Caroline C. et Le Chevalier de Fréminville :
une passion dévorante entre mythe et réalité
Lorsque le 27 février 1822 Christophe-Paulin de la Poix, dit Le Chevalier de Fréminville, âgé de 35 ans, quitte Brest en qualité de troisième lieutenant sur la frégate royale La Néréïde, il a déjà derrière lui 21 ans de navigation. Marin d’État-Major à 14 ans, il décrit dans ses mémoires la raison de son engagement précoce : « J’accomplissais à peine ma quatorzième année, lorsqu’en 1801 j’entrai au service de la marine où m’entraînait un irrésistible penchant ». Vingt et une années de navigation, de 1801 à 1822, depuis le port du Havre jusqu’aux rivages d’Afrique en passant par le camp de Boulogne, la Banquise nord, l’Islande, la Russie, Saint-Domingue… Épopées multiples et variées au cours desquelles il connaît batailles, révolutions, tempêtes, avaries, blessures, maladies et avancement dans son cursus de marin. Autant de péripéties historiques mouvementées, de découvertes ethnologiques, de bizarreries zoologiques, géologiques et botaniques dont il a laissé de nombreux dessins et qu’il relate avec force détails et précisions dans ses volumineux écrits, sobrement intitulés : Mémoires-Journaux ou Voyages du Chevalier de Fréminville.
Mais au départ de Brest au matin du 27 février 1822 c’est un tout autre destin qui attend notre Chevalier. Destin dont il est loin de soupçonner la nature et les conséquences et qui allait fortement marquer le reste de son existence, jusqu’à sa mort le 12 janvier 1848, à onze jours de ses soixante et un ans.

La Néréïde et le rocher du Diamant – dessin de Fréminville
Après trois mois de navigation depuis Brest, la Néréïde et son équipage longent pour la seconde fois les côtes occidentales de l’Afrique où elle fait de nombreuses escales : les Îles du Cap Vert, Dakar, Gorée, Gambie, Sierra Leone. Relâches exotiques qui permettent à Féminville, naturaliste autant que marin, de mettre pied à terre et d’enrichir ses observations et sa collection « d’objets d’histoire naturelle ». Et c’est le 26 mai, au point du jour, que la frégate prend enfin la route des Antilles pour arriver le 18 juin 1822 en vue de la Martinique et du Rocher du Diamant.
20 juillet 1822 : arrivée et séjour aux Saintes

La Néréïde en rade de Terre-de-Haut
De la Martinique, la Néréïde fait route vers la Guadeloupe en longeant l’île de la Dominique et mouille en rade de Basse-Terre début juillet. Le 20 du même mois, à midi, elle arrive aux Saintes, archipel que Fréminville décrit en ces termes : » Les Saintes sont deux petites isles boisées, montagneuses et presqu’incultes. La plus au vent est appelée la Terre d’en haut et celle sous le vent la Terre d’en bas. Cette dernière appartient en entier à M. de Ste Marie. Ce fut à la Terre d’en Haut que nous mouillâmes, dans une belle baie où l’on trouve bonne tenue par un fond de sept à quinze brasses. Au fond de la baie est le bourg composé d’une quarantaine de maisons. Sur une petite péninsule qui se prolonge en avant est une batterie de trois canons. Le rivage offre une belle plage bordée de cocotiers… »
Un mois s’écoule au cours duquel, pour tromper son ennui et surtout pour satisfaire sa passion de naturaliste, Fréminville arpente quotidiennement les mornes et les rivages de la Terre d’en haut, s’adonnant à la recherche de spécimens botaniques et animaliers, de productions marines et de coquillages. C’est à l’occasion d’une de ses promenades qu’il remarque « une fort belle maison bâtie au haut du morne Morel et à laquelle conduit une charmante avenue de palmistes ». Il apprend alors que cette maison appartient à une certaine Madame C…, riche veuve de Guadeloupe, et qu’elle l’habite avec une sœur plus jeune qu’elle. « Ces dames, écrit-il, avaient quitté une fort belle propriété qu’elles possédaient près de la Pointe à Pitre, pour venir passer aux Saintes la saison des maladies. »

