche! »

Pour rappel :

Texte de Marthe Oulié extrait des Antilles Filles de France, édition Fasquelle  1935
Publié par Raymond Joyeux
le 27 novembre 2020

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Escale aux Saintes en 1935 – 1/5

Février 1934. C’est l’hiver en France. Le froid et la pluie règnent en maîtres à Paris comme à Bordeaux. Marthe Oulié a 32 ans. Elle est docteur en archéologie et navigatrice. Elle observe que, dans la capitale « les agences anglaises mettent bien en évidence, à côté d’une maquette de paquebot de la Star, une affiche aux cocotiers étourdissants sur un ciel de saphir : Come to the West Indies !… Jamaica, Trinidad, Paradise of sun-shine.  Mais n’y a-t-il donc pas aussi, se dit-elle, des Antilles françaises, des cocotiers français, une Martinique, une Guadeloupe ? Aucune affiche ne les rappelle au passant. » Alors sa décision est prise : elle partira en Martinique, à la Guadeloupe et en Haïti pour retrouver chaleur et soleil et écrira un livre sur son périple qu’elle intitule : Les Antilles, Filles de France. De ce livre envoûtant, publié à Paris en 1935 aux Éditions Fasquelle, c’est le chapitre sur les Saintes que je vous propose. Vu sa longueur, je le publierai en cinq parties. Ce long chapitre (pages 190 à 208) s’intitule :

LA JEANNE D’ARC ET LES SAINTES

Première partie : une traversée en canot à voile

J’ai là, sous les yeux, magnifiquement synthétique, une photographie des Saintes prise d’avion… On dirait un monstre tordant ses anneaux sous la lance d’un triomphant archange : le soleil. Et ce sont les remous de sa défense qu’on voit franger de bondissante écume les masses noires et rutilantes. Serpent des mers imaginé, dirait-on, par quelque fantaisiste peintre d’estampes japonaises.

Mais de la corniche guadeloupéenne, par-delà le vaste canal, elles semblent les frontons mauves de temples géants dont l’éloignement masquerait les colonnades, dont la mer engloutirait les piliers, tels Phylae sur les eaux vertes du Nil. Et cette fine couleur, de toutes la plus immatérielle, que l’approche du soir met au visage des îles s’harmonise suavement avec leur nom si recueilli et si pur : les Saintes !

D’ailleurs les Saintetés ne sont-elles pas le parfum miraculeux de tourments humains, de volcans grondants ? Tout est rassemblé pour leur mériter ce nom choisi.

De loin, on en distingue deux : Terre de Haut qui est la plus basse, Terre de Bas qui est la plus haute. Si ces deux îles ont autour d’elles une famille d’autres « îlets », c’est un secret qu’elles ne révèlent pas à ceux qui les dédaignent trop pour aller le leur demander. Les Saintes se défendent bien et le canal, avec ses airs pacifiques, est aussi dur qu’un canal des Cyclades sous le souffle du meltem.

Tous les matins, à Trois-Rivières, on voit accoster des Saintois qui apportent le poisson dans leurs canots, pareils à ceux de nos côtes, mais qu’on appelle là-bas des « boats ». A Basse-Terre aussi, mais le trajet est plus long. Ici, avec bon vent, en trois heures, on traverse. Ils ont, ces Saintois, pour la plupart des visages clairs et des yeux bleus. Les Guadeloupéens les blaguent : ils les disent d’un esprit un peu obtus! « Un Saintois, racon- tent-ils, devait donner de la glace à un malade. Il n’en avait jamais vu. Il la fit fondre dans une casserole et lui fit absorber le liquide chaud. L’homme en mourut. — Il est mort, et pourtant, dit l’infirmier d’occasion, je la lui ai fait boire chaude, cette glace. Qu’est-ce que ça aurait été si je la lui avait donnée froide! »

Toujours les insulaires sont l’objet des plaisanteries des continentaux. Et pour les Saintes, la Guadeloupe fait figure de continent !

On reconnaît le Saintois à son chapeau : un vaste chapeau chinois en toile tendue sur une légère armature de bambou, dont les marins apportèrent le modèle. Si bien qu’en silhouette le Saintois, dépourvu d’embonpoint, a l’air d’un champignon.

Pêcheurs saintois au salako Tableau d’Alain Joyeux

Il déballe son poisson sur la petite jetée et repart immédiatement. Je ne suis pas sûre qu’il ait poussé la curiosité jusqu’à aller, en haut de la côte, voir l’église neuve… Mais si quelqu’un désire s’embarquer dans son canot pour se rendre aux Saintes, il l’emmène obligeamment.

Photo Raymond Joyeux

C’est le moyen le plus courant, le plus sportif aussi de se rendre aux Saintes, assis sur le petit banc du canot en compagnie d’une ou deux paires de volailles qui dans un instant flotteraient avec des piaillements éperdus sur l’eau accumulée dans l’embarcation.

