Nettoyage de l’Anse Figuier : un pari réussi

Une initiative associative et municipale heureuse et bienvenue

Initié par la mairie de Terre-de-Haut en collaboration avec l’Association Alysée, ce premier grand nettoyage de nos plages, le samedi 12 décembre 2020, a été un incontestable succès. Dès 7 heures du matin, sous un soleil radieux, ce fut plus d’une vingtaine de bénévoles, en tenue de circonstance et munis du matériel adéquat, le maire Hilaire Brudey en tête, qui se sont retrouvés pour la remise en état de propreté de ce magnifique site de l’Anse Figuier… Sous la garde majestueuse et grandiose du Grand-Îlet, posté comme une sentinelle bienveillante au large de la baie.


C’est en effet dans une ambiance joyeuse et enthousiaste que les opérations ont débuté et se sont poursuivis jusqu’aux environs de midi. Ambiance décontractée, certes, mais sérieuse et efficace, qui a permis un nettoyage complet, dans la bonne humeur, de tous les secteurs du site.

Particulièrement touchée par les récentes pluies diluviennes qui ont dévalé le massif du Chameau et entraîné dans leur sillage aveugle et tourbillonnant toutes sortes de détritus et déchets accumulés dans les ravines, la plage de l’Anse Figuier méritait à coup sûr, plus qu’aucune autre, ce coup de jeunesse et de beauté.

Algues échouées, branchages arrachés des talus, noix sèches de coco entassées par des maraudeurs avinés, tôles rouillées détachées des barrières, arbres et arbustes déracinés par la furie des eaux, feuilles en décomposition entraînées par milliers jusqu’à la lisière de la mer, voilà qui a donné du grain à moudre toute la matinée de ce samedi aux amoureux et amoureuses de notre exceptionnel environnement. Tout ce beau monde, soucieux de la beauté et de la mise en valeur de notre île, efficacement épaulé par l’équipe municipale de ramassage, agents techniques munis de leur matériel, conscients de la nécessité de leur tâche.

En un mot comme en mille, la satisfaction de toutes et de tous a été plus que de mise à la fin de l’opération. Opération qui n’est d’ailleurs pas tout à fait terminée puisqu’il reste à traiter les tas amoncelés d’immondices hétéroclites rassemblées en haut de la plage afin d’éviter qu’elles ne s’éparpillent au prochain coup de vent, anéantissant en quelques minutes  les efforts individuels et collectifs consentis de bonne grâce, sans complexe ni a priori.

Puisse l’exemple de toutes et de tous ces bénévoles, qu’il reste à féliciter chaleureusement pour leur engagement, encourage la population saintoise à participer davantage encore à ces actions citoyennes d’entretien et de valorisation de son exceptionnel cadre de vie. Car, si, comme l’a écrit si justement Saint-Exupéry, « l’essentiel est invisible pour les yeux, on ne voit bien qu’avec le cœur », il arrive parfois que ce que voient les yeux mette du baume au cœur de ceux qui en ont à revendre, pour le bien-être et le mieux vivre ensemble de tous les membres de la communauté. C’est ce qui s’est passé ce samedi 12 décembre 2020 par une matinée radieuse de bon sens partagé et de franche camaraderie et convivialité.

https://youtu.be/E-k9PjD1Z_Q

Texte : Raymond Joyeux
Photos : Alysée, Marie-Paule Lassalle et Raymond Joyeux
Video envoyée par Marie-Paule Lassalle
Publié par Raymond Joyeux, le 13 décembre 2020

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Une escale aux Saintes en 1935 -3/5

Logée chez les Saint-Félix, Marthe Oulié poursuit ses pérégrinations à Terre-de-Haut. Elle rencontre tour à tour le maire Georges Cassin et le brigadier de gendarmerie qui, chacun à sa manière lui raconte ses préoccupations du moment. Puis c’est l’arrivée de la Jeanne d’Arc…

Rencontre avec le maire et un brigadier

Georges Cassin : un descendant de Jean Calo

« Si vous voulez parler au maire, m’a-t-on dit, il faut longer ce petit sentier jusqu’à une savane où vous verrez des bœufs. C’est celle du maire, un homme riche ! » J’ai fini par trouver la savane, à l’herbe sèche, les bœufs qui se grattaient au tronc de deux pommiers sauvages. Un homme coiffé d’un « salako », vêtu d’un pantalon de toile bleue déchirée, pieds nus, était appuyé à une palissade. Il tenait encore à la main la faucille dont il avait coupé quelques arbustes.

« C’est bien moi, Cassin, le maire, répondit-il avec une lueur très bonne dans le regard. Je ne sais pour combien de temps encore ! J’ai soixante-neuf ans. — Breton? — Oui. C’est mon aïeul, Jean Calot dont on vous a peut-être raconté l’histoire. Un héros à sa manière. Il a sauvé trois navires français qui étaient ici au Mouillage. Toute une escadre anglaise arrivait pour s’en emparer. Il faisait grosse mer. « Jean Calot qui était un habile pilote les a guidés hors des îlets. On lui a offert de rester à bord, de se laisser emmener en France, de le couvrir d’or. Mais il n’a pas voulu abandonner les siens. Il n’a voulu accepter qu’une petite embarcation pour regagner la côte. « C’est folie, lui disaient les marins. Vous ne pourrez doubler ces courants, ces vagues. » Mais il était têtu, mon aïeul, comme tous les Bretons et il a pris la mer, et il est rentré chez lui! »

Georges Benoît Cassin – Maire de Terre-de-Haut 1929-1935 – Archives P. Péron

Dernièrement encore un vieux qui est mort à cent ans se rappelait le temps où les Anglais ont pris l’île. Les habitants ne les aimaient pas. Ils refusaient de leur vendre de la nourriture. Les Anglais devaient prendre les animaux qu’ils trouvaient paissant dans la savane et ils accrochaient à un arbre une bourse contenant le prix de la bête. Ils s’en acquittaient d’ailleurs honnêtement. « Voyez-vous, me dit-il encore, ce serait ici un paradis s’il n’y avait pas tant de sécheresse. On ne sait de quoi nourrir les bêtes. »

En effet, les mornes qui de loin paraissaient boisées, ne sont couverts que d’arbrisseaux maigrichons. Terre de Bas est plus boisée, plus humide donc. On y cultive la canne et le café. « J’ai vu, dit-il, un temps où on allait chercher de l’herbe à la Guadeloupe en canot et malgré cela les bêtes crevaient. » Cassin, pur Breton aux yeux bleus, a pour femme une mulâtresse dominicaine, et dix enfants. La plus petite a tout juste cinq ou six ans. « Il n’y a eu pendant longtemps que des Blancs ici. Vous voyez ces forts sur les hauteurs. Ils avaient des garnisons de soldats venus de France. Certains sont restés ici, ont fait souche. Dans ma jeunesse, il y avait un seul Noir : Saintal, tandis qu’en face, à Terre de Bas, toute la population était noire. Mais le chef des Douanes a envoyé six douaniers noirs au Mouillage et cela a fait du café au lait! »

Le gendarme : second des notables du village

Nous revenons à pas lents, salués d’un sourire par tout le monde. Le second des notables du village vient à nous. Le gendarme, en vareuse de coutil kaki déboutonnée sous le casque colonial. C’est un brave homme pénétré de son importance qui dit volontiers : « le Gouverneur et moi nous avons décidé… » Il pousse souvent l’obligeance jusqu’à se transformer en hôtelier pour les touristes de marque. « Y a-t-il beaucoup de crimes, de délits, dans votre île? » lui ai-je demandé. Il a longuement réfléchi, puis : « La première année où j’étais ici, je n’ai eu à dresser qu’un seul procès-verbal. C’était pour un chien sans collier. »

Quand je suis partie à la recherche du maire, c’était l’heure de la sieste. Persiennes closes, le village dormait, sans un bruit de mouches. Le vent était seul à se promener en secouant des feuilles, le long de la rue. Mais maintenant, on s’est réveillé, des femmes au pas des portes, leurs cheveux crépus bien roulés en tortillons sur le front et les tempes, s’étirent en faisant saillir leurs seins et leurs hanches. Les hommes, bras ballants, sont groupés sur la jetée, car le vapeur hebdomadaire « Le Trois-Ilets » vient d’y accoster et on débarque quelques tonneaux, de quoi enivrer en imagination tous les assistants.

