Terre-de-Haut : la Place du Plan d’eau enfin opérationnelle !

Après plusieurs années d’attente…

Annonce des travaux financés par l'Europe et le Sénat

Annonce des travaux financés par l’Europe et le Sénat

Les habitants de Terre-de-Haut étaient plus qu’impatients de voir l’aménagement tant attendu de la seconde phase de la Place du Plan d’eau enfin réalisé. C’est chose faite depuis fin février 2014. Élections obligent, c’est en effet quelques semaines avant les municipales du 23 mars dernier que les Saintois ont vu les équipes successives d’ouvriers et autres installateurs de jeux d’enfants s’affairer sur le site. Aujourd’hui que la quasi-totalité du projet au sol semble avoir vu le jour, il ne reste plus qu’à intégrer à cet ensemble magnifique la piscine suspendue, initialement prévue, et ses équipements annexes. Mais la population est plus que dubitative quant à la réalisation prochaine de cette dernière tranche. Car même si la totalité des aménagements est cofinancée par l’Europe et le Sénat, vu que la commune, en perpétuel déficit budgétaire, est sous tutelle préfectorale, il apparaît très peu probable que de nouveaux travaux puissent être entrepris de sitôt. À ce titre, une information complète sur le financement déjà utilisé et le reste à réaliser sur ce chantier serait plus que bienvenue ! C’est Régis Debray qui disait que tout administré payant des impôts a le droit de savoir ce qu’il advient de son argent …

 Satisfaction générale

place 1Ne boudons pas cependant notre plaisir. Avec l’implantation d’un mobilier urbain ergonomique de qualité, en nombre suffisant et judicieusement disposé, recon-naissons qu’un effort considérable a été consenti pour permettre aux uns et aux autres de profiter pleinement de ce cadre enchanteur qu’est la crique de Petite-Anse et la baie du Fond-Curé. Avec en toile de fond, à l’ouest, la cambrure parfaite de l’Îlet à Cabris barrant l’horizon, et, au sud, l’harmonieux massif du Chameau, débarrassé de son malodorant et incongru dépotoir. De leur côté, les enfants s’en donnent à cœur joie, utilisant jusqu’à la nuit tombée des installations adaptées à leur âge, prévues pour leur détente et l’exercice de leur agilité, et qui avaient jusque là cruellement manqué aux petits Saintois… Activités ludiques diverses, exercées sous l’œil vigilant et la surveillance attentive des parents, comme le suggèrent les nombreux panneaux implantés à proximité de chaque aire de jeux. Ce qui, selon nos informations, n’a pas empêché quelques petits accidents, sans gravité semble-t-il, signalés depuis l’ouverture de la place au jeune public.

jeux - copie

Sous les pavés l’estran

Rivage de Petite Anse avant son comblement

Rivage et vue partielle de Petite-Anse avant son comblement

Mais avant d’être la superbe place aménagée d’aujourd’hui, ce site de Petite-Anse était ce qu’on appelle aux Saintes une « basse » corallienne. C’est-à-dire, en terme de géographie littorale, un estran : espace naturel, alternativement découvert et  recouvert  par la mer, au rythme de la faible  marée sévissant sous nos latitudes. Si les nouvelles générations n’ont jamais connu cette « basse », les plus anciennes doivent s’en souvenir. À la sortie des classes, vers 5 heures de l’après-midi, les écoliers que nous étions alors s’y précipitaient pour y glaner des palourdes enfouies dans la vase. Elles étaient signalées par un fin geyser salé qu’expurgeaient de gros vers visqueux, eux-mêmes enterrés dans le sable rouge et ocre. D’autres innombrables petits animaux et végétaux marins peuplaient les flaques tièdes laissées dans les crevasses par la marée descendante : ulves, corallines, patelles, vigneaux, ophiures, petits oursins noirs compacts, appelés châtaignes, et autres algues et coquillages vivants et colorés qui nous écorchaient parfois les pieds.

Ophiure noire

Ophiure noire

À la marée montante, les deux baies confondues du Mouillage et du Fond-Curé se rejoignaient au goulet sableux de la presqu’île Érivan qui se détachait alors du rivage, se transformant pour quelques heures en un minuscule et éphémère îlot rocheux. Le fort courant circulant entre les deux baies par le goulet renouvelait et régénérait les eaux, évitant ainsi leur stagnation et l’envasement des fonds que l’on constate aujourd’hui. À la pointe extrême de la presqu’île, l’eau cristalline, lumineuse et vivifiante du légendaire Bassin des Sœurs, petite excavité naturelle entre les rochers affleurant la surface, calme, profonde, ouverte sur le large, accueillait, en plus de ses hôtes habituels, baigneurs et baigneuses qui venaient s’y rafraîchir en toute sécurité par les chauds après-midi de carême. Cela pour dire que c’est tout un écosystème irremplaçable qui a été irrémédiablement enseveli sous la glaise et le béton de cette place qui fait, sans qu’ils le sachent, le bonheur des jeunes promeneurs et de nos enfants d’aujourd’hui…

Comblement et aménagements successifs

C’est au début des années 70, que fut entrepris par les autorités d’alors le comblement de l’estran de Petite-Anse. Le surplus de terre enlevée des mornes lors de la construction de l’aérodrome de Grande-Anse avait trouvé – à tort ou à raison -, aux yeux des responsables municipaux, une utilisation toute désignée. Manquant d’espace dans le bourg pour la réalisation d’un complexe culturel et multi-sportif, l’idée de « prendre sur la mer », en un endroit propice, germa naturellement dans l’esprit de nos dirigeants.

Vue générale du Plan d'eau

Vue générale de la première place avec ses pontons et gradins, avant la réhabilitation actuelle – Ph R. Joyeux

L’opération fut confiée à un entrepreneur métropolitain du nom de Guinaman, lequel, secondé par le Saintois Paul Foy, à la tête d’une équipe de jeunes locaux, commença par élever une digue pour circonscrire l’espace et contenir la terre rapportée. Cette digue en pierre qui a résisté à toutes les intempéries devait servir de contrefort à l’aménagement d’une piscine d’eau de mer limitée par deux pontons, dont on voit encore les piliers depuis la promenade longeant la place. Des lignes d’eau flottantes entre ces pontons matérialisaient les couloirs de nage. En même temps que s’édifiait cette piscine naturelle, des gradins de béton destinés au public complétèrent le complexe nautique.

Début des travaux phase 1

Début des travaux phase 1- Ph. R. Joyeux

Cet ensemble servit tel quel pendant plus de 20 ans. On y ajouta par la suite, sur les emplacements récupérés, un semblant de maison de jeunes, un court de tennis transformable en terrain de basket et un petit théâtre de plein air qui a eu ses heures de gloire avec les pièces irrésistibles de Jérôme Hoff, interprétées par l’auteur et quelques comédiens amateurs du cru. Les années passant, tous ces aménagements devenus obsolètes se dégradèrent peu à peu pour finalement disparaître. Et le Plan d’eau, comme fut nommé ce nouvel espace, devint et resta longtemps dépotoir à ciel ouvert et, accessoirement, base nautique avancée de l’UCPA. Jusqu’à sa transformation récente rendue possible grâce aux fonds obtenus du Sénat et de l’Europe. Les travaux de la nouvelle place tardèrent cependant à se concrétiser, la première phase ayant consisté simplement à réhabiliter le sol et à implanter d’innombrables lampadaires qui continuent, au grand dam des contribuables, à brûler toutes les nuits, jusqu’au petit matin, inutile source, pour certains, de gaspillage d’énergie et d’argent…

 Avant l'implantation des aires de jeux

Avant l’implantation des aires de jeux pour les enfants – Ph. R. Joyeux

La place est néanmoins aujourd’hui opérationnelle, c’est sans doute là l’essentiel. Même s’il reste encore à réaliser certains aménage-ments comme la piscine évoquée plus haut, prévue dans le plan technique et architectural initial pour le moins ambitieux et coûteux. Qu’en sera-t-il dans ce cas du port de pêche et ses anneaux sécurisés aux abords de la place, projet capital cent fois promis, cent fois remis aux calendes grecques ? La question reste posée. Car peut-être que beaucoup de professionnels, ou même de plaisanciers, préfèreraient-ils savoir leurs embarcations à l’abri et facilement accessibles, plutôt que de voir s’implanter une piscine qui ne serait pas forcément homologuée et qui ne servirait au mieux qu’à des entraînements épisodiques sans lendemain ; et encore, dans l’hypothèse improbable où notre île disposerait – comme dans les années 70 – d’un véritable club de natation, avec des sportifs de haut niveau et des entraîneurs qualifiés.

Crépuscule au Plan d'eau

Crépuscule enflammé au Plan d’eau – Ph. R. Joyeux

S’il faut choisir, aux autorités compétentes de trancher, puisqu’on ne demande jamais son avis à la population. Sauf à vous, chers lecteurs, sur ce blog. Aussi, n’hésitez pas à exprimer vos propositions et à nous faire part de vos commentaires. Si vous le souhaitez, bien évidemment… Je suggérerai pour ma part qu’on rebaptise ce bel espace du nom d’un de ses premiers bâtisseurs et qu’on l’appelle désormais et une fois pour toutes : Place Paul Foy.  Ce ne serait que justice.

Raymond Joyeux

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Balade insolite à Terre-de-Bas

couverture gpe 2Je remercie M. Axel Vicq des Éditions Dakota, ainsi que son auteur, M. Daniel Kempa, de m’avoir autorisé à reproduire ci-dessous l’article sur Terre-de-Bas, extrait de La Guadeloupe entre terre et mer, ouvrage collectif illustré et réalisé conjointement par Daniel Kempa, Corinne Gense et Gérard Berry du Conservatoire du Littoral. J’espère que cette chronique contribuera à mieux faire connaître notre île-sœur qui, si elle n’est pas aussi fréquentée touristiquement que Terre-de-Haut, présente des charmes autrement plus reposants et authentiques que sa voisine. Charmes que je vous laisse le plaisir de découvrir grâce au professionnalisme, à l’œil et à la plume de l’auteur, M. Daniel Kempa, qui a su remarquablement les décrire et les mettre en valeur. Par la même occasion je ne saurais trop vous recommander l’acquisition de l’ouvrage mentionné, La Guadeloupe entre terre et mer, un guide touristique indispensable à tous ceux qu’intéressent la connaissance, la découverte et la protection du littoral de notre bel archipel. Dakota Éditions a également publié, dans le même esprit, d’autres ouvrages sur différents sites emblématiques de France métropolitaine dont vous pourrez consulter les titres en cliquant sur le lien : http://www.dakotaeditions.com. Bonne lecture. 

 Raymond Joyeux

Terre-de-Bas l’île authentique

carte Terre de BASDe toutes les îles de l’archipel, Terre-de-Bas est celle qui, tout en étant habitée, a su préserver une rare authenticité. Beauté des paysages, richesse du patrimoine et sérénité des lieux en font une destination où pourrait bien naître en ce troisième millénaire balbutiant un modèle de développement en réelle harmonie avec la nature.

Un patrimoine intact

TDB 1 - copieDès l’arrivée au port de Grande-Anse, le temps semble soudain se ralentir. Une activité tranquille se déploie. Des pêcheurs débarquent leurs prises sous les yeux attentifs des pélicans. En attendant de repartir en mer, quelques barques colorées sont échouées sur la grève. Ces « saintoises » font l’orgueil des habitants de l’archipel des Saintes, fiers marins et charpentiers de marine qui ont su s’inspirer de savoir-faire venus de la vieille Europe. Durant la traversée du bourg, on prend toute la mesure de la beauté des jardins créoles qui, hérités des Amérindiens installés dans le nord de l’île puis bonifiés par les populations noires, ont de tout temps assuré l’autonomie des familles. Le long du littoral, en bordure de falaises difficiles d’accès, apparaît la forêt sèche et ses essences caractéristiques : courbarils dont les grosses gousses renferment une pulpe comestible et « tendres à cailloux », nommés ainsi pour la dureté de leur bois. De jolis points de vue laissent entrevoir Basse-Terre, l’îlet du Pâté et la Pointe à Vache.

souda - copieÀ proximité de mares où poussent des anémones des marais, sur des terres profondes jadis cultivées, subsistent des traces d’occupation humaine ; reliquats de jardins et d’arbres fruitiers qui font le bonheur des moqueurs de savane. À mesure que l’on s’élève, une forêt plus dense et humide s’impose, fréquentée par des soudas à l’allure débonnaire. Encapsulés dans des coquilles de fortune, ces bernard-l’ermite qui vivent sur terre sont les éboueurs de la nature. Ils se rétractent à la moindre menace. Par endroit le sol devient noir, couleur d’anciennes charbonnières. Des ruines d’habitations esclavagistes évoquent un passé où cultures de coton, de café, de canne à sucre et de cacao faisaient la prospérité de l’île.