Le boat saintois (Document Alain Marc Foy)

A peine franchie la petite « barre » du port, en deux ou trois bonds qui menacent de tourner au saut périlleux le canot commence à jouer de ruse avec la vague. Le plus souvent, c’est le vent du large, le vent d’Est qui chasse la mer, et le canot sans un habile coup de barre la recevrait dangereusement par le travers.

Ils sont trois hommes à bord. Pour un canot de sept mètres c’est un bel équipage. L’un accroupi sur ses talons nus, le chapeau rabattu sur le nez pour atténuer la réverbération, la barre et l’écoute en main. Jamais il n’amarre l’écoute. Le bateau est trop chatouilleux. Un second écope sans arrêt ce que le canot embarque d’eau au vent et à contre-bord. Le troisième est un acrobate. Assis sur la lisse, le derrière au-dessus de l’eau, se tenant d’une main par un bout de filin au mât, c’est lui qui d’un geste héroïque signale l’approche de la mauvaise vague au barreur. Il pousse un cri d’alarme en même temps.

Le canot reçoit le choc, aussi amorti que possible par le coup de barre. Mais la vigie, en un éclair, s’est renversé en arrière, les épaules à toucher l’eau, tant le corps s’arque à fond. De tout son poids il fait équilibre. Ce corps humain remplace le balancier des pirogues océaniennes. Et c’est grâce à lui que le frêle canot n’est pas renversé par l’attaque du monstre aveugle. Un moment indécis, pantelant, l’aire coupée, il chancelle sous la poussée et la gerbe d’eau qui l’écrase, et puis il repart, piquant bravement du nez.

Au départ, la mer prometteuse était de turquoise, à peine poudrée d’écume; on aurait presque entendu chanter les sirènes. Et puis la sorcière a repris sa vraie forme, et hideuse, la voici qui nous crache à la figure, et braille, et siffle et cherche à nous tirer au fond. Elle est plombée, noirâtre, et salée, plus salée qu’aucune mer. Elle nous bouscule, nous soulève pour nous fracasser en retombant et nous tiraille de-ci, de-là. Hautes comme des maisons, les vagues se précipitent, et c’est miracle si nous les escaladons.

Les Saintes et la Guadeloupe paraissent également lointaines par delà ce chaos liquide et les lourds nuages qui le surplombent.

Les Saintes vues de Trois-Rivières – Ph. Raymond Joyeux

Pâques grandioses et lugubres, vrai prélude celtique à ces îles qui semblent un coin de Cornouailles en dérive à l’autre bout de l’Atlantique !

Et toujours l’homme de veille jette son cri, et tend son corps en offertoire pour le salut du bateau. La voile est toute trempée. Chaque nouvel assaut nous fait glisser sur les bancs humides. Et nous vidons, vidons sans arrêt.

Enfin surgit tout près de nous, comme une tour protectrice, comme une porte fortifiée, l’îlet à Cabris, en avant-garde des Saintes. Notre misère est-elle finie ? La baie s’incurve, rassurante, bordée de maisons. On entend les paroles des gens sur la jetée. Mais une dernière risée, la plus mauvaise, nous couche presque sur la mer aplanie.

Deux heures plus tard, le barreur dans ses vêtements secs est sous son toit. « Il vaut mieux être ici que dehors », dit-il laconique. Et cela en dit long. « Demandez-leur comment ils appellent le rôle du veilleur ». Félix rougit, car il est pudibond. — « Allons, dis-le tout de même ! — Quand on se tient sur le bord du bateau, on fait « groscul » et, par mauvais temps comme aujourd’hui, où on passe à chaque coup sous l’eau, « cul-mouillé ».

Charmant euphémisme !

Sillages : Tableau d’Alain Joyeux

Publié par Raymond Joyeux,
le 19 novembre 2020

L’ouvrage de Marthe Oulié Les Antilles Filles de France
est consultable à la Bibliothèque municipale de Pointe-à-Pitre

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Littérature : quand l’amour s’affiche en poésie

Bien que ce blog ne soit pas d’abord destiné à mettre en avant mes propres écrits, dérogeant pour  la xiéme fois à la règle, j’ai le plaisir de vous faire part de la publication aux Ateliers de la Lucarne de mon nouveau recueil de poèmes, Indécises saisons, paru en décembre 2016. Cet ouvrage de 84 pages, imprimé à Jarry-Baie-Mahault chez Speedyprint, se compose de deux parties : une série de textes écrits entre 1965 et 1985 suivi d’un long poème composé en décembre 2002. En tirage limité, sous jaquette amovible illustrée par Jean-Claude Lavaud, (1) il n’est plus disponible actuellement.  En cours de réimpression, ll le sera qu’en fin d’année 2020 chez l’auteur à l’adresse suivante : raymondjoyeux@yahoo.fr.

