1865 : une année terrible pour les Saintes

1- Six septembre : un cyclone dévastateur

Témoignage de l’abbé Le Couturier, Curé de Terre-de-Haut

Un de ces ouragans affreux,PhotoHugo_1989_sept_21_1844Z qui ravagent de temps en temps nos Antilles, s’est déchaîné en 1865 sur la partie Sud de la Guadeloupe, les Saintes et Marie-Galante, et, dans le court espace de deux heures et demie, a renversé grand nombre de solides maisons, dévasté les campagnes, écrasé et coulé à fond la plupart des embarcations qu’il a atteintes et fait périr plus de deux cents personnes. Comme chaque curé de ce diocèse doit consigner sur un registre à demeure les principaux maux dont sa paroisse a été affligée dans cette dure calamité et les secours qui y ont été apportés, je ne parlerai ici, d’une manière spéciale, que ce dont j’ai été le témoin à Terre-de-Haut.

Six septembre 1865

La journée du 6 septembre 1865 avait été à Terre-de-Haut un peu pluvieuse. Le soir vers cinq heures, la mer se trouva fortement agitée tout à la fois par un raz de marée qui se faisait sentir depuis le matin et par une brise tourbillonnante qui soufflait de plus en plus fort du S-E.

Entre six heures et demie et sept heures du soir, le vent passa subitement au Nord. Alors on s’empressa de consolider les portes et les fenêtres des maisons, et les marins accoururent au rivage pour retirer leurs canots des vagues qui s’en emparaient et les haler au loin sur la terre ferme. Bientôt, force fut à tous d’abandonner le travail et de se tenir enfermés. Des rafales d’une violence extrême ne permettaient plus à personne de se tenir dehors. Pendant l’heure et demie environ qui suivit, la tourmente que nous eûmes à subir fut telle qu’elle arracha des eaux de notre rade en fureur l’aviso à vapeur « Le Vautour » et le précipita, avec plusieurs bateaux de cabotage à demi-brisés sur nos sables. Beaucoup de maisons furent abîmées, vingt-trois d’entre elles furent complètement détruites ; nos pêcheurs perdirent complètement leurs canots et le Pénitencier de l’Islet-à-Cabris ainsi que l’installation en bois du Fort Napoléon volèrent en éclats.

À huit heures le calme se rétablit. Quoique mon presbytère fût bien avarié, vite je m’empressai d’aller par le bourg pour m’informer s’il y avait des morts et blessés et aussi pour m’assurer de l’état de l’église. Mais je ne tardai pas à à être contraint de regagner ma demeure : le vent était passé au Sud-Sud-Est et commençait à nouveau à se montrer menaçant. De huit heures et demie à neuf heures et quart, il souffla de cette partie avec une intensité qui, ce me semble, surpassa tout ce que nous avions éprouvé auparavant.

Effets de cyclone sur le littoral à Terre-de-Haut- Ph. R. Joyeux

Pendant ce temps la pluie tomba par torrent et des éclairs sans tonnerre ne cessèrent de se succéder. Enfin, à neuf heures et quart, tout fut terminé : nous ne ressentions plus qu’un léger zéphyr venant de l’Est, la mer reprit le calme des plus beaux jours et le ciel devint d’une pureté admirable.

Dégâts considérables et morts au Pénitencier

Alors seulement je pus connaître d’une manière certaine l’état de nos pauvres gens. Grâces à Dieu, aucun de nos Saintois n’était mort ; personne même parmi eux n’avait été blessé grièvement. Mais un soldat (l’Ordonnance de M. Le Capitaine du Génie) avait été tué, trois condamnés furent trouvés écrasés sous les décombres du Pénitencier de l’Islet et deux autres prisonniers moururent, dans le délai de deux jours, des blessures qu’ils avaient reçues, ou des privations et des fatigues qu’ils eurent à endurer dans cette circonstance mémorable.

Une pluie de secours

Si le coup de vent du six septembre 1865 répandit autour de nous de grands désastres, je me hâte de dire que des cœurs généreux vinrent à notre aide pour réparer ceux des désastres qui étaient réparables. Trois cent mille francs furent d’abord pris par le Gouverneur sur la Caisse d’épargne de la Colonie et répartis à titre de don entre les habitants qui avaient le plus souffert dans chaque commune, pour les aider à faire les réparations les plus urgentes à leurs maisons d’habitation… En même temps, une quête fut faite, ordonnée dans toutes les églises du diocèse par M. le Vicaire général Ginestet, et la somme de cent francs, montant que nous eûmes dans le produit de cette quête, fit voir aux Saintois au moins la sympathie qu’avait pour eux l’Évêché. L’administration de la Marine usa aussi d’une bienveillance digne de tout éloge à l’égard de nos marins. Elle leur accorda des secours si abondants qu’ils équivalaient presque au prix des canots qu’ils avaient perdus. Peu de temps après, une généreuse assistance nous arriva de la Martinique, qui se montra envers nous d’une admirable sensibilité – et de toutes les îles anglaises, suédoises et danoises qui nous avoisinent… Enfin, Mgr notre Évêque, dans sa tournée pastorale, me laissa la somme de 600 francs qui fut distribuée dans la huitaine suivante aux personnes les plus nécessiteuses de cette paroisse.

Telle est, en abrégé, l’histoire du coup de vent du 6 septembre 1865, et des principaux remèdes qui ont été apportés à ses ravages…

Ce texte est extrait de la brochure de clochers en clochers, éditée en 1979 par le Père Camille Fabre.
Prochaine chronique : 2ème épisode : Le choléra qui frappa Terre-de-Haut cette même année 1865.

PS. À propos de cette tempête du 6 septembre 1865, Félix Bréta écrit dans son livre :
 Les Saintes, recueil de Notes et Observations générales :

« A Terre-de-Haut, les toits de la maison des Sœurs, de la Caserne et d’autres maisons sont emportés, toutes les portes et fenêtres des habitations arrachées. Inondation générale des maisons. La plupart des embarcations sont brisées. Les constructions en bois du Fort Napoléon ont volé en éclats. Tous les bâtiments du Pénitencier de l’Ilet à Cabrits sont rasés. Bon nombre de blessés sont entrés à l’hôpital. Beaucoup de familles sont sans abri. Terre-de-Bas complètement ravagée. La majeure partie de la population se trouve sans asile et sans pain.

Vous pouvez visionner ce document de l’ INA sur les dégâts du cyclone Cléo aux Saintes en 1964 en cliquant sur le lien :
http://m.ina.fr/video/RYC9711066075/les-saintes-video.html

Cascade du Saut d’eau à Terre-de-Haut suite aux pluies diluviennes du 11 mai 2017 – Capture d’écran – video Cathy Foy

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Quel avenir pour le collège des Saintes ?

À Terre-de-Bas, un futur lycée de la mer ? 

