Quel tourisme pour les Saintes ?

Hilaire Brudey, ancien Président du CTIG

Hilaire Brudey, ancien Président du tourisme de Guadeloupe

À l’heure où l’actuel maire de Terre-de-Haut remplace l’ancien Président Hilaire Brudey (photo ci-contre) comme délégué régional au sein du CTIG (Comité du Tourisme des Îles de Guadeloupe), il nous est apparu opportun de présenter ici un document paru en 1990 sur le tourisme aux Saintes, intitulé « Quel tourisme pour les Saintes » et publié dans le Journal L’IGUANE de l’époque. Journal dont Hilaire Brudey fut un moment le directeur de publication, et qui reste au plan mémoriel une référence historique en même temps qu’une source inépuisable d’informations et de réflexions sur la gouvernance de nos deux territoires insulaires que sont Terre-de-Haut et Terre-de-Bas. Rappelons que les 28 numéros de ce journal parus entre 1989 et 1992 ont été déposés en double exemplaire à la Bibliothèque Nationale et sont aujourd’hui consultables aux Archives départementales de la Guadeloupe… en attendant qu’une édition en un volume de cet ensemble journalistique vienne offrir aux Saintois un pan inestimable de leur mémoire collective.

Tourisme pour tous et hôtel cinq étoiles

Hôtel Kanaoa à Terre-de-Haut. Ph. R.Joyeux

Hôtel Kanaoa à Terre-de-Haut. Ph. R.Joyeux

Apparemment antinomiques, «tourisme pour tous et hôtel cinq étoiles » sont les deux concepts énoncés publiquement par le nouveau délégué régional au tourisme de Guadeloupe dès sa prise de fonction au CTIG le 29 février dernier. Concepts qui semblent constituer la base de la politique touristique qu’il souhaite mettre en œuvre, tout en déclarant vouloir « consolider », selon ses propres termes, les acquis comptabilisés en ce domaine. (Allusion sous-entendue, donc sans oser le dire clairement, à l’excellent travail fait par son prédécesseur à la présidence du Comité). On imagine cependant que ces deux orientations majeures n’intéressent pas particulièrement l’archipel saintois puisque, de toute évidence, nos compatriotes insulaires participent déjà amplement à leur niveau au développement de cette industrie lucrative qu’est le tourisme, et qu’un établissement cinq étoiles serait mal venu sur notre territoire. Car compte tenu de son exiguïté et de l’absence d’attraits structurels significatifs comme la présence d’un casino, de magasins de luxe, d’activités culturelles, sportives ou de loisirs susceptibles d’intéresser les visiteurs les plus fortunés, on se demande comment et où cet hôtel 5 étoiles pourrait être implanté. Aussi, pour donner au nouveau délégué régional au CTIG quelques pistes sur la façon d’envisager la question du tourisme aux Saintes, voici l’article que publiait l’IGUANE  il y a 26 ans et qui reste, à notre avis, plus que jamais d’actualité.

Capture d'écran RFO Guadeloupe- Le nouveau délégué au CTIG à coté du Président Ary Chalus

Le nouveau délégué au CTIG (pochette bleue) aux côtés du Président Ary Chalus –  RFO Guadeloupe

Réalité et perspective

Le tourisme est avec la pêche (nous sommes en 1990) l’un des moteurs économiques essentiels du développement saintois. Il s’ensuit que c’est une activité qu’il convient de cerner et de contrôler avec la plus grande maîtrise pour éviter, d’une part, l’anarchie et l’emballement du système, et prévoir, d’autre part, les structures d’accueil suffisantes et satisfaisantes pouvant d’abord servir à la population résidente.

Marché aux poissons de Terre-de-Haut - Ph. R. Joyeux

Marché aux poissons de Terre-de-Haut – Ph. R. Joyeux

Or, malgré les nombreuses déclarations d’intention de la part des responsables communaux, aucune volonté réelle, cohérente et réfléchie, n’a été définie et mise en œuvre sur le plan municipal en ce domaine. Seules la réputation géographique et les initiatives individuelles de promotion, d’accueil et de prestations ont permis jusqu’à présent une certaine expansion du tourisme à Terre-de-Haut et le maintiennent au niveau relativement correct que nous connaissons aujourd’hui. En tout état de cause, une politique touristique sérieuse, concertée et active, devra, à notre sens, tourner autour de trois axes essentiels :

1 – Le respect de l’identité saintoise

En évitant le piège de la rentabilité à outrance qui dénature les mentalités, faisant de l’âpreté au gain la motivation première des comportements ; en développant les qualités naturelles d’accueil et d’amabilité ; en privilégiant le sens des rapports humains excluant agressivité et sauvagerie.

Portail d'un gite touristique accueillant à Terre-de-Haut. Ph. R. Joyeux

Portail d’un gite touristique accueillant à Terre-de-Haut. Ph. R. Joyeux

2 – La sauvegarde et l’amélioration de la qualité de la vie

Par la conduite d’actions concrètes tendant à conserver et à accentuer ce qui a toujours fait l’attrait principal des Saintes : le calme, la tranquillité, la sécurité et le grand air. (Et ce n’est pas en laissant s’installer l’anarchie en matière de circulation motorisée, polluante et sonore, qu’on y arrivera). Par la création de structures adaptées de loisir et de détente susceptibles d’apporter un plus à la population mais aussi d’attirer et de retenir le visiteur. Rien, jusqu’à présent n’a été fait à Terre-de-Haut en ce domaine.

Où s'arrêtera la prolifération exponentielle d'engins motorisés ?