(1 ) – Pour plus d’informations sur Jean-Claude Lavaud, suivre le lien :
https://raymondjoyeux.com/2014/…/regard-sur-jean-claude-lavaud-peintre-et-sculpte...

Petits poèmes hallucinés

couv-defÉcrits pour certains depuis plus de 40 ans, sans projet initial de publication, ces textes tournent autour de trois thèmes essentiels : le sentiment amoureux, la mémoire et l’absence. Bien que distincts dans leur forme et leur contenu, éléments constitutifs communs à tout poème pris séparément, ces trois axes d’écriture – donc de lecture – sont ici unis par un lien fort, celui du rêve. Rêve accompli, lucide ou non, ou rêve en gestation, comme il est dit en titre de la première partie. S’il arrive que ces rêves ou portions de rêve prennent des allures d’hallucination, justifiant ainsi le sous-titre de l’ouvrage – Petits poèmes hallucinés -, ils répondent pour la plupart d’entre eux au concept connu de l’élément externe déclencheur du rêve au cours du sommeil paradoxal. Ainsi dès le premier poème, Onirisme (p.13), qui donne le ton général du recueil, le vers final : « Tu glisses dans le four de ma bouche la pâte levée de ton sein couronné », est cet élément. C’est lui en effet qui déclenche le rêve et détermine son contenu, c’est-à-dire, ici, le poème en son ensemble, jusqu’à ce dernier vers.

La construction et la progression linéaire du poème cité procèdent ainsi volontairement de la constitution ontologique et psychanalytique du rêve dont on ne découvre l’élément déclencheur qu’à la fin. Alors que par définition il en est à l’origine. Procéder autrement eût été minimiser la faculté cognitive et culturelle du lecteur averti et le priver de la surprise finale.

Appropriation de l’œuvre 

Il est évident qu’un lecteur totalement ignorant du processus gestatif du rêve ne verrait dans ce dernier vers précédemment mentionné qu’un fantasme érotique et banal d’écrivain, sans lien avec la partie du texte qui le précède. Il n’aurait ainsi qu’une appréhension partielle, altérée ou approximative du poème qu’il assimilerait à une suite d’images sans lien ni signification. Et ainsi pour les autres poèmes du recueil. D’où sans doute le scepticisme affiché ou contenu (pour ne pas dire la raillerie) que pourrait éventuellement susciter chez certains esprits une lecture superficielle et restrictive de ces poèmes. Et, de façon plus élargie, l’incompréhension ou le rejet de toute expression poétique.

Savoir lire entre les lignes

Être capable de lire entre les lignes d’un poème pour en saisir la quintessence, la portée, la musique et surtout l’émotion qu’il dégage – et de s’imprégner soi-même de cette émotion – n’est pas en fin de compte donné à tout le monde. Comme il n’est pas donné à tout le monde, on le sait, d’apprécier pleinement un tableau ou une pièce musicale dont on ignore les clefs. Une éducation culturelle forte et une sensibilité appropriée – en partie naturelles et innées il est vrai, mais surtout acquises et renforcées toutes deux par la fréquentation répétée et la connaissance des œuvres et des auteurs – sont le plus souvent nécessaires à une approche efficiente et jouissive de la poésie en particulier comme de toute œuvre d’art en général.

Les trois axes de lecture

1- L’expression du sentiment amoureux

Il apparaît clairement à la lecture de ce recueil que le sentiment amoureux est la clé de voûte de l’ensemble des poèmes et de leur conception architecturale. Ce qui n’a rien à voir avec l’érotisme gratuit, encore moins avec la vulgarité ou la pornographie. Mais comment exprimer ce sentiment autrement que par des mots et des images qui le traduisent et ce, en fonction de sa propre complexion mentale ? C’est à ce titre que la grande majorité des poèmes du recueil utilisent en les combinant tous les ingrédients spécifiques qui définissent et transfigurent le sentiment amoureux et ses manifestations souvent impétueuses : intensité de l’exaltation, fusion intime, focalisation sur la personne aimée, hyperactivité du corps, des sens et de l’intellect, entre autres… C’est le sens des expressions comme : « je prends un instant configuration de toi (P.13) – autre moi-même retrouvé (p.19) – ton cerveau confondu avec le mien (p.22) – folle agitation du volcan de ma chair (p.29) – de disparaître en toi mes pensées se colorent (p.33)- nos pensées d’hier et de toujours sont devenues communes (p. 40) – nos souffles confondus (p.41) etc…

Autant d’images, d’interpellations, de notations qui, avec d’autres procédés littéraires, donnent corps, tout au long du recueil, à l’expression de la passion. Tout comme les notes sur la portée font vibrer la phrase harmonique et donnent sens à l’œuvre musicale. Et si les poèmes de ce recueil semblent s’adresser chacun à un partenaire en particulier, réel ou imaginaire, le plus souvent différent, le projet et, espérons-le, le résultat, sont de toujours viser à transcender cet ancrage personnalisé pour parvenir, au-delà d’une définition aussi élégante et complète soit-elle, à une description, une expression universelle de l’amour, sublimée, ayant comme point de départ – et d’arrivée – soit une expérience affective intensément vécue et partagée, soit une vision onirique, orchestrée et matérialisée par l’écriture poétique.