Collège TDB

Façade actuelle du collège de Terre-de-Bas – Photo R. Joyeux

Le 5 février 2017, Guadeloupe Première télévision (voir lien ci-dessous) a évoqué l’avenir du collège de Terre-de-Bas et son éventuelle reconversion en Lycée professionnel de la mer. Selon le présentateur de l’émission, les autorités compétentes des deux assemblées – régionale et départementale – se seraient mises d’accord pour étudier sérieusement cette éventualité, affiner et budgétiser le projet en vue d’une réalisation à venir. Il faut savoir en effet que les effectifs de ce collège ultra-moderne, conçu par un architecte saintois, se sont régulièrement amenuisés au fil des années, pour atteindre aujourd’hui le seuil de 28 élèves sur quatre niveaux de classes. Voici ci-dessous, le lien pour l’émission de Guadeloupe 1ère sur le sujet :
http://la1ere.francetvinfo.fr/guadeloupe/college-terre-bas-futur-lycee-mer-440589.html

À l’origine : un seul collège pour les Saintes

Initialement prévu pour 150 élèves, cet établissement départemental, inauguré le 7 août 1994, devait en principe accueillir les collégiens des deux îles, mais, la politique ayant fait son œuvre, jamais ce bel idéal n’a été pleinement atteint, chaque commune gardant sa propre structure. Celle de Terre-de-Haut occupa tant bien que mal jusqu’en 2001-2002 les locaux vétustes d’une antique caserne du bourg avant d’être transférée au Marigot dans une construction neuve rattachée au lycée Gerville-Réache et gérée par la Région. Ce qui était contraire à la loi sur la décentralisation de mars 1982, qui attribue à chaque collectivité territoriale ses responsabilités propres en matière d’enseignement : Région : lycées ; département : collèges ; commune : écoles primaires et maternelles.

Projet de construction du collège de Terre de Haut année 2000. Photo R.Joyeux

Aujourd’hui, les deux structures autrefois indépendantes sont désormais réunies en une seule administration dénommée Collège Archipel des Saintes, éclaté sur deux sites. Celui de Terre-de-Haut, dont la première pierre a été posée le 15 août 2000, reçoit de son côté 75 élèves, ce qui fait à ce jour, avec les 28 élèves de Terre-de-Bas un total de 103 collégiens pour l’ensemble des deux structures que dirige Mme Luce CASSIN.

Entrée du collège actuel de Terre-de-Haut au Marigot. Ph. R.Joyeux

Pour chacun des établissements, les effectifs se répartissent de la façon suivante :

Un peu d’histoire :
1992-2002

Absence de terrain à Terre-de-Haut

C’est le samedi 3 octobre 1992, à l’initiative d’Hilaire BRUDEY que se tient aux Saintes, à l’hôtel La Saintoise, une réunion entre M. Dominique LARIFLA, président du Conseil Général de la Guadeloupe, le maire de Terre-de-Haut, M. Robert JOYEUX et des parents d’élèves de la  commune. Le but de cette réunion est principalement de permettre au Président de l’Assemblée départementale de répondre aux questions de l’élu local et de la population, et de clarifier par la même occasion la position de son administration sur le projet d’implanter à Terre-de-Bas le futur collège des Saintes. Responsable de par la loi de décentralisation de la construction, du financement et de l’entretien des collèges, le Président LARIFLA explique que l’implantation de ce collège départemental, unique pour les deux îles, était initialement prévue à Terre-de-Haut où le premier embryon d’un CEG municipal avait vu le jour en 1965. Mais que, faute d’avoir obtenu de cette commune le terrain nécessaire remplissant les conditions adéquates pour ce type d’établissement, il a été décidé de choisir l’île voisine dont le maire, Alex Falémé propose un terrain répondant à toutes les normes de superficie, d’environnement et de sécurité.

Façade du CEG Jean Calo, premier collège des Saintes à Terre-de-Haut, en 1974 – Ph. R. Joyeux

La position du Président Larifla

À l’acharnement du maire de Terre-de-Haut qui envisage, pour proposer un terrain dans sa commune, soit de procéder à une expropriation, soit d’utiliser la saline du Marigot, le Président LARIFLA répond qu’il ne peut retenir ni l’une ni l’autre de ces solutions. Il précise en effet que la loi interdit d’une part l’expropriation pour les établissements d’enseignement et que, d’autre part, la Commission départementale de sécurité de l’Éducation nationale, ayant déjà procédé à l’analyse des terrains du Marigot, avait refusé son agrément pour ce site marécageux, interdit de construction. Ce à quoi, le maire, M. Robert JOYEUX répond que ce ne sont que de « petits détails » auxquels il ne faut pas s’arrêter… 

De petits détails – Dessin d’Alain Joyeux L’iguane 1992

Détails, rétorque M. Larifla, qui pourraient mettre en péril la vie des élèves et du personnel en cas de solifluxion lors d’un séisme majeur et d’engager ainsi la responsabilité des décideurs. De toute façon, conclut-il, Mme Ségolène Royale, Ministre de l’environnement, suite à la catastrophe de Vaison la Romaine (22 septembre 1992, 42 morts), vient d’ordonner aux Préfets d’interdire toute construction recevant du public dans les zones à risques. Sans compter, poursuit M. Larifla, que l’Éducation Nationale, à l’heure des compressions budgétaires, ne pourrait certainement pas pourvoir en postes deux collèges sur les Saintes. Et la réunion se termine sur l’annonce officielle et définitive faite par le Président du Conseil Général d’implanter à Terre-de-Bas le futur Collège des Saintes…

Au centre, la Saline, aujourd’hui asséchée, où est implanté l’actuel collège de Terre-de-Haut

La visite d’Édouard Balladur

Deux ans plus tard, en mai 1994, alors que le collège unique des Saintes vient de s’achever à Terre-de-Bas et qu’il attend son inauguration, voilà que débarque à Terre-de-Haut, le Premier Ministre de l’époque : M. Édouard Balladur. À cette occasion, l’incontournable journal L’IGUANE, support de nos informations, écrit en son n° de juin 1994 :
 » Dans le cadre de la campagne des prochaines élections européennes et peut-être aussi dans la perspective des présidentielles de 95, le Premier Ministre s’est rendu en Guadeloupe les 17, 18 et 19 mai dernier. L’occasion était trop belle pour Robert JOYEUX, maire RPR de Terre-de-Haut, appuyé efficacement par Mme Chevry, de recevoir le deuxième personnage de l’État à domicile… M. BALLADUR n’a pas manqué de jeter un pavé dans la mare qui n’a pas fini de faire des remous en annonçant le maintien du collège de Terre-de-Haut alors que le Département, en vertu de la loi de décentralisation, vient de terminer la construction d’un collège unique pour les Saintes. On comprend mal comment une personnalité si haut placée ait pu faire un tel affront aux décideurs du Conseil Général de la Guadeloupe et s’immiscer ainsi dans une affaire strictement départementale… D’aucuns pensent qu’une mauvaise connaissance du dossier ait pu abuser le Premier Ministre et beaucoup comprennent mal la finalité d’une telle déclaration… »  Robert JOYEUX, en tout cas ne cache pas sa satisfaction et c’est soulagé qu’il fait un pied de nez remarqué à son rival socialiste Dominique LARIFLA.

Édouard Balladur et Robert Joyeux aux Saintes le 19 mai 1994 – Ph. Bulletin municipal

Terre-de-Haut aura son collège

À cette date pourtant, (mai 1994) rien n’est encore joué. Mais le maire de Terre-de-Haut organise réunions sur réunions pour inciter ses administrés à refuser d’inscrire leurs enfants à Terre-de-Bas. Et, fort de sa victoire octroyée par Balladur, il écrit dans le Bulletin du 15 août 1994 : « Aujourd’hui, grâce à ma ténacité et à toutes mes interventions, nous sommes heureux et fiers d’avoir réussi que notre collège Jean Calo soit maintenu à Terre-de-Haut et que nos enfants continueront à suivre leur scolarité sans rupture prématurée de l’affection familiale. » 

« On nous mène en bateau » – Dessin d’Alain Joyeux – L’Iguane – novembre 92

Des familles récalcitrantes

N’empêche qu’à l’époque, passant outre menaces et chantage, de nombreuses familles de Terre-de-Haut – deux seulement aujourd’hui – persistent à envoyer leurs enfants à Terre-de-Bas, d’autant plus que le transport est gratuit et que le collège, récemment ouvert, offre des conditions d’enseignement et d’accueil autrement plus modernes et adaptées que celles des salles décrépites de la vieille caserne du Mouillage. Restait alors à savoir quel statut octroyer à ce qui subsistait du collège de Terre-de-Haut dont le Conseil Général refusait d’assurer la gestion.