Arrivée d’une barge au port de Terre-de-Haut

Arrivée de la Jeanne d’Arc

Les fenêtres jettent par poignées, comme des confetti, des notes criardes d’accordéon. C’est que toutes les maisons de la Grand’Rue sont transformées momentanément en débits. Elles ont pris licence pour un mois, et elles arborent de petites enseignes peinturlurées : Au sans- pareil. Au Café de la Marine. Au cœur marin (celle-ci a un cœur en peinture traversé d’une flèche d’argent). — Et pourquoi tout ce remue-ménage? — Ah! C’est que le Bateau est là. » Quand on parle du « bateau » aux Saintes, tout le monde sait qu’il s’agit de la « Jeanne », c’est-à-dire du croiseur-école Jeanne d’Arc. Il mouille en rade environ trois semaines et débarque quotidiennement ses midships et ses matelots pour les travaux hydrographiques et autres, et pour les exercices de tir. Pas moyen de s’approvisionner: tout est gardé pour le bateau, le lait, le poisson et le cœur des femmes. On prétend que neuf mois après le passage de la Jeanne, il y a dans l’île toute une portée de moussaillons. Ainsi se perpétue la tradition bretonne, qui en vaut bien une autre.

La Jeanne aux Saintes – Collection Catan

La Jeanne se profile, toute claire, sur le sombre îlet à cabris. Elle évite lentement. On voit tantôt son avant aigu, tantôt sa coque dans toute la longueur, et son frêle hydravion qui sautille sur la mer suspendu par une amarre à un tangon comme un jouet au bout d’un élastique. Le D’Entrecasteaux qui est mis provisoirement à la disposition de la Jeanne apparaît, lui, et disparait comme un blanc fantôme, dans cette baie d’Along en miniature que forment les découpures des Saintes et les bosses saillantes de leurs îlets.

Texte de Marthe Oulié 1935
Publié par Raymond Joyeux 3 décembre 2020

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Escale aux Saintes en 1935 -2/5

Après une traversée pittoresque du canal des Saintes en canot à voile, l’archéologue Marthe Oulié est arrivée à Terre-de-Haut. Elle est accueillie dans une famille saintoise dont la maison en bois se situe à proximité de l’église, sur la route de Pompierre. Cette maison aujourd’hui délabrée a servi de cadre d’exposition aux œuvres de l’artiste
Pascal FOY, petit-fils de Gerville Saint-Félix.

Accueil chez l’habitant

La petite maison où je suis à l’abri est celle d’un jeune ménage qui fait partie d’une des trois familles influentes du pays : les Saint-Félix. Elle est de planches comme les autres, avec une cloison pour séparer la salle à manger de la chambre à coucher tout entière occupée par un grand lit.

Ce qui reste de la maison Saint-Félix – Ph. P. Procéda

Mais à ce lit, dans cet intérieur peu aisé, les draps ont de magnifiques broderies de style vénitien. Car les femmes des Saintes comme celles de la Guadeloupe sont fort habiles dans ce genre de travaux. Malheureusement elles n’ont aucun débouché pour en tirer parti, et se contentent d’orner leurs intérieurs, où cette note de luxe contraste avec le reste.

Dans une petite cabane à part est la cuisine, isolée selon la mode des Antilles. Mais aux Saintes, ce sont des maisons et non des cases nègres qui abritent les habitants : tradition bretonne ou normande de même que pour les canots, qui ne sont pas des « gommiers ». Tout le village, le Mouillage, est d’une propreté méticuleuse avec une chaussée cimentée et des trottoirs, le long de son unique rue. Une sorte de place précède la jetée. Et puis une sorte de faubourg (qui est en réalité la prolongation du village au bord de la mer, mais que les gens du Mouillage affectent de traiter en faubourg), porte le nom pittoresque de Fond-Curé. En fait de curé, il n’y a, je crois, de ce côté, qu’une vieille sorcière retraitée et qui se met en rage quand on la prend pour… ce qu’elle fut !

Arrivée d’une barge à Terre-de-Haut – Année 1920 – Candalen

Avec ses beaux arbres, ses maisons pimpantes dont les jardins côtoient la plage, ce petit Fond-Curé est digne de rivaliser avec nos plages méridionales, celles du moins qui ont encore un petit aspect familier. Il y a du Porquerolles là-dedans et, avec des communications plus faciles, Terre de Haut deviendrait une charmante station balnéaire. Son climat très sain et sec y attire déjà les Guadeloupéens en vacances. Elle est considérée comme le sanatorium des Antilles. Certains y ont fait construire ce qu’ils appellent « un changement d’air ».

Terre-de-Haut début 20ème siècle. Ph. Candalen

Les femmes, au pas des portes, tressent des chapeaux ou brodent. Les hommes sur la plage repeignent de couleurs vives leur canot. De petits cabris sautent en bêlant. Des treilles ombragent les auvents, promettant un délicieux muscat qui mûrit deux fois l’année.

Un vieil homme, vêtu d’un sac, cueille son coton en chantonnant. « Que chantez-vous là? » Il ne se retourne pas tout de suite et d’une main tremblotante, couleur de café, il picore la blanche touffe qui semble tout juste posée sur l’arbuste. Il n’enlève pas les grains noirs qui l’alourdissent. Ce sera le travail des femmes. Enfin il se retourne : « Je chante : « en passant par la Lorraine »... vous savez, la Lorraine, c’est en France… Nous l’avons reprise aux Allemands. — Etes-vous allé en France ? — Non, jamais. Mais mon fils y est allé. Il est employé à la Transatlantique, à bord du Cuba.

Je le vois passer dans le canal tous les quinze jours, c’est-à-dire, je vois passer le bateau. Je le reconnais bien. Je me dis : voilà mon fils, qui passe! mais lui, je ne le vois pas, c’est trop loin ! et puis, il est occupé à l’intérieur dans les fonds. C’est comme des villes, ces bateaux-là ! Ils font bien escale à la Pointe et à Basse-Terre, mais je suis trop vieux, je ne peux plus traverser. Et lui, quand il a un congé, il le prend en France, pensez bien! Il est marié là-bas. Je ne lui parlerai peut-être plus jamais, à mon Robert. Mais ça ne fait rien. Il laisse toujours quelque chose pour moi à la Grande-Terre. Et je le vois passer tous les quinze jours. Je me dis : voilà mon fils qui passe! »

Paquebot Cuba – Coll. Musées de Bretagne

Je me retourne pour que le vieil homme ne voie pas les larmes qui me montent aux yeux malgré moi… Deux cheminées noires et rouges sur une coque noire, voilà de quoi réconforter ce vieux cœur. Son fils pourrait mourir. Si on ne lui disait rien, le père continuerait à se réjouir chaque fois que le grand paquebot paraîtrait au large…

Et je l’entends qui reprend son refrain accompagné par le tourbillonnement des insectes en joie.