Vers l’écotourisme

Fût de bois d'Inde

Fût de bois d’Inde

Avec la remise en culture de parcelles via la création d’un jardin biologique collectif, la réhabilitation de mares et de plantations traditionnelles, le développement de l’herboristerie par la mise en place d’un jardin médicinal et la valorisation des vertus thérapeutiques du bois d’Inde, Terre-de-Bas semble s’orienter vers une exploitation raisonnée des ressources naturelles. Savoir-faire traditionnels et patrimoine historique lui donnent des atouts indéniables. La mise en valeur de pratiques artisanales comme la fabrication de salakos, chapeaux saintois d’inspiration tonkinoise, et la transmission de techniques de pêche telle la pêche à l’épervier, confèrent à ce projet une dimension culturelle indéniable…

La tradition créole, un espoir pour l’avenir.
Suggestions de balades :

Du port, traversez le bourg par la rue principale en direction de la plage de Grande-Anse

Aux Saintes, la pêche est une tradition. Tous les métiers de la filière sont pratiqués : construction et réparation des saintoises barques typiques des Saintes dont les membrures sont en poirier pays ; fabrication de nasses en bois et bambou ; pêche à la senne, à la palangre, à la traîne… Héritées des Amérindiens, certaines astuces de pêche sont étonnantes. Ainsi, pour attirer et troubler le poisson, les pêcheurs de l’île placent des feuilles de bois enivrant dans les casiers.

Longez la route côtière en laissant la trace du nord à gauche et poursuivez vers Pointe-Noire

Cases créoles traditionnelles

Rue tranquille et cases créoles à Terre-de-Bas

Autour des cases traditionnelles colorées, les jardins créoles sont à Terre-de-Bas bien vivants. Ici règne la culture à trois étages. Tandis que balatas et autres grands bois d’ouvrage sont prélevés  en limite de forêt, fruits de figuiers de Barbarie, de surettes, de citronniers, de grenadiers et de manguiers sont cueillis plus bas, non loin des maisons. Les racines  et tuber-cules tels que patates douces, ignames, manioc et malagas sont cultivés à terre, à proximité des habitations. Grâce à une citerne, chaque famille est indépendante.

Suivez le long du littoral le sentier balisé en bleu et dépassez l’îlet du Pâté

calebasses retDans certains secteurs, vous rencontrerez des arbres portant d’énormes boules. Ce sont des calebassiers, végétaux incontournables dans la culture créole. L’opération « On pannyé on kwi » devrait bientôt leur rendre toute leur importance. Dans un avenir proche, aux caisses des super-marchés, les sacs en plastique ne seront plus distribués. Ce sera une véritable révolution dans notre mode de consommation. Afin de proposer une alternative durable et de renouer avec une tradition bien ancrée, les paniers en liane de siguine et de bambou pourraient les remplacer. Les aliments cuisinés pourraient être versés dans des plats creusés dans des calebasses, appelés « kwi ». Avec la grande diversité des formes de calebassiers présents en Guadeloupe, toute une vaisselle biodégradable pourrait voir le jour.

Au niveau de l’anse à Chaux, remontez par la forêt mésophile vers le morne Sec

Merisier en fleur - Ph. H. Rossignol

Merisier en fleur – Ph. H. Rossignol

En travers de votre chemin, vous rencontrerez peut-être un joli serpent noir avec des taches blanches. Il s’agit de la couresse des Saintes, une couleuvre inoffensive.

Allez vers l’ancienne exploitation de l’Étang puis revenez sur vos pas pour prendre la  » Trace  » du dessus de l’étang, peinte en bleu

Autour de l’ancienne habitation de « l’Étang » située entre les trois mornes, arbres fruitiers ensauvagés, mares et étangs envahis de fougères dorées et de cannes brûlantes témoignent d’un passé révolu. Ces vestiges représentent aujourd’hui un patrimoine à sauvegarder. Lors de votre retour, du morne Sec à Grande-Anse, vous découvrirez de belles vues vers Terre-de-Haut.

Photo Thierry Petit-Lebrun

Le morne Paquette, Grand-Baie et en arrière-plan : Terre-de-Haut – Photo Thierry Petit-Lebrun

Texte : Daniel Kempa
Illustrations : Raymond Joyeux

 

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Quand la Jeanne d’Arc mouillait aux Saintes

1ere-de-couverture-e1373028620954Une fois n’est pas coutume, je vous propose aujourd’hui, chers lecteurs, un extrait de mon récit Fragments d’une enfance saintoise, édité à Terre-de-Haut, aux Ateliers de la Lucarne en 2009. Le passage que j’ai choisi a pour sujet la venue aux Saintes du navire mythique de la Marine nationale, le croiseur-école Jeanne-d’Arc, accompagné le plus souvent de son escorteur principal le La Grandière. Cet événement qui a marqué mon enfance était une tradition bien  établie à une époque où les bâtiments de la Royale ne manquaient jamais de faire escale dans notre rade, souvent à date fixe et pour plus de quinze jours, depuis les débuts de la marine à voile, nous l’avons vu avec l’épisode de Fréminville, jusqu’à la fin des années quatre-vingt-dix. Aujourd’hui, ce n’est qu’exceptionnellement, et pour une journée tout au plus, que mouillent en baie des Saintes les navires de guerre français. Autre époque, autres mœurs, dit-on. Les anciens marins qui me lisent, je sais qu’il y en a, se souviendront, sans doute avec un peu de nostalgie, de leur escale lointaine à Terre-de-Haut, de l’accueil qui leur était réservé et de l’impact auprès de la population saintoise de la présence plus que bien venue dans nos îles de ces fabuleux navires et de leurs sympathiques équipages.

L’arrivée de la Jeanne

L'auteur animant la fête du 15 août en 1972

L’auteur animant la fête du 15 août aux Saintes en 1972

Les occasions de se divertir aux Saintes étaient à cette époque (1950-60), peu nombreuses. La fête patronale du 15 août, point culminant des manifestations communales, avec ses inénarrables discours, ses jeux et compétions, ses feux d’artifice et son bal public, n’était concurrencée que par le réveil en fanfare du 14 juillet, les premières communions et les rares mariages qui ne réunissaient de toute façon que la famille et les amis. Il y avait bien, le temps d’une soirée au Ti-Coq, un tournoi épique de boxe entre nos champions locaux Louloul Hoff et Pierrot Tarquin confrontés à un ou deux faire-valoir de dernière catégorie venus de Guadeloupe, mais à vrai dire, seules les escales annuelles dans notre rade de la Jeanne d’Arc et de ses escorteurs nous apportaient une réelle et durable animation populaire et quelle animation !

C’était bien entendu la gendarmerie qui annonçait par voie d’affiche la venue du navire-école. L’information qui avait déjà fait le tour de la commune était relayée en chaire de vive voix par notre curé, le Père Offrédo, Breton, comme il se doit, et qui n’était pas, le moment venu, le dernier à monter à bord. Il est difficile d’imaginer aujourd’hui l’excitation fiévreuse de la population de notre petite commune à l’annonce d’un tel événement. C’était à celui qui apercevrait le premier les silhouettes caractéristiques des bâtiments de la petite flotte, car la Jeanne d’Arc était toujours accompagnée de l’aviso La Grandière, d’un autre escorteur et d’un ou deux dragueurs de mines, Le Canopus ou La Croix du Sud.

La Jeanne d'Arc en rade des Saintes - 1960 - Coll. Catan

La Jeanne d’Arc en rade des Saintes – 1960 – Coll. Catan

Dès la nouvelle confirmée, les jeunes gens grimpaient aux mornes pour souffler dans leurs cornes de lambi à la première manifestation à l’horizon d’une fumée de cheminée. Les cris de « mili ! mili ! » (le voici, le voici), se répercutaient alors de crête en crête, de rue en rue, et la population se rassemblait par famille au bord de la mer pour voir apparaître et avancer lentement derrière le Pain de Sucre, la masse imposante et majestueuse de l’un des plus beaux fleurons de la Marine nationale d’alors qui faisait battre à l’unisson le cœur de tous les Saintois… et Saintoises.

rognéeDans un petit carnet lui ayant appartenu et que je garde précieusement, mon père a noté : « La Jeanne d’Arc est arrivée aux Saintes le 3 mars 1951, un samedi avec vent d’Ouest toute la semaine. » C’était en effet le plus souvent aux alentours des vacances de Pâques que nous avions droit, pour pas moins de trois semaines, à la visite traditionnelle des nombreux officiers, élèves-officiers et marins de ces bâtiments de la Royale. Tout avait été prévu pour les recevoir comme il le fallait. Bars, stands, restaurants pavoisés avaient fleuri à leur intention dans le bourg et sur les plages.

Empailleurs d’iguanes, de tortues marines et de poissons armés, lavandières, vendeurs occasionnels de strombes vernis et d’étoiles de mer, constructeurs patentés de voiliers miniatures et de nasses décoratives en lamelles de bambou ; tout un petit monde de pacotilleurs, de livreurs de beignets, de liqueurs et de bière s’étaient préparés depuis des mois à offrir leurs marchandises ou leurs services, autorisés pour la circonstance à monter à bord avec leurs lourds paniers…

L’après-midi, une kyrielle d’embarcations, remplies jusqu’à la lisse d’enfants braillards, de jeunes filles en fièvre et parfois de grand’mères hardies, partaient faire à la rame dix fois le tour de La Jeanne, pour l’unique raison de saluer de la main et de la voix les marins à pompon rouge appuyés au bastingage qui se prêtaient volontiers au jeu innocent et cordial des salutations… Ou qui déversaient par-dessus bord reliefs de repas et déchets de cambuse que les éleveurs de cochons, de cabris ou de poules venaient récupérer sous la manche, dans des bassines appropriées. Il n’était pas rare que, trompés par le roulis ou calculant mal les trajectoires, ils reçoivent sur la tête des seaux de lavures graisseuses, mêlées de pain gonflé et de restes de victuailles, sous les lazzis des promeneurs à l’aviron, pliés de rire dans leurs canots.

Tarzan-L-Homme-Singe-1932_portrait_w193h257Le soir, la chaloupe principale que nous avions baptisée Gros-Nez, à cause de l’énorme défense en corde tressée qui ornait le haut de son étrave, déversait sur les quais, à intervalle régulier, ses cargaisons de gaillards en goguette, venus faire la java à terre, ou installer sur la place de l’embarcadère leur écran de drap blanc et leurs appareils de projection alimentés par un groupe électrogène ramené du croiseur. Nous avions droit aux films muets de Laurel et Hardy ou de Charlot, aux aventures de Tarzan ou de Fernandel qui nous faisaient rire aux larmes, mais également à des histoires plus romantiques ou mélos comme Les deux orphelines qui faisaient pleurer pour de bon tous les spectateurs. Et quand ce n’étaient pas des films qui nous étaient proposés, nous étions invités à bord pour une représentation à la belle étoile de comédies musicales telles que Tout va très bien madame la marquise, interprétées en costumes sur le pont arrière par la troupe des comédiens improvisés de l’équipage. Lilliputiens au flanc de Gulliver, un nombre impressionnant de petits canots, attachés les uns aux autres se dandinaient à la queue leu leu le long de la coque du navire et il fallait avoir bon pied bon œil pour retrouver et regagner le sien dans l’obscurité, sous les commentaires, les rires et les bousculades, à la fin de la séance.

L'équipage aimait se déguiser

Un équipage déluré qui aimait se déguiser

Comme beaucoup de Saintois de mon âge et sans doute aussi plus âgés, je dois mon premier contact avec le cinéma et le spectacle de scène à ces divertissements mirifiques à nos yeux que nous offraient les marins délurés de la Jeanne d’Arc. Le dimanche, après la grand-messe, un défilé en uniforme de parade, avec drapeaux, étendards et fanfare, venait couronner plus militairement les réjouissances. Il fallait être gravement malade pour rester cloîtré à la maison ce jour-là. À ce propos, j’allais oublier de préciser que notre île, ne disposant à résidence ni de médecin, ni de dentiste, ni de pharmacien, c’étaient les services médicaux du navire qui prenaient en charge gracieusement les interventions sanitaires de toute nature, courageusement tenues en réserve pour l’occasion.

images-1En un mot, les escales aux Saintes de la Marine nationale, et de la Jeanne d’Arc en particulier, étaient pour nous, sur tous les plans, plus que providentielles. Nous vivions pour ainsi dire, d’une année sur l’autre, dans la perspective excitante de voir se profiler à l’horizon leurs légendaires silhouettes. Et durant les séjours particulièrement animés de leurs équipages, notre vie était rythmée par les bienfaits qu’ils nous prodiguaient généreusement, ponctuée matin et soir par la musique caractéristique du clairon accompagnant la levée et la descente des couleurs. Musique sur laquelle nous avions composé ce quatrain, chef-d’œuvre de naïveté infantile pour le moins irrespectueuse, que nous chantions en chœur aux récréations :

La France est notre mère
C’est elle qui nous nourrit
Avec ses pommes de terre
Et ses poissons pourris.