Où s’arrêtera la prolifération exponentielle d’engins motorisés ? Ph. R.joyeux

3 – La protection et l’aménagement de l’environnement

Comment sauvegarder  la qualité de la vie dans un milieu comme le nôtre si on ne prend pas garde de protéger d’abord l’environnement ? Cette politique volontariste implique dans un premier temps le rejet impératif de tout projet d’implantation de grands complexes hôteliers inadaptés à l’échelle de nos îles minuscules, et incompatibles avec le style de tourisme et de clientèle recherché. Il convient donc de favoriser d’une part, pour aujourd’hui et pour demain, un tourisme familial avec hébergement si possible chez l’habitant, sans création supplémentaire d’hôtels que ce soit sous forme de bungalows individuels  ou d’immeubles collectifs, et de réfléchir, d’autre part, à la promotion d’un tourisme de croisière, en prévoyant pour les bateaux de passage un certain nombre de services qui feraient de Terre-de-Haut une destination d’agrément doublée d’une escale technique de réparation et de ravitaillement.

Organiser et encourager un tourisme de croisière

Organiser et encourager un tourisme de croisière. Ph. R. Joyeux

Mais protéger l’environnement c’est aussi l’aménager, l’entretenir et l’embellir en instaurant une campagne permanente de propreté, de salubrité, de décoration florale, sans oublier l’aménagement efficace et discret des plages et sites, de sentiers de découverte des milieux forestiers et géologiques, mais aussi des espaces marins et sous-marins.

Un exemple à éviter : une décharge publique en plein bourg. Ph. R. Joyeux

Une image qu’on n’aimerait plus revoir : une décharge en plein bourg. Ph. R. Joyeux

Conclusion 

Favoriser et développer le tourisme aux Saintes, ce n’est pas entreprendre la transformation radicale ou insidieuse des modes de vie traditionnels et du milieu naturel. C’est au contraire préserver ce qui fait le particularisme humain, historique et géographique de nos îles. C’est d’abord et surtout mettre à la disposition de la population non seulement un outil de travail, mais tous les éléments d’un mieux-être social, économique, culturel et sportif dont profiteraient naturellement les visiteurs, les incitant à rester plus longtemps chez nous et à y revenir régulièrement.

Aqualodge en rade des Saintes. Est-ce une solution d'avenir ? Ph. R. Joyeux

Aqua-lodge en rade des Saintes. La laideur comme solution d’avenir ? Ph. R. Joyeux

Et aujourd’hui ?

 Depuis la parution de cet article en 1990 dans l’IGUANE, il convient de préciser que de sérieux progrès ont été réalisés en de nombreux domaines aux Saintes pour mieux accueillir et retenir les touristes. En matière de promotion par exemple, avec la création d’un Office Municipal du Tourisme bien organisé et du CTIG sur le plan régional. Deux organismes dont le travail conjugué d’information à grande échelle, aussi bien à l’occasion de salons internationaux que sur Internet, semble porter ses fruits. En matière de transport maritime également des initiatives privées offrent actuellement une réelle facilité d’accès à l’archipel avec des horaires étalés et des conditions de navigation rapide et modernisée. D’autre part, la propreté du bourg s’est nettement améliorée et la commune offre globalement aux visiteurs une image bien plus attrayante. Une exception de taille cependant : la prolifération anarchique d’engins motorisés à fort indice de pollution atmosphérique et sonore, mettant à mal la sécurité des piétons et la tranquillité légendaire de notre île. Seule pour l’instant Terre-de-Bas échappe à cette fatalité. Gageons qu’à l’avenir, tout sera mis en œuvre par le nouveau délégué régional au CTIG dont l’un des objectifs annoncé est de « consolider l’image de la Guadeloupe » et de ses îles dont les Saintes constituent indéniablement, touristiquement parlant, l’un des fleurons les plus appréciés.
Raymond Joyeux

Un attrait touristique indéniable. Ph. Raymond Joyeux

La baie des Saintes : un attrait touristique indéniable. Ph. Raymond Joyeux

Publié dans Actualités saintoises | 2 commentaires

Une Odyssée saintoise

Vous avez eu l’occasion dans une précédente chronique de lire la présentation que j’ai faite  du docteur Yves Espiand, initiateur, organisateur et manager, entre autres, du club de football de Terre-de-Haut au début des années 60. Jeune médecin omnipraticien, tout frais sorti d’une faculté de Paris, il est affecté dans un premier temps dans nos îles à la fin de sa formation, mais est rattrapé dans la foulée par l’armée qui le rapatrie en Métropole pour son service militaire jusqu’en novembre 1962, date où il regagne Terre-de-Haut pour y rester par contrat jusqu’en 1965. Dans un ouvrage autobiographique, paru en 2014 et intitulé D’Esculape à Thémis, le docteur Espiand, outre son enfance à Pointe-à-Pitre et ses études médicales, nous raconte ses affectations successives, les différentes péripéties de sa vie de médecin tant en Guadeloupe qu’en métropole, jusqu’à ses démêlés avec la justice à l’occasion de son divorce d’avec sa première épouse. Livre passionnant où le chapitre sur les Saintes n’est pas le moins intéressant. C’est à ce chapitre, l’un des plus importants du livre et vivant témoignage sur l’histoire sanitaire et humaine de notre archipel, que j’ai emprunté pour vous aujourd’hui les passages les plus piquants. R.J.

Première installation à Terre-de-Haut :
Juin – septembre 1960

Espiand« Au milieu de l’année 1960, le département de la Guadeloupe recrute un médecin salarié pour l’archipel des Saintes. Poste de Médecin- Propharmacien, c’est-à-dire que je prescris ce que j’ai sur mes étagères, avec, en plus, vente de quelques « bricoles » plus ou moins « folkloriques » : camphre en morceaux, éther, alcool modifié, huile de foie de morue et autres compresses de sparadrap. Un hic : difficultés de logement. Le confrère qui m’a précédé, en désaccord administratif avec le département-employeur, et occupant le logement dit de fonction, refuse de s’en aller. Solution de secours : nous habitons le local de la P.M.I. (Protection Maternelle et Infantile), qui sert une fois par semaine pour la surveillance des nourrissons : mesure, pesées, régime alimentaire, et des femmes enceintes, avec un regard plus « approfondi » sur les grandes multipares âgées, chose relativement commune ici, (record 50 ans et demi). Tout s’écoule au lent rythme tropical quand soudain, coup de tonnerre inattendu :  je reçois un ordre de mission de l’Armée que je mets aussitôt à la poubelle. Peine perdue, huit jours après, la vedette de la Gendarmerie vient me chercher : « deux heures pour faire la valise », m’accompagnant même jusqu’au port de Pointe-à-Pitre et restant au bas de l’échelle de coupée jusqu’au départ du paquebot.