« Si vous voulez parler au maire, m’a-t-on dit, il faut longer ce petit sentier jusqu’à une savane où vous verrez des bœufs. C’est celle du maire, un homme riche! »

Pour rappel :

Texte de Marthe Oulié extrait des Antilles Filles de France, édition Fasquelle  1935
Publié par Raymond Joyeux
le 27 novembre 2020

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Escale aux Saintes en 1935 – 1/5

Février 1934. C’est l’hiver en France. Le froid et la pluie règnent en maîtres à Paris comme à Bordeaux. Marthe Oulié a 32 ans. Elle est docteur en archéologie et navigatrice. Elle observe que, dans la capitale « les agences anglaises mettent bien en évidence, à côté d’une maquette de paquebot de la Star, une affiche aux cocotiers étourdissants sur un ciel de saphir : Come to the West Indies !… Jamaica, Trinidad, Paradise of sun-shine.  Mais n’y a-t-il donc pas aussi, se dit-elle, des Antilles françaises, des cocotiers français, une Martinique, une Guadeloupe ? Aucune affiche ne les rappelle au passant. » Alors sa décision est prise : elle partira en Martinique, à la Guadeloupe et en Haïti pour retrouver chaleur et soleil et écrira un livre sur son périple qu’elle intitule : Les Antilles, Filles de France. De ce livre envoûtant, publié à Paris en 1935 aux Éditions Fasquelle, c’est le chapitre sur les Saintes que je vous propose. Vu sa longueur, je le publierai en cinq parties. Ce long chapitre (pages 190 à 208) s’intitule :

LA JEANNE D’ARC ET LES SAINTES

Première partie : une traversée en canot à voile

J’ai là, sous les yeux, magnifiquement synthétique, une photographie des Saintes prise d’avion… On dirait un monstre tordant ses anneaux sous la lance d’un triomphant archange : le soleil. Et ce sont les remous de sa défense qu’on voit franger de bondissante écume les masses noires et rutilantes. Serpent des mers imaginé, dirait-on, par quelque fantaisiste peintre d’estampes japonaises.

Mais de la corniche guadeloupéenne, par-delà le vaste canal, elles semblent les frontons mauves de temples géants dont l’éloignement masquerait les colonnades, dont la mer engloutirait les piliers, tels Phylae sur les eaux vertes du Nil. Et cette fine couleur, de toutes la plus immatérielle, que l’approche du soir met au visage des îles s’harmonise suavement avec leur nom si recueilli et si pur : les Saintes !

D’ailleurs les Saintetés ne sont-elles pas le parfum miraculeux de tourments humains, de volcans grondants ? Tout est rassemblé pour leur mériter ce nom choisi.

De loin, on en distingue deux : Terre de Haut qui est la plus basse, Terre de Bas qui est la plus haute. Si ces deux îles ont autour d’elles une famille d’autres « îlets », c’est un secret qu’elles ne révèlent pas à ceux qui les dédaignent trop pour aller le leur demander. Les Saintes se défendent bien et le canal, avec ses airs pacifiques, est aussi dur qu’un canal des Cyclades sous le souffle du meltem.

Tous les matins, à Trois-Rivières, on voit accoster des Saintois qui apportent le poisson dans leurs canots, pareils à ceux de nos côtes, mais qu’on appelle là-bas des « boats ». A Basse-Terre aussi, mais le trajet est plus long. Ici, avec bon vent, en trois heures, on traverse. Ils ont, ces Saintois, pour la plupart des visages clairs et des yeux bleus. Les Guadeloupéens les blaguent : ils les disent d’un esprit un peu obtus! « Un Saintois, racon- tent-ils, devait donner de la glace à un malade. Il n’en avait jamais vu. Il la fit fondre dans une casserole et lui fit absorber le liquide chaud. L’homme en mourut. — Il est mort, et pourtant, dit l’infirmier d’occasion, je la lui ai fait boire chaude, cette glace. Qu’est-ce que ça aurait été si je la lui avait donnée froide! »

Toujours les insulaires sont l’objet des plaisanteries des continentaux. Et pour les Saintes, la Guadeloupe fait figure de continent !

On reconnaît le Saintois à son chapeau : un vaste chapeau chinois en toile tendue sur une légère armature de bambou, dont les marins apportèrent le modèle. Si bien qu’en silhouette le Saintois, dépourvu d’embonpoint, a l’air d’un champignon.

Pêcheurs saintois au salako Tableau d’Alain Joyeux

Il déballe son poisson sur la petite jetée et repart immédiatement. Je ne suis pas sûre qu’il ait poussé la curiosité jusqu’à aller, en haut de la côte, voir l’église neuve… Mais si quelqu’un désire s’embarquer dans son canot pour se rendre aux Saintes, il l’emmène obligeamment.

Photo Raymond Joyeux

C’est le moyen le plus courant, le plus sportif aussi de se rendre aux Saintes, assis sur le petit banc du canot en compagnie d’une ou deux paires de volailles qui dans un instant flotteraient avec des piaillements éperdus sur l’eau accumulée dans l’embarcation.

Le boat saintois (Document Alain Marc Foy)

A peine franchie la petite « barre » du port, en deux ou trois bonds qui menacent de tourner au saut périlleux le canot commence à jouer de ruse avec la vague. Le plus souvent, c’est le vent du large, le vent d’Est qui chasse la mer, et le canot sans un habile coup de barre la recevrait dangereusement par le travers.

Ils sont trois hommes à bord. Pour un canot de sept mètres c’est un bel équipage. L’un accroupi sur ses talons nus, le chapeau rabattu sur le nez pour atténuer la réverbération, la barre et l’écoute en main. Jamais il n’amarre l’écoute. Le bateau est trop chatouilleux. Un second écope sans arrêt ce que le canot embarque d’eau au vent et à contre-bord. Le troisième est un acrobate. Assis sur la lisse, le derrière au-dessus de l’eau, se tenant d’une main par un bout de filin au mât, c’est lui qui d’un geste héroïque signale l’approche de la mauvaise vague au barreur. Il pousse un cri d’alarme en même temps.

Le canot reçoit le choc, aussi amorti que possible par le coup de barre. Mais la vigie, en un éclair, s’est renversé en arrière, les épaules à toucher l’eau, tant le corps s’arque à fond. De tout son poids il fait équilibre. Ce corps humain remplace le balancier des pirogues océaniennes. Et c’est grâce à lui que le frêle canot n’est pas renversé par l’attaque du monstre aveugle. Un moment indécis, pantelant, l’aire coupée, il chancelle sous la poussée et la gerbe d’eau qui l’écrase, et puis il repart, piquant bravement du nez.

Au départ, la mer prometteuse était de turquoise, à peine poudrée d’écume; on aurait presque entendu chanter les sirènes. Et puis la sorcière a repris sa vraie forme, et hideuse, la voici qui nous crache à la figure, et braille, et siffle et cherche à nous tirer au fond. Elle est plombée, noirâtre, et salée, plus salée qu’aucune mer. Elle nous bouscule, nous soulève pour nous fracasser en retombant et nous tiraille de-ci, de-là. Hautes comme des maisons, les vagues se précipitent, et c’est miracle si nous les escaladons.

Les Saintes et la Guadeloupe paraissent également lointaines par delà ce chaos liquide et les lourds nuages qui le surplombent.

Les Saintes vues de Trois-Rivières – Ph. Raymond Joyeux

Pâques grandioses et lugubres, vrai prélude celtique à ces îles qui semblent un coin de Cornouailles en dérive à l’autre bout de l’Atlantique !

Et toujours l’homme de veille jette son cri, et tend son corps en offertoire pour le salut du bateau. La voile est toute trempée. Chaque nouvel assaut nous fait glisser sur les bancs humides. Et nous vidons, vidons sans arrêt.

Enfin surgit tout près de nous, comme une tour protectrice, comme une porte fortifiée, l’îlet à Cabris, en avant-garde des Saintes. Notre misère est-elle finie ? La baie s’incurve, rassurante, bordée de maisons. On entend les paroles des gens sur la jetée. Mais une dernière risée, la plus mauvaise, nous couche presque sur la mer aplanie.

Deux heures plus tard, le barreur dans ses vêtements secs est sous son toit. « Il vaut mieux être ici que dehors », dit-il laconique. Et cela en dit long. « Demandez-leur comment ils appellent le rôle du veilleur ». Félix rougit, car il est pudibond. — « Allons, dis-le tout de même ! — Quand on se tient sur le bord du bateau, on fait « groscul » et, par mauvais temps comme aujourd’hui, où on passe à chaque coup sous l’eau, « cul-mouillé ».