L’intervention de Mme Michaux-Chevry

C’est alors qu’est intervenue la Présidente du Conseil Régional, Mme Lucette Michaux-Chevry (LMC), qui, encouragée par la déclaration de Balladur, proposa de rattacher la petite structure de Terre-de-Haut à un lycée de Basse-Terre, permettant ainsi à la Région d’en assumer la gestion. Bien plus, elle fit voter dans la foulée, par son administration, un budget pour la construction d’un établissement propre à Terre-de-Haut, sur le terrain controversé du Marigot, récusé naguère par le Conseil Général.

Et c’est ainsi que le 15 août 2000 LMC posait elle-même la première pierre de ce qui allait devenir étrangement « l’Unité Pédagogique de Terre-de-Haut rattachée au Lycée Gerville-Réache de Basse-Terre »Après plusieurs années de coexistence séparée, les deux établissements saintois finiront par s’unir, à l’instigation du rectorat, sous une seule et même tutelle, pour former l’actuel Collège Archipel des Saintes que nous connaissons aujourd’hui.

 23 ans après, quelle est la situation ?

Nous l’avons dit, vu l’effectif plus que réduit à ce jour de l’établissement de Terre-de-Bas, le problème se pose de savoir que faire de cette structure encore et toujours parfaitement opérationnelle, prévue à sa construction, rappelons-le, pour 150 élèves. Le projet d’une reconversion en Lycée professionnel de la mer, s’il se concrétisesupposera d’inscrire ailleurs la trentaine de collégiens de cette commune et d’affecter autre part les professeurs. Les parents d’élèves de Terre-de-Bas devront-ils une fois de plus se contraindre à exiler leurs enfants en Guadeloupe continentale ou à les envoyer comme il y a 50 ans à Terre-de-Haut, quitte à bénéficier de la gratuité des transports ?

Ou alors, autre solution, faudra-t-il construire sur place une petite unité pédagogique dépendant comme aujourd’hui de celle plus importante de Terre-de-Haut ? À moins que, suite à un modus vivendi qu’il resterait à définir, on envisage de faire cohabiter dans le même établissement un lycée de la mer pour des jeunes gens presqu’adultes et un collège d’enseignement secondaire pour ados et pré-ados même en très petit nombre… Autant d’interrogations auxquelles ne répond pas l’émission de Guadeloupe Première en dépit des intéressantes informations qu’elle fournit sur ce que pourrait être ce futur lycée de la mer de Terre-de-Bas et que je vous invite de nouveau à consulter sur le lien donné en haut de page.

Un vœu à formuler ?

Pour sauver le collège de Terre-de-Bas, donc tout simplement celui des Saintes, faudrait-il adhérer à cette conclusion de Guadeloupe 1ère, sachant que, selon nos informations, ni les enseignants, ni le personnel de service, ni les parents d’élèves n’auraient été à ce jour consultés sur le projet ? Voici le vœu formulé au terme du reportage de Guadeloupe Première :  à vous de donner votre avis.

« Ce n’est pour l’instant qu’un projet mais il a déjà les faveurs des présidents des deux collectivités majeures de la Guadeloupe. Ainsi, le collège de Terre de Bas pourrait devenir un lycée de la mer. Une façon aussi de mettre un terme à l’imbroglio des deux collèges des Saintes « .

Élèves de 6ème de Terre-de-Haut – Janvier 2017. Ph. R.Joyeux

 Je remercie tous ceux et toutes celles qui m’ont amicalement fourni les informations me permettant de vous présenter cette chronique, et par anticipation tous ceux qui par leurs observations, propositions et commentaires apporteront leur contribution à une réflexion sur ce sujet brûlant. Je remercie également les élèves de 6ème de Terre-de-Haut de m’avoir reçu dans leur classe et autorisé à les photographier pour ce blog.
Raymond Joyeux

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Terre-de-Haut touristique !

Où est passée la Trace des Crêtes ?

À travers buissons épineux, sous-bois ombragé ou végétation toxique ; en équilibre sur le bord d’une falaise ou d’un gouffre ; côtoyant sur son parcours des mégalithes solidement ancrés ou des rochers dangereusement branlants, quels que soient les plaisirs ou les difficultés de la marche ou de l’escalade afin d’admirer les époustouflants paysages s’offrant à ses yeux, quel Saintois dans son enfance ou sa jeunesse n’a pas sillonné cœur alerte les mornes et sentiers multiples de son île natale ? Parmi les randonnées les plus fréquentées et gratifiantes, aussi bien pour les résidents petits et grands que pour les nombreux visiteurs de passage, il en était une immémoriale, et sans doute la plus pittoresque, recommandée par tous les guides touristiques et qui avait la faveur incontournable des marcheurs : j’ai nommé la Trace des Crêtes. 

L’auteur (à droite) et un ami aux Crêtes en 2004 – Photo Alexandre Joyeux

Vous aurez observé sans doute que, pour évoquer cette trace aujourd’hui inaccessible, j’ai employé le passé. Depuis quelques années en effet, alors que ce circuit de randonnée, répertorié comme Patrimoine naturel de Guadeloupe, était toujours recommandé par l’Office du Tourisme de Terre-de-Haut, une interdiction de passage obligeait déjà le marcheur à faire demi-tour.

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Ayant entamé le plus dur de la montée par le sentier raviné longeant au Nord la plage de Grand’Anse, et traversé le sous-bois pentu de savonnette qui précède le premier palier de la colline – tel fut mon cas ce lundi de Pâques 2017 -, il se retrouve devant une clôture métallique peu avenante, protégée par une menaçante plantation d’agaves et agrémentée de deux injonctions prohibitives dont l’une sur fond jaune, particulièrement photogénique, prévient tout intrus imprudent de la présence d’un impitoyable cerbère…

Stoppé net dans son parcours sans pouvoir le poursuivre par les sommets serpentant entre les deux versants de la chaîne des mornes, le marcheur dépité peut néanmoins accéder librement à une petite plate-forme rocheuse, à gauche de la barrière, d’où la vue sur la Chameau, la rade et la baie du Marigot n’est pas moins admirable. Sans se poser plus de question, il ne lui restera que le choix de débouler dans la ravine accidentée qui conduit derrière le stade, au risque de retrouver d’autres clôtures et sans profiter des habituels points de vue ; ou de redescendre vers Grand’Anse et de longer à nouveau le petit cimetière, où, parmi les pervenches de Madagascar et les conques marines encore roses des dernières illuminations de la Toussaint, il enterrera tout espoir de randonnée par la partie Sud des crêtes…

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Un texte de Claire JEUFFROY

Aux nostalgiques de cette Trace des Crêtes, entre Grand’Anse et Pompierre, désormais interdite, il restera cependant, outre d’extraordinaires photographies personnelles, celles encore ouvertes de Morel vers les ruines de l’habitation et du Fort Caroline, du Chameau jusqu’à la plage de Crawen et de l’Îlet à Cabris, propriété récente du Conservatoire national du Littoral. Il restera aussi et surtout ce très beau texte de Claire Jeuffroy, photographe inspirée hors pair du club de plongée Pisquettes, datant d’une dizaine d’années et publié récemment sur le site Patrimoine Archipel Guadeloupe dont les rédacteurs ignorent certainement que le circuit à partir de Grand’Anse n’existe plus. Texte que je vous propose néanmoins de découvrir ci-dessous pour sa poésie et son authenticité, avec l’aimable autorisation de l’auteur que je remercie infiniment en votre nom pour cet inestimable cadeau.