Ma triade aux Saintes (1962-1965)

Maison du docteur à TDH. Ph. R. joyeux

Maison du docteur à TDH. Ph. R. Joyeux

Démobilisation en novembre 1962 et retour sur l’archipel des Saintes pour la poursuite de mon contrat avec le département de la Guadeloupe : médecine sans contingences financières (je suis salarié) avec cette curiosité qui existe dans les régions isolées : la propharmacie. Exercice professionnellement enrichissant car, isolé, il faut pratiquement tout savoir faire, d’où l’importance de mes trois années d’internat au Puy en Velay. La communauté de pêcheurs, rudes comme le sont les gens de la mer, mais profondément attachante, ne consulte qu’en cas de besoin. Les épisodes « psy » étant rarissimes avec les déplacements en canot, surtout pour les urgences, entre les deux îles, la fonction étant plus physique qu’intellectuelle… J’habite un ancien petit hôtel, à la charge du département, en forme de proue de bateau avançant en mer. La soute étant une immense citerne nécessaire pendant la période d’extrême sécheresse du carême – la population faisant la queue aux citernes municipales…

Quotidien du médecin de l’archipel

Des containers de tri ont remplacé le frangipagnier- Ph. R. Joyeux

Dispensaire de Terre-de-Haut – Ph. R Joyeux

J’ai à soigner toutes les pathologies, avec un pic de gastroentérites pendant la saison ultra sèche du carême durant laquelle l’approvisionnement en eau étant si difficile que le Conseil Municipal ne délivre de permis de construire qu’aux maisons disposant d’une importante citerne. Toutes les autres pathologies, notamment traumatiques en rapport avec le rude métier de pêcheurs, lesquels partent le matin aux aurores pour rentrer entre 13 et 14 heures et déjeuner de poisson frais (jamais de rassis, même de la veille). Ils finissent l’après-midi à ravaler leurs filets ou à discuter dans l’un des dix bistrots de l’île (pour 1200 habitants). Le département a mis à ma disposition au centre de P.M.I. une sage-femme d’origine saintoise : consultations hebdomadaires de nourrissons et femmes enceintes, un cabinet jumelé avec le centre et une chambre à deux lits en arrière de la P.M.I, mais attenante à celle-ci pour les accouchées en difficulté de logement. Comme propharmacien, mes disponibilités en médicaments impliquent des commandes aux laboratoires métropolitains, et en cas d’urgence, à mon ami Lamothe, un pharmacien de Basse-Terre. Ils sont livrés par le bateau qui fait la ligne dans l’après-midi.

La desserte de Terre-de-Bas

Les consultations officielles dans l’île voisine ont lieu deux fois par semaine : le mardi à Grand-Anse dans un dispensaire de fortune : consultations P.M.I. et visites privées, rares mais toujours nécessaires. Les iliens ne consultent pas pour ce qu’il est habituel de qualifier de « bobos ». Je prescris et ramène les ordonnances au cabinet : les médicaments sont récupérés dans l’heure qui suit, distribués et expliqués par l’infirmière. Aucun problème de paiement récupéré la semaine suivante. D’ailleurs, je ne prescris que le strict nécessaire, attitude que je garderai toute ma vie de médecin. La population saintoise a alors l’excellente couverture des assurances maritimes, et l’appel à la mairie pour l’assistance médicale gratuite en complément. Les accouchements sont directement réglés par la Caisse Maritime. Concernant ces derniers, existe à Grand-Anse Terre-de-Bas une « matrone » très experte et adroite qui ne fait appel à moi que pour les urgences, bien réelles qu’elle sait prévoir. En trois ans, il m’est arrivé de faire deux forceps à la lumière de la lampe-tempête.  Le jeudi, j’officie à Petites-Anses, lieu de résidence de l’assistance sociale, dans un dispensaire plus moderne.

Une rue actuelle de Terre-de-Bas - Ph. R. Joyeux

Une rue actuelle bien tranquille de Petites Anses, Terre-de-Bas – Ph. R. Joyeux

Quelques anecdotes au cours de mon affectation

  • Je suis un jour réquisitionné à Terre-de-Haut pour prélever des abats d’un poulet qui aurait été empoisonné par un voisin grincheux. Acte effectué en présence de la force publique, le garde-champêtre, et d’une partie de la population attirée par le fait-divers, particulièrement inhabituel. Je remets solennellement le colis à l’auxiliaire de police.
  • Plus agréable est l’invitation du commandant du navire-école la Jeanne d’Arc (puisque faisant partie des rares notables de l’île). Super gastronomie : mets et « liquides ». Notre tangage au retour sur les canots qui nous ramènent est réel, mais pas dangereux. Quel dommage que cette escale ne soit programmée que tous les dix-huit mois !
  • Le bourg s’étend sur un peu plus d’un kilomètre, le long de la mer, longeant la splendide baie. Avant mes consultations au dispensaire, qui se situe à l’opposé de ma maison, je plonge dans les eaux peu profondes du voisinage pour pêcher au fusil deux ou trois poissons et une ou deux langoustes pour la journée, soucieux d’éviter les faciles massacres. Une douche et en avant pour le lieu de mon activité, démarche décontractée dans le tempo du pays, devisant avec les habitants rencontrés, sur les sujets les plus banals que sont le temps et la pêche, et je rentre chez moi sur le même rythme, vraiment peu stressant. Après-midi relativement calme, les classiques papiers pour l’Inscription Maritime, quelques propos à bâtons rompus avec les parents et enfants par la fenêtre du cabinet, et je rentre, avec quelques mots aimables pour les petits vendeurs de « tourments d’amour », délicieuses pâtisseries à base de confiture de coco spécialités de Terre-de-Haut, avec la vente de coquillages et d’iguanes, ces derniers  malheureusement empaillés.