Charmant euphémisme !

Sillages : Tableau d’Alain Joyeux

Publié par Raymond Joyeux,
le 19 novembre 2020

L’ouvrage de Marthe Oulié Les Antilles Filles de France
est consultable à la Bibliothèque municipale de Pointe-à-Pitre

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Littérature : quand l’amour s’affiche en poésie

Bien que ce blog ne soit pas d’abord destiné à mettre en avant mes propres écrits, dérogeant pour  la xiéme fois à la règle, j’ai le plaisir de vous faire part de la publication aux Ateliers de la Lucarne de mon nouveau recueil de poèmes, Indécises saisons, paru en décembre 2016. Cet ouvrage de 84 pages, imprimé à Jarry-Baie-Mahault chez Speedyprint, se compose de deux parties : une série de textes écrits entre 1965 et 1985 suivi d’un long poème composé en décembre 2002. En tirage limité, sous jaquette amovible illustrée par Jean-Claude Lavaud, (1) il n’est plus disponible actuellement.  En cours de réimpression, ll le sera qu’en fin d’année 2020 chez l’auteur à l’adresse suivante : raymondjoyeux@yahoo.fr.

(1 ) – Pour plus d’informations sur Jean-Claude Lavaud, suivre le lien :
https://raymondjoyeux.com/2014/…/regard-sur-jean-claude-lavaud-peintre-et-sculpte...

Petits poèmes hallucinés

couv-defÉcrits pour certains depuis plus de 40 ans, sans projet initial de publication, ces textes tournent autour de trois thèmes essentiels : le sentiment amoureux, la mémoire et l’absence. Bien que distincts dans leur forme et leur contenu, éléments constitutifs communs à tout poème pris séparément, ces trois axes d’écriture – donc de lecture – sont ici unis par un lien fort, celui du rêve. Rêve accompli, lucide ou non, ou rêve en gestation, comme il est dit en titre de la première partie. S’il arrive que ces rêves ou portions de rêve prennent des allures d’hallucination, justifiant ainsi le sous-titre de l’ouvrage – Petits poèmes hallucinés -, ils répondent pour la plupart d’entre eux au concept connu de l’élément externe déclencheur du rêve au cours du sommeil paradoxal. Ainsi dès le premier poème, Onirisme (p.13), qui donne le ton général du recueil, le vers final : « Tu glisses dans le four de ma bouche la pâte levée de ton sein couronné », est cet élément. C’est lui en effet qui déclenche le rêve et détermine son contenu, c’est-à-dire, ici, le poème en son ensemble, jusqu’à ce dernier vers.

La construction et la progression linéaire du poème cité procèdent ainsi volontairement de la constitution ontologique et psychanalytique du rêve dont on ne découvre l’élément déclencheur qu’à la fin. Alors que par définition il en est à l’origine. Procéder autrement eût été minimiser la faculté cognitive et culturelle du lecteur averti et le priver de la surprise finale.

Appropriation de l’œuvre 

Il est évident qu’un lecteur totalement ignorant du processus gestatif du rêve ne verrait dans ce dernier vers précédemment mentionné qu’un fantasme érotique et banal d’écrivain, sans lien avec la partie du texte qui le précède. Il n’aurait ainsi qu’une appréhension partielle, altérée ou approximative du poème qu’il assimilerait à une suite d’images sans lien ni signification. Et ainsi pour les autres poèmes du recueil. D’où sans doute le scepticisme affiché ou contenu (pour ne pas dire la raillerie) que pourrait éventuellement susciter chez certains esprits une lecture superficielle et restrictive de ces poèmes. Et, de façon plus élargie, l’incompréhension ou le rejet de toute expression poétique.

Savoir lire entre les lignes

Être capable de lire entre les lignes d’un poème pour en saisir la quintessence, la portée, la musique et surtout l’émotion qu’il dégage – et de s’imprégner soi-même de cette émotion – n’est pas en fin de compte donné à tout le monde. Comme il n’est pas donné à tout le monde, on le sait, d’apprécier pleinement un tableau ou une pièce musicale dont on ignore les clefs. Une éducation culturelle forte et une sensibilité appropriée – en partie naturelles et innées il est vrai, mais surtout acquises et renforcées toutes deux par la fréquentation répétée et la connaissance des œuvres et des auteurs – sont le plus souvent nécessaires à une approche efficiente et jouissive de la poésie en particulier comme de toute œuvre d’art en général.

Les trois axes de lecture

1- L’expression du sentiment amoureux

Il apparaît clairement à la lecture de ce recueil que le sentiment amoureux est la clé de voûte de l’ensemble des poèmes et de leur conception architecturale. Ce qui n’a rien à voir avec l’érotisme gratuit, encore moins avec la vulgarité ou la pornographie. Mais comment exprimer ce sentiment autrement que par des mots et des images qui le traduisent et ce, en fonction de sa propre complexion mentale ? C’est à ce titre que la grande majorité des poèmes du recueil utilisent en les combinant tous les ingrédients spécifiques qui définissent et transfigurent le sentiment amoureux et ses manifestations souvent impétueuses : intensité de l’exaltation, fusion intime, focalisation sur la personne aimée, hyperactivité du corps, des sens et de l’intellect, entre autres… C’est le sens des expressions comme : « je prends un instant configuration de toi (P.13) – autre moi-même retrouvé (p.19) – ton cerveau confondu avec le mien (p.22) – folle agitation du volcan de ma chair (p.29) – de disparaître en toi mes pensées se colorent (p.33)- nos pensées d’hier et de toujours sont devenues communes (p. 40) – nos souffles confondus (p.41) etc…

Autant d’images, d’interpellations, de notations qui, avec d’autres procédés littéraires, donnent corps, tout au long du recueil, à l’expression de la passion. Tout comme les notes sur la portée font vibrer la phrase harmonique et donnent sens à l’œuvre musicale. Et si les poèmes de ce recueil semblent s’adresser chacun à un partenaire en particulier, réel ou imaginaire, le plus souvent différent, le projet et, espérons-le, le résultat, sont de toujours viser à transcender cet ancrage personnalisé pour parvenir, au-delà d’une définition aussi élégante et complète soit-elle, à une description, une expression universelle de l’amour, sublimée, ayant comme point de départ – et d’arrivée – soit une expérience affective intensément vécue et partagée, soit une vision onirique, orchestrée et matérialisée par l’écriture poétique.

2 – L’évocation récurrente de la mémoire

couverture-saison-2Rares sont les poèmes au cours desquels le lecteur de ce recueil ne rencontre pas l’évocation réitérée de la mémoire. Que ce soit sous ce vocable-même de mémoire ou ceux équivalents de souvenir et d’oubli, cette notion apparaît littéralement quinze fois dans le recueil. Comme si, appréhendant de se couper de son expérience amoureuse du moment, l’aimé s’évertuait à l’inscrire à jamais dans le substrat mémoriel, afin de sceller son vécu dans le temps.