La Trace des Crêtes :
patrimoine de Terre-de-Haut les Saintes

Pour cette balade de 45 minutes environ, vous avez 2 possibilités. Soit partir de la plage de Grande Anse, soit de la plage de Pompierre. En partant de Grande Anse vous arriverez à Pompierre et pourrez vous rafraîchir dans ses eaux calmes et cristallines (pour les amateurs de fonds sous-marins, pensez aux masques et tubas), car il est fortement déconseillé de se baigner à Grande Anse où la mer est très agitée et sujette à de forts courants semblables aux baïnes des plages Landaises. Ne vous aventurez pas sur cette trace sans eau et sans couvre-chef, et sans vous être protégés avec de la crème solaire. Les alizés en vous rafraîchissant vous font oublier qu’aux Antilles le soleil est puissant.

Départ du circuit de l’ancienne trace des crêtes. Photo R. Joyeux – avril 2017

S’il y a une difficulté dans cette balade, c’est trouver le départ de la trace … Il faut longer le cimetière et tourner à gauche avant la plage. La trace commence le long de la clôture en bois de la dernière habitation. Ensuite il suffit de suivre les taches de peinture blanche sur les cailloux ou les arbres (rouges si vous partez de Pompierre). Le début est un peu difficile car de fortes pluies ont emmené la terre et le sentier est abîmé. Mais rien de périlleux … Les enfants saintois y crapahutent pieds nus …

Troupeau paisible jadis en liberté sur la Trace des Crêtes – Photo Alain Joyeux

Quelle balade ! Quels paysages ! Quel calme ! Dès les premières minutes de marche, vous êtes déjà suffisamment haut pour admirer derrière vous les rouleaux azur et blanc qui se déroulent sur le sable doré de Grande Anse, et tout au fond, entre deux mornes : les hauteurs de Grand îlet (réserve naturelle où nichent des centaines d’oiseaux marins : frégates, sternes, fous bruns et pélicans). Et si la visibilité est bonne, encore plus loin : les reliefs de la Dominique.

En début de montée, vue sur la plage de Grand’Anse avec au fond la Dominique 

Quelques minutes plus tard, vue imprenable sur le morne rouge (qui porte bien son nom), le Pain de Sucre et Terre-de-Bas. Le contraste entre les eaux de l’Atlantique (plein Est) soulevées par les alizés et le calme des eaux de la mer des Caraïbes (plein Ouest) est saisissant. On comprend mieux pourquoi les bateaux traditionnels de pêche (les saintoises) ont des coques en « V » très accentué , profilées pour passer dans des vagues qui peuvent dépasser le mètre et hyper motorisées pour rejoindre les hauts fonds situés au large de Saint-François (banc des vaisseaux) ou de Marie-Galante (en forme de galette très plate que vous apercevrez sur votre droite tout au long de votre escapade).

  À gauche l’UCPA face à la baie du Marigot et sous les nuages la Guadeloupe 

Après avoir marché sous un sous-bois de mangliers (un des rares arbres que les chèvres n’apprécient pas), vous longerez ou traverserez  des prés où des cabris s’alignent pour vous observer curieusement, oreilles tendues… (Ne manquez pas d’observer l’habileté des portails à fermeture « automatique » : constitués de corde, d’une « poulie » et d’un gros caillou). N’ayez crainte des panneaux vous interdisant certains passages à travers prés, et continuez de suivre les traces blanches balisant la trace.

Cabris sur mornes

Défilé de cabris broutant sur les crêtes du Souffleur – Photo Alain Joyeux

Toujours en montant doucement, le paysage devient plus aride, plus exposé au vent et vous découvrez la baie de Marigot avec au fond le centre ucpa et sur le plus haut des mornes : le Fort Napoléon. Et plus loin, les reliefs de la Basse-Terre avec la Soufrière si le ciel est dégagé. Derrière vous : superbe vue plongeante sur Grande-Anse et la piste d’atterrissage … on comprend qu’il faille avoir une qualification spéciale de pilote pour oser se poser à Terre-de-Haut. La piste est très, très courte … Toute la végétation a un fort penchant vers l’Ouest. Rien ne freine le vent venu d’Afrique …

La baie de Pompierre et son ilot La Roche Percée.

Après une demi heure de marche, vous découvrez la plage de rêve : Pompierre. Encaissée entre deux mornes, eaux calmes (car protégées par un îlet appelé les Roches Percées) aux bleus turquoises et constellées de bleu marine (herbiers et massifs coralliens se partagent ses fonds), sable blanc et cocotiers … Vous ne rêvez pas … A cet endroit la mer est très près de vous sur la gauche comme sur la droite. Le morne est étroit. Sur votre droite, les falaises qui plongent dans une mer déchaînée forment un Grand Souffleur. Les vagues peuvent être propulsées sur plusieurs mètres de haut. Les cabris qui ne connaissent pas le vertige se promènent avec aisance sur les parois presque verticales des falaises, en quête de jeunes pousses ou simplement entrain pour admirer le paysage.

Alignement rupestre sur les hauteurs de Pompierre- Ph. Alain Joyeux

Et commence la descente vers la plage en contournant un gros rocher sur lequel poussent des cactus cierges ainsi qu’un frangipanier sauvage qui offre un magnifique premier plan de la photo que tout le monde fait de la vue sur Pompierre. Encore quelques minutes de marche sur un sentier étroit et ombragé et vous voilà les pieds dans le sable. Bienvenue à Pompierre ! Et bonne baignade !

Claire JEUFFROY

Crépuscule sur la Trace des Crêtes- Ph. Alain Joyeux

Remerciements à Alexandre et Alain Joyeux pour leurs photos et une nouvelle fois à Claire Jeuffroy pour son très beau texte.
Les photos sans nom d’auteur sont de Raymond Joyeux et datent d’avril 2017.

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Pâques sans régates…

Des voiliers miniatures du samedi gloria
au néant d’aujourd’hui

VoilierDe mémoire de Saintois, le Samedi Gloria c’étaient des dizaines de petits voiliers qui prenaient la mer à la résurrection des cloches, prélude aux festivités qui allaient suivre. Mais le Concile de Vatican II en 1963 ayant modifié la liturgie  pascale, ce n’est plus le rituel de l’eau, la veille de Pâques, bénite alors par le prêtre en matinée sur le parvis de l’église dans le tintement des cloches, qui prévaut aujourd’hui, mais celui de la lumière, symbole pour les catholiques du Christ ressuscité. Cette nouvelle liturgie du Samedi Saint qui a lieu désormais le soir a effacé du même coup la tradition de toute une communauté de la mer, habituée depuis des lustres à se jeter à l’eau au signal de la cloche pour une grande purification annuelle aussi bien des corps et des esprits, que des maisons que l’on prenait soin de nettoyer de fond en comble ce jour-là. Par la suite, au fil des années, aux Saintes, ce furent de vrais voiliers qui prirent la relève des miniatures lors de régates grandeur nature organisées à Pâques par une association locale, la bien nommée : À Dieu Vat, créée le 24 février 1991… Occasion pour toute une population d’hommes, de femmes et d’enfants, vibrant aux exploits des équipages, heureux de se retrouver unis pour faire la fête durant trois jours, oubliant, en même temps que les privations du carême, les querelles et les dissensions qui avaient pu les opposer…