2 – L’évocation récurrente de la mémoire

couverture-saison-2Rares sont les poèmes au cours desquels le lecteur de ce recueil ne rencontre pas l’évocation réitérée de la mémoire. Que ce soit sous ce vocable-même de mémoire ou ceux équivalents de souvenir et d’oubli, cette notion apparaît littéralement quinze fois dans le recueil. Comme si, appréhendant de se couper de son expérience amoureuse du moment, l’aimé s’évertuait à l’inscrire à jamais dans le substrat mémoriel, afin de sceller son vécu dans le temps.

On comprend dès lors que cette évocation est loin d’être un jeu gratuit de répétition. Une sorte de tic inélégant d’écriture sans signification réelle. C’est au contraire un authentique appel à la perpétuation des émotions, au prolongement d’un état extatique intense dont il veut non seulement garder le souvenir, mais duquel il projette de se repaître indéfiniment, tant il est conscient des métamorphoses que cet état a opérées en lui, aussi bien physiquement que mentalement. Faire échec à l’instantanéité des émotions, tel pourrait se résumer cet appel incessant à la mémoire et au souvenir. Se projeter dans le futur avec comme point d’appel l’événement ponctuel qu’il veut transformer en état permanent de satisfaction amoureuse, affective plus que sentimentale. Satisfaction à laquelle est associé bien entendu l’être aimé du moment, constituant plus que symbolisant la part féminine, complice indispensable et fusionnel, à l’origine et sujet de sa passion qu’il voudrait inextinguible. Et c’est dans le poème Le cœur de ton absence, page 49, que se traduit le mieux, selon nous, cette volonté d’immortalisation de la passion précédemment évoquée :

Sous l’œil de la nuit
qui s’étire
j’entends se dresser l’ombre
du jour nouveau 
entre les feuilles

Je sens battre le cœur de ton absence
et le rythme du mien
s’accélère au passage
du vent

Viens pour l’ultime prière
à genoux sur nos souvenirs

Viens joindre tes doigts
à ceux de l’oubli
qui nous embrume

Viens accorder ton souffle
à celui de la page
tournée

Demain nous écrirons
sur le sable du temps
nos mémoires entrelacées.

3 – L’obsession de l’absence et de la solitude

Oubli-absence-solitude, le rapport sémiologique entre ces trois états de conscience est évident. Associés à l’expression du sentiment amoureux, ils n’en constituent pas pour autant la face négative. S’ils apparaissent comme traduisant une certaine inquiétude, une image de frustration obsessionnelle de l’être aimant qui craint la perte de son amour et veut le soustraire à l’usure, ils peuvent aussi bien, de notre point de vue, être perçus comme des garde-fous protégeant la passion de la tiédeur, de la corrosion de l’habitude et du temps. Étincelle qui réactive le feu intérieur, l’absence peut redynamiser la relation entre partenaires et rendre la présence à venir encore plus fusionnelle. C’est elle par exemple, dans Acmée, (page 53) qui tisse à la vague un visage ; c’est elle qui fait battre le cœur de l’aimé (page 49) et, si elle agit parfois comme un étau (page 35), c’est elle aussi qui tient lieu de vigie (page52) et permet de faire dire à l’amant, s’adressant à sa bien-aimée absente :

À travers les lames
de ma mémoire immobile
infatigable guetteur
je t’espionne

Par-delà les barreaux
intérieurs
de ma solitude
ta présence ne m’échappe pas

Je recouvre point par point
ton souvenir
qui se reflète
sur la surface indifférente du temps

Et je palpe l’inconsistance
symétrie
de ton absence
omniprésente.

****

En conclusion, si ce recueil peut paraître à certains passéiste ou convenu, il n’a, à notre sens, que la modeste ambition de rendre compte d’une écriture introspective où le sentiment amoureux tient une place prédominante. Où mémoire, oubli, absence, solitude loin d’assombrir ou d’affadir le propos, viennent au contraire le pimenter, accentuant l’exaltation que fait naître en chacun de nous la passion dévorante de l’amour et des relations affectives. En dépit parfois des illusions agissant comme une substance hallucinogène propice aux divagations les plus extravagantes mais ancrées dans une réalité constitutive de notre étonnante nature.