On comprend dès lors que cette évocation est loin d’être un jeu gratuit de répétition. Une sorte de tic inélégant d’écriture sans signification réelle. C’est au contraire un authentique appel à la perpétuation des émotions, au prolongement d’un état extatique intense dont il veut non seulement garder le souvenir, mais duquel il projette de se repaître indéfiniment, tant il est conscient des métamorphoses que cet état a opérées en lui, aussi bien physiquement que mentalement. Faire échec à l’instantanéité des émotions, tel pourrait se résumer cet appel incessant à la mémoire et au souvenir. Se projeter dans le futur avec comme point d’appel l’événement ponctuel qu’il veut transformer en état permanent de satisfaction amoureuse, affective plus que sentimentale. Satisfaction à laquelle est associé bien entendu l’être aimé du moment, constituant plus que symbolisant la part féminine, complice indispensable et fusionnel, à l’origine et sujet de sa passion qu’il voudrait inextinguible. Et c’est dans le poème Le cœur de ton absence, page 49, que se traduit le mieux, selon nous, cette volonté d’immortalisation de la passion précédemment évoquée :

Sous l’œil de la nuit
qui s’étire
j’entends se dresser l’ombre
du jour nouveau 
entre les feuilles

Je sens battre le cœur de ton absence
et le rythme du mien
s’accélère au passage
du vent

Viens pour l’ultime prière
à genoux sur nos souvenirs

Viens joindre tes doigts
à ceux de l’oubli
qui nous embrume

Viens accorder ton souffle
à celui de la page
tournée

Demain nous écrirons
sur le sable du temps
nos mémoires entrelacées.

3 – L’obsession de l’absence et de la solitude

Oubli-absence-solitude, le rapport sémiologique entre ces trois états de conscience est évident. Associés à l’expression du sentiment amoureux, ils n’en constituent pas pour autant la face négative. S’ils apparaissent comme traduisant une certaine inquiétude, une image de frustration obsessionnelle de l’être aimant qui craint la perte de son amour et veut le soustraire à l’usure, ils peuvent aussi bien, de notre point de vue, être perçus comme des garde-fous protégeant la passion de la tiédeur, de la corrosion de l’habitude et du temps. Étincelle qui réactive le feu intérieur, l’absence peut redynamiser la relation entre partenaires et rendre la présence à venir encore plus fusionnelle. C’est elle par exemple, dans Acmée, (page 53) qui tisse à la vague un visage ; c’est elle qui fait battre le cœur de l’aimé (page 49) et, si elle agit parfois comme un étau (page 35), c’est elle aussi qui tient lieu de vigie (page52) et permet de faire dire à l’amant, s’adressant à sa bien-aimée absente :

À travers les lames
de ma mémoire immobile
infatigable guetteur
je t’espionne

Par-delà les barreaux
intérieurs
de ma solitude
ta présence ne m’échappe pas

Je recouvre point par point
ton souvenir
qui se reflète
sur la surface indifférente du temps

Et je palpe l’inconsistance
symétrie
de ton absence
omniprésente.

****

En conclusion, si ce recueil peut paraître à certains passéiste ou convenu, il n’a, à notre sens, que la modeste ambition de rendre compte d’une écriture introspective où le sentiment amoureux tient une place prédominante. Où mémoire, oubli, absence, solitude loin d’assombrir ou d’affadir le propos, viennent au contraire le pimenter, accentuant l’exaltation que fait naître en chacun de nous la passion dévorante de l’amour et des relations affectives. En dépit parfois des illusions agissant comme une substance hallucinogène propice aux divagations les plus extravagantes mais ancrées dans une réalité constitutive de notre étonnante nature.

Publié par Raymond Joyeux
Le jeudi 22 octobre 2020

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Littérature créole : une fable de Sylvianne Telchid et d’Hector Poullet d’après La fontaine

Sylvianne Telchid et Hector Poullet, deux spécialistes reconnus du créole guadeloupéen, ont eu la bonne idée d’adapter en créole les fables de Jean de la Fontaine dans deux savoureux recueils intitulés Zayann I et II, publiés aux Éditions PLB, respectivement en 2000 et 2002. Je vous propose aujourd’hui de découvrir la transposition créole de la fable Le lièvre et la tortue.

 Lapen épi Mòlòkòy

 

Si bari a-w pa plen an tan lapli
A pa an siren i ké plen.
Si zòt té konnèt istwa a
Lapen é Mòlòkòy
Zòt té ké vwè sa sé bèl pawòl.

On jou, Mòlòkòy di lapen konsa :
« Ou ka vwè bik-la ki anbala ?
Annou payé ou pé ké janmé rivé
Jwenn-li avant mwen ! »

Lapen réponn :
« An pé ké rivé jwenn-li avan-w ?
Tèt a-w foukan timafi !
Té ké fo ou ay pran
Yon dé ti rimèd-razyé pou géri-y !  
-Wè, sa pé an malade an tèt
Mé kanmenmsa an ka payé ! 



Konmdifèt, payé-la alé
Kompè Lapen, léjè kon pa ni
Té ké ni tan rivé adan on batzyé.
Mé i sav Mòlòkòy lou
Kon donmbré a nèg mawon,

Kifè i ka pran tout tan a-y,
I pa ka chaléré kò a-y
I ka touné, i ka viré
I ka manjé, i ka dòmi.

I ka pran tout tan a-y, i ka manjé i ka domi

A pa zafè a Manzè Tòti
Li sé alé i kalé
I ka lé kon Sansann kalé
Mé i kalé kanmenm,
I ka maché, i ka ba kò a-y bann.

Konpè Lapen astè
Byen mansousyé, i pa ka okipé-y
I savé i ké ni tan rivé.
Si i pati alè-la
Gangné a-y pé ké bèl.
I ka manjé zèb, i ka pozé
I ka jwé : mandé-y menm !

 

 

Pannansitan Mòlòkòy ka vansé,
Lèwvwè Lapen gadé,
Twota té ja maré-y
I pati onsèl balan
Mé awa, hak pa hak
Mòlòkòy rivé prèmyé.
I di lapen :

« Konpè Ka an te di-w ?
Ou vwè an pa té manti ba-w ?
Ka tout vitès a-w la sèvi-w ?
Ayen ! Sé mwen ki gangné
É si ou té ka pòté kaz a-w kon mwen ?
Jijévwè ka sa té ké yé ! »

Publié par Raymond Joyeux
le 29 septembre 2020

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Littérature : Fragments d’une enfance saintoise paraît chez CaraïbÉditions

J’ai le plaisir de vous annoncer la publication chez CaraïbÉditions de mon récit autobiographique Fragments d’une enfance saintoise.

Publié pour la première fois en 2009 à compte d’auteur, sous l’égide de l’Association Les Ateliers de la Lucarne, ce récit qui fait l’objet d’une postface de Mme Scarlett JÉSUS, IPR de lettres honoraire, a été à maintes reprises étudié dans diverses classes des écoles et collèges de Guadeloupe et des Saintes. Présenté sous une nouvelle couverture réalisée par Alain Joyeux, cet ouvrage – (format 20 x 13 – 208 pages) – est disponible en librairie, aussi bien aux DFA qu’en Métropole, depuis le 25 juillet de cette année 2020. Il a été enrichi de plusieurs chapitres et est vendu 11 € 75  (prix métropole).

 

 Présentation du récit telle qu’elle figure en 4ème de couverture

Nous sommes en 1947. À la suite du décès de son grand-père et d’une blessure au pied provoquée par un hameçon, le narrateur, petit Saintois passablement turbulent, âgé de 4 ans, entre à l’école payée. De cette année-là, jusqu’à la veille de son admission au collège, six ans plus tard, en Guadeloupe « continentale », c’est l’itinéraire d’un enfant des îles des années 50 que relate ce récit de Raymond Joyeux. Les faits et anecdotes évoqués, dans leur réalisme parfois cru, mais non sans humour et poésie, nous plongent dans une atmosphère qui porte l’empreinte d’une époque où, par-delà le caractère contestable de certaines pratiques pédagogiques, le concept d’une éducation partagée entre école et famille avait un sens et une réalité. Quels sentiments éprouve ce jeune garçon au cours mouvementé de sa scolarité primaire, et surtout comment réagit-il à la perspective de devoir bientôt quitter sa famille pour la première fois ? L’amour qu’il porte à son île et sa vie de totale liberté suffiront-ils à atténuer son appréhension de se retrouver seul dans un monde nouveau, et peut-être hostile, qu’il s’apprête à affronter ? C’est tout l’enjeu de cet attachant récit qui met en œuvre les classiques contraintes de l’autobiographie.