Régate organisée par A Dieu Vat – Ph. R.Joyeux

Inertie collective

Malheureusement et contre toute attente, tout ce qui est bon pour le moral collectif semble petit à petit disparaître à Terre-de-Haut. Tout ce qui suscitait autrefois la liesse populaire et permettait aux Saintois, de fête en manifestation, d’exprimer leur joie de vivre et leur cohésion, de mettre en avant leur savoir faire traditionnel, culturel et sportif, a fait long feu. Indispensable à toute communauté, l’esprit de convivialité et de réjouissance, comme par un maléfice indéfinissable, est aujourd’hui largement supplanté chez nous par une inertie collective digne des sociétés décadentes où l’enthousiasme et l’optimisme auraient pris malencontreusement la poudre d’escampette. S’il subsiste encore par-ci par-là quelques maigres et sporadiques animations collectives comme à l’occasion du 15 août ou du carnaval, c’est surtout à titre individuel que les Saintois, n’ayant pas heureusement perdu le sens de la fête, s’amusent aujourd’hui, sur les plages ou ailleurs, en familles ou en petits groupes isolés… à condition qu’un autoritarisme malveillant, discriminatoire et mortifère, leur en laisse le loisir !

carnaval - copie

 Défilé carnavalesque février 2017 organisé par l’OMCS – Ph. R. Joyeux

Adieu natation, club de jazz, football et fête de la pêche

Sur le plan sportif, après la disparition, faute de structure et d’animateurs, d’une équipe de natation considérée comme l’une des meilleures de Guadeloupe, et qui, en plus d’avoir été notre fierté légitime attirait aux bords des piscines de la grande île la foule des afficionados inconditionnels, ce fut au tour du football de tomber à l’eau, si j’ose cette expression par ces temps de sécheresse et de vaches maigres d’un carême qui n’en finit pas ! Alors qu’était déjà intervenue la dissolution d’une association musicale qui, après un envol magistral, tomba sous les coups de boutoir d’un ayatollhisme aveugle et destructeur.

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Équipe AJSS 2014-215  de foot – Aujourd’hui dissoute – Photo site de l’AJSS

Enfin nous avons perdu coup sur coup les fêtes de la pêche et du lambi, par tarissement de subvention communale et régionale – allez savoir pourquoi alors que tant d’argent public se dilapide, paraît-il, par ailleurs – puis, bouquet mortuaire final, les manifestations du club À Dieu Vat, dernière association en date qui pendant plus de 25 ans fit les beaux jours des réjouissances pascales et d’un comité organisateur bénévole de régates, sans soutien financier autre que celui de ses sponsors… En effet, en plus des compétitions officielles, comme le championnat de Guadeloupe de voile traditionnelle, ou celles, parmi d’autres, de la Toussaint, de la Pentecôte, de l’Ascension, du 15 août…  c’était chaque année à Pâques qu’était organisée sur 3 jours une série de régates, occasion d’une ferveur populaire qui dépassait le cadre de notre petit archipel puisqu’à plusieurs reprises, les canots de Saint-Barth et les yoles martiniquaises ont été associés au spectacle et aux compétitions.

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Yoles martiniquaises en position de départ à TDH – Pâques 1992 – Ph. R. Joyeux

Associations et clubs à l’abandon

L’un des rôles bien compris, nous semble-t-il, des responsables d’une communauté, plutôt que de s’attacher à détruire, n’est-il pas justement de permettre et de favoriser le bien-être physique et moral des membres de cette communauté ? Au lieu de s’opposer aux bonnes volontés et de finir par réduire à néant toute initiative festive dont bénéficierait la population, une collectivité digne de ce nom, ne devrait-elle pas au contraire les soutenir et les encourager à mesure de ses possibilités ? Soutenir et encourager en mettant à disposition des associations et des clubs, qui ont le mérite d’exister, un budget et des équipements, comme cela se fait naturellement partout ailleurs, sans apriori négatif, sans aller chercher des poux dans la tête de leurs présidents ou de leurs membres, sous prétexte qu’ils auraient voté de travers ? Ce n’est pas « faire de la politique », comme on l’entend négativement ici, que de le reconnaître et de le dire. C’est faire œuvre de lucidité et de prise de conscience, pour que dans les années à venir, les mêmes errements ne se reproduisent pas. Si tant est que des jeunes, animés d’un esprit d’ouverture et de responsabilité, en s’engageant sans se ménager pour le bien de tous, prennent la relève des leurs aînés. C’est le vœu que forme toute une population en cette veille de Pâques 2017, que je vous souhaite néanmoins joyeuses à toutes et à tous, avec un chaleureux merci au 12 928 visiteurs qui ont parcouru ce blog depuis le 1er janvier de cette année !

Fête de la Pêche au Pain de Sucre organisée par l’AMPS en 2013 – Ph R.Joyeux

Raymond Joyeux

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Une tradition ancestrale : la pêche à la senne

Une prise miraculeuse

Fin mars 2017, des pêcheurs de Basse-Terre en Guadeloupe ont ramené dans leurs filets, selon leur estimation, pas moins de 10 tonnes de poisson. Événement rare et spectaculaire qui a fait les choux gras de la presse locale, dont un reportage de RFO TV, Guadeloupe 1ère. Ce type de pêche devenu exceptionnel aujourd’hui était très courant autrefois chez nous, aux Saintes, où les équipages étaient beaucoup plus nombreux et les « pirogues à senne » prêtes à s’élancer, aussi bien dans la baie elle-même que dans les eaux profondes avoisinantes. On peut épiloguer sur les raisons de la rareté du phénomème, disons même de la disparition irréversible d’une tradition ancestrale : diminution du stock de poissons, impossibilité de lancer ses filets dans la rade à cause de la présence de bouées d’ancrage et des nombreuses embarcations qui s’y amarrent, navigation quasi permanente et bruit incessant des moteurs, antifouling délétère des carènes en suspension dans l’eau…
Qu’importe, ce qui est sûr, c’est que les Saintois d’aujourd’hui ne voient plus les pêcheurs senner dans leur rade comme autrefois, à l’époque où la baie était silencieuse, libre de toute entrave flottante ou immergée et où toute la communauté insulaire participait joyeusement au coup de senne…
http://la1ere.francetvinfo.fr/guadeloupe/peche-miraculeuse-basse-terre-457655.html

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Coulirous pêchés à Basse-Terre le 27 mars 2017 – Ph. Guadeloupe 1ère

Une réalité vécue 

Cette tradition ancestrale de la pêche à la senne dans la baie des Saintes, aujourd’hui disparue, je l’ai évoquée dans mon récit autobiographique Fragments d’une enfance saintoise, petit ouvrage sans prétention paru aux Ateliers de la Lucarne en 2008 et trois fois réédité depuis. Ce récit que je me permets de vous présenter aujourd’hui, ne le prenez pas comme le signe d’une absence présomptueuse de modestie, mais comme le témoignage d’une réalité vécue à laquelle enfant puis adolescent, j’ai maintes fois participé, comme tant d’autres Saintois de ma génération et des précédentes. Nous sommes ici en septembre 1952. Juste après le passage de l’ouragan Charly qui ravagea le littoral et laissa meurtries les façades des maisons situées comme la nôtre à deux pas de la mer. Mais qui occasionna aussi, comme toujours en pareille circonstance, un élan de solidarité propre aux petites communautés éloignées de tout et dont les membres, pour survivre, n’ont d’autre choix que de se serrer les coudes et de s’entraider, en dépit des divergences inévitables qui habituellement les séparent ou les divisent.