Mais la vie n’étant pas faite que de plaisirs ni de refrains simplets, il nous fallait un matin nous résoudre avec tristesse à voir nos amis lever l’ancre et nous, écoliers de 10-11 ans du bout du monde, nous résigner à reprendre à contrecœur le difficile chemin de l’école… jusqu’à l’année suivante.

Raymond Joyeux
Fragments d’une enfance saintoise – 2009

Le La Grandière, escorteur de la Jeanne d'Arc

Le La Grandière, aviso-escorteur de la Jeanne d’Arc

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Un carême aux Saintes en 1920

breta 2 - copieCe n’est pas la première fois que nous puisons dans la remarquable monographie de Félix Bréta, Les Saintes, dépendances de la Guadeloupe, éditée à Paris en 1939 aux Éditions Larose, aujourd’hui épuisée, pour vous proposer certains faits, descriptions et notations concernant l’histoire, les paysages et la vie de notre archipel au cours de la première moitié du siècle dernier. Aussi, puisque nous sommes en période de carême et que nous vivons actuellement un épisode de sécheresse exceptionnelle qui oblige la préfecture à des restrictions et coupures régulières d’eau, voici ce qu’écrivait Félix Bréta sur le manque d’eau aux Saintes en juillet 1920. Constat des conséquences de la sécheresse et des difficultés éprouvées à l’époque par la population, suivi d’un espoir de renouveau à la suite de la venue des premières pluies. R. Joyeux

Midi

« Sous l’ardeur du soleil éclatant, les mornes ont pris des teintes rousses. Beaucoup d’arbres dépouillés de leurs feuilles n’étendent plus vers le ciel que des branches dénudées. Des jours et des jours ont passé sans que la moindre goutte de pluie soit venue rafraîchir la terre. Les citernes s’épuisent peu à peu et la population, sous ses grands chapeaux, s’inquiète, sans grand émoi cependant, de ce problème de l’eau, toujours inquiétant, jamais résolu. Des nuages s’amoncellent, vont frôler distraitement le Chameau et déversent sur la Terre-d’en-Bas leur ondée bienfaisante. Les moutons bêlent plaintivement ; les vaches ayant brouté l’herbe sèche, regardent au loin tristement et tous les feux du jour s’épanouissent glorieusement sous le ciel lumineux.

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 Désolation

alain 4 La sécheresse a sévi partout. Ici, elle dure depuis février. Les arrivages se sont faits de plus en plus difficiles, et, la farine venant à se raréfier dans la Guadeloupe tout entière, la population connaît les horreurs de la vraie famine. On ne trouve rien à acheter : pois, riz, manioc, bananes ont disparu, car les temps difficiles qu’on connaît dans toute la Colonie et les prix des rares denrées qu’on peut rencontrer, ne permettent pas l’approvision-nement. Pour avoir quelques bananes, on se rue de nuit dans des embarcations, vers une barque que le mauvais temps a forcé à se réfugier en rade. En silence, on attend à la porte des rares possesseurs d’un peu de farine qu’ils veuillent bien vous comprendre au nombre de ceux qui auront aujourd’hui du pain. On entend dire, le cœur angoissé, que des familles entières n’ont rien mangé depuis des jours. Et si l’on se dirige vers Pompierre, de longues carcasses de vaches dispersées par les chiens, des bêtes étiques couchées, les pattes à l’abandon, autour des mares desséchées, attendent la mort passivement, attestent la désolation qui peut régner parfois dans ce pays éclatant de lumière et de beauté.

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 Renouveau

alain 2Durant des jours nombreux, le soleil a desséché l’herbe des champs ; les arbres, pour la plupart, ont perdu leurs feuilles et quand on vient du large, il semble que le feu ait laissé sur toute la campagne l’or de sa flamme et le rougeoiement de ses étincelles. Voilà qu’après quelques tentatives sans issue, les nuages laissent s’éparpiller pourtant, de ci de là, quelques gouttes de leur rare et si précieuse pluie. Ce n’est rien puisque les citernes recueillent à peine quelques pintes d’eau et que les mares ne gardent rien de ce qui tombe. Mais la terre a senti l’ondée bienfaisante ; de jour en jour et presque d’heure en heure, des teintes vertes apparaissent : vert pâle, vert clair, vert d’un jaune presque transparent sur lesquels se détache la frondaison sombre et persistante des poiriers.

On sarcle fiévreusement, on sème hâtivement. Quelques jours suffisent à la métamorphose qui annonce la fin de la disette d’eau, l’herbe pour les troupeaux, l’espoir des récoltes futures. »

Texte : Félix Bréta
Terre-de-Haut – Juillet 1920
Photographies : Alain joyeux – Avril 2000

Notes à propos de l’auteur

Félix Bréta est né le 19 avril 1872 à Baie-Mahault en Guadeloupe. Décédé brutalement à Paris en mai 1938, à la suite d’une une crise cardiaque, il est enterré au cimetière de Terre-de-Haut. Il fait ses études au Lycée Carnot de Pointe-à-Pitre et obtient le baccalauréat en 1889 à la suite duquel il est nommé répétiteur. Licencié ès-sciences, il est chargé de cours, puis promu censeur du Lycée Carnot, enfin chef du Service de l’Instruction Publique par intérim. Parallèlement à sa carrière d’enseignant, il entreprend des recherches sur la géologie de la Guadeloupe dont il dresse une carte, et publie une étude sur l’empoisonnement par les poissons. Sa monographie sur les Saintes a été publiée après sa mort, en 1939, à l’initiative de sa veuve.

maison brétaDe son vivant, Félix Bréta fréquentait  les Saintes dont il était amoureux, passant régulièrement ses vacances, grandes et petites, à Terre-de-Haut où il s’était fait construire une maison. Ses livres, malheureusement épuisés, ne se trouvent plus dans le commerce, mais on peut les consulter facilement en PDF sur Internet. Particulièrement la monographie sur les Saintes, illustrée de nombreuses photos de l’auteur, où nous avons extrait les textes qui précèdent. Sa maison dont nous proposons ci-dessus une reproduction existe encore à notre connaissance, mais a changé de propriétaire voilà déjà plusieurs années et a sans doute été modifiée. Un de ses petits fils ou neveux, Jean Bréta, a fait ses études primaires à Terre-de-Haut, entre 1950 et 53. Certains Saintois de ma génération doivent certainement s’en souvenir.

Raymond Joyeux

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Récit d’un écrivain voyageur en 1950

Patrick L. Fermor en 1950

Patrick L. Fermor en 1950

Nous avons déjà présenté brièvement le cimetière de Terre-de-Haut dans une précédente chronique, à l’occasion des illuminations de la Toussaint 2013. La description qui suit ne fait pas cependant double emploi. C’est celle faite en 1950 par un écrivain-voyageur britannique du nom de Patrick Leigh FERMOR dans un ouvrage intitulé The traveller’s tree, paru en français aux éditions Payot en 1993 sous le titre Vents alizés. L’auteur, né le 11 février 1915 à Londres et mort en Angleterre le 10 juin 2011, était un ancien officier du renseignement de l’armée britannique et résistant pendant la guerre de 39-45.

Vents alizés a été son premier livre, parmi beaucoup d’autres qu’il publia par la suite. Couronné par de nombreux prix littéraires dans son pays d’origine, c’est le récit d’un long périple à travers la Caraïbe, effectué par l’auteur après la guerre, de la Guadeloupe à la Jamaïque en passant par Trininad, Sainte-Lucie, Antigua et toutes les autres îles, grandes et petites… La visite faite au cimetière de Terre-de-Haut voilà plus d’un demi-siècle est intéressante à plus d’un titre, à condition de se placer dans le contexte de l’époque et de corriger certaines indications, comme celle invraisemblable des manguiers parmi les tombes, et les supposés corps de marins anonymes échoués sur une plage, à moitié dévorés par les requins…C’était pour voir les tombes des marins anglais et français tués pendant la Bataille des Saintes que l’auteur avait entrepris ce pèlerinage. Il n’avait pas trouvé ce qu’il cherchait, mais son récit n’en est pas moins instructif  – tant du point de vue historique que littéraire – pour ceux qui s’intéressent, sans nostalgie, au passé de notre île.

Bonne lecture, et …  Joyeuses Pâques à tous.

Raymond Joyeux 

« Un petit cimetière marin » 

VENTS ALIZésDans l’espoir de découvrir les tombes de marins anglais ou français tombés à cette occasion, (lors de la Bataille des Saintes en 1782 ), je m’enquis de la route du cimetière. Un chemin s’enfonçait dans les terres et passait devant un tertre vert surmonté d’une croix. (La Chapelle des Marins, à droite en montant.) De vieux arbres ombrageaient le sentier, bordé de part et d’autre de prairies accidentées : paysage apprivoisé, peu tropical, plus proche d’un chemin vicinal en Bretagne ou dans les Cornouailles.

Il n’y avait point de sépultures de la Bataille des Saintes : en fait aucune tombe antérieure aux premières décennies du XIXe siècle. C’était un petit cimetière marin envahi par la végétation et presque délaissé, édifié au fond d’une cuvette à l’ombre de manguiers pareils à des chênes, tout empreint d’une romantique mélancolie dans son abandon et sa décomposition.

Ancienne allée du cimetière - Éditions Boisel

Ancienne allée du cimetière -Coll Boisel

Les mausolées sophistiqués qui rendent les cimetières des Caraïbes tellement extravagants et bizarres laissaient ici la place à une forêt de croix de bois mangées par les vers qui penchaient de tous côtés au milieu des herbes hautes. Les intempéries avaient à demi effacé les noms et les tombes elles-mêmes étaient bordées, sinon même entièrement recouvertes, de ces belles conques qui parsèment toutes les côtes antillaises, plantées en terre du côté le plus large, le cône pointé vers le ciel.

Ces adorables coquilles ont souvent plus de trente centimètres de long : blanches et de texture crayeuse, elles s’enroulent en volutes spirales et ouvrent des lèvres hérissées, révélant des antres d’un rose très pâle. Bon nombre de tombes symbolisaient les aléas de la vie du marin et du pêcheur : des croix de bois noir, sur la traverse desquelles une légende écrite en peinture blanche craquelée indiquait : Ci-gît un marin, sans nom ni date, ni nationalité.

Tombe du marin anonyme

Tombe du marin anonyme

De tous côtés le message se répétait, signalant le lieu d’inhumation des corps que la mer avait rejetés sur les rivages de l’île, leurs traits et leurs pièces d’identité oblitérés par leur séjour dans l’eau quand ils n’étaient pas à moitié dévorés par les requins. Ici ou là, on déchiffrait de justesse une ancre tatouée et cet emblème, qui trouvait un écho en peinture blanche, accompagnaient alors leurs laconiques épigraphes.

Sous un cactus, une dalle de marbre marquait la tombe de Marie-Louise Félicité de Gimel, baronne Séridon de La Salle, morte sous le règne de Louis-Philippe. Qui était-elle et qu’est-ce qui l’avait conduite dans cet îlot ? Un modeste tertre recouvrait les restes de jumeaux diparus à huit ans : Ici reposent Yves et Germaine, deux anges.

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Une herbe salée et drue avait tout envahi. Ici ou là prospéraient de fragiles anémones et des pervenches, et des lézards, aussi impassibles que s’ils étaient taillés dans l’émeraude, reposaient sur des dalles craquelées et brulantes. Ils regardaient dans le vide de leurs grands yeux fixes, en d’obliques postures d’une vigilance pétrifiée. Au moindre bruit de pas qui approchait, ils filaient le long d’une croix avec la rapidité d’un missile et s’arrêtait tête en bas dans la même attitude figée avec une soudaineté aussi étonnante que leur vitesse. Deux papillons rouges dansaient un ballet dans les feux du sud.

Patrick Leigh FERMOR

Les changements intervenus depuis 1950

Allée actuelle du cimetière

Allée actuelle du cimetière

Les Saintois de ma génération, et bien mieux, ceux de la précédente, ont connu cette allée ombragée et bucolique qui menait au cimetière. À l’époque où elle n’était qu’un large passage de terre ocre, non encore bétonné, le plus souvent raviné en ornières par les pluies d’hivernage, les Chemins de Croix du Carême et celui plus solennel du Vendredi Saint se célébraient en procession, à 15 heures, le long des XIV stations, indiquées chacune par un petit écusson blanc marqué d’un chiffre noir et fixé aux énormes poiriers qui la jalonnaient jusqu’au portail toujours grand ouvert cimetière .