Publié par Raymond Joyeux
le 10 septembre 2020

PS : L’auteur rappelle que ce récit entre dans le cadre des thèmes de l’enfance, de l’école et de l’autobiographie. Il peut donc  faire l’objet d’une étude suivie aussi bien dans les classes du primaire que des collèges. Un livret pédagogique est offert à tous les professeurs désirant le faire lire et étudier à leurs élèves. Il précise qu’à la demande des enseignants de Guadeloupe, il est disponible pour rencontrer les élèves dès la fin novembre 2020 et participer au besoin à une sortie pédagogique à Terre-de-Haut sur les lieux du récit. 
Pour toutes informations, contacter Raymond Joyeux à l’adresse mail suivante :
raymondjoyeux@yahoo.fr

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Terre-de-Haut, un 15 Août 2020 sous le signe du Covid…

Crise sanitaire oblige, la fête patronale du 15 août à Terre-de-Haut sera réduite cette année à sa plus simple expression.
Aussi je vous propose une rediffusion de la chronique publiée en 2018 avec quelques modifications liées aux circonstances.

Une victoire contre les Anglais

Selon diverses sources, la paroisse de Terre-de-Haut des Saintes en Guadeloupe a été dédiée à la Vierge Marie en l’honneur de la victoire française du 15 août 1666, jour de l’Assomption, contre les troupes anglaises. Et que c’est le Sieur Claude François Du Lyon qui instaura le culte et la fête dans l’île en commémoration de cette victoire. Notre-Dame de l’Assomption devint dès lors la sainte patronne de Terre-de-Haut.

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Bataille navale dans les eaux saintoises

Voici, historiquement, comment sur Internet, Wikipédia relate les événements : «  Le 4 août 1666, alors que les Anglais attaquent l’archipel, leur flotte est mise en déroute par le passage d’un cyclone et les quelques Britanniques qui assiègent ce « Gibraltar des Indes occidentales » sont rapidement expulsés par les hommes des sieurs Du Lion et Desmeuriers, avec l’aide des Caraïbes. Les Anglais se rendent le 15 août 1666, jour de l’Assomption de la Vierge Marie, et un Te Deum est entonné à la demande de Du Lion qui institue la commémoration annuelle de cette victoire. »

Une fête paroissiale devenue civile et communale

À l’origine, fête exclusivement religieuse, teintée vraisemblablement d’un zeste de parade militaire, (le sabre et le goupillon, on le sait, étaient jusqu’en 1905 étroitement liés à l’époque), le 15 août devint sans doute très vite manifestation civile et républicaine. Si les informations nous manquent sur la façon dont était célébrée autrefois publiquement cette commémoration, on peut imaginer que les différentes municipalités qui se sont succédé à la tête de la commune, sans écarter son caractère religieux, l’ont progressivement transformée en fête populaire, l’étoffant au fil des ans de manifestations ludiques et festives pour la plus grande satisfaction de la population.

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Militaires en exercice aux Saintes en 1898 – Photo aimablement communiquée par Igor Schlumberger

Sans remonter à la nuit des temps, les plus anciens doivent se souvenir du simple feuillet  volant distribué aux habitants, et qui tenait lieu de programme officiel. Informant le public des lieux, dates et heures des festivités, et invitant la population non seulement à y assister mais également à y participer : discours solennels, réception et vin d’honneur en mairie, défilés militaires, fanfare, feux d’artifice, bal public… Avec aussi et surtout de nombreuses manifestations sportives, gastronomiques et culturelles dotées, les années fastes, de prix conséquents, afin de les rendre le plus possible incitatives et attractives.

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Réception  et vin d’honneur à l’occasion de la fête patronale – Bulletin du 15 août 1980

1972 : le premier bulletin municipal du 15 août

Il a fallu attendre l’arrivée au pouvoir d’une nouvelle équipe municipale avec le Docteur René Germain en mars 1971, pour voir apparaître le premier vrai bulletin communal de la fête patronale de Terre-de-Haut. Outre le programme détaillé des manifestations, s’étalant sur 5 jours, la brochure présentait pour la première fois l’historique de la commune, ses sites naturels, ses fortifications, ses monuments caractéristiques et, bien entendu, l’annonce de la traditionnelle Messe des Marins du 16 août avec procession à la Chapelle du même nom, bénédiction de la mer en canot et lancer de gerbe précédé du Libera me chanté en grégorien par M. le curé, vêtu d’un surplis blanc et d’une  étole noire.

Bénédiction de la mer et lancer de gerbe le 16 août à Terre-de-Haut- Années 50

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Bulletin et programme du 15 août 1972 – Archives Raymond Joyeux

Fête patronale programme 2

L’impression aussi bien des textes que des photos en noir et blanc laissait fortement à désirer. Mais le ton était donné et les années suivantes, les mêmes textes de présentation étaient repris jusqu’à récemment avec quelques modifications et ajouts dans des brochures couleur de plus en plus luxueuses dont sont reproduites ci-dessous les couvertures des exemplaires des années 1979 et 80 :

Couvertures Bulletins

De fil en aiguille, en l’absence d’un bulletin communal régulier, le programme du 15 août finit par se transformer en tribune politique où étaient présentés projets et réalisations de la municipalité avec un « Mot du Maire » particulièrement virulent à l’égard de l’opposition sans possibilité pour cette dernière de répondre par les mêmes moyens. D’autant plus qu’elle n’était pas représentée au Conseil municipal, par l’effet d’une loi électorale excluant les petites communes de la proportionnelle…

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Conseil municipal de 1983 – Archives Raymond Joyeux

Une fête patronale emblématique, très prisée des visiteurs

De la petite manifestation communale, quasi familiale à l’origine, le 15 août de Terre-de-Haut n’a pas tardé à devenir l’événement festif le plus couru des Guadeloupéens et autres visiteurs en mal de dépaysement et de divertissements faciles en plein cœur des  vacances scolaires. À partir des années 79-80, Terre-de-Haut sera littéralement envahie à cette occasion, entrainant des problèmes de plus en plus aigus d’organisation et de sécurité publique. Néanmoins, estimant que cet événement était une aubaine en matière de publicité et de fierté pour la commune, les municipalités successives, jusqu’à ces dernières années, n’ont pas hésité à investir des sommes de plus en plus importantes pour maintenir un haut niveau de manifestations, d’animations, d’invitations et de réceptions en tous genres. Auxquelles venaient s’ajouter, à la charge du contribuable, les frais de transport, d’hébergement et de restauration des invités de marque et de leur inévitable suite. Tant et si bien qu’à la longue la rubrique fêtes et cérémonies était devenue l’un des plus importants postes budgétaires de la trésorerie communale.

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Réception de M. Chirac et autres personnalités en 1979

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Visite de Mme Giscard d’Estaing – Bulletin du 15 août 1979-Archives R.Joyeux

Et aujourd’hui ?

Depuis deux ou trois ans, déficit record et restrictions budgétaires obligent, et plus encore  cette année 2020, suite à la crise sanitaire, s’il reste toujours très attractif pour nos compatriotes et nos amis de l’autre côté du Canal des Saintes, le 15 août à Terre-de-Haut a singulièrement perdu de son faste et de ses excès : un public aussi nombreux, peut-être, mais sans doute aussi beaucoup moins ou pas du tout d’animations tapageuses,  d’invitations onéreuses de stars du show-biz,  de réceptions et banquets gargantuesques, comme par le passé…

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Publicité bulletin-programme 15 août 1980 – Archives Raymond Joyeux

Alors, que nous réserve le 15 août de cette année 2020 ?

La question restera posée jusqu’à la publication par la mairie du traditionnel programme des manifestations et cérémonies, puisqu’à l’heure où nous publions cette chronique, ce programme, à notre connaissance, si minime soit-il, n’est pas encore sorti. Je vous invite donc à consulter le site officiel de la mairie pour savoir exactement comment sera célébré ce singulier 15 août 2020.