DÉBUT DU RÉCIT

Une manifestation de solidarité

Dans les deux ou trois jours qui suivirent le passage de l’ouragan Charly, une arrivée massive de poissons dans la baie mit notre île en émoi et fut pour nous l’occasion d’une nouvelle manifestation de solidarité spontanée. Car si nous savions nous serrer les coudes face au danger, nous savions aussi nous retrouver dans d’autres circonstances comme celle qui se présenta après la dure épreuve du cyclone : une pêche miraculeuse.

Pêcheurs saintois à la senne au large – Ph. L’IGUANE 1994

Disparues aujourd’hui pour mille raisons qu’il serait fastidieux d’énumérer ici, et parfait exemple d’entraide collective, les procédures ancestrales de repérage, d’approche, d’encerclement, de capture et de partage du poisson se déroulaient toujours selon le même immuable scénario.

Un scénario immuable

D’un bout à l’autre de la chaîne communautaire, chacun tenait son rôle : alertés par une inhabituelle concentration d’oiseaux marins, les guetteurs aux yeux d’aigle épiaient de la crête d’un morne les indices du passage des bancs de coulirous, de bonites ou des thons ; le maître-senneur et son équipage déroulaient au plat-bord de la pirogue, selon une technique éprouvée, leur longue senne préalablement lestée de galets ; les batteurs d’eau, rabatteurs et plongeurs, munis d’un simple masque, canalisaient et contenaient le poisson en bataille dans le piège de fil, à la foncière bien établie, solidement maillée de chanvre ou de coton, et la population tout entière se tenait prête à tirer sur la grève l’immense et lourd filet, avant l’attribution généreuse des lots* à chacun des participants. (* prononcez lottes).

Le partage du butin

Femmes et enfants, jeunes et vieux se rassemblaient aux deux bâtons extrêmes de l’interminable senne arrondie et, à la manière de sportifs se mesurant à la corde, ramenaient à terre au prix d’efforts soutenus, d’endurance et d’encouragement mutuel, la bouillonnante capture qui rougissait la mer à l’approche du rivage.

Extrait du carnet de pêche de mon père Joubert Joyeux – 1952

Sans émeute ni sauvagerie, mais au contraire, dans une liesse rigolarde, bruyante et colorée, fers-blancs, calebasses, paniers de fibres de bambou, sacs de jute, bassines cabossées d’aluminium passaient de mains en mains et se remplissaient de prises frétillantes, vivants ressorts de muscles et de chair, juste récompense de la participation de chacun au miracle du coup de senne. Personne n’était oublié et à ceux qui n’avaient pas eu l’opportunité d’être présents, une part était réservée, la plus belle, comme l’étaient celles du curé, du douanier, du maire et, chose impensable aujourd’hui, du… gendarme.

Préparation de la senne – Ph. R. Joyeux

Ayant eu maintes fois la chance de participer dans mon enfance à ces extraordinaires élans de solidarité insulaire, ces scènes de fraternité active qui abolissaient nos antagonismes et nos petites mesquineries m’ont profondément marqué. Elles m’ont enseigné et convaincu que si la solidarité des peuples s’exerçait surtout à l’occasion des coups durs qu’ils subissaient : cataclysmes naturels ou technologiques, épidémies, guerres ou autres, elle s’exprimait tout autant lors d’événements plus heureux comme celui que je viens d’évoquer.

Albert Camus à la rescousse

Aujourd’hui comme hier, la petite communauté saintoise à laquelle j’appartiens n’a jamais failli à cette règle. Malgré ses évidentes divisions et ses inévitables dissensions, conséquences de l’exiguïté de son territoire et d’une trop grande proximité des individus et des familles, la légendaire solidarité des gens de mer a toujours prévalu chez elle lorsqu’il le fallait, aussi bien dans l’épreuve que dans la joie de l’effort partagé, de la générosité mutuellement consentie.

Plus tard, me souvenant de ces événements de mon enfance – sécheresse, cyclone, coups de senne – je compris la portée de cette phrase d’Albert Camus dans La Peste, je cite de mémoire : « Il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser ».

FIN DU RÉCIT

Des règles tacites ancestrales

Balaou à utiliser comme appât ou à déguster grillé – Ph. R. Joyeux

Pour revenir à notre époque, il faut préciser que si les pêcheurs saintois ne font plus de nos jours de « gros coups de senne » dans la rade pour l’une ou l’autre des raisons évoquées plus haut, ils continuent de capturer au filet dans des secteurs limités de la baie des poissons dits d’appât comme le balaou, le quiaquia, le caillu et la pisquette… Et qu’en haute mer ou le long des côtes éloignées du bourg ils perpétuent la tradition de la pêche à la senne, même si tout ce qui l’environnait autrefois – comme le guetteur des mornes – n’est plus systématiquement pratiqué. Des règles non écrites existent néanmoins lorsque plusieurs équipages se présentent pour la même arrivée massive de poisson. Ce sera le premier sur les lieux qui aura d’abord droit de pêche. Les autres attendront leur tour pour tenter la capture si les précédents ratent leur coup… Précisons que ces règles ont souvent donné lieu à des altercations entre pêcheurs, pas toujours d’accord sur leur interprétation. À ma connaissance, seul Victor VALA, dans son ouvrage Une perle blanche à Terre-de-Haut, les a consignées à ce jour par écrit. Leur mise en œuvre est en effet assez compliquée car les prétendants successifs au coup de senne doivent au préalable signaler leur intention par un canot tiré à terre ou ancré à proximité du lieu de pêche. (Voir ma chronique sur Victor VALA en cliquant sur le lien) :
https://raymondjoyeux.com/2014/02/20/victor-vala-premier-romancier-saintois/

Pêcheur saintois ravaudant ses filets – Ph. R. Joyeux

Réalité ou superstition ?

Un des signes de la présence du poisson au large est la concentration inhabituelle d’oiseaux de mer, appelés chez nous gibiers marins, survolant le ban (thon, bonites, carangues, colas, orphies…). Mais il existe aussi, semble-t-il, des signes météorologiques avant-coureurs inscrits dans le ciel, auxquels beaucoup croient encore, même si rien n’est scientifiquement prouvé en ce domaine. Ainsi deux jours avant la pêche miraculeuse de Basse-Terre le 27 mars 2017, le ciel est resté étrangement pommelé toute la journée, ce qui a fait dire à beaucoup de Saintois  – comme le disaient autrefois les anciens – que c’était un « ciel à coulirous ». Or la chose s’est bel et bien produite pour la grande satisfaction des pêcheurs basse-terriens, comme on peut le voir dans le reportage de Guadeloupe 1ère. Alors, vérité, coïncidence ou superstition ? Voici la photo du ciel de Terre-de-Haut, deux jours avant la prise miraculeuse de Basse-Terre.