Maison de Madame C. au Morne Morel – Dessin original du Chevalier de Fréminville
Première rencontre avec Caroline :
« Ses grands yeux bleus rencontrèrent les miens… »
Le 25 août 1822, alors que la Néréïde se balance depuis un mois sur les eaux calmes de la rade de la Terre d’en haut, c’est la fête du Roi de France, Louis XVIII. La veille et le matin de ce jour, tirée de la frégate, « pavoisée dans toutes ses parties », une salve de 21 coups de canon, annonce l’événement.

C’est dans cette église que Fréminville aperçoit Caroline pour la première fois.
Pour marquer religieusement ce jour solennel, un détachement de soldats de marine, dont fait partie le Chevalier, quitte le bord en habit d’apparat et se rend à l’église du bourg où une grand-messe va être célébrée. C’est là que notre très romantique officier aperçoit pour la première fois la belle Caroline. Voici comment il relate lui-même en ses écrits cet événement : « Je ne puis oublier que ce fut à cette cérémonie que je vis pour la première fois Mademoiselle Caroline C…, sœur de la maîtresse de la belle habitation du Morne Morel. Jamais je n’avais vu une si charmante personne… Elle et sa sœur se trouvaient placées derrière moi et lorsqu’en me retournant par hasard j’aperçus l’aimable Caroline, je fus vivement frappé par tant de grâces, et j’eus peine à en détacher les yeux tant je trouvais de plaisir à les admirer… Une seule fois elle leva ses grands yeux bleus qui rencontrèrent les miens… »
Un accident providentiel
Mais ce n’est pas ce jour-là que nos deux héros vont faire plus ample connaissance. Cette touchante et furtive rencontre à l’église sera en effet momentanément sans lendemain. Pris par ses occupations de lieutenant de bord et ses inévitables sorties à terre à la recherche de « coquilles et papillons » Fréminville semble avoir oublié Caroline qu’il n’a aucune chance de croiser dans les rues du bourg ou sur une plage déserte. C’est pourtant à l’occasion d’une pêche imprudente que le destin amoureux des deux jeunes gens se précisera.

Anse du Marigot aujourd’hui où Fréminville faillit perdre la vie en 1822
Le 6 septembre au matin, soit 13 jours après la fameuse messe solennelle en l’honneur du Roi, Fréminville décide de se rendre à l’Anse du Marigot pour y ramener une branche de madrépore en vue de compléter sa collection. La mer est grosse. Il ne sait pas nager, mais s’aventure néanmoins vers un banc de coraux qu’il aperçoit au large, à une cinquantaine de mètres de la plage et qu’il espère atteindre facilement, n’ayant à cet endroit de l’eau que jusqu’à la poitrine… Muni d’une pierre pour casser le corail et malgré les oursins qui lui piquent les pieds, il réussit à s’approcher des madrépores qui, dira-t-il plus tard, « élevaient au-dessus de l’eau leurs ramifications violacées. » Malheureusement, ayant mal apprécié la force et la fréquence des vagues, le voilà violemment projeté par surprise contre les rochers et les coraux tranchants par une lame qui le soulève et lui fait perdre pied. Atteint à la tête et à d’autres parties du corps de blessures graves ouvertes, il est roulé inanimé jusqu’à la plage, étreignant dans sa main valide un rameau de corail qu’il a eu le temps de décrocher du banc de madrépores.
Sauvé in extremis