Publié par Raymond Joyeux
Le jeudi 22 octobre 2020

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Littérature créole : une fable de Sylvianne Telchid et d’Hector Poullet d’après La fontaine

Sylvianne Telchid et Hector Poullet, deux spécialistes reconnus du créole guadeloupéen, ont eu la bonne idée d’adapter en créole les fables de Jean de la Fontaine dans deux savoureux recueils intitulés Zayann I et II, publiés aux Éditions PLB, respectivement en 2000 et 2002. Je vous propose aujourd’hui de découvrir la transposition créole de la fable Le lièvre et la tortue.

 Lapen épi Mòlòkòy

 

Si bari a-w pa plen an tan lapli
A pa an siren i ké plen.
Si zòt té konnèt istwa a
Lapen é Mòlòkòy
Zòt té ké vwè sa sé bèl pawòl.

On jou, Mòlòkòy di lapen konsa :
« Ou ka vwè bik-la ki anbala ?
Annou payé ou pé ké janmé rivé
Jwenn-li avant mwen ! »

Lapen réponn :
« An pé ké rivé jwenn-li avan-w ?
Tèt a-w foukan timafi !
Té ké fo ou ay pran
Yon dé ti rimèd-razyé pou géri-y !  
-Wè, sa pé an malade an tèt
Mé kanmenmsa an ka payé ! 



Konmdifèt, payé-la alé
Kompè Lapen, léjè kon pa ni
Té ké ni tan rivé adan on batzyé.
Mé i sav Mòlòkòy lou
Kon donmbré a nèg mawon,

Kifè i ka pran tout tan a-y,
I pa ka chaléré kò a-y
I ka touné, i ka viré
I ka manjé, i ka dòmi.

I ka pran tout tan a-y, i ka manjé i ka domi

A pa zafè a Manzè Tòti
Li sé alé i kalé
I ka lé kon Sansann kalé
Mé i kalé kanmenm,
I ka maché, i ka ba kò a-y bann.

Konpè Lapen astè
Byen mansousyé, i pa ka okipé-y
I savé i ké ni tan rivé.
Si i pati alè-la
Gangné a-y pé ké bèl.
I ka manjé zèb, i ka pozé
I ka jwé : mandé-y menm !

 

 

Pannansitan Mòlòkòy ka vansé,
Lèwvwè Lapen gadé,
Twota té ja maré-y
I pati onsèl balan
Mé awa, hak pa hak
Mòlòkòy rivé prèmyé.
I di lapen :

« Konpè Ka an te di-w ?
Ou vwè an pa té manti ba-w ?
Ka tout vitès a-w la sèvi-w ?
Ayen ! Sé mwen ki gangné
É si ou té ka pòté kaz a-w kon mwen ?
Jijévwè ka sa té ké yé ! »

Publié par Raymond Joyeux
le 29 septembre 2020

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Littérature : Fragments d’une enfance saintoise paraît chez CaraïbÉditions

J’ai le plaisir de vous annoncer la publication chez CaraïbÉditions de mon récit autobiographique Fragments d’une enfance saintoise.

Publié pour la première fois en 2009 à compte d’auteur, sous l’égide de l’Association Les Ateliers de la Lucarne, ce récit qui fait l’objet d’une postface de Mme Scarlett JÉSUS, IPR de lettres honoraire, a été à maintes reprises étudié dans diverses classes des écoles et collèges de Guadeloupe et des Saintes. Présenté sous une nouvelle couverture réalisée par Alain Joyeux, cet ouvrage – (format 20 x 13 – 208 pages) – est disponible en librairie, aussi bien aux DFA qu’en Métropole, depuis le 25 juillet de cette année 2020. Il a été enrichi de plusieurs chapitres et est vendu 11 € 75  (prix métropole).

 

 Présentation du récit telle qu’elle figure en 4ème de couverture

Nous sommes en 1947. À la suite du décès de son grand-père et d’une blessure au pied provoquée par un hameçon, le narrateur, petit Saintois passablement turbulent, âgé de 4 ans, entre à l’école payée. De cette année-là, jusqu’à la veille de son admission au collège, six ans plus tard, en Guadeloupe « continentale », c’est l’itinéraire d’un enfant des îles des années 50 que relate ce récit de Raymond Joyeux. Les faits et anecdotes évoqués, dans leur réalisme parfois cru, mais non sans humour et poésie, nous plongent dans une atmosphère qui porte l’empreinte d’une époque où, par-delà le caractère contestable de certaines pratiques pédagogiques, le concept d’une éducation partagée entre école et famille avait un sens et une réalité. Quels sentiments éprouve ce jeune garçon au cours mouvementé de sa scolarité primaire, et surtout comment réagit-il à la perspective de devoir bientôt quitter sa famille pour la première fois ? L’amour qu’il porte à son île et sa vie de totale liberté suffiront-ils à atténuer son appréhension de se retrouver seul dans un monde nouveau, et peut-être hostile, qu’il s’apprête à affronter ? C’est tout l’enjeu de cet attachant récit qui met en œuvre les classiques contraintes de l’autobiographie.