    Une vie relativement tranquille

    Cette vie relativement tranquille au cours de ce séjour médical aux Saintes est parfois marquée d’événements épisodiques comme les élections locales qui relèvent davantage du folklore que de la politique. C’est l’occasion (pour les candidats) de tournées de petits punchs, de quelques enveloppes discrètes et, pour le propharmacien, de vente de carrés de camphre solide et d’éther dont les vertus attractives au point de vue électoral n’ont jamais été démontrées, mais demeurent des traditions : on verse quelques gouttes « aux quatre chemins », croisement dont une des branches mène au domicile d’un candidat. Quelques rares fois, halte sur les quais, au « Coq d’Or », bistrot à l’étage d’une maison en bois. Nous commentons comme ceux qui n’ont rien d’autre à faire, les allées et venues des gens qui embarquent ou débarquent, ou discutons de tout et de rien avec les deux gendarmes, pas très stressés par le travail. Parfois devant un « petit punch » au citron vert, toujours admiratifs face aux massifs montagneux du « continent » pas très loin, le Nez Cassé et le Houelmont…

    Bar le "Coq d'Or" aujourd'hui. Ph. R. Joyeux

    Bar le « Coq d’Or » aujourd’hui. Ph. R. Joyeux


    Les soirées, elles aussi, sont plutôt calmes, surtout avec l’extinction des feux à 22 heures… De temps en temps, un accouchement aisé chez une multipare. À signaler cependant, cette jeune primipare à qui je fais un forceps sous anesthésie locale grâce au solide maintien de sa cuisse droite par son mari et celle de gauche par son père, tout cela à 23 heures, donc à la lumière de la lampe à pétrole. Autre accouchement plus folklorique, dans une petite baraque en tôle sur la plage. Intervention facile, sauf pour le père qui a commencé à arroser dès les premières contractions. Il sera encore bien gai le lendemain en allant déclarer la naissance : son fils a un prénom qu’il est certainement le seul à porter dans le monde…

  • Ayant peu de loisirs, à l’extinction des feux, nous nous asseyons quelques amis et moi sur le trottoir de la maison d’un noble vieillard, le père de notre ami Loulou, personnage au long passé journalistique et politique. Sont présents, outre Loulou, « petit Georges », le secrétaire de mairie adjoint, Alain l’instituteur : nous refaisons le monde… Existe également un cinéma avec des pauses dues à quelques coupures de pellicule, vite réparées par le propriétaire, notre ami, le bricoleur R., responsable de la TSF. Les films passent dans un sympathique brouhaha et des commentaires que l’on peut deviner sur certains passages érotiques…
  • Ainsi va la vie personnelle et médicale sur l’archipel, rythmée par l’affluence lors des vacances : vie calme, professionnellement enrichissante, mais peut-être un peu limitée quant à l’avenir… »

    Yves Espiand, chez lui, dans le Midi de la France - Pho du livre d'Esculape à Thémis, édité à compte d'auteur.

    Yves Espiand, chez lui, dans le Midi de la France – Ph extraite de son livre édité à compte d’auteur.

Ps : Outre les passages cités, ce chapitre sur les Saintes, l’un des plus longs du livre, et transcrit au présent par mes soins, comporte d’autres péripéties de la vie médicale du docteur Espiand dans l’archipel. Péripéties que j’ai volontairement ignorées pour ne pas faire trop long. En particulier sur les soins apportés aux touristes imprudents, victimes de coups de soleil, de brûlures dues au mancenillier et de piqures d’oursins ou de poissons. J’ai également coupé le paragraphe sur la création du club de football, déjà traitée dans une précédente chronique.
Ami de l’auteur, dès sa seconde installation à Terre-de-Haut, j’ai participé avec lui et avec d’autres à la création du journal l’ÉTRAVE et de l’Association l’Avenir Saintois. Je peux témoigner du travail désintéressé qu’il a accompli chez nous durant 3 ans, en tant qu’homme et médecin, et de son attachement encore vivace à nos îles. Né en 1933, le docteur Yves Espiand est féru de poésie, art qu’il continue de pratiquer à ses heures perdues. D’ailleurs à la suite de ce chapitre figure un long poème intitulé L’Archipel des Saintes. Pour finir, Yves Espiand vient d’achever un ouvrage sur la Guadeloupe qu’il espère voir publié prochainement. Souhaitons que les dieux de l’édition soient avec lui…

***
« J’ai quitté les Saintes,
écrit-il au début du chapitre suivant de son livre, avec le classique « énorme » pincement au cœur, sincère, celui-là, mais professionnellement je voulais autre chose, surtout un travail en équipe, loin des contingences budgétaires. »

 

Publié dans Histoire locale | 4 commentaires

Poésie des îles

Îles

Blaise Cendrars

Blaise Cendrars

Iles
Iles
Iles où l’on ne prendra jamais terre
Iles où l’on ne descendra jamais
Iles couvertes de végétations
Iles tapies comme des jaguars
Iles muettes
Iles immobiles
Iles innombrables et sans nom
Je lance mes chaussures par-dessus bord car je voudrais bien aller
Jusqu’à vous.