Le sentier caillouteux de Morel qu’ont dû emprunter les serviteurs de Mme C… pour transporter Fréminville
Par chance, des Noirs de l’habitation de Madame C…, revenant de la pêche, ont suivi la scène, croyant avoir affaire à un désespéré qui tentait de se noyer. Ils se précipitent pour recueillir l’infortuné naturaliste ensanglanté et inconscient. À l’aide d’un brancard qu’ils confectionnent avec les bâtons de leurs filets, ils le montent, toujours inanimé, jusqu’à Morel et le confient à leur maîtresse. Après trois jours de soins prodigués par les deux sœurs, aidées de leur servante métis, Fréminville revient progressivement à la vie et n’en croit pas ses yeux de reconnaître à son chevet celle qu’il avait aperçue à l’église 16 jours plus tôt. « Mademoiselle C… s’écrie-t-il, c’est vous ! Où suis-je donc, où est ma frégate, pourquoi suis-je ici et vous près de moi ?… Ah ! je ne me plains pas ! » Puis, prenant la main de Caroline, qui se laisse faire, il la porte à ses lèvres et la presse ensuite contre son cœur.
Une idylle sous surveillance
Après la remise sur pied définitive du Chevalier et sa guérison complète, seuls les besoins du service à bord et quelques courtes sorties en mer de la Néréïde vont désormais le séparer de sa bien-aimée. Leur bonheur aux Saintes est parfait. Notre couple d’amoureux, accompagné en permanence de Mme C… fait de nombreuses promenades à pied, « tantôt dans la campagne, tantôt au bord de la mer, rarement dans le bourg ». Les heureux tourtereaux rendent aussi visite à la nourrice de Caroline, Marguerite, une esclave affranchie qui habite une petite maison à l’autre bout de l’île, à l’anse Crawen. Les deux sœurs sont même invitées un jour à dîner à bord de la Néréïde en compagnie de Fréminville, à la table du commandant, pour la plus grande joie de Caroline qui n’a jamais mis les pied sur une frégate, et qui obtiendra la grâce de deux matelots qui sont aux fers et qui sont tout de suite remis en liberté… C’était paraît-il la coutume, à l’époque, dans la marine, quand une dame montait pour la première fois sur un navire de guerre.

Fréminville et Caroline sur le Morne Mire à Terre-de-Haut . Au fond, la Guadeloupe – Dessin de Fréminville
Départ imprévu et précipité de la Néréïde
Le 18 octobre, soit 40 jours après l’accident qui faillit coûté la vie à Fréminville mais qui le rapprocha au plus près de Caroline, c’est la cruelle nouvelle : la Néréïde doit quitter Terre-de-Haut précipitamment et plus tôt que prévu pour la Martinique alors qu’elle devait y rester au moins jusqu’à la mi-décembre. Prévenu par le commandant, le Chevalier n’a d’autre ressource que de se rendre à Morel pour annoncer lui-même à Mesdames C… la triste nouvelle, avec la promesse cependant de revenir sitôt la mission terminée. « Ce moment fut cruel, écrit Fréminville, les adieux de Caroline furent déchirants, le désespoir lui ôtait la raison, il fallut l’arracher de mes bras, éperdue, presque mourante… »

Tombe de Caroline au Cimetière de Terre-de-Haut en 1825
Mais, malgré la promesse de revenir au plus tôt, ce n’est que le 6 décembre que la Néréïde, étant passée à plusieurs reprises devant les Saintes sans s’y arrêter, mouille enfin en rade de Terre-de-Haut. Pressé de se rendre aux côtés de Caroline qui doit l’attendre, pense-t-il, avec la plus grande impatience, Fréminville se précipite à Morel pour trouver portes et fenêtres closes… Surpris et désemparé par le morne silence qui règne dans et autour de l’habitation, il a un funeste pressentiment, redescend par le sentier de Pompière et emprunte la trace des crêtes jusqu’à la plage de Grande-Anse. De là, il doit alors passer par le petit cimetière pour gagner le bourg. Et c’est le choc : ses yeux tombent sur une croix fraîchement plantée et y lisent cette inscription :
Caroline C…
morte le 30 novembre 1822
Priez pour elle
« À cette fatale lecture je m’arrêtai tout court, je demeurais quelques moments immobile et comme pétrifié. Les yeux fixés sur cette lugubre épitaphe, je ne pouvais en croire leur témoignage. Caroline morte, Caroline au tombeau !… »
Caroline était morte en effet. Lasse d’attendre le retour de la Néréïde, désespérée de l’avoir aperçue à maintes reprises croisant au large des Saintes et n’y point s’arrêter, croyant enfin que la frégate avait pris la direction de la France et que son amant l’avait trompée, elle s’est jetée à la mer, à l’endroit même où quelques mois auparavant Fréminville avait lui-même failli périr. Ainsi s’acheva cette belle et tragique histoire d’amour romantique.