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Solidarité saintoise : Photo du bulletin-programme du 15 août 1979 

En tout état de cause, je souhaite à toutes et à tous, compatriotes et visiteurs, un joyeux 15 Août 2020, sous le signe de la prudence et des gestes barrières préconisés par les services de santé.

Raymond Joyeux – Le 11 août 2020

 

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Élection d’Hilaire Brudey : une triple révolution !

Méri-là cé ta tout’ moun !

(La mairie appartient à tous)

Dans notre intervention du 4 juillet dernier en mairie, à l’occasion de l’investiture du nouveau maire, et à son invitation, nous avons précisé que l’arrivée d’ Hilaire Brudey à la tête de la municipalité de Terre-de-Haut avait produit une double révolution dans nos mœurs politiques. Celle d’abord d’avoir mis fin à 50 années d’autocratie et à la réélection systématique du maire sortant ; celle ensuite pour les vainqueurs d’avoir applaudi spontanément les perdants le soir du scrutin, au lieu de les huer, comme cela se faisait traditionnellement chez nous à chaque élection.

Un déni de démocratie

À vrai dire, nous en avons oublié une troisième. Et elle est de taille ! En effet cette élection a également permis de donner un coup d’arrêt aux habituels défilés de la victoire qui étaient l’occasion pour les vainqueurs en délire de parcourir jusqu’au petit matin les rues de la commune en exhibant une clé géante en carton symbolisant celle de la mairie, invectivant les vaincus et vociférant le stupide slogan : Méri-la cé tan nou, méri-la cé pas ta yo (La mairie est à nous, la mairie n’est pas à eux.)

Slogan inventé sans doute par un parfait démocrate et hérité du mouvement LKP de 2009, dont le mot d’ordre La Gwadloup cé tan nous, la Gwadloup cé pa ta yo ! fut tant décrié à l’époque. 

2014 : les deux symboles de l’exclusion et du gaspillage fièrement exhibés.

Prétendre que la mairie appartient à certains et pas aux autres, parce qu’on a gagné les élections, est, on le comprend aisément, le déni de démocratie le plus virulent qui soit. Déni qui s’est réellement traduit malheureusement dans les faits durant des décennies à Terre-de-Haut par la volonté de ceux qui, à la tête de la commune, il faut bien le dire, avaient toujours encouragé ce comportement d’un autre âge.

Une victoire sans tapage

Les partisans d’Hilaire Brudey, s’ils ont laissé naturellement éclater leur joie à l’annonce des résultats, le soir du 28 juin, ont eu la sagesse de ne pas reproduire ces habitudes d’incivilité, et ont regagné dans le calme le siège de leur mouvement, avec drapeaux et banderoles, certes, mais sans hurler que la mairie leur appartenait en exclusivité. C’était là la troisième révolution que nous avons omis d’évoquer dans notre intervention du 4 juillet.

En attendant l’arrivée de l’élu- Ph R. joyeux

Cela dit, si, sous l’égide d’une mandature nouvelle, ouverte et tolérante, on ose en tout cas l’espérer, ces trois changements capitaux dans nos mœurs électorales constituent un tournant historique dans nos habitudes politiques, et plus globalement dans une grande partie de la mentalité populaire saintoise, cela ne signifie nullement qu’il ne reste plus de progrès à faire en ce domaine.

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Nous n’en voulons pour preuve que le comportement des conseillers de la minorité qui ne se sont pas présentés en mairie le dimanche 12 juillet pour la remise officielle de l’écharpe. Cela signifie tout simplement que l’opposition n’a toujours pas accepté sereinement sa défaite, ni intégré le fait qu’elle fait partie de la municipalité au même titre que ceux de la majorité. Ce n’est pas seulement dommage pour son image et sa volonté pourtant publiquement exprimée de (ré)-conciliation. Mais également pour l’histoire et la postérité, qui retiendront cette absence comme une frustration faite – pour ne pas dire un affront – aux électeurs de la liste sortante,  pourtant joliment baptisée Rebâtir.

L’exemple républicain de Ginette Samson

La fonction de conseiller municipal en plus d’être un privilège, est un honneur républicain, quelle que soit la mouvance à laquelle on appartient. Et cet honneur exige de faire abstraction de son amertume et de son orgueil lorsque les circonstances le demandent. À ce titre, le bel exemple de Ginette Samson, elle aussi candidate malheureuse à ces élections, est à méditer. Cette candidate, qui n’a pourtant obtenu aucun siège à l’assemblée communale, a en effet exprimé son approbation en likant sur la vidéo de la passation de l’écharpe à Hilaire Brudey et à ses adjoints, publiée par MVE-US. Dénotant ainsi une ouverture d’esprit autrement plus démocratique que celui des élus de la minorité étrangement absents à cette manifestation.

Rebâtir et mieux vivre ensemble… oui, mais sur des bases nouvelles !

Nouvelle équipe municipale, sans la présence de l’opposition

Il reste à espérer que, dans le sillage de la majorité, sous l’impulsion d’Hilaire Brudey et de sa majorité, tout rentrera rapidement dans l’ordre. Et que la totalité de l’équipe qui forme aujourd’hui le nouveau conseil municipal, toutes tendances confondues, consentira à travailler ensemble, sans complexe, pour le seul bien de la commune de Terre-de-Haut et des Saintois. Sachant que, contrairement au dicton bien connu, il n’est nullement nécessaire de se ressembler pour s’assembler.

Publié par Raymond Joyeux
le 16 juillet 2020

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Alex MOLZA 1965 : l’interview retrouvée…

1 – L’homme

En 1965, Alex MOLZA était mon voisin à Terre-de-Haut. Il habitait avec sa famille dans l’ancienne maison Jacob, tout près de l’actuelle poissonnerie, à l’emplacement de l’hôtel La Saintoise aujourd’hui désaffecté. Bien que marin-pêcheur professionnel, c’était un cordonnier chevronné qui avait appris ce métier à Basse-Terre et qu’il exerçait 20200530_151011_resized (1)sporadiquement aux Saintes, gagnant petitement sa vie d’une activité dont il était le seul chez nous à posséder la technique. Il pratiquait aussi avec grand succès l’art du massage à la chandelle, soulageant, (et souvent guérissant) ses patients de leurs foulures, entorses, courbatures et autres douleurs articulaires ou dorsales. Mais son vrai métier, comme pour la plupart des Saintois, c’était la pratique de la pêche. Inscrit maritime, il tirait son canot sous le kalpata devant chez lui, et, s’il s’adonnait régulièrement à la pêche côtière, la traîne saisonnière à la dorade n’avait pour lui aucun secret. Jeune enseignant, logeant à l’époque chez mes parents, à vingt mètres de chez lui, il m’arrivait de le rencontrer au bord de la mer à son retour de pêche. Mais le plus souvent, c’était en fin d’après-midi, à la sortie de l’école, que je le retrouvais assis sur les petites marches de la maison Butel, face à l’église, son chapeau de paille sur les genoux. Nous restions alors de longues minutes à deviser, presque toujours en français, sur les événements de l’époque, m’étonnant de ses connaissances et de sa grande culture. Avec quelques amis, dont Georges Vincent et le docteur Yves Espiand, nous venions tout juste de créer le journal L’ÉTRAVE et, pour l’alimenter, j’étais à la recherche de sujets d’articles sur l’histoire, la culture et les traditions maritimes saintoises. Comme Alex était intarissable sur tous ces sujets, je lui ai proposé de l’interviewer sur les conditions et les techniques de la pêche hauturière telle qu’elle était alors pratiquée par nos marins-pêcheurs. C’est cette interview, qu’il m’a accordée de bonne grâce voilà 55 ans, que je vous livre aujourd’hui. Depuis, les temps ayant heureusement bien changé, la pratique de la pêche, aux Saintes comme partout ailleurs en Guadeloupe, s’est considérablement améliorée. En raison principalement de l’arrivée du moteur hors-bord, du GPS et du DCP.(1). Aussi, cette interview, si elle n’est plus d’actualité, est à prendre comme le témoignage d’une époque où la vie de nos marins-pêcheurs était beaucoup plus difficile qu’aujourd’hui, mettant journellement en péril patron, équipage et matériel. Le plus souvent pour un maigre gain qui compensait à peine les efforts consentis et les risques encourus…

(1) DCP : Dispositif de Concentration du Poisson.