Images à Crusoé

Saint John Perse

Saint John Perse

Crusoé ! – Ce soir près de ton île, le ciel qui se rapproche louangera la mer, et le silence multipliera l’exclamation des astres solitaires.
Tire les rideaux ; n’allume point :
C’est le soir sur ton île et à l’entour, ici et là, partout où s’arrondit le vase sans défaut de la mer ; c’est le soir couleur de paupières, sur les chemins tissés du ciel et de la mer.
Tout est salé, tout est visqueux et lourd comme la vie des plasmes.
L’oiseau se berce dans sa plume, sous un rêve huileux ; le fruit creux, sourd d’insectes, tombe dans l’eau des criques, fouillant son bruit.
L’île s’endort au cirque des eaux vastes, lavée des courants chauds et des laitances grasses, dans la fréquentation des vases somptueuses…
Ô la couleur des brises circulant sur les eaux calmes,
les palmes des palmiers qui bougent !
Et pas un aboiement lointain de chien qui signifie la hutte ; qui signifie la hutte et la fumée du soir et les trois pierres noires sous l’odeur du piment.
Mais les chauves-souris découpent le soir mol à petits cris…

L’escale portugaise

Jules Supervielle

Jules Supervielle

L’escale fait sécher ses blancheurs aux terrasses
où le vent s’évertue,
Les maisons roses au soleil qui les enlace
Sentent l’algue et la rue.
Les femmes de la mer, des paniers de poissons
irisés sur 1a tête,
Exposent au soleil bruyant de la saison
La sous-marine fête.
Le feuillage strident a débordé le vert
Sous la crue de lumière,
Les roses prisonnières
Ont fait irruption par les grilles de fer.
Le plaisir matinal des boutiques ouvertes
Au maritime été
Et des fenêtres vertes
Qui se livrent au ciel, les volets écartés,
S’écoule vers la Place où stagnent les passants
Jusqu’à ce que soit ronde
L’ombre des orangers qui simule un cadran
Où le doux midi grogne.

Le canot de Samuel Beckett

Yves Bonnefoy

Yves Bonnefoy

L’île est un peu loin du rivage, c’est une étendue sans relief dont on devine à peine la ligne basse, avec quelques arbres, dans la brume qui pèse sur la mer. Quelqu’un dont nous ne savons rien rien, sinon la bienveillance et qu’il a voulu que nous venions là, nous a pris dans sa barque, nous sommes partis mais il pleut et traverser le bras d’eau ressemble, sous le voile des ombres souvent noires, à une trouée dans les apparences, au rêve d’un autre monde… Une rive pourtant, au bout de quelques minutes. Trois ou quatre marches de pierre pour le débarquement, ruisselantes, un bout de quai, deux petites maisons et dans  l’une une lumière…

Jardinier

Rafael Alberti

Rafael Alberti

Vole jusqu’au jardin des mers
pour y planter des arbousiers
Sous les glaces polaires.

Jardinier.

Pour mon amie prépare une île
plantée de cerisiers stellaires
avec un mur de cocotiers.

Jardinier.

Et dans ma poitrine guerrière
plante pour moi quatre palmiers
comme des mâts de perroquets.
Jardinier.

Liberté des mers

Louis Brauquier

Louis Brauquier

Je connais des îles lointaines
Je connais des rades foraines
Et des passes non balisées
au fond desquelles l’on découvre
dans la pureté matinale
Que va massacrer le soleil
Le même drapeau que l’on hisse
À la façade des mairies
Sur les belles places de France,
Et, sous ce pavillon, des hommes
Qui sont là, mais qui voudraient bien
débarquer un jour à Marseille
Et qui ne savent pas pourquoi…

Redécouverte

Guy Tirolien

Guy Tirolien

Je reconnais mon île plate, et qui n’a pas bougé
Voici les Trois-Ilets, et voici la Grande Anse
Voici derrière le Fort, les bombardes rouillées.
Je suis comme l’anguille flairant les vents salés
Et qui tâte le pouls des courants.

Salut île ! C’est moi. Voici ton enfant qui revient.
Par delà la ligne blanche des brisants
Et plus loin que les vagues aux paupières de feu
Je reconnais ton corps brûlé pas les embruns.

J’ai souvent évoqué la douceur de tes plages
Tandis que sous mes pas
Crissait le sable du désert
Et tous les fleuves du Sahel ne me sont rien
Auprès de l’étang frais où je lave ma peine

Salut terre matée, terre dématée!
Ce n’est pas le limon que l’on cultive ici,
ni les fécondes alluvions.

C’est un sol sec, que mon sang même
N’a pas pu attendrir,
Et qui geint sous le soc comme une femme éventrée.

Le salaire de l’homme ici,
Ce n’est pas l’argent qui tinte clair, un soir de paye,
C’est le soir qui flotte incertain au sommet des cannes
Saoules de sucre.
Car rien n’a changé

Les mouches sont toujours lourdes de vesou,
Et l’air chargé de sueur.

Baie du Marigot à Terrre-de-Haut. Au fond l'île de Terre-de-Bas- Ph. R.Joyeux

Baie du Marigot à Terrre-de-Haut. Au fond, l’île de Terre-de-Bas – Ph. R.Joyeux

Îles

Raymond Joyeux

Raymond Joyeux

Îles échouées au ras des eaux
Terres vomies de la mer
Pays sans renom ni fortune
Rochers suant le sel
Victimes flagellées
Par le bourreau des vents
Et le fouet des vagues.

C’est au bord de ces jardins de sable
Au creux de ces nids de varech
D’où flottent des parfums couleur d’iode
De myrrhe d’ossuaire marin
Des odeurs d’océan
Que naît la vie là-bas
À l’homme de ces îles.

Elle s’envole échappée des antres sauvages
Ouverts au flot tiède du soleil
Comme un baume exhalé des forêts de rivage
Tapissées de calcaire blanchi
De coquillages lavés, vides et sans vie
De strombes pâles et ternes, roses jadis,
De carcasses d’oursins creux et chauves
Résonnant le tapage figé
La rumeur sourde des grands fonds.