Sur ce point P.L.Fermor ne s’est pas trompé quand il parle de ces vieux arbres de part et d’autre du sentier et des prairies herbeuses qui le bordaient à gauche comme à droite. Aujourd’hui, il ne reste que quelques rares poiriers à demi creux et ce sont de superbes villas blanches aux boiseries vertes et toit rouge, de style colonial modernisé, qui se dressent avec clôture et haies fleuries au milieu de ces prés accidentés préalablement aplanis et viabilisés.

Le filao du cimetière

L’un des deux filaos du cimetière

Où, à notre avis, il fait fausse route c’est quand, s’agissant du site même du cimetière, il confond manguiers et filaos, arbres qui se différencient pourtant parfaitement, aussi bien par la texture de leur tronc que par leur ramure et leur feuillage. À notre connaissance il n’y a jamais eu de manguiers à cet endroit, mais d’énormes filaos aux racines rampantes dont certains ont dû être abattus.
Quant aux massifs de pervenches blanches et bleues mentionnés par l’auteur, qui ornaient jusqu’à récemment encore tombes et allées, et qui en faisaient avec les conques roses une spécificité saintoise, ils ont totalement disparu eux aussi, la plupart des tombes n’étant plus fleuries que par de banals bouquets artificiels qui ne demandent ni entretien ni arrosage mais dont les couleurs pâlissent au soleil et qu’il faudra remplacer à la prochaine fête des morts.

Les traditionnelles pervenches ont disparu

Les traditionnelles pervenches ont mystérieusement disparu

Ces bouquets artificiels sont posés dans des vases de plastique vert directement sur les dalles carrelées ou, à l’abri, sous la petite chapelle ouverte des caveaux, surmontée d’une croix, mausolées uniformes de béton blanc qui ont remplacé les modestes et traditionnels tumulus de sable doré joliment décorés de coquillages marins… Nous avons en revanche retrouvé la tombe du marin inconnu et celle de la baronne Marie-Louise Serindon de la Salle et de sa sœur Marie Caroline, inhumées côte à côte, à deux années d’intervalle, ancêtres d’une grande famille créole bien connue en Guadeloupe, les Petit-Lebrun, famille dont certains membres auraient vécu aux Saintes jusqu’au milieu du siècle dernier.

Si Fermor n’a pas trouvé les sépultures des combattants tombés pendant la Bataille des Saintes de 1782, but de son pèlerinage, il aurait à l’évidence remarqué que pas moins d’une trentaine de marins français y ont été enterrés de 1838 à 1942, même si lors de son passage, en 1950, n’existait pas encore le mémorial de la Marine Nationale érigé en leur honneur et qui porte leur nom et la date de leur décès le plus souvent accidentel.

Mémorial des marins décédés

Épitaphes des marins décédés enterrés aux Saintes

Finalement, en dépit de quelques petites erreurs, dues sans doute à une connaissance superficielle et approximative de l’histoire des Saintes mais surtout aussi à l’imagination fertile de l’écrivain-voyageur, cette description de notre cimetière, datant de 1950, nous permet de faire la comparaison avec ce qui existe aujourd’hui et de voir comment en 64 ans de distance ce cimetière et son environnement ont évolué. Ce n’est pas là, nous semble-t-il, son moindre intérêt.

Raymond Joyeux

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Amour tragique aux Saintes en 1822

Caroline C. et Le Chevalier de Fréminville :
une passion dévorante entre mythe et réalité

Christophe-Paulin_de_la_Poix_de_FréminvilleLorsque le 27 février 1822 Christophe-Paulin de la Poix, dit  Le Chevalier de Fréminville, âgé de 35 ans, quitte Brest en qualité de troisième lieutenant sur la frégate royale La Néréïde, il a déjà derrière lui 21 ans de navigation. Marin d’État-Major à 14 ans, il décrit dans ses mémoires la raison de son engagement précoce : « J’accomplissais à peine ma quatorzième année, lorsqu’en 1801 j’entrai au service de la marine où m’entraînait un irrésistible penchant ». Vingt et une années de navigation, de 1801 à 1822, depuis le port du Havre jusqu’aux rivages d’Afrique en passant par le camp de Boulogne, la Banquise nord, l’Islande, la Russie, Saint-Domingue… Épopées multiples et variées au cours desquelles il connaît batailles, révolutions, tempêtes,  avaries, blessures, maladies et avancement dans son cursus de marin. Autant de péripéties historiques mouvementées, de découvertes ethnologiques, de bizarreries zoologiques, géologiques et botaniques dont il a laissé de nombreux dessins et qu’il relate avec force détails et précisions dans ses volumineux écrits, sobrement intitulés : Mémoires-Journaux ou Voyages du Chevalier de Fréminville.

 Mais au départ de Brest au matin du 27 février 1822 c’est un tout autre destin qui attend notre Chevalier. Destin dont il est loin de soupçonner la nature et les conséquences et qui allait fortement marquer le reste de son existence, jusqu’à sa mort le 12 janvier 1848, à onze jours de ses soixante et un ans.

La Néréïde et le rocher du Diamant

La Néréïde et le rocher du Diamant – dessin de Fréminville

Après trois mois de navigation depuis Brest, la Néréïde et son équipage longent pour la seconde fois les côtes occidentales de l’Afrique où elle fait de nombreuses escales : les Îles du Cap Vert, Dakar, Gorée, Gambie, Sierra Leone. Relâches exotiques qui permettent à Féminville, naturaliste  autant que marin, de mettre  pied à terre et d’enrichir ses observations et sa collection « d’objets d’histoire naturelle » Et c’est le 26 mai, au point du jour, que la frégate prend enfin la route des Antilles pour arriver le 18 juin 1822 en vue de la Martinique et du Rocher du Diamant.

20 juillet 1822 : arrivée et séjour aux Saintes 

La Néréïde en rade de Terre-de-Haut

La Néréïde en rade de Terre-de-Haut

De la Martinique, la Néréïde fait route vers la Guadeloupe en longeant l’île de la Dominique et mouille en rade de Basse-Terre début juillet. Le 20 du même mois, à midi,  elle arrive aux Saintes, archipel que Fréminville décrit en ces termes :  » Les Saintes sont deux petites isles boisées, montagneuses et presqu’incultes. La plus au vent est appelée la Terre d’en haut et celle sous le vent la Terre d’en bas. Cette dernière appartient en entier à M. de Ste Marie. Ce fut à la Terre d’en Haut que nous mouillâmes, dans une belle baie où l’on trouve bonne tenue par un fond de sept à quinze brasses. Au fond de la baie est le bourg composé d’une quarantaine de maisons. Sur une petite péninsule  qui se prolonge en avant est une batterie de trois canons. Le rivage offre une belle plage bordée de cocotiers… » 

Un mois s’écoule au cours duquel, pour tromper son ennui et surtout pour satisfaire sa passion de naturaliste, Fréminville arpente quotidiennement les mornes et les rivages de la Terre d’en haut, s’adonnant à la recherche de spécimens botaniques et animaliers, de productions marines et de coquillages. C’est à l’occasion d’une de ses promenades qu’il remarque « une fort belle maison bâtie au haut du morne Morel et à laquelle conduit une charmante avenue de palmistes ». Il apprend alors que cette maison appartient à une certaine Madame C…, riche veuve de Guadeloupe, et qu’elle l’habite avec une sœur plus jeune qu’elle. « Ces dames, écrit-il, avaient quitté une fort belle propriété qu’elles possédaient près de la Pointe à Pitre, pour venir passer aux Saintes la saison des maladies. »

Dessin original de Fréminville

Maison de Madame C. au Morne Morel – Dessin original du Chevalier de Fréminville

Première rencontre avec Caroline :
« Ses grands yeux bleus rencontrèrent les miens… »

Le 25 août 1822, alors que la Néréïde se balance depuis un mois sur les eaux calmes de la rade de la Terre d’en haut, c’est la fête du Roi de France, Louis XVIII. La veille et le matin de ce jour, tirée de la frégate, « pavoisée dans toutes ses parties », une salve de 21 coups de canon, annonce l’événement.

Église où les yeux de Fréminville rencontrèrent ceux de Caroline

C’est dans cette église que Fréminville aperçoit Caroline pour la première fois.

Pour marquer religieusement ce jour solennel, un détachement de soldats de marine, dont fait partie le Chevalier, quitte le bord en habit d’apparat et se rend à l’église du bourg où une grand-messe va être célébrée. C’est là que notre très romantique officier aperçoit  pour la première fois la belle Caroline. Voici comment il relate lui-même en ses écrits cet événement : « Je ne puis oublier que ce fut à cette cérémonie que je vis pour la première fois Mademoiselle Caroline C…, sœur de la maîtresse de la belle habitation du Morne Morel. Jamais je n’avais vu une si charmante personne… Elle et sa sœur se trouvaient placées derrière moi et lorsqu’en me retournant par hasard j’aperçus l’aimable Caroline, je fus vivement frappé par tant de grâces, et j’eus peine à en détacher les yeux tant je trouvais de plaisir à les admirer… Une seule fois elle leva ses grands yeux bleus qui rencontrèrent les miens… »

Un accident providentiel

Mais ce n’est pas ce jour-là que nos deux héros vont faire plus ample connaissance. Cette touchante et furtive rencontre à l’église sera en effet momentanément sans lendemain.  Pris par ses occupations de lieutenant de bord et ses inévitables sorties à terre à la recherche de « coquilles et papillons » Fréminville semble avoir oublié Caroline qu’il n’a aucune chance de croiser dans les rues du bourg ou sur une plage déserte. C’est pourtant à l’occasion d’une pêche imprudente que le destin amoureux des deux jeunes gens se précisera.

Anse du Marigot aujourd'hui où Fréminville faillit perdre la vie en 1822

Anse du Marigot aujourd’hui où Fréminville faillit perdre la vie en 1822

Le 6 septembre au matin, soit 13 jours après la fameuse messe solennelle en l’honneur du Roi, Fréminville décide de se rendre à l’Anse du Marigot pour y ramener une branche de madrépore en vue de compléter sa collection. La mer est grosse. Il ne sait pas nager, mais s’aventure néanmoins vers un banc de coraux qu’il aperçoit au large, à une cinquantaine de mètres de la plage et qu’il espère atteindre facilement, n’ayant à cet endroit de l’eau que jusqu’à la poitrine… Muni d’une pierre pour casser le corail et malgré les oursins qui lui piquent les pieds, il réussit à s’approcher des madrépores qui, dira-t-il plus tard,  « élevaient au-dessus de l’eau leurs ramifications violacées. » Malheureusement, ayant mal apprécié la force et la fréquence des vagues, le voilà violemment projeté par surprise contre les rochers et les coraux tranchants par une lame qui le soulève et lui fait perdre pied. Atteint à la tête et à d’autres parties du corps de blessures graves ouvertes, il est roulé inanimé jusqu’à la plage, étreignant dans sa main valide un rameau de corail qu’il a eu le temps de décrocher du banc de madrépores.

Sauvé in extremis

C'est le sentier caillouteux qu'ont emprunté les serviteurs de Mme C...

Le sentier caillouteux de Morel qu’ont dû emprunter les serviteurs de Mme C… pour transporter Fréminville

Par chance, des Noirs de l’habitation de Madame C…, revenant de la pêche, ont suivi la scène, croyant avoir affaire à un désespéré qui tentait de se noyer. Ils se précipitent pour recueillir l’infortuné naturaliste ensanglanté et inconscient.  À l’aide d’un brancard qu’ils confectionnent avec les bâtons de leurs filets, ils le montent, toujours inanimé, jusqu’à Morel et le confient à leur maîtresse. Après trois jours de soins prodigués par les deux sœurs, aidées de leur servante métis, Fréminville revient progressivement à la vie et n’en croit pas ses yeux de reconnaître à son chevet celle qu’il avait aperçue à l’église 16 jours plus tôt. « Mademoiselle C… s’écrie-t-il, c’est vous ! Où suis-je donc, où est ma frégate, pourquoi suis-je ici et vous près de moi ?… Ah ! je ne me plains pas ! » Puis, prenant la main de Caroline, qui se laisse faire, il la porte à ses lèvres et la presse ensuite contre son cœur.