Publié par Raymond Joyeux
le 10 septembre 2020

PS : L’auteur rappelle que ce récit entre dans le cadre des thèmes de l’enfance, de l’école et de l’autobiographie. Il peut donc  faire l’objet d’une étude suivie aussi bien dans les classes du primaire que des collèges. Un livret pédagogique est offert à tous les professeurs désirant le faire lire et étudier à leurs élèves. Il précise qu’à la demande des enseignants de Guadeloupe, il est disponible pour rencontrer les élèves dès la fin novembre 2020 et participer au besoin à une sortie pédagogique à Terre-de-Haut sur les lieux du récit. 
Pour toutes informations, contacter Raymond Joyeux à l’adresse mail suivante :
raymondjoyeux@yahoo.fr

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D’une brigade à l’autre ou les vicissitudes de la maréchaussée aux Saintes…

Une altercation musclée entre un jeune Saintois et les gendarmes de Terre-de-Haut a suscité récemment au sein de notre communauté, et au-delà, une vive émotion. Diffusé en vidéo et commenté en long et en large sur les réseaux sociaux, ce malheureux événement est l’occasion pour moi de vous proposer cette chronique publiée en octobre 2014 sous le titre Un gendarme à Terre-de-Haut en 1945. C’est le témoignage du Brigadier Fernand Visdeloup qui avait sollicité après la guerre sa mutation en Guadeloupe et qui, après un court séjour au Moule, se retrouva affecté aux Saintes. Voici comment ce seul gendarme de la brigade locale raconte son installation, ses activités de représentant de l’ordre et ses occupations dans notre commune, beaucoup plus paisible à l’époque qu’aujourd’hui.

Une affectation bien venue

« Lorsqu’en mars 1945 j’établissais ma demande de mutation pour la Guadeloupe, je réalisais un vieux rêve que je nourrissais d’aller vivre dans les Colonies, comme l’on disait alors. Les primes d’installation ou autres n’existaient pas et la solde était la même qu’en métropole malgré que le coût de la vie outre-mer soit plus élevé et l’inflation galopante. En outre, nous étions logés mais non meublés. C’était donc bien le désir de vivre une vie différente qui nous poussait à partir, à quitter nos familles. Ma demande fut accueillie favorablement et mon départ fixé au mois de juillet de la même année. La guerre venait juste de se terminer et l’armistice signé le 8 mai.

Arrivée aux Saintes dans les années 30-40

 

Je n’eus que le temps de m’adapter à la Guadeloupe que déjà je me trouvais muté à Terre-de-Haut. En effet, certains lieux de Guadeloupe étaient infestés de maladies les plus diverses, imposant de faire tourner le personnel pour qu’il ne reste pas exposé trop longtemps dans les coins réputés insalubres. Terre-de-Haut, petite île reliée à Basse-Terre au moyen de liaisons assurées par un voilier mixte « La Belle Saintoise » en deux heures lorsque le temps était au beau, était dotée d’un climat sain. Seul gendarme sur l’île, je surveillais une circonscription démunie de route – juste des chemins pédestres – sans véhicule, à l’exception, si je puis dire, du vélo appartenant au fils du maire et de la brouette municipale utilisée par toute la population pour transporter les paquets déchargés sur le quai. Il m’arrivait parfois de me faire déposer par les pêcheurs à l’Anse des Mûriers à Terre-de-Bas et de rejoindre à pied les Petites Anses distantes de quatre kilomètres par le morne, pour y retrouver mon collègue de la brigade locale, tout aussi isolé que moi. Nous n’avions ni radio ni téléphone. Un médecin passait une fois par mois en consultation. Lorsqu’un message urgent devait m’être adressé, la plupart du temps pour m’annoncer la venue du Gouverneur en vacances, c’est un radioamateur installé au lieu dit La Colline qui le recevait en graphie et me l’apportait. J’étais si isolé que j’aurais pu partir quinze jours en Martinique sans que personne ne s’en aperçoive.

Un logement inconfortable et rustique mais rhum gratuit

J’habitais avec ma famille dans le logement de l’actuelle brigade – (aujourd’hui devenue Office du Tourisme –  NDLR). À l’époque, les douches, les WC et la cuisine n’existaient pas. Mon épouse cuisinait dans un petit local derrière le bureau, sur un feu de bois. Le café était réchauffé sur un réchaud à alcool alimenté avec du rhum perçu gratuitement auprès de la distillerie Marquisat de Capesterre Belle-Eau. Les seuls meubles dont nous disposions, je les avais fabriqués avec de vieilles planches, quant aux caisses utilisées pour le transport de nos effets personnels depuis la métropole, elles nous servaient d’armoires. Nous avions toutefois acheté les lits en arrivant. Lors des inspections, le lieutenant commandant de section, en raison de la fréquence réduite des liaisons maritimes, était obligé de rester deux ou trois jours avec nous. Il mangeait à notre table. La première fois, mon épouse lui avait aménagé un couchage dans une pièce à l’écart, sans moustiquaire pour se protéger. Il fut dévoré par les moustiques et passa une nuit blanche. Les fois suivantes, mon épouse étant moins sensible que lui aux piqûres de ces sales bestioles, dormait sur le couchage de fortune et mon officier occupait royalement la place à côté de moi dans notre grand lit. Rassurez-vous, nous n’eûmes jamais de scènes de ménage.