Références œuvres et auteurs

1 – Blaise Cendrars : Poésies complètes – Denoël 2001
2 – Saint-John Perse : Œuvres complètes : Éloges – La Pléiade – NRF – 1982
3 – Jules Supervielle : Débarcadères – Poésie Gallimard  19664 –
4 – Yves Bonnefoy : La vie errante – Poésie Gallimard – 1993
5 – Rafael Alberti : Marin à terre – Poésie Gallimard – 2012
6 – Louis Brauquier : Je connais des îles lointaines – La Table Ronde – 1994
7 – Guy Tirolien : Balles d’Or – Présence africaine – 1982
8 – Raymond Joyeux : Poèmes de l’archipel – Les Ateliers de la Lucarne – 2014

Publié dans Littérature | 3 commentaires

Terre-de-Haut 2022 : intelligence et écologie

Un scénario imaginé par Aloé Piment Doux

D’un lecteur, qui se présente sous le pseudo d’Aloé Piment Doux, et dans le cadre d’un développement durable, concept très à la mode – non sans raison il est vrai -, nous avons récemment reçu un document futuriste intéressant dans lequel l’auteur, mêlant adroitement réalité et utopie, imagine la transformation de l’actuel aérodrome de Terre-de-Haut en lieu de vie, qui pourrait être, selon son scénario, opérationnel en 2022. C’est ce document qui fait le sujet de la présente chronique. En espérant qu’il suscite de nombreux commentaires, je vous le propose bien volontiers.  
Raymond Joyeux

Une astucieuse combinaison entre une infrastructure pour la sécurité civile et un aménagement public de développement durable.

Un espace public interdit au public

Actuellement  : un espace public interdit au public

Pour mémoire

Nous sommes en 2022

Il faut se souvenir que cette piste d’atterrissage, construite par le SMA (Service Militaire Adapté) à la fin des années 60 du siècle passé, n’était plus rentable, ni utilisée pour les transports collectifs en avion : la fréquence quotidienne et la rapidité des transports maritimes palliant efficacement cette nécessité insulaire. En service jusqu’en 2015 et fréquentée que par quelques rares avions privés, cet aérodrome avait déjà été déserté par les lignes locales depuis bien longtemps et ne servait qu’à quelques nantis (coût des navettes aériennes trop chères). Les déplacements pour des urgences se faisaient par ailleurs le plus souvent par bateau ou par hélicoptère (comme aujourd’hui) et rarement par avion privé.

Aérodrome de Terre-de-Haut - Ph Air Collection

Aérodrome de Terre-de-Haut en plein cœur du bourg- Ph. Air Collection

Quelquefois utilisée par les militaires en manœuvre, la piste très courte ne pouvait accueillir que de petits et moyens porteurs.

On peut légitimement se demander pourquoi à l’époque un tel chantier fut entrepris alors qu’un chenal pour hydravion dans la rade aurait pu être une réponse aux besoins d’alors, sans bulldozers et à moindres frais… On peut aussi s’étonner que la maintenance du site ait été financée pendant toutes ces années par les contribuables au quasi seul bénéfice de quelques intérêts privés. Outre que la piste et sa zone de sécurité occupaient une superficie non négligeable (près de 5 ha), terrain au demeurant si précieux sur une île au territoire forcément limité, et bien que sa présence soit acceptée sur l’île par habitude et inertie, cet aérodrome posait de sérieux problèmes.

Un danger permanent

Cet espace « courant d’air » s’avérait être un danger permanent pour la population : risques de crash (approche aérienne délicate au-dessus du bourg provoquant deux accidents mortels dans les années 80), et de façon plus latente, la piste était un boulevard ouvert en cas de tsunami depuis Grand’Anse jusqu’à la savane du bourg (seulement 18 m au dessus de la mer en son plus haut point). Heureusement, aucun raz de marée ne s’est jamais produit alors. Aujourd’hui (nous sommes dans le futur – NDLR) et depuis sa construction, la digue et les dunes reconstituées coté Grand’Anse ainsi que la plantation d’une centaine de cocotiers par l’Oasis Publique, protègent encore plus efficacement du risque d’un tsunami majeur possible dans cette zone sismique.

Un biotope unique englouti

Il va sans dire que l’aérodrome défigurait le paysage depuis sa construction mais plus grave encore, il fut une atteinte irréversible à un biotope rare et précieux : l’Étang Bélénus comblé par les travaux. Certes, les préoccupations environnementales n’étaient pas encore à l’ordre du jour dans les années 60 et la conscience écologique ne s’est développée que tardivement dans notre archipel. Qu’à cela ne tienne : « Rien n’est plus fort qu’ une idée dont le temps est venu » disait Victor Hugo, et le changement des mentalités s’est imposé aux Saintes comme ailleurs malgré quelques crispations d’arrière-garde, balayées par les suffrages électoraux.

Étang Bélénus, aujourd'hui comblé au profit d'une piste d'atterrissage

Étang de Grand’Anse, dit Étang Bélénus, aujourd’hui comblé 

Une pierre, quatre coups :

Premier gros chantier de la nouvelle municipalité élue en 2014 (projet alors financé par la collectivité locale et régionale), la population saintoise se réjouit aujourd’hui 4 fois de la construction de l’héliport et de l’initiative en cours de l’Oasis Publique. (Amis lecteurs, je rappelle que nous sommes dans le virtuel… NDLR)

  1. Héliport et hôpital local pour les urgences
  2. Parc et jardins publics
  3. Logements sociaux
  4. Aménagements culturels, sportifs, et espaces verts pour la jeunesse

    Zoom sur les réalisations :

Ce projet de réhabilitation d’un espace public au service du public, a été pensé et conçu de façon 4 fois intelligente ! Il a tout d’abord offert aux Saintois, malgré le poids de l’investissement, un véritable petit hôpital pour les urgences sur une superficie réduite (l’ancien bout de piste côté Savane), tout en gardant un tremplin performant pour les liaisons aériennes de la sécurité civile : l’héliport.