Une idylle sous surveillance 

Après la remise sur pied définitive du Chevalier et sa guérison complète, seuls les besoins du service à bord et quelques courtes sorties en mer de la Néréïde vont désormais le séparer  de sa bien-aimée. Leur bonheur aux Saintes est parfait. Notre couple d’amoureux, accompagné en permanence de Mme C… fait de nombreuses promenades à pied, « tantôt dans la campagne, tantôt au bord de la mer, rarement dans le bourg ». Les heureux tourtereaux rendent aussi visite à la nourrice de Caroline, Marguerite, une esclave affranchie qui habite une petite maison à l’autre bout de l’île, à l’anse Crawen. Les deux sœurs sont même invitées un jour à dîner à bord de la Néréïde en compagnie de Fréminville, à la table du commandant, pour la plus grande joie de Caroline qui n’a jamais mis les pied sur une frégate, et qui obtiendra la grâce de deux matelots qui sont aux fers et qui sont tout de suite remis en liberté… C’était paraît-il la coutume, à l’époque, dans la marine, quand une dame montait pour la première fois sur un navire de guerre.

Fréminville et Caroline sur le Morne Mire. Au fond, la Guadeloupe

Fréminville et Caroline sur le Morne Mire à Terre-de-Haut . Au fond, la Guadeloupe – Dessin de Fréminville

 Départ imprévu et précipité de la Néréïde

Le 18 octobre, soit 40 jours après l’accident qui faillit coûté la vie à Fréminville mais qui le rapprocha au plus près de Caroline, c’est la cruelle nouvelle : la Néréïde doit quitter Terre-de-Haut précipitamment et plus tôt que prévu pour la Martinique alors qu’elle devait y rester au moins jusqu’à la mi-décembre. Prévenu par le commandant, le Chevalier n’a d’autre ressource que de se rendre à Morel pour annoncer lui-même à Mesdames C… la triste nouvelle, avec la promesse cependant de revenir sitôt la mission terminée. « Ce moment fut cruel, écrit Fréminville, les adieux de Caroline furent déchirants, le désespoir lui ôtait la raison, il fallut l’arracher de mes bras, éperdue, presque mourante… »

Tombe de Caroline au Cimetière de Terre-de-Haut en 1825

Tombe de Caroline au Cimetière de Terre-de-Haut en 1825

Mais, malgré la promesse de revenir au plus tôt, ce n’est que le 6 décembre que la Néréïde, étant passée à plusieurs reprises devant les Saintes sans s’y arrêter, mouille enfin en rade de Terre-de-Haut. Pressé de se rendre aux côtés de Caroline qui doit l’attendre, pense-t-il, avec la plus grande impatience, Fréminville se précipite à Morel pour trouver portes et fenêtres closes… Surpris et désemparé par le morne silence qui règne dans et autour de l’habitation, il a un funeste pressentiment, redescend par le sentier de Pompière et emprunte la trace des crêtes jusqu’à la plage de Grande-Anse. De là, il doit alors passer par le petit cimetière pour gagner le bourg. Et c’est le choc : ses yeux tombent sur une croix fraîchement plantée et y lisent cette inscription :

Caroline C… 
morte le 30 novembre 1822
Priez pour elle

« À cette fatale lecture je m’arrêtai tout court, je demeurais quelques moments immobile et comme pétrifié. Les yeux fixés sur cette lugubre épitaphe, je ne pouvais en croire leur témoignage. Caroline morte, Caroline au tombeau !… »

Caroline était morte en effet. Lasse d’attendre le retour de la Néréïde, désespérée de l’avoir aperçue à maintes reprises croisant au large des Saintes et n’y point s’arrêter, croyant enfin que la frégate avait pris la direction de la France et que son amant l’avait trompée, elle s’est jetée à la mer, à l’endroit même où quelques mois auparavant Fréminville avait lui-même failli périr. Ainsi s’acheva cette belle et tragique histoire d’amour romantique.

Fréminville travesti en femme

Fréminville travesti en femme 

Fréminville n’y résista pas. Après un dernier retour aux Saintes le 27 avril 1825 où il vint en pèlerinage sur la tombe de Caroline, il rentra définitivement en France et passa le reste de sa vie à demi fou, s’habillant en femme, avec la robe de Caroline, celle-là même dans laquelle on l’avait retrouvée morte sur la plage du Marigot, et que Marguerite, la nourrice affranchie, lui avait remise le 6 décembre 1822, le jour fatal où il découvrit la tombe de sa bien-aimée au petit cimetière de Terre-de-Haut.

Le site de Morel aujourd’hui

Photo Raymond Joyeux

Ruine de l’habitation de Morel -Photo R. Joyeux

Il est aisé en partant de l’Anse du Marigot ou même de la route de Pompière, avant d’arriver à la plage du même nom, de se rendre au Morne Morel, cadre géographique de l’histoire d’amour de Caroline et du Chevalier de Fréminville. Quelques ruines de l’habitation de Madame C… sont toujours visibles, même s’il n’est pas évident de retrouver l’allée où furent plantés les palmistes que mentionne et décrit le Chevalier dans ses mémoires.

Le tracé au sol de l’habitation elle-même, mériterait d’être dégagé car l’enchevêtrement des pierres éparses, souvent mêlées aux racines végétales, ne permet pas de visualiser le pourtour des bâtiments tels qu’ils furent implantés à l’origine, selon les croquis dressés par Fréminville. Comme pour l’Ilet à Cabris ou autres sites historiques des Saintes, ce peut-être le travail d’une Association où d’un organisme régional ou communal. Mais ne rêvons pas. Au moins pourrait-on signaler par un ou des panneaux le résumé de ce tragique événement qui marqua et marquera pour toujours l’histoire de Terre-de-Haut.

Photo Raymond Joyeux

Ruine de l’habitation de Morel – Photo R. Joyeux

Les nombreux touristes qui fréquentent chaque jour les lieux et qui s’intéressent à l’histoire des pays visités n’ont peut-être pas la chance d’accéder aux écrits du principal protagoniste, Christophe Paulin de la Poix, dont les Mémoires-journaux ou voyages en 4 tomes, sont un document inestimable sans lequel un pan de notre mémoire commune ne serait jamais parvenu à notre connaissance. Par chance les volumes  III et IV manuscrits de ces mémoires m’ont été gracieusement offerts voilà une quinzaine d’années, grâce à un ami commun, par un descendant et petit neveu du Chevalier de Fréminville, Charles de Fréminville, de passage à Terre-de-Haut. Ouvrages dans lesquels j’ai puisé la trame, ainsi que les dates, citations et croquis de la présente chronique.

Je signale par ailleurs aux lecteurs qu’un autre petit neveu du Chevalier, Jean Merrien, de son vrai nom René de La Poix de Fréminville, a publié en 1970, aux Éditions Maritimes et d’Outre-Mer, un ouvrage intitulé : Un certain Chevalier de Fréminville 1787-1848, et que l’ASSPP, reprenant les chapitres sur les Saintes des mémoires du Chevalier, a fait de même en 2003 dans un petit livre simplement intitulé : Romantique Caroline, que l’on peut trouver sans doute à la librairie du Fort Napoléon.

Raymond Joyeux

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Intermède poétique

Jean-Luc Hérisson : un poète guadeloupéen

HérissonJean-Luc Hérisson aurait pu être Saintois. Son  premier livre « Le devisement du monde » évoque la mer, les îles, la navigation à vue ou à l’estime, la peinture du ciel, autant de termes et d’éléments qui nous sont familiers et dans lesquels chaque Saintois se retrouve et se reconnaît. Après la parution de son livre, j’ai voulu l’interroger mais il était réticent. Il disait que son livre parlait tout seul. Qu’il ne pouvait, lui qui écrit dans la distance, revenir sur son texte et parler par-dessus son épaule. Pourtant, un jour, aux Saintes, les mots pour lui et moi sont venus plus facilement. Le dialogue qui suit est la transcription fidèle de notre conversation. Mais avant de vous le proposer, un mot sur cet auteur discret.

Herisson le devisementJean-Luc Hérisson est né en 1951 à Rabat, au Maroc, de parents Guadeloupéens. Après sa naissance, sa famille émigre en Bourgogne et s’installe à Joigny dans l’Yonne. Jean-Luc suit de solides études et devient professeur d’histoire. C’est en cette qualité que je le retrouve au Lycée de Massabielle à Pointe-à-Pitre où il exerce depuis 1977 et où je suis moi-même affecté en 1989. Nous devenons amis et il fait, à mon invitation, de réguliers séjours à Terre-de-Haut, avec sa guitare et son petit carnet sur lequel il compose d’une écriture fine, presque illisible, ses poèmes et  textes courts qui donneront naissance à trois recueils publiés à ce jour (1). Amoureux de la langue créole qu’il maîtrise parfaitement et pétri de culture antillaise, il s’intéresse aussi à la musique country américaine et fait de nombreux voyages aux États-Unis. Rétraité de l’enseignement et actuellement installé dans l’Yonne, il se définit comme  » créole bourguignon du Maroc » et vient de publier chez P.O.L. son troisième ouvrage : Le Corpus créole qu’il m’a gentiment dédicacé.

Conversation au Plan d’eau

Raymond Joyeux : Tu dis, dans une interview, je crois : « Je pars de rien. »
Jean-Luc Hérisson : C’est vrai, je pars de rien. Oui, littéralement. Je ne sais pas écrire, ni lire. Je n’ai pas de livre, de langue, de corps. Quelle main m’accueillera ? Quels mots voudront bien parler pour moi ? Il faut voir mon livre comme un travail sur le livre. Il ressemble peut-être à ces vieux livres de l’école primaire. L’écrivain est peut-être resté dans la classe de CP.

Les palourdes HERISSONR. Joyeux. : Oui, mais tous ces créolismes, tout ce dictionnaire, ce discours, cette langue accumulée, peux-tu t’expliquer là-dessus ?
J-L. Hérisson : Les créolismes, cela m’a donné de la langue, aux dépens des mots sur une feuille. Ces créolismes libèrent de la langue, ils font de la langue en créant une distance entre le mot et sa signification. Cela donne une parole comme calquée sur une tierce langue absente. Les mots sont sortis de leurs habitudes, ils me conduisent au seuil d’une explication. Ils braquent une découpe, ils libèrent du silence. L’écriture par eux commence : mots lavés, coquillages d’où on écoute quoi ? Un peu de mer, de terre, des gens, une image, etc… C’est peut-être vider le sens et la douleur. Des phrases qui flottent. Alors il semble qu’une histoire, un récit prend, un récit de navigation.

41GJTTD6NTL._SY445_R. Joyeux : Pourquoi un récit de navigation ?
J-L Hérisson : L’écrivain s’est glissé dans cette petite langue, plate et sans effet qui l’emmène Dieu sait où, dans un livre énigmatique où tous les repères sont brisés. Car le récit est sans cesse contrarié. Les yeux se ruinent vite, les lunettes cassées. On se perd dans un bric-à-brac d’images, de signes, de voix, de désirs, le poids de l’illusion, la présence de soi trop forte qui obscurcit. C’est la guerre sans bâtons, le blanchi, le pillage. Les avancées, les obstacles, les écueils forment la marche du récit, la marche du livre. D’où d’ailleurs le sens du titre : « le devisement du monde ». Mais n’exagérons pas les prétentions intellectuelles. Ma modestie finale c’est de rendre les mots au sable, les images aux ravets. (Rires)

mon bateau sombre HERISSONR. Joyeux : Tu dis aussi : pas de biographie nette, une géographie anecdotique, un livre sans objet.
J-L Hérisson : Parfois on croit reconnaître une voix, la sienne ? ou plus loin d’autres. Là peut-être la voix anonyme, le meilleur du « je », le meilleur du « nous ». De toute façon, le corps qui écrit se tient sur le bord du livre. Il rature une sorte de carte marine, il reste au bord puis s’en va. L’écrivain n’est pas position. Il est resté postal dans l’avant-jour. La langue comme seule biographie ?

R. Joyeux : Des mots en archipel ?
J-L Hérisson : Oui (rires). Tu sais, j’aime bien une expression de ton enfance que tu me citais et qui a rapport au jeu de toupie :  » Couper un cap », « tirer un cap ». Au fond, si on prend le sens littéral, qu’est-ce qu’en partie l’écriture, si ce n’est cela : « couper ou tirer un cap » ?