Ancienne gendarmerie de Terre-de-Haut devenue Office du tourisme

Office du dimanche et cuvée spéciale

Les Saintois étaient des gens affables, très solidaires et courageux pour affronter la mer. Ils étaient aussi, comme tout marin-pêcheur d’où qu’il soit, très croyants. Je compris que pour m’intégrer plus facilement, je me devais d’aller à la messe. Je sus qu’ils y attachaient une grande importance et observaient mon attitude à l’égard de l’église. Bien que jamais je ne portais l’uniforme, le dimanche j’enfilais la grande tenue blanche, rasais de frais une barbe de trois jours et me rendais à la messe où j’avais, comme le maire, à l’écart des fidèles, une chaise réservée dans le chœur même de l’église. À l’issue de l’office religieux, il était d’usage pour les hommes de se rendre au bar « Le Coq d’Or » qui existe toujours sur le quai, finir la matinée à jouer aux fléchettes. Je souscris donc à l’usage établi et emboitais le pas au groupe d’hommes. La règle voulait qu’à chaque fin de partie – et la matinée en comptait de nombreuses – le perdant paye la tournée générale au rhum vieux. Je perdis souvent et bus beaucoup. Je rentrais chez moi dans un état lamentable. J’étais partisan d’une intégration réussie mais le prix à payer se révélait trop lourd. Je ne tenais vraiment pas à rentrer ivrogne et cirrhosé en métropole à la fin de mon séjour. Je décidai d’aller voir la patronne du Coq d’Or, Mme Azincourt, et lui demandai de me préparer une bouteille remplie de café dilué d’eau qui ressemblait à s’y méprendre à du rhum vieux. Vous savez, comme la fameuse marque de boisson qui ressemble à de l’alcool mais qui n’en est pas !

Église de Terre-de-Haut et son ancien clocher

Une intégration réussie

Le dimanche suivant, sans appréhension aucune, je me rendais au Coq d’Or. Plus les parties duraient, plus je gagnais. Mes adversaires commençaient à « accuser le coup » et leurs tirs y perdaient en précision. Moi, sirotant tranquillement ma cuvée spéciale, je tenais la grande forme. Les joueurs n’y comprenaient plus rien. Pleins d’admiration, ils s’exclamaient : «  Eh bien, brigadier, en une semaine tu es devenu un vrai Saintois. » Ou alors : «  Tu n’as pas mis longtemps à t’habituer au rhum, brigadier. » Lorsque midi sonna, je leur assénai le coup de grâce en payant ma tournée. Mais cette fois, je bus du vrai rhum : c’était l’heure de l’apéritif. Ce subterfuge me permit quand même de tenir deux ans sans dommage. Il ne fut jamais éventé. Ainsi, petit à petit, la ruse aidant, je fus intégré.

Le célèbre bar Le Coq d’Or aujourd’hui

Deux interventions en deux ans de service

Mais je le fus vraiment lorsque je parvins à réussir deux affaires judiciaires. La première en arrêtant le plus grand chapardeur de l’île, un individu irascible et belliqueux, mal aimé de tous. Je ne le revis d’ailleurs jamais après son transfert sur Basse-Terre. La deuxième en mettant sous les verrous l’auteur de coups et blessures portés avec un coutelas. Un pêcheur vint me chercher à la brigade et m’informa qu’un voisin venait d’avoir la cuisse traversée d’un coup de couteau donné par un forcené qui s’était depuis enfermé chez lui. Je récupérai aussitôt mon P.A. (Pistolet automatique) – précautionneusement roulé dans un chiffon gras d’où il n’était jamais sorti d’ailleurs pour y retourner définitivement après mon intervention – et me rendis sur place. Devant la foule apeurée, plaqué au mur, l’arme en main, je me poste près de la porte et interpelle le violent en lui intimant l’ordre de me jeter son couteau. Ce qu’il fit à mon grand étonnement, aussitôt et sans histoire. Conduit au violon municipal (la geôle) dépourvu de porte, nous l’avons gardé toute la nuit en obstruant de pierres l’entrée. Le lendemain, menottes aux poignets, je le transférais à Basse-Terre. À ce jour, je devins le brigadier des Saintes, l’homme fort et courageux. Je fus adopté sans réserve.