Fréminville travesti en femme
Fréminville n’y résista pas. Après un dernier retour aux Saintes le 27 avril 1825 où il vint en pèlerinage sur la tombe de Caroline, il rentra définitivement en France et passa le reste de sa vie à demi fou, s’habillant en femme, avec la robe de Caroline, celle-là même dans laquelle on l’avait retrouvée morte sur la plage du Marigot, et que Marguerite, la nourrice affranchie, lui avait remise le 6 décembre 1822, le jour fatal où il découvrit la tombe de sa bien-aimée au petit cimetière de Terre-de-Haut.
Le site de Morel aujourd’hui

Ruine de l’habitation de Morel -Photo R. Joyeux
Il est aisé en partant de l’Anse du Marigot ou même de la route de Pompière, avant d’arriver à la plage du même nom, de se rendre au Morne Morel, cadre géographique de l’histoire d’amour de Caroline et du Chevalier de Fréminville. Quelques ruines de l’habitation de Madame C… sont toujours visibles, même s’il n’est pas évident de retrouver l’allée où furent plantés les palmistes que mentionne et décrit le Chevalier dans ses mémoires.
Le tracé au sol de l’habitation elle-même, mériterait d’être dégagé car l’enchevêtrement des pierres éparses, souvent mêlées aux racines végétales, ne permet pas de visualiser le pourtour des bâtiments tels qu’ils furent implantés à l’origine, selon les croquis dressés par Fréminville. Comme pour l’Ilet à Cabris ou autres sites historiques des Saintes, ce peut-être le travail d’une Association où d’un organisme régional ou communal. Mais ne rêvons pas. Au moins pourrait-on signaler par un ou des panneaux le résumé de ce tragique événement qui marqua et marquera pour toujours l’histoire de Terre-de-Haut.

Ruine de l’habitation de Morel – Photo R. Joyeux
Les nombreux touristes qui fréquentent chaque jour les lieux et qui s’intéressent à l’histoire des pays visités n’ont peut-être pas la chance d’accéder aux écrits du principal protagoniste, Christophe Paulin de la Poix, dont les Mémoires-journaux ou voyages en 4 tomes, sont un document inestimable sans lequel un pan de notre mémoire commune ne serait jamais parvenu à notre connaissance. Par chance les volumes III et IV manuscrits de ces mémoires m’ont été gracieusement offerts voilà une quinzaine d’années, grâce à un ami commun, par un descendant et petit neveu du Chevalier de Fréminville, Charles de Fréminville, de passage à Terre-de-Haut. Ouvrages dans lesquels j’ai puisé la trame, ainsi que les dates, citations et croquis de la présente chronique.
Je signale par ailleurs aux lecteurs qu’un autre petit neveu du Chevalier, Jean Merrien, de son vrai nom René de La Poix de Fréminville, a publié en 1970, aux Éditions Maritimes et d’Outre-Mer, un ouvrage intitulé : Un certain Chevalier de Fréminville 1787-1848, et que l’ASSPP, reprenant les chapitres sur les Saintes des mémoires du Chevalier, a fait de même en 2003 dans un petit livre simplement intitulé : Romantique Caroline, que l’on peut trouver sans doute à la librairie du Fort Napoléon.
Raymond Joyeux