 Tentative d’approche

Corpus hérissonJe me garderai bien de définir et encore moins d’expliquer la poésie de Jean-Luc Hérisson. Il le fait très bien lui-même dans l’entretien qui précède et encore mieux dans la vidéo ci-dessous. Une chose est sûre, son écriture, en apparence simple dans son expression, minimaliste dans sa forme, est difficile d’accès. Pour la bonne raison que le poète rompt littéralement avec ce que le lecteur a l’habitude d’avoir sous les yeux. La construction des phrases, quand il y a phrase, le déroute. L’association surprenante des mots et les images induites encore plus. Les expressions antillaises francisées, qui renvoient au « corpus créole » justement, et qui donnent une tonalité étrange laissent perplexe le non créolophone et produisent un effet de dépaysement inattendu.

un coup de sabbre HERISSONIl y a une sorte de magie dans les textes de Jean-Luc Hérisson qui transporte le lecteur dans un monde inconnu où il a comme la sensation de flotter, ayant perdu pied avec la commune et banale réalité du langage et des choses. Mais cette réalité s’impose parfois par bribes et c’est ce mélange original d’apesanteur et d’ancrage qui fait la valeur et l’importance de cette poésie souvent déroutante que l’auteur définit lui-même modestement comme une libre navigation, à vue ou à l’estime, dans le dictionnaire, comme un petit bateau dans un dictionnaire, titre de son prochain recueil.

etat de la mer HERISSON

partir c'est lever HERISSON

   

Hérisson 1

1 : Publications de Jean-Luc Hérisson
Le devisement du monde : Flammarion 1990
La terre blanche et noire : Flammarion 2004
Le Corpus créole : P.O.L. 2013

Pour visionner l’interview de Jean-Luc Hérisson, ouvrez la video ci-dessous.
Sinon cherchez sur Google : Le corpus créole –  J-L Hérisson.

Raymond Joyeux

 

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L’Ilet à Cabris en 1901

L’auteur de ce texte a pour nom Sauzeau de Puybernau. Il a séjourné à Terre-de-Haut de la fin du 19ème siècle au début du 2oème comme médecin militaire. Passionné d’histoire, il a publié une monographie sur Les Saintes qui fut imprimée à Bordeaux en 1901. Ce document est une source précieuse d’informations et de réflexions sur l’histoire de l’Archipel saintois. La chronique qui suit est extraite intégralement de cette monographie de la page 40 à 43. Avoir toujours en tête, en la lisant, que le texte date de 1901. L’orthographe et les expressions de l’époque ont été respectées. Les illustrations anciennes proviennent de diverses collections signalées sous les reproductions. Les photos récentes en couleur sont de Raymond Joyeux.

Dédicace de Sauzeau de Puyberneau à M.

Dédicace de S. de Puyberneau à M. P-E Thomas, futur maire de Terre-de-Haut 1911-1914

Le Pénitencier

Ilet à Cabris année 1900 - Coll Boisel

Ilet à Cabris année 1900 vu du Fort Napoléon – Coll Boisel

 » L’Ilet à Cabrits ne présenterait actuellement (nous sommes en 1901) rien d’intéressant si l’on n’y avait pas construit depuis 1866, deux établissements importants de la colonie : le pénitencier et le lazaret.

Le pénitencier est bâti sur l’emplacement de l’ancien Fort Joséphine, à une altitude presqu’équivalente de celle du Fort Napoléon qui lui fait face. L’ascension en est assez pénible, quelque route que l’on suive ; les divers sentiers qui y conduisent représentent environ un trajet de 1200 mètres.

Chemin qui mène au pénitencier (1960)

Chemin qui mène au pénitencier (1960)

À 75 mètres au-dessus du niveau de la mer, à l’intersection de ces différentes routes, se trouve un plateau où l’on voit encore les restes d’une caserne qui était, autrefois, réservée à un détachement d’infanterie de marine commandé par un lieutenant ; le détachement était chargé de la surveillance extraordinaire et de la répression des prisonniers. Ces bâtiments sont fort endommagés par les coups de vent, mais ils pourraient être facilement restaurés et utilisés.

Ruines du Pénitencier

Ruines du Pénitencier

Sur le pénitencier des Saintes ne sont dirigés que les détenus condamnés à plus d’un an de prison, à la réclusion et aux travaux forcés ; ces derniers sont évacués sur Cayenne par convois, deux fois par an en moyenne.

Les locaux affectés aux prisonniers de l’Ilet n’offrent aucune sécurité, aucune garantie. Ils se composent, somme toute, d’une vaste baraque fermée par de planches simples qui nécessitent des réparations continuelles. Dans le même bâtiment, sur les ailes, sont logés les gardiens : leurs chambres sont indignes d’être utilisées à ce point de vue.

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Mur d’enceinte du bâtiment principal de la caserne

Les simples prisonniers, dont le nombre moyen est de 30 à 40, sont répartis dans une salle commune, dont les grilles sont ouvertes à quelques mètres à peine sur les appartements du régisseur, qui devient ainsi aussi surveillé que surveillant.

Les forçats et les réclusionnaires sont logés dans une salle voisine, inversement exposée ; ils se trouvent dans les mêmes conditions d’habitation que les premiers, c’est-à-dire pêle-mêle et sans clôture plus soignée. Ces conditions insuffisantes de claustration nécessitent, de la part des gardiens, une surveillance de tous les instants ; car il n’est pas rare, on le conçoit, qu’il y ait des tentatives d’évasion. L’un deux remarqua, une nuit, au cours d’une ronde,  que la lumière filtrait à travers une planche tout près de l’intersection de celle-ci contre une grosse poutre de soutien ; un forçat l’avait séparée petit à petit avec une lame de vieux fer de quelques centimètres à peine, et s’était fait prendre juste au moment où il franchissait l’issue artificielle qu’il avait eu tant de peine et de patience à se fabriquer.

Pan de mur du pénitencier

Pignon d’un bâtiment de la caserne

Le nombre des évasions effectives est restreint ; car le plus souvent les fugitifs n’ont pas le temps de quitter l’Ilet ni de se munir d’une embarcation quelconque. Quand ils réussissent à se procurer le nécessaire, ils gagnent la Dominique ; l’un d’eux fut arrêté, récemment à Terre-de-Bas, où il avait été poussé, sur une porte de magasin qui lui servit de radeau toute une nuit.

Les simples détenus sont seuls autorisés à quitter la prison pour travailler sous la plus étroite surveillance. Leur travail commun consiste à convertir en cailloux, pour macadamiser les routes de la colonie, les énormes blocs rocheux qui sont attachés aux flancs du Morne Joséphine. Le service général de la prison comprend encore un aumônier et un médecin.

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Forçats affectés au concassage de cailloux – Coll. inconnue

Le lazaret

Le Lazaret des Saintes est bâti dans un vallon que domine à l’Est le morne Joséphine et le morne Bombarde, à l’Ouest le morne à Cabrits. Il se compose de plusieurs grands et beaux bâtiments bien compris, bien exposés, dont l’ensemble est séduisant à la vue. Le vallon étroit sur les hauteurs duquel ils sont disposés est bien aéré, sans pour cela être balayé par le vent, dont le mettent d’ailleurs à l’abri, sauf au Nord, les pics avoisinants. Il est à 40 mètres environ au-dessus du niveau de la mer ; le terrain en est volcanique, sans marécage, ce qui fait du lazaret un établissement exceptionnel : il satisfait, j’ose dire, à toutes les exigences d’aération, de lumière, de salubrité qui manquent souvent à ces stations sanitaires.

Bâtiments du lazaret

Bâtiments du lazaret  1900- Coll. Boisel

Il jouit de plus de cet avantage d’être isolé sans éloignement. On peut se rendre à Terre d’en Haut au lazaret en une vingtaine de minutes. Et pourtant, si la surveillance du gardien comptable et des agents sanitaires s’effectue convenablement, l’isolement est parfait. Il ne faut pas perdre de vue que c’est le seul point où l’isolement naturel puisse être complet.

Fondations d'un bâtiment du lazaret

Fondations d’un bâtiment du lazaret

À ce point de vue, les Saintes rendent un service inappréciable, car on ne peut songer sans frémir aux conséquences terribles qui éclateraient à l’occasion d’une maladie épidémique sérieuse et grave, si la colonie n’avait à sa disposition que le lazaret de l’Ilet à Cosson, tout près de la Pointe-à-Pitre.

Les pouvoirs locaux ont agité, l’année dernière, (1900 ou 1899), la question de désinfecter le lazaret des Saintes pour le transformer en établissement hospitalier. Certes, les grandes salles des bâtiments sont admirablement aptes à donner asile à des malades dont le nombre s’accroît parallèlement à la misère publique. Mais il est presque sûr qu’on ne tarderait pas à regretter cette transformation, s’il sévissait la plus petite variole, le plus faible choléra ; je ne veux même pas songer à la peste… Dans le cas où la nécessité de cet établissement ne s’imposerait pas à tout le monde, pour des raisons que je ne chercherai pas à démêler, je crois qu’il vaudrait mieux songer à un sanatorium. Le nombre de tuberculeux en Guadeloupe est considérable, et la maladie, comme partout fait des progrès rapides… »

Sauzeau De PUYBERNEAU

L’Ilet à Cabris aujourd’hui

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L’Ilet vu du Chameau

Un an après la publication de la monographie sur les Saintes du médecin militaire Sauzeau de Puyberneau,(1902), le bagne a été supprimé à Terre-de-Haut et les bâtiments se sont progressivement dégradés. Ceux du lazaret ont été détruits par un cyclone après sa fermeture quelques mois suivant la disparition du pénitencier. IMG_1962Il ne reste de cette époque que des fondations en pierre envahies par la végétation, trois citernes relativement bien conservées et des pans de murs qui résistent à la fatale usure du temps et à un écroulement programmé. Entre 1960 et 1970, une société hôtelière ayant obtenu du département un bail de 99 ans a fait construire sur la crête de l’Ilet des bungalows dont les laids vestiges lépreux défigurent aujourd’hui outrageusement le site. La réhabilitation de cet espace naturel passe par une destruction totale de ce qui subsiste de ces constructions. Désormais propriété du Conservatoire du Littoral qui en a fait l’acquisition ces dernières années, il appartient à cet organisme, en partenariat avec la Commune et le Département de la Guadeloupe, d’initier une mise en valeur de ce joyau de l’archipel des Saintes, afin de permettre son exploitation judicieuse et adaptée, ne serait-ce qu’en dégageant les ruines de la végétation, en y aménageant des sentiers d’excursion et en entretenant la plage, point de ralliement et de villégiature de nombreux Saintois résidents et de touristes en période de fête et de congés.

Raymond Joyeux

Ponton d'accès actuel et plage principale de l'Ilet à Cabris

Ponton d’accès actuel et plage principale de l’Ilet à Cabris – Photo R. Joyeux

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Jean-Marie Offrédo, curé de Terre-de-Haut, 1945-1962

Breton, prêtre et bâtisseur

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Le Père J-M Offrédo aux dernières années de sa vie

Jean-Marie Offrédo est né le 11 février 1888 à Baud, dans le Morbihan, en Bretagne. Il est le benjamin de six enfants dont l’aîné des fils sera prêtre au diocèse de Vannes et l’aînée des filles religieuse institutrice en Haïti. À 13 ans, il entre chez les Frères des Écoles Chrétiennes, à l’Institution Sainte-Barbe de Fouët, bourgade de 3000 habitants non loin de Paimpol. Puis au petit séminaire de Sainte-Anne d’Auray, avec l’intention de devenir prêtre. À 18 ans, en 1906, pour affermir sa vocation, il entreprend avec ses parents et son frère aîné un pèlerinage à Lourdes. C’est à cette occasion, alors qu’il est en prière à la Grotte de Massabielle, à côté d’une famille Antillaise, qu’il décide, à l’exemple de sa sœur, de devenir missionnaire. Dès ce jour et dans son esprit, sa voie est désormais tracée, alors que sa mère aurait voulu le garder auprès d’elle.

Église de Baud, ville natale de J-M Offrédo

Église de Baud, ville natale de J-M Offrédo, près de Paimpol

Un novice à la santé fragile

Le noviciat de Chevilly La Rue - Coll Delcampe

Le noviciat de Chevilly La Rue – Coll Delcampe

C’est au noviciat des Pères du Saint-Esprit, à Chevilly La Rue, en région parisienne, que Jean-Marie Offrédo va poursuivre ses études de séminariste. Brillant étudiant, doué pour le chant religieux et les fastes liturgiques, il fait sa profession de novice et reçoit la tonsure le jour de la Saint-Bruno, le 6 octobre 1908, alors qu’il vient de fêter ses 20 ans. Malheureusement, de santé fragile, il doit momentanément mettre une sourdine à ses études de philosophie scolastique et de théologie pour le sanatorium de Montana en Suisse, où la congrégation spiritaine, dont il fait désormais partie, possède une institution médicalisée, à 1500 mètres d’altitude : la Villa Notre Dame. C’est d’ailleurs en Suisse, à Sion dans le Valais, qu’il est ordonné prêtre le 28 octobre 1914 et qu’il commence son ministère de jeune pasteur, après avoir repris et terminé ses études à l’Université de Fribourg.