L’arrivée du Montcalm

J’étais ravitaillé en langoustes, que faute de réfrigérateur, j’attachais avec une ficelle sous les quais pour les conserver vivantes. Parfois, lorsque j’étais absent, les pêcheurs allaient eux-mêmes attacher les langoustes qu’ils m’apportaient. J’avais la surprise d’en trouver quelques unes de plus à mon retour. Je passais mon temps à pêcher, à bricoler ou à élever des poules. Un jour que justement je rafistolais le poulailler, j’entendis crier : « Mi bâtiment-là … Mi bâtiment-là… ».

Le croiseur Montcalm qui a mouillé plusieurs aux Saintes

Les habitants venaient d’apercevoir un bâtiment de la Marine Nationale, le MONTCALM, mouiller dans la rade. Aussitôt, je me précipitais chez un ami pour emprunter sa barque, sans prendre le temps ni de me changer (j’étais vêtu d’un short et d’un maillot de corps), ni de me raser. À la rame je rejoignis le navire, impatient que j’étais de retrouver des gens du pays. Arrivé à sa hauteur, j’interpellai le premier marin que j’aperçus : – « Y a t-il des Bretons à bord ? » – « Oui, 80 %  » me répondit-il. Puis m’observant de la tête aux pieds, il ajouta : « Mais qui êtes-vous ? » Il est vrai que dans la tenue où je me trouvais il devait être loin de penser que je représentais la loi dans cette île. « Je suis le gendarme en poste dans cette île. » Je fus aussitôt hissé à bord, fêté, congratulé, invité à boire le verre de l’amitié dans le carré des officiers mariniers. Nous étions là à évoquer nos souvenirs du pays breton lorsqu’un marin entra brusquement et s’adressant à moi, dit : «  L’amiral veut vous voir dans son salon » – « Quoi, moi  ? mais pas dans cette tenue », lui dis-je interloqué. Désignant d’un geste ample de la main mes vêtements, il me répondit : « L’amiral a précisé de venir dans la tenue où vous vous trouvez. Si vous voulez me suivre, je vais vous y conduire ». (…) Je quittais le bord chargé de provisions, vin, fromages, beurre, toutes ces denrées que nous n’avions pas goûtées depuis si longtemps. Le lendemain, le Montcalm leva l’ancre, emportant dans ses flancs l’or de la banque de France, mis en sûreté aux Antilles au début de la guerre. Je n’eus plus de contact avec la Marine Nationale.

Un apprenti nageur

Il m’arrivait souvent de pêcher, assis au bord du quai, activité qui constituait ma principale distraction. Un matin, absorbé par ma pêche, je n’entendis pas un groupe de gosses surgis dans mon dos et qui me poussèrent prestement à l’eau. Ils étaient loin d’imaginer, eux qui apprennent à nager en même temps qu’ils apprennent à marcher, qu’un homme de 30 ans ne sût pas nager. Je coulai aussitôt mais, en me débattant, réussis à regagner la surface et à me raccrocher à un des piliers du quai, couvert de concrétions qui me labourèrent les cuisses. Inquiets et surpris, les gosses m’aidèrent à remonter. C’est ce jour-là qu’ils décidèrent de me donner des cours de natation. C’est ainsi que l’on put voir les jours suivants le brigadier allongé dans l’eau, le menton reposant sur une perche tenue de chaque côté par les gamins, s’évertuant à effectuer les mouvements de la brasse. Il me suffit de quelques leçons pour acquérir les rudiments de la natation et pouvoir, seul, faire le tour du quai, sous les acclamations des enfants, heureux qu’ils étaient d’avoir appris à nager au brigadier, vous pensez !

Le départ des Saintes

Mon épouse mit au monde au dispensaire une petite fille nommée Marie-Thérèse quelques mois après notre arrivée à Terre-de-Haut, mais elle ne se remit jamais vraiment de cet accouchement et sa santé demeurait précaire. Après avoir passé vingt mois à Terre-de-Haut, je fus muté sur la Guadeloupe, à Gourbeyre exactement. Six mois plus tard, avec un préavis de douze heures, le camion de la section me déménagea pour m’emmener à Morne à l’Eau… Puis je terminai les deux mois qui me restaient à faire au Moule, à la brigade où j’avais commencé mon séjour. La boucle était bouclée. »

Gendarme Fernand Visdeloup

PS : Aucune modification n’a été apportée au texte dont je détiens l’original. Seuls certains passages ont été volontairement coupés ou abrégés, en particulier les détails du départ de Marseille, de l’escale à New York, des différents séjours en Guadeloupe continentale et de la réception chez l’amiral, à bord du Montcalm. J’ai estimé que s’ils avaient en soi un grand intérêt, ils allongeaient inutilement la chronique et s’éloignaient du sujet principal :
le service de l’auteur comme gendarme à Terre-de-Haut.

Publié par Raymond Joyeux
1er septembre 2020

 

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