Ciel à coulirous : vérité ou coïncidence ? Photo R. Joyeux,  25 mars 2017

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Présidentielle(s)

Prendre conscience de notre inconscience

41WC-ScIDbL._SX334_BO1,204,203,200_L’acte citoyen que nous allons accomplir les dimanches 23 avril et 7 mai prochains (la veille de ces dates aux Antilles), en votant pour les élections présidentielles, conditionnera pour longtemps l’avenir de la France et des outre-mer. C’est la raison pour laquelle je vous propose cette réflexion de Pierre Rabhi publié dans son dernier livre La convergence des consciences paru aux Éditions Le Passeur en octobre 2016. Mais qui est Pierre Rabhi, me direz-vous ? C’est un philosophe agroécologiste de réputation mondiale et fondateur de nombreuses associations non gouvernementales. Il est l’auteur de plusieurs livres parmi lesquels Manifeste pour la Terre et l’Humanisme (Actes Sud 2008), Vers la sobriété heureuse (Actes Sud 2010), Éloge du génie créateur de la société civile (Actes Sud 2011) La Puissance de la modération (Hozhoni 2015). En préface de son livre, l’auteur écrit : « Plus j’avance dans la vie et plus s’affirme en moi la conviction selon laquelle il ne peut y avoir de changement de société sans un profond changement humain. Et plus je pense aussi  – c’est là une certitude –  que seule une réelle et intime convergence des consciences peut nous éviter de choir dans la fragmentation et l’abîme. Ensemble, il nous faut de toute urgence prendre « conscience de notre inconscience », de notre démesure écologique et sociale, et réagir. »

Voici le texte de Pierre Rabhi, les sous-titres et les illustrations sont de moi.

La croissance n’est pas la solution

9782755500073-T« En 2002, poussé  par des amis, j’ai entrepris de recueillir les 500 signatures nécessaires pour postuler au suffrage universel. Nous étions alors quasiment inconnus et j’imaginais que seuls quelques conseillers ou maires, en état d’ébriété, peut-être, en viendraient à nous donner subrepticement leurs voix. Avec les moyens du bord, nous avions entamé une sorte de tour de France et enchaînions les conférences. Les salles se remplissaient doucement.  Finalement, en dépit de notre manque d’expérience, de l’absence d’appareil politique et de moyens, nous sommes tout de même parvenus à recueillir quelque 184 signatures et nous avons pu présenter le programme qui est encore le mien aujourd’hui. Nous affirmions déjà que « la croissance n’est pas la solution » qu’il faut « consommer local », « se libérer de la société de surconsommation », récuser en doute « le dogme du progrès »,  » promouvoir une autre école », et « remettre le féminin au cœur du changement » et, enfin, nous appelions à saisir « le pouvoir qui est entre nos mains ». Nous prônions aussi « le respect de la vie sous toutes ses formes » et aspirions à « une insurrection des consciences ». Nous pension clairement qu’il était urgent de « remettre les pieds sur terre » et nous nous interrogions sur « la planète que nous allions laisser à nos enfants » mais aussi sur « les enfants que nous allions laisser à la planète »…

Des attentes toujours d’actualité

Cette mobilisation exceptionnelle nous a permis – exclusivement grâce à des dons individuels – de réunir les moyens financiers nécessaires à notre campagne consistant essentiellement en 23 conférences données sur tout le territoire national dans des salles toujours combles. Un climat festif et convivial, animé par les chants de Graeme Allwright, accompagnait cet élan citoyen et nous avons pu vérifier que nos exigences et attentes, qui ne figurent pas dans le registre politique conventionnel, étaient partagées par un nombre de personnes plus important que nous ne l’imaginions… Quinze ans plus tard, tous ces thèmes restent d’une totale actualité, en bonne logique ils devraient se retrouver au cœur du débat citoyen. La société civile innove, expérimente, invente abondamment de nouvelles manières d’éduquer, de cultiver ou de construire et ceci sans que la sphère politique s’y intéresse vraiment. Elle a même tendance à faire passer ces citoyens engagés et inventifs pour de doux marginaux…

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Marche pour le climat à Londres

La méchanceté érigée en doctrine politique

N’étant affilié à aucun parti et pas du tout convaincu que la claudication gauche-droite – peut-être utile ou nécessaire dans un contexte passé – soit aujourd’hui pertinente, je me suis en effet demandé ce que je pourrais faire d’utile avec ces signatures au moment même où la conjoncture nouvelle produit de l’insécurité dans l’âme des citoyens. L’anxiété engendre une demande accrue de choix sécuritaires avec la très dangereuse illusion que la méchanceté érigée en doctrine politique sera la solution à tous nos maux. Difficile d’œuvrer utilement et d’être audible dans un tel contexte et c’est, entre autres, pourquoi j’ai abandonné toute velléité électorale. Plutôt que d’investir de l’énergie dans une campagne aléatoire, je préfère en effet mettre en avant les alternatives concrètes, écologiques et humaines émanant du « génie créateur de la société civile ». Ainsi, avec l’aide de tous les amis qui m’honorent de leur confiance, pourrons-nous, ensemble, agir – par-delà tous les antagonismes stériles et meurtriers – pour ce qui est fondamental, ce qui s’inscrit dans la permanence et qui, au-delà d’une échéance politique, détermine l’avenir commun…

Construire et habiter un monde apaisé

Au-delà de l’éternel dilemme entre un pessimisme démobilisateur et un optimisme rassurant, c’est le réalisme qui doit désormais éclairer nos actes. Nous sommes tous invités à témoigner et à œuvrer pour que la vie dont l’intelligence et la beauté sont évidentes nous inspire pour construire et habiter un monde apaisé et digne de cette intelligence et de cette beauté. Nous n’avons pas d’autre choix. »

Texte de Pierre Rabhi extrait de son livre : La convergence des consciences, chapitre intitulé : Présidentielle(s)- Page 168

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Et chez nous, quel réalisme écologique pour éclairer nos actes ?

En Guadeloupe continentale, c’est un réalisme positif en tout cas qui anime ces élèves du Lycée de Massabielle de Pointe-à-Pitre partis du 17 au 26 mars en Belgique discuter environnement. Le quotidien France-Antilles du 13 mars 2017 qui rapporte le fait précise : « Outre l’action écologique, cette opération incite les jeunes à faire des efforts pour maîtriser l’anglais, langue d’échange. Elle leur permet de découvrir d’autres cultures et de partager leur culture avec les autres ». Pour lire l’intégralité du reportage cliquer sur le lien :
http://www.guadeloupe.franceantilles.fr/actualite/education/massabielle-des-lyceens-vont-discuter-environnement-en-belgique-419854.php

Une partie des déchets sortis de la mer, non loin du rivage, par R. Joyeux le 16.10.2016

Alors qu’aux Saintes et à Terre-de-Haut en particulier, en dépit d’efforts certains, souvent individuels et répétés, nous avons encore de sérieux progrès collectifs à faire sur le plan environnemental et écologique où une réalité quotidienne parfois sordide, côtoie et défigure les somptueux paysages qui font notre fierté et la réputation désormais mondiale de notre baie et de notre archipel. En ce domaine, avons-nous vraiment « conscience de notre inconscience », comme le dit Pierre Rabhi, en laissant subsister sur le littoral et ailleurs ces points noirs qui nous empoisonnent et nous interdisent de construire ensemble et d’habiter sereinement, loin de toute méchanceté et discrimination, un monde – notre petite île – apaisé et digne de l’intelligence et de la beauté de la vie qui nous environnent ?