À gauche, maison Jacob à Terre-de-Haut, côté rue – Début 20ème siècle. BNF

2- L’interview

Raymond Joyeux : Alex Molza, quelle est, selon toi, pour les Saintois, la période de pêche la plus active ?
Alex Molza : La période de pêche la plus active aux Saintes, est sans conteste la saison de la dorade. Elle va de février à juin, selon les années ou de la mi-janvier à mai. Cette période voit la prise de milliers de dorades capturées selon un mode de pêche bien particulier appelé « la traîne ».
R.J. : Peux-tu nous expliquer en quoi consiste cette façon originale de pêcher la dorade ?
A.M. : L’expression « pêche à la traîne » décrit déjà suffisamment, en fait, ce qu’elle désigne. La dorade coryphène étant par nature un poisson voyageur, il serait difficile, par exemple, d’employer une méthode comme celle dite de « la pêche au creux », pour la capturer. Très vorace, et vivant pour ainsi dire à la surface, il lui suffit de voir un appât filer devant elle pour le « mordre ». Amorce donc une ligne de 150 à 200 mètres environ et laisse-la traîner derrière ton « boat » qui avance à une allure régulière, tu fais la pêche à la traîne.
R.J. : De cette manière, est-on alors toujours certain de ramener une dorade ? 
A.M. : Si tu n’es pas un apprenti et que tu pratiques cet exercice durant la saison, oui, sinon reste chez toi !
R.J. : Donc en plus de laisser traîner tout bêtement sa ligne, il y a une technique ?
A.M. : Il y a d’abord l’appât. Le balaou est l’appât-maître. On peut utiliser également la seiche. Mais il y a aussi une technique, comme tu dis, Raymond. Ne crois pas en effet qu’il suffit de sentir « un coup de tête » et de tirer sur sa ligne pour ramener une dorade. Il faut jouer avec le poisson, lui faire croire qu’il jouit encore de sa liberté en lui donnant du « filage » et le faire venir petit à petit le long du bord. Attention cependant aux coups de queue pendant l’embarquement. Il faut toujours être muni d’une « masse » pour étourdir éventuellement les récalcitrants.

Un « boat » saintois au retour de la traîne – Années 60

R.J. : Mais est-il toujours nécessaire, Alex, de « traîner » pour ferrer une dorade ?
A.M. : Non, Raymond. Et, paradoxalement, ce n’est pas en traînant qu’on en capture le plus. Il y a en effet ce qu’on appelle « le bois » qui est, signalons-le, une aubaine pour le pêcheur. Navigatrice, je l’ai dit, la dorade aime se retrouver avec ses congénères. Aussi il n’est pas rare de rencontrer un banc de 150 à 200 spécimens autour d’une épave, d’un tronc d’arbre ou d’une simple planche à la dérive. Point n’est besoin alors de dérouler ses lignes. Il suffit d’avoir un bon « croc »,  (prononcez croque) – sorte de perche portant fixé à une extrémité un gros hameçon – pour ramener un à un les poissons qui se trouvent pour ainsi dire à portée de main.
R.J. : On parle aussi de « litt » qu’est-ce à dire ?
A.M. : Par opposition au « bois », le « litt » est un banc de dorades dont la présence est signalée uniquement par des « gibiers marins ». Autrement dit par des frégates ou toute autre espèce d’oiseaux de haute mer.

Frégates et canot de pêche autour des Saintes. Ph. Claire Jeuffroy

R.J. : Quelle est la plus grosse prise obtenue aux Saintes à ta connaissance, Alex ? 
A.M. : J’ai vu des « boats » décharger jusqu’à 160 dorades d’une seule traîne. Ce qui représente environ deux tonnes de poisson, et des spécimens, pesant en moyenne entre 10 et 12 kg.

Retour de la traîne : après la prise, le « brayage ». Ph R.Joyeux

R.J. : Après avoir parlé technique, venons-en, si tu veux bien, Alex, aux conditions de pêche. La traîne constitue-t-elle une pratique périlleuse  pour vous, pêcheurs ? 
A.M. : C’est sans doute après les gros « coups de senne » qui durent 3 ou 4 jours, l’activité de pêche la plus exténuante pour un marin-pêcheur. Il nous arrive en effet de rester plus d’une journée entière sur l’eau.
R.J. : Pourquoi tout ce temps alors que la pêche aux « grands-gueules », par exemple, voit les canots de retour vers 13 ou 14 heures, parfois même avant ? 
A.M. : Il faut dire tout d’abord qu’on ne va pas à la traîne derrière l’îlet à Cabris, ni dans la Passe. Nous allons généralement au sud de la Dominique, « dans l’ sus », comme on dit. Ou très haut dans le nord. Ce qui signifie qu’il faut appareiller vers 4 heures du matin pour être sur les lieux de pêche vers 9 ou 10 heures. Suppose qu’ à 14 ou 15 heures on se prépare à rentrer, on n’est pas de retour aux Saintes avant 18 ou 19 heures. Et encore, par beau temps et vent favorable.
R.J. : Justement, parlons des conditions météo. Vous sont-elles toujours favorables ?
A.M. : Malheureusement non, Raymond. Il ne se passe pas une saison de traîne sans que 3 ou 4 boats fassent naufrage. En général, on arrive à récupérer ceux qui « coulent », même si parfois ils perdent leur canot et leur attirail.
R.J. : Et toi, Alex, t’est-il arrivé de « couler » comme tu dis ? 
A.M. : J’ai « coulé » 4 fois depuis que je pratique la traîne. Une fois j’ai vu un requin happer le chapeau d’un de mes équipiers. Nous étions restés ce jour-là 6 heures dans l’eau autour du canot avant d’être récupérés par un autre équipage. Et chaque fois que je m’embarque pour ce type de pêche je ne sais jamais si je reverrai ma femme et mes enfants.
R.J. : Malgré ces mésaventures qu’on appelle d’ailleurs « fortunes de mer », as-tu déjà pensé à abandonner la traîne pour une autre pratique moins risquée ? Les nasses, par exemple?
A.M. : Non, Raymond, je n’ai jamais pensé abandonner la traîne pour une autre spécialité. Même si elle est saisonnière et périlleuse, c’est une source de revenus bien plus importante que les nasses. Et en plus, il y a le plaisir que j’éprouve, comme tous les pêcheurs de chez nous, à « piquer » une belle dorade, quels que soient le temps et l’état de la mer…
R.J. :  Je te remercie, Alex, de m’avoir accordé cette interview. Elle paraîtra dans le prochain N° de L’ÉTRAVE. Je te souhaite bon vent et un boat chargé de belles dorades à ta prochaine sortie en mer….
A.M. : Pa ni pwoblem…

Rappelons que cette interview a été réalisée en février 1965.
Que c’était à la voile que les pêcheurs saintois pratiquaient leurs activités.
Que ni GPS ni DCP ni téléphone portable n’existaient à l’époque,

*******

Un grand merci à Marie-José Molza pour la photo de son père.
À Claire Jeuffroy pour celle des frégates.
À Igor Schlumberger pour la photo ancienne de la maison Jacob.
À Hubert Jules, neveu d’Alex, pour les infos le concernant.
Cinq N° du journal L’ÉTRAVE ont paru de Février à juin 1965
Sa couverture a été réalisée par feu Alain Foy.

Publié par Raymond Joyeux
le 07 juin 2020

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