Du professorat en Bretagne au pensionnat de Versailles en Guadeloupe

Petit séminaire de Rostrenen où J-M Offrédo sera professeur

Petit séminaire de Rostrenen où J-M Offrédo sera professeur

Avant son départ pour l’Outre-mer comme il le souhaite, en qualité de missionnaire à plein temps, Jean-Marie Offrédo, en pleine guerre de 14-18 est  affecté comme professeur au petit séminaire de Rostrenen, près de Saint-Brieuc. Il assure simultanément les fonctions de vicaire de cette paroisse et sera nommé par la suite recteur de Trégornan puis de Saint-Michel en Glomel, toujours en Bretagne. Il tombe à nouveau malade et est hospitalisé pendant 14 mois au sanatorium de Bligny, en Ile de France, dont il anime tout naturellement le ministère. Sa santé rétablie et la guerre terminée, son rêve est sur le point de se réaliser. Mgr Le Roy, alors Supérieur Général de la Congrégation du Saint-Esprit, le recommande en effet comme aumônier au pensionnat de Versailles à Basse-Terre en Guadeloupe. Il s’embarque pour les Antilles à Saint Nazaire, le 2 nombre 1921, sept ans après son ordination. Il a alors 33 ans, l’âge du Christ…

Aumônier de  Versailles à Basse-Terre

L’entrée du pensionnat de Versailles à l’arrivée du Père Offrédo en 1921

Généralement peu recherché par les jeunes missionnaires, le poste d’aumônier scolaire voit Jean-Marie Offrédo s’adapter parfaitement à sa nouvelle affectation. Un rapport d’un confrère de passage  souligne :  » Il n’y a que des éloges à adresser au Père Offrédo pour la façon dont il s’acquitte de son ministère dans le poste si délicat de Versailles. »
Ce pensionnat de jeunes filles est bien connu en Guadeloupe pour ses succès scolaires. Fondé et tenu par les Sœurs de Saint-Joseph de Cluny à la fin du 19 ème siècle, l’établissement, aujourd’hui externat, compte, à cette époque, au nombre de ses élèves, une soixantaine de garçons que l’aumônier, fraîchement installé, forme et utilise pour les fêtes religieuses et diverses cérémonies liturgiques à la chapelle de l’institution. Célébrations grandioses qu’il affectionne particulièrement et qui attirent pour leurs fastes nombre de fidèles de la région de Basse-Terre. À son arrivée en 1921, l’effectif total du pensionnat est inférieur à 100. Cet effectif va plus que doubler lorsque le Père Offrédo est contraint une première fois de regagner la Métropole pour une opération chirurgicale. 

Huit fois l’extrême onction

Église de Bouillante où Le Père Offrédo fut curé avant d'être affecté à Terre-de-Haut

Église de Bouillante où JM Offrédo officia avant sa nomination à Terre-de-Haut

Par deux fois en effet, au cours de son séjour au pensionnat de Versailles,  le père  Offrédo devra se rendre en France, par bateau à cette époque, pour raison de santé. Atteint d’une grave affection de la rate – une splénomégalie ou hypertrophie maligne -, lui procurant d’atroces douleurs et des hémorragies mettant sa vie en danger, il subira l’ablation de cet organe à Paris, en 1925, et recevra au cours de sa maladie huit fois l’Extrême-Onction, l’ultime sacrement des mourants. De retour en Guadeloupe, après une longue convalescence, il ne sera réaffecté à l’aumônerie de Versailles qu’en 1929, poste qu’il quittera définitivement en 1932. Entre temps, en dépit de sa santé précaire, il aura servi dans diverses communes successives du diocèse : Grand-Bourg de Marie-Galante où le surprend le terrible cyclone de 1928, Baie-Mahault, Trois-Rivières, Bouillante. Autant de paroisses dont il entreprend la réfection des églises et presbytères… et qu’il dessert le plus souvent à cheval. C’est d’ailleurs au cours d’un de ses déplacements qu’il chute un jour de sa monture, se relevant avec une fracture de la hanche dont il gardera jusqu’à sa mort une légère claudication, infirmité à laquelle il faut ajouter une double congestion pulmonaire soignée à l’hôpital de Saint-Claude, et une embolie cérébrale qui paralysera un moment son côté gauche.

1945 : le ministère de Terre-de-Haut

Èglise de Terre-de-Haut à l'arrivée du Père Offrédo en 1945

Église de Terre-de-Haut à l’arrivée du Père Offrédo en 1945 –         

C’est sous l’épiscopat de Monseigneur Jean Gay, nommé le 16 mai 1945 évêque de la Guadeloupe, que le père Offrédo est affecté à Terre-de-Haut, peu avant Noël de cette même année 1945. Suite à une célébration particu-lièrement recueillie de la messe de minuit, ses premières impressions au sujet de ses paroissiens sont plutôt positives. Par contre, son presbytère est décrit comme « un nid de poux de bois, construit dans un sous-sol humide et sans air. » Malheureusement, faute de finances suffisantes, aussi bien communales que paroissiales, les travaux de réfection de la cure seront retardés et ce n’est qu’en 1948 que quelques réparations interviendront, en même temps que prend forme le projet d’agrandissement de l’église, que notre curé trouve trop petite, et de la construction d’un nouveau clocher pour remplacer le précédent en piteux état. Concernant ces deux derniers projets, il faudra attendre 1956 pour  voir se concrétiser pour Terre-de-Haut les ambitions de bâtisseur du Père Offrédo.

Un curé entreprenant

Chœur rénové du transept

Chœur rénové du transept -Photo Marian

La petite église de Terre-de-Haut, à l’arrivée du nouvel officiant, est à peine suffi-sante pour recevoir la totalité des fidèles dont le nombre – 1039 en 1945 – ne cesse de croître avec les années. Dépourvue de transept et surmontée d’un clocher qui « n’est qu’un horrible amas de tôles rouillées « , selon les mots de son pasteur, elle mérite une sérieuse réfection et nécessite un agrandissement. Ce sont les deux priorités du Père Offrédo qui ne cesse, en attendant les longues formalités préalables aux constructions, d’embellir son sanctuaire par l’acquisition d’ornements, de vases sacrés, d’une statue de Saint-Jean-Baptiste, d’un bénitier en marbre pour les baptêmes, de soutanes neuves pour les enfants de chœur… et la célébration de cérémonies religieuses fastueuses dans le bourg ou en pleine nature, selon le calendrier liturgique. L’évêque a autorisé de son côté l’érection d’un Chemin de Croix dans l’allée de terre, bordée de poiriers centenaires, qui mène au cimetière, et une immense Croix des Missions surmontée d’un Christ en acier sera implantée au milieu des tombes en 1954. 

Une œuvre gigantesque bénie par Mgr Jean GAY

Façade, transept et clocher en pierre : œuvre du Père Offrédo

Façade, transept et clocher en pierre : œuvre du Père Jean-Marie Offrédo – Photo Marian

Mais les autres projets avancent eux aussi. Les dons affluent de toutes part, surtout des nombreux marins de la Jeanne d’Arc, en escale chaque année aux Saintes et que le Père Offrédo, en sa qualité de Breton, affectionne tout particulièrement. Finalement une entente est conclue avec le Maire, M. Théodore Samson,  et les travaux de la construction du transept  commencés en Octobre 1955 s’achèveront dans la liesse en 1956,  le 16  février exactement. En effet, selon le journal catholique CLARTÉS, ce jour-là, « l’évêque, lui-même tient à bénir le sanctuaire et débarque dans la matinée à l’appontement, en compagnie des officiels religieux du diocèse et d’une quinzaine de prêtres. À l’embarcadère, des centaines d’enfants saluent joyeusement Mgr l’Évêque qui est accueilli par M. Samson, Maire de Terre-de-Haut, et son conseil municipal. Tout le long du parcours et jusqu’à l’église, des arcs de triomphe enrobés de verdure ont été dressés et des guirlandes sont tendues à travers la rue principale… »

Vaincu par la maladie

Le clocher de Terre-de-Haut, à l'image d'un phare breton, fierté du Père Offrédo

Le clocher de Terre-de-Haut, fierté du Père Offrédo

Peu après cette bénédiction en grandes pompes religieuses, l’entreprise Ramkélaouan de Guadeloupe, qui vient d’achever le transept, donne les premiers coups de pioche de l’implantation du nouveau clocher dont la construction, terminée avant la fin de l’année 1956, couronnera l’œuvre d’agrandissement de l’église. Trois années passent et la santé du Père Offrédo, jusqu’alors en répit, recommence, en cette année 1959, à donner des signes d’usure. Le docteur Hourtiguet en poste à Terre-de-Haut le déclare menacé de défaillance cardiaque et d’œdème pulmonaire. Mais ce n’est qu’en janvier 1962 que Jean-Marie Offrédo, vaincu par la maladie à 74 ans, doit se résigner à laisser la place. Admis à la clinique Saint-Joseph de Pointe-à-Pitre, il meurt le 22 mai 1962, laissant partout en Guadeloupe et aux Saintes, l’image d’un pasteur aimé, charitable et entreprenant. Étrangement, sa biographie officielle, que l’on peut consulter sur le site de la Congrégation des Pères du Saint-Esprit mentionne faussement qu’il est enterré aux Saintes et ne fait aucune allusion à son passage à Terre-de-Haut, alors que c’est dans cette paroisse qu’il a accompli la majeure partie de son ministère de prêtre missionnaire et de son œuvre de bâtisseur. Le 21 nombre 2004, le séisme d’intensité 6,3 sur l’échelle de Richter qui secoua l’archipel des Saintes, un dimanche à 7 heures 47 du matin, ébranla fortement le haut édifice que les autorités furent contraintes de démolir. À sa place, un nouveau clocher vit le jour… sur le modèle exact de celui que le Père Offrédo trouva lorsqu’il foula pour la première fois le sol de Terre-de-Haut, à la veille de Noël de 1945. Nous étions revenus 58 ans en arrière…

Raymond Joyeux

Documentation : 
– Site officiel de la Congrégation du Saint-Esprit
– De clochers en clochers – Terre-de-Haut. Camille Fabre -Basse-Terre 1979

PS : En raison des congés du Mardi Gras, la prochaine chronique paraîtra dans le courant de la semaine du 10 au 15 mars.

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Victor VALA : premier romancier saintois

Vala couverture Une perle blanche à Terre-de-Haut

Voici un livre rare et intéressant à plus d’un titre. D’abord parce que c’est le tout premier roman écrit et publié par un Saintois authentique. Ensuite parce que l’auteur analyse et expose, avec une sagacité remarquable et une maîtrise parfaite de l’expression littéraire, les mœurs, rites et coutumes des habitants d’une petite communauté insulaire, dont il est lui-même issu. Originaire en effet de Terre-de-Bas, et bien que son roman ait pour cadre l’île de Terre-de-Haut des années 40, Victor VALA s’avère expert en observation de la microsociété saintoise globale et en psychologie amoureuse, allant jusqu’à traiter à l’échelle du village, mais dans une perspective élargie, la question du racisme, par le biais des relations inter-ethniques compliquées, fortement marquées du sceau des préjugés de l’époque, aussi bien d’un côté que de l’autre.

La préface de Laurent Farrugia

La senne

Préparation de la senne à l’époque du récit

Publiée en 1978 aux Éditions Jeunes Antilles, la première de couverture magnifiquement il-lustrée d’un tableau du peintre saintois Darius Valvert, Une perle blanche à Terre-de-Haut est préfacée par un ex-professeur de philosophie, bien connu en Guadeloupe et au-delà, Laurent Farrugia, lui-même romancier, essayiste et dramaturge. Lequel présente d’emblée le livre comme « un hymne à la mer », même si l’intention et le projet de l’auteur dépassent de loin cette problématique. Certes, Victor VALA transcrit incidemment dans son récit, quoique de façon formelle et noir sur blanc, les règles ancestrales, jusqu’alors non écrites, de la pratique de la pêche à la senne aux Saintes, règles qui perdurent encore aujourd’hui en dépit de l’évolution des techniques et de la disparition progressive des équipages, mais, empressons-nous de le dire, son roman, le seul qu’il ait écrit, est bel et bien, avant tout, une histoire d’amour complexe, dont le contexte géographique, maritime et insulaire, n’est que le cadre obligé, au demeurant particulièrement bien exploité aux fins de l’intrigue, disons même des intrigues successives. 

Une semaine de vacances à Terre-de-Haut

Un jeune Guadeloupéen de 19 ans, Lucien Giroux« au teint  bronzé, à la stature et au profil caribéens », vient d’obtenir son baccalauréat pour la plus grande fierté de sa mère, veuve et petite agricultrice sans le sou qui souhaiterait néanmoins que son fils aille poursuivre ses études en France, « dès que les Allemands seront vaincus », précise-t-elle. Mais depuis l’enfance, Lucien ne rêve que de se rendre aux Saintes, archipel qu’il aperçoit chaque jour à partir de la maison familiale située sur les hauteurs de Bananier, petit hameau rural dépendant de la commune de Capesterre-Belle-Eau de Guadeloupe.