Avoir conscience de notre inconscience : section de littoral pollué de TDH – Ph. R.Joyeux

Remerciements

En ce début d’avril 2017 et du printemps qui s’installe, je tiens à remercier chaleureusement tous les lecteurs et lectrices de ce Blog, les nombreux commentateurs, ainsi que ceux et celles qui par leurs partages permettent de multiplier le nombre de consultants, en particulier Patrick Rogers, toujours au RDV, et Terre-de-Haut Indiscrétions. C’est ainsi qu’à ce jour, l’article sur la Généalogie d’une famille saintoise, Les Lognos, plusieurs fois partagé, a été consulté 747 fois depuis sa publication le 14 mars  et généré 19 commentaires.
Merci à nouveau pour votre intérêt et un joyeux printemps à tous et à toutes. 

Raymond Joyeux 

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L’actualité politique ou l’éternelle répétition de l’Histoire

Quand le présent rejoint et dépasse allègrement le passé

À la veille  du premier tour des élections présidentielles, il semble opportun de proposer à nos lecteurs cette réflexion sur les agissements de nos hommes politiques et le traitement   souvent très particulier que leur réserve la justice. Parue voilà bientôt 25 ans dans le Journal L’IGUANE d’octobre-novembre 1992, cette réflexion n’a de toute évidence rien perdu de son actualité. Ce qu’elle dénonçait alors tourne aujourd’hui en boucle sur tous les médias et concerne la plupart des candidats à ces élections, surtout les plus en vue. Perquisitions, détournements de fonds publics, soupçons de corruption, conflits d’intérêt, enrichissements personnels, trafics d’influence, faux et usage de faux, mises en examen… Autant de turpitudes qui dans d’autres pays auraient sinon conduit à des arrestations immédiates, du moins interdiraient à ces candidats de briguer toute fonction élective à plus forte raison celle de la magistrature suprême… mais qui, en France, tout en étant une redoutable épée de Damoclès, en dépit de la présomption d’innocence, leur laissent libres (pour l’instant) les mains, le verbe et l’action… Ce qui est totalement incompréhensible pour les simples citoyens de base que nous sommes.

1992 : un vent rafraîchissant de moralisation

Depuis quelques mois (nous sommes en 1992), un vent de moralisation publique et de justice, prenant le plus souvent ses origines dans la conscience indignée des citoyens, relayée par des magistrats courageux, souffle sur certaines pratiques politiques et ébranle, parfois même déracine sans ménagement, les hommes et les femmes sans scrupule qui les mettent en œuvre.
Du Brésil à la Guadeloupe en passant par Paris, ce sont des présidents, des anciens ministres, des députés, des maires, bref des élus de haut rang ou des responsables politiques en vue, qui sont inculpés, destitués, voire carrément incarcérés pour corruption, trafic d’influence, délit d’ingérence, détournement de fonds publics, gestion douteuse, irrégularités électorales, que sais-je encore ?…

Une volonté citoyenne de transparence

Simples citoyens, appelés périodiquement à choisir par voie d’élections libres nos représentants aux diverses assemblées institutionnelles, si nous nous réjouissons d’une telle volonté d’assainissement et d’incitation à la transparence, nous constatons aussi, hélas, que le chemin est encore long qui mène à la parfaite intégrité des hommes publics et surtout à l’instauration d’une justice enfin crédible et efficace dans le domaine politique. C’est André Jacques, Président de l’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture qui écrit dans le Monde Diplomatique de septembre 92 : « Les auteurs de délits très graves, d’atteinte à la sécurité, à la vie, à la dignité de populations entières, les artisans d’une prévarication à grande échelle demeurent le plus souvent hors d’atteinte de la justice… Les problèmes soulevés par l’impunité sont si graves que, grâce à de véritables mobilisations au sein de la société civile, la question a commencé d’être posée : comment remédier à l’absence de justice au niveau national et d’instruments contraignants à l’échelle internationale ? »

Palais de l’Élysée – Ph. Le Monde

Pourquoi pas au niveau des communes ?

Niveau national et international, certes, mais pourquoi ne pas commencer par ce qui est, si j’ose dire, à portée de main, la cellule de base de la vie démocratique, le village, et ce qui en fait une entité institutionnelle, la commune ? Combien de fois n’avons-nous pas dénoncé ici (dans L’Iguane ndlr), avec nos modestes moyens, les abus de pouvoir flagrants et la corruption de certains maires de petites communes oubliées qui profitent justement de leur éloignement des grandes métropoles et des médias nationaux pour perpétrer impunément leurs forfaits dans le dos des populations impuissantes ? Combien de fois la presse guadeloupéenne elle-même n’a-t-elle pas montré du doigt les agissements d’élus locaux notoirement indélicats qui n’ont jamais été inquiétés par la justice, en tout cas jusqu’à ces dernières semaines jamais sérieusement condamnés ? Les délits avérés qu’ils commettent, pour folkloriques qu’ils pourraient paraître à certains, ne sont pas moins répréhensibles et passibles des rigueurs de la loi.

Mairie de Terre-de-Haut – Ph. R.Joyeux

Une démocratie à deux vitesses

C’est à croire qu’aux yeux d’une certaine justice, l’intouchabilité de nos élus est et reste proportionnellement supérieure au degré d’insularité et d’exiguïté de leur électorat et… corollairement le degré de citoyenneté et de dignité des administrés que nous sommes, inversement proportionnel à cette intouchabilité. D’ailleurs n’est-ce pas le législateur lui-même (le plus souvent à multiple casquette) qui a institué la démocratie à deux vitesses et incite à considérer les habitants des petites communes comme des citoyens de seconde zone en plaçant certains élus privilégiés au-dessus de la loi ?

Proportionnalité du scrutin et déclaration de patrimoine

Deux exemples parmi d’autres nous le prouvent aisément. Le premier concerne le système électoral qui exclut du scrutin proportionnel lors des élections municipales les communes de moins de 2000 habitants, faisant qu’une liste qui obtiendrait 49, 9% des suffrages à ces élections n’aurait pas un seul élu au conseil municipal. (Rappelons pour mémoire que si Terre-de-Haut a subi pendant longtemps les méfaits de ce principe, depuis 2014 cette loi a été modifiée et les électeurs ont pu envoyer pour la première fois aux dernières élections municipales quatre conseillers d’opposition à la mairie. Ndlr).
Le deuxième exemple c’est le projet de loi qui sera bientôt discuté au parlement (Je rappelle que nous sommes en 1992. Ndlr) et qui concerne l’obligation de déclaration de ressources et de patrimoine pour les élus en début et fin de mandat. (Loi votée depuis). Or qui échapperont à cette obligation ? Encore et toujours les maires des communes de moins de 2000 habitants. (En réalité ne sont soumis à cette obligation que les maires des communes de plus de 20 000 habitants. On est très loin du compte et les petites communes comme Terre-de-Haut échappent à cette disposition !)

Enrichissement personnel et impunité

Qui ne connaît pourtant au moins un élu de ces petites communes isolées et sans contrôle réel de l’État qui, n’ayant pour seule ou principale ressource que ses maigres indemnités de fonction, mais confondant quotidiennement affaires privées et fonds publics, ne mène un train de vie de monarque, s’achetant ou se faisant construire en milieu de mandat de luxueux palaces, sans commune mesure avec ses possibilités financières propres ? Quand la loi elle-même encourage un délit, il faut avoir une sacrée dose d’honnêteté pour ne pas succomber aux tentations faciles que les circonstances et l’inertie de l’entourage et des institutions vous jettent chaque jour sous les pas ! L’essentiel étant d’éviter les glissades trop spectaculaires et de poursuivre en douce, comme si de rien était son petit bonhomme de chemin…

Cet article de R. Joyeux a été publié dans L’IGUANE en octobre 1992 sous le titre :
La démocratie à deux vitesses

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