La piste démantelée sur sa longueur a offert de surcroît un espace immense qui est devenu « l’Oasis Publique» : parc arboré et cultivé en agroécologie, ouvert à tous pour la promenade, les piques-niques et son jardin d’enfants, autant d’aménagements appréciés aujourd’hui par la population et les visiteurs. Le projet bientôt à terme de la pépinière d’arbres fruitiers, ainsi que la distribution prochaine à la population de noix de coco et autres récoltes du site à prix symbolique est aussi vivement attendu. Par ailleurs, la construction de logements à loyers modiques équipés en énergie renouvelable a fait la joie de 10 familles aujourd’hui installées dans un des endroits les plus calmes et ventilés de l’île.

Depuis sa création, l’Oasis inclut aussi des espaces dédiés à la culture, aux sports et à la formation des jeunes dont la petite école municipale d’arts, métiers d’arts, et traditions populaires, aménagée dans et autour des anciens locaux de l’aérogare et de l’ancienne caserne des pompiers.

L’héliport et Le centre de sécurité civile 

Sur le bout de piste côté Savane a été aménagé un espace balisé (adapté à la taille des hélicoptères militaires les plus imposants), pouvant accueillir trois appareils simultanément, ceci dans le souci de rotations éventuelles pour des manœuvres d’évacuation ou d’acheminement de matériel en cas de sinistres naturels (séisme, cyclone ravageur… ou autres.)

Hélicoptère d'évacuation sanitaire dans le ciel des Saintes. Ph R. Joyeux

Hélicoptère d’évacuation sanitaire dans le ciel des Saintes. Ph R. Joyeux

Une nouveauté de taille depuis la mise en service en 2017 : un hélicoptère de la sécurité civile est basé sur l’île avec, en permanence, un relais de pilotes et d’un médecin urgentiste de garde logés dans les locaux attenants. Plusieurs opérations d’urgence et des vies sauvées ont depuis prouvé le bien fondé de cette initiative : sauvetages en mer, transferts d’accidentés vers les hôpitaux de Guadeloupe, hélitreuillage, et même des interventions en renfort vers le Sud Basse-Terre…

Une base de sapeurs-pompiers marins et des aménagements annexes

Cet héliport a donc été complété par la construction simultanée d’un complexe « sécurité civile » concentré en bordure de Savane, sur l’ancien terreplein rocailleux du bout de piste et comprenant :
La base des sapeurs et marins pompiers qui à été déplacé sur le site et qui se trouve depuis 2017 directement ouverte sur le bourg et proche de la rade : centre de transmissions et nouveaux hangars pour les véhicules et le matériel d’intervention.
Le dispensaire d’urgences et premiers soins chirurgicaux, dentaires et obstétriques qui est ouvert depuis cette date 24 h sur 24, 7 jours sur 7, – 6 enfants sont ainsi nés sur l’île depuis –  ainsi que des locaux antisismiques et anticycloniques pouvant aussi accueillir une dizaine de lits d’urgence.
Du matériel stocké dans des abris sécurisés en prévision d’opérations exceptionnelles : (tentes militaires, lits de camp, couvertures, matériel médical et stocks alimentaires de première nécessité.)
Une installation énergétique autonome (solaire et éolien) qui couvre tous les besoins du centre, + des générateurs électriques thermiques de secours.
Une citerne publique de secours de grande capacité destinée à palier une éventuelle pénurie momentanée d’eau potable dans le bourg.
Un funérarium réfrigéré : infrastructure jadis manquante sur l’île et aujourd’hui régulièrement utilisée pour les décès survenus dans la commune.

Éoliennes de Terre-de-Bas - Ph. Guadeloupe tourisme

Éoliennes de Terre-de-Bas – Ph. Guadeloupe tourisme

A noter que du personnel local qualifié a été embauché sous statut de service public pour assurer la maintenance et le caractère opérationnel de cette structure polyvalente de sécurité civile et de service de soins d’urgence pour la population. Cette structure a, par ailleurs, été construite en respectant la dimension esthétique si importante dans notre île de beauté.

 L’Oasis Publique  : un espace communal pour tous 

Le site jadis occupé par l’aérodrome de Terre-de-Haut, une fois libéré, a pu être réaffecté dans le cadre d’un projet à la fois simple et ambitieux, un espace communal pour tous, aujourd’hui la bien nommée « Oasis Publique ».

La première mission réussie était de déjouer la privatisation ou le bétonnage public. Un tel espace livré en pâture à la spéculation immobilière aurait en effet pu devenir un terrain à lotir de plus pour quelques privilégiés, ce qui ne fut manifestement pas la politique de la nouvelle équipe municipale élue en 2014 et dernièrement réélue. La construction de logements sociaux communaux en bordure du site a été cependant autorisée, donnant à ses nouveaux riverains un accès direct au parc et jardins. Aujourd’hui, le concept et la réalisation de l’Oasis Publique sont un exemple de développement durable pertinent et réussi.

10 Eco-Logements :

Le terrain ainsi libéré a en effet permis la construction de logements à loyer modique pour des familles résidentes : très belles cases créoles en bois avec jardinet privatif bâties le long de la route de Rodrigue et donnant directement sur le parc et les jardins arborés de l’oasis. Les loyers perçus par ces logements permettent de couvrir une partie des charges d’investissement et permettront, une fois ce dernier amorti, de participer à l’auto-financement du projet « oasis » dans son fonctionnement.