Arrivée de la barge à quai

Arrivée de la barge à quai dans les années 40

L’occasion se présente lors-qu’une amie saintoise de sa mère, Mme Amare, propose de le recevoir à Terre-de-Haut pour un séjour d’une semaine au début des grandes vacances. Lucien s’embarque au petit port de Trois-Rivières, pour son premier voyage en bateau sur La Belle Saintoise, un sloop de quinze mètres, à voile et moteur, qui fait la navette régulière entre les Saintes et la Guadeloupe. Parmi la trentaine de passagers, se trouve « une jolie jeune femme dont les yeux se cachent derrière une paire de lunettes fumées ». Sans préjuger prématurément de la trame de l’histoire, le lecteur suppose tout de suite que Lucien sera l’un des personnages principaux du roman et que cette belle européenne n’est autre, sans doute, que la Perle Blanche évoquée par le titre…

 Début de l’intrigue : le bal de la Croix-Rouge

Maison décole

Au centre, maison d’école où se donnaient les bals

Supposition d’autant plus plausible que le roman ne s’ouvre pas directement sur le départ de Lucien Giroux pour les Saintes, mais par un bal donné dans une salle de classe, au profit de la Croix Rouge, par une certaine Geneviève Arnod, épouse paimpolaise et avenante de l’unique gendarme métropolitain en poste à Terre-de-Haut. Bien entendu, muni de la carte d’invitation de sa logeuse, Mme Amare, Lucien, arrivé aux Saintes depuis trois jours, est présent à cette soirée où il s’ennuie ferme au milieu d’invités inconnus, d’origines diverses, occasion pour l’auteur de nous exposer les différences de pigmentation, de mentalité et de comportement, entre le Guadeloupéen continental, le Saintois de souche bretonne, le Blanc-pays créole et le Blanc tout court, c’est-à-dire l’Européen de passage. Mais Victor VALA ne se contente pas d’énumérer ces différences. Il décortique avec à propos et subtilité les relations présumées ouvertement hautaines et méprisantes d’une part, ou au contraire, parfaitement amicales de l’autre, entre les représentants, hommes et femmes, de chacune de ces multiples origines. Finalement, au cours de cette soirée, Lucien – le bachelier guadeloupéen – rencontrera, au hasard d’une bousculade innocente, Alice Debaille, une jeune Saintoise de 16 ans, sans grande instruction, amie de Mme Arnod et élevée dans la droiture par ses grands parents vieillissants. Jeune fille simple mais perspicace et attachante avec laquelle il sympathisera et entrera sans complexe dans le bal, en tout bien tout honneur, évidemment…

 Rolandin : un personnage diabolique

Trois années passent avant que Lucien Giroux ne retourne aux Saintes en qualité d’instituteur. Il est reçu et installé dans ses fonctions et logement par le Directeur d’école, Rolandin. Tout miel en apparence, ce dernier, Guadeloupéen bon teint, s’avérera tout au long du roman particulièrement raciste et revanchard, voulant se venger d’abord, secrètement et à sa façon, de la fin de non recevoir que lui a opposée jadis Alice, puis par la même occasion, de toutes les brimades subies par ses frères de race, victimes passées et présentes de la traite négrière. Personnage machiavélique, faux et retors, qui s’évertue par ses calculs mensongers et ses paroles conciliantes à donner de lui l’image de l’ami bienveillant et sincère, du confident attentionné, alors qu’il est en réalité le deus ex machina diabolique autour duquel s’articuleront toutes les péripéties et les divers rebondissements de l’intrigue romanesque, jusqu’à sa conclusion.

Une idylle fragile menacée 

Plage de Grande Anse

Plage de Grande Anse à l’époque du roman

Entre temps, Lucien a retrouvé Alice Debaille et a noué avec elle une idylle au vu et au su de toute la population saintoise, avec l’assentiment des grands- parents de la jeune fille et l’approbation du couple Arnod  avec qui les deux tourtereaux forment un petit groupe en apparence uni, adepte de baignades ensoleillées au Marigot et de pique-niques nocturnes sur la plage de Grand’Anse. Mais c’était sans compter sur la malveillance souterraine de Rolandin qui, jaloux du bonheur manifeste de son collègue, et pour punir Alice du refus de ses avances, fera en sorte que les liens se relâchent rapidement entre les deux amoureux et que Lucien, pour lequel il n’éprouve que mépris et ressentiment, s’intéresse de plus près à Madame Arnod, la femme du gendarme, organisatrice du bal du début et passagère aux lunettes fumées de la Belle Saintoise.

 Geneviève Arnod : l’européenne émancipée

Les calculs et agissements maléfiques de Rolandin portant leurs fruits vénéneux, Alice est lâchement abandonnée au grand dam de sa grand-mère, par Lucien, tandis que ce dernier et Geneviève Arnod, devenus amants à l’insu d’Alice et du mari, mais pas du directeur d’école, filent le parfait amour en cachette, au gré des déplacements et séjours du gendarme à Basse-Terre et de ses interminables parties d’échecs avec Rolandin au Coq d’Or, le célèbre bar de la place de l’embarcadère, situé, malicieuse ironie de l’auteur,  juste en face de la gendarmerie. Prisonnier des feux de l’amour charnel et de la blancheur obsessionnelle du corps de Geneviève, l’instituteur métis, trop faible pour résister aux charmes enjôleurs de la belle Paimpolaise, envisage même de partir avec elle, quitte à sacrifier sa place de fonctionnaire, fragilisée par ses agissements. Rolandin, maître en sous-main du jeu cruel qu’il a manigancé dès le début, continue de tirer les ficelles dans l’ombre et, par un de ces stratagèmes diaboliques dont il a le secret, prétextant une partie de pêche à l’Îlet à Cabris, fera découvrir au gendarme trompé, prétendument ami, les infidélités de son épouse, prise en flagrant délit d’adultère.

À l'étage, Bar du Coq d'Or aujourd'hui réaménagé

À l’étage, le bar du Coq d’Or . C’est là que Rolandin et le gendarme Arnod se rencontrent pour l’apéro et les échecs

 Rolandin démasqué

C’est alors qu’un événement heureux et tragique à la fois mais pour le moins inattendu contraindra Lucien, qui découvrira à la fin du roman les turpitudes de Rolandin, à se rapprocher d’Alice. Mais peut-être est-il déjà trop tard ?… On comprend dès lors que la Perle Blanche à Terre-de-Haut, ce n’était peut-être pas tant Geneviève Arnod, l’épouse européenne volage, que la petite Saintoise délaissée, Alice Debaille, qui se languissait de récupérer Lucien Giroux, le jeune instituteur guadeloupéen, qu’elle n’avait jamais cessé d’aimer…

Un narrateur omniscient, des personnages tourmentés

L’un des intérêts du livre de Victor VALA réside, entre autres, dans le point de vue narratif adopté. Le narrateur en effet n’est pas partie prenante du récit. En dehors de l’action, il est omniscient et expose sans complaisance ni retenue les états d’âme complexes et les pensées les plus secrètes des personnages. Le lecteur suit ainsi parfaitement au fil du récit et au jour le jour l’immédiateté et l’évolution des ressentis et décisions de chacun des protagonistes de l’intrigue :

Ceux d’Alice Debaille, la Saintoise éconduite, fière et indépendante,  qui aspire à fonder un foyer avec Lucien, qu’elle aime sincèrement, mais dont elle ne cherche pas à forcer l’attachement. Elle souffrira longtemps en silence, physiquement et mentalement, de l’indifférence et de l’abandon dont elle sera victime.

Ceux de Lucien Giroux, l’instituteur guadeloupéen, qui ne sait sur quel pied danser, hésitant entre ses sentiments pour Alice et l’attirance irrépressible qu’il éprouve pour la Blanche Geneviève pourtant mariée et mère d’une petite Micheline. Il finira par abandonner la première pour la seconde, se persuadant que sa relation avec Alice n’était qu’une passade sans lendemain et que rien ne pourra désormais le détacher de Geneviève.

Appartements de la gendarmerie : lieu de RV de Lucien et Geneviève

Appartements de la gendarmerie : résidence des Arnod et lieu des RV clandestins de Lucien et Geneviève

Ceux de Geneviève, l’épouse du gendarme, attirée par la peau sombre et le corps athlétique de Lucien qu’elle s’imagine dominer dans un accès de supériorité raciale qu’elle éprouve secrètement, qui la met mal à l’aise mais qu’elle finira par réprimer. Ce n’est pas au fond une femme méchante, car, en proie à la culpabilité, elle veut ménager tout le monde à commencer par son mari, sans se départir cependant de son désir de refaire sa vie avec son amant. La situation se compliquera psychologiquement et matériellement pour elle lorsqu’elle se rendra compte que sa liaison avec Lucien n’a plus rien de secret pour personne, aussi bien pour son mari, par le truchement de Rolandin, que pour son amie Alice qu’elle a le sentiment d’avoir trahie.

Ceux du gendarme Arnod, aveuglé par sa confiance absolue en sa femme et son amitié pour Rolandin dont il est a cent lieues de soupçonner les manœuvres hypocrites et calculées. Il tombe des nues mais reste digne face à l’infidélité de sa femme après une explosion de colère compréhensible, entachée néanmoins d’un relent nauséabond de racisme qu’il avait jusqu’alors dissimulé.

Ceux de Rolandin enfin, véritable personnage central du récit dont toutes les pensées et actions seront subordonnées à un seul et diabolique dessein, celui de faire subir à son entourage immédiat, Lucien y compris, les affres de la honte et de l’humiliation infligées au peuple noir dont il s’est auto-proclamé pour l’occasion le justicier. Il sera découvert à la fin, et giflé par Lucien, mais c’est lui qui aura actionné volontairement, à l’insu des autres personnages, les moindres ressorts de l’intrigue romanesque. Sortira-t-il pour autant vainqueur de cette histoire complexe que Victor VALA a su imaginer, construire et mener à bien de main de maître ? A vous lecteurs de le dire, si par chance ce beau roman, que je conseille en passant à tous les Saintois, vous tombe un jour entre les mains.

Un mot sur l’auteur

Victor VALA, l'auteur d'une Perle blanche

Victor VALA, l’auteur d’une Perle blanche

Né en 1920 à Terre-de-Bas et décédé à Terre-de-Haut en 1997, Victor VALA a fait carrière dans la marine marchande en qualité d’officier radio-électricien de première classe. Ancien maire de Terre-de-Bas, il n’a publié que ce seul livre aujour-d’hui malheureusement épuisé en librairie, mais que l’on peut trouver néanmoins d’occasion sur Internet en entrant le titre de l’ouvrage ou le nom de l’auteur.

Ni psychologue de formation, ni sociologue ou écrivain professionnel, mais à coup sûr autodi-dacte  et  fin observateur  des conduites humaines, Victor VALA a su, avec un rare talent, analyser et exposer les différents stades de la passion amoureuse aussi bien chez l’homme que chez la femme, depuis la naissance du désir, les stratégies d’approche et de séduction jusqu’à l’inévitable explosion finale dans la fusion des corps et des sentiments. Il a su décrire aussi bien l’ivresse insatiable des émotions à leur paroxysme que les affres de la séparation et de l’infidélité. Analysant les profondeurs sombres ou exaltées de l’âme, les effets dévastateurs de la jalousie, du remords et de l’aveuglement, il a démontré qu’il était un parfait connaisseur de nos fantasmes les mieux enfouis et a trouvé les mots pour les traduire avec justesse et intensité. Situant enfin son récit dans le cadre ultra restreint d’une petite communauté insulaire existante, où le poids du regard des autres, des mentalités archaïques et du qu’en-dira-t-on pèse plus qu’ailleurs sur les moindres faits et gestes individuels, il a fait preuve de l’acuité de l’ethnologue averti, avec naturel et simplicité sans jamais tomber dans les travers du pédantisme, de la mièvrerie ou de la vulgarité.

Une réédition d’ Une perle blanche à Terre-de-Haut, roman de mœurs, réaliste, plus psychologique que sentimental, avec, selon nous, pour une plus grande facilité de lecture, quelques aménagements de la disposition paginale des chapitres, serait la bienvenue dans le monde littéraire guadeloupéen et saintois. C’est le souhait que je forme à l’intention de ses ayants droit.

Raymond Joyeux

PS : Victor VALA a laissé son nom à une école primaire de Terre-de-Bas, commune saintoise dont, rappelons-le, il était originaire.

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