Logement sociaux à Vieille Anse Terre-de-Haut - Ph R. Joyeux

Logements « sociaux » à Vieille Anse Terre-de-Haut – Ph R. Joyeux

Une « ferme » agroécologique : cocoteraie et cultures associées

Ce projet a été confié à l’étude de plusieurs spécialistes de l’agroécologie tropicale en concertation avec la population pour en déterminer les besoins. Une centaine de cocotiers spécialement sélectionnés avec l’aide du CIRAD Guadeloupe pour un enracinement maximum et un accès aux fruits facilité par une faible hauteur (moins de prise au vent) ont été plantés dans la zone proche de la plage de Grand’Anse, continuant et renforçant ainsi la politique de l’ancienne municipalité qui avait initié les premières plantations sur la plage. L’enracinement des cocotiers dans le sable est, comme chacun le sait, un facteur de stabilité du terrain et une barrière naturelle aux raz de marée provoqués par les cyclones périodiques. Par ailleurs, la fleur de cocotier étant particulièrement mellifère, le projet de ruches et d’un atelier de conditionnement du miel est actuellement en cours de construction.

L’idée alors mise en avant pour cette cocoteraie publique, outre les autres aspects agréables, ombragé et esthétique (…), était de pouvoir à terme produire de la pulpe de coco locale pour fournir à bas prix, au moins partiellement, nos pâtissières expertes du « tourment d’amour », spécialité lasse de se fournir en coco rapé d’Asie du Sud-Est ! Un atelier « grage » mécanisé, spécifique au traitement de la pulpe de coco a été également mis en place et est géré par l’association des jardiniers de l’oasis : L’AJOA !

Cocoteraie à Pompierre Terre-de-Haut - Ph. R.Joyeux

Cocoteraie à Pompierre Terre-de-Haut – Ph. R.Joyeux

Cette même association, qui est largement financée par les collectivités locales, emploie quatre jardiniers spécialement formés et salariés à plein temps (épaulés de bénévoles locaux) qui se sont d’abord occupés du premier gros « chantier » qui leur a été confié : celui de la fertilisation (grâce au compostage des algues et varechs récupérés sur la plage) et de l’irrigation (grâce au réseau de goutte à goutte relié à des citernes de récupération d’eau de pluie construites en plusieurs endroits du site). La seconde tâche déjà menée à bien fut celle de la création de la pépinière d’arbres fruitiers destinés à la population. D’autres cultures ont été mises en place et se pérennisent sur l’oasis : patates douces sous le couvert des cocotiers, verger de citronniers, petit maraîchage, (piments, gombos, tomates, salades…) parcelles de maïs, pois et giraumon… A noter que, à l’étonnement de beaucoup et grâce aux expériences référencées d’agroécologie en milieu aride, les techniques agronomiques biologiques ont encore ici montré que l’on pouvait cultiver dans des terrains très « pauvres » (ici sable marin et rocailles) avec des rendements très satisfaisants, pourvu que l’on sache fertiliser avec les matières organiques présentes sur les lieux (ici les algues) et obtenir un arrosage minimal mais constant.

Projets à venir dans l’Oasis cultivée

Finalisation des installations apicoles, mise à disposition d’un jardin pédagogique pour les scolaires, la construction en bois de nouveaux locaux techniques pour l’exploitation du site, ainsi qu’un restaurant populaire à prix modique qui sera la cantine des ateliers d’apprentissage et ouvert le week-end à tous, proposant des plats issus des jardins dont l’arrière cuisine sera équipée d’un moulin pour extraire la farine du maïs récolté… Bientôt donc une résurrection du « pain migne» aux Saintes et, peut-être, des « tortillas » locales, véritable pain des Amériques !

L’île aux enfants

Entre les jardins cultivés et les vergers fruitiers ont été aménagés des espaces pour la petite enfance avec des jeux d’enfants entièrement réalisés sur place par des artisans locaux. Un réseau de chemins (réservé aux piétons et aux cyclistes) parcourant le site offre un espace agréable pour la promenade de plus en plus ombragée par nos arbres qui continuent à pousser ! Les chemins donnent accès à la plage de Grand’Anse et aux paillotes pour pique-niquer à l’abri du vent derrière la digue (construite avec le béton de la piste cassée en remblais) et les dunes qui se sont naturellement reconstituées. Cet espace a été reçu comme une bénédiction pour les familles avec des enfants en bas âge, ceux-ci pouvant enfin jouer et se déplacer en toute sécurité dans un lieu de tranquilité. Des toilettes sèches et des points d’eau potable sont par ailleurs disponibles à plusieurs endroits du site. Des bancs qui seront bientôt tous ombragés sont également disposés dans tous les jardins, le long des chemins. Ce lieu à l’écart du bourg est aussi depuis apprécié des anciens pour son silence et sa verdure. La jeunesse n’est pas non plus en reste car le site propose par ses infrastructures, plusieurs pôles d’intérêt.

Équipements sportifs- plage de Grand'Anse- Ph R. Joyeux

Équipements sportifs- plage de Grand’Anse – Ph R. Joyeux

Installations pour les sports, la culture et la formation

La jeune école d’arts et métiers d’arts insulaires (en partenariat direct avec la DRAC) s’est également installée sur le site à la faveur des locaux laissés vacants de l’ancien aérogare et de l’ancienne caserne des pompiers ; locaux réaménagés pour leur nouvelle mission avec les annexes nécessaires. Ces locaux agencés tel un « petit village » artisanal comprennent : – Un atelier pédagogique de construction navale traditionnelle qui accueille en permanence 5 jeunes  encadrés par un charpentier de marine confirmé. L’atelier accueille également ponctuellement des scolaires en visite.
– Un atelier de vannerie : paniers, chapeaux et renaissance du salako local ! (Un enseignant et un apprenti permanent + cours hebdomadaires tous publics + stages réguliers et accueil de visiteurs *).
– Un atelier de poterie utilisant de l’argile locale. (*ibidem)
– Un atelier « pêche » : tissage de filets et de construction de casiers. (*ibidem)
– Un espace dédié aux beaux-arts : ateliers de peinture, dessin, sculpture et modelage accueillant 10 étudiants régionaux permanents logés chez l’habitant et proposant des cours du soir et stages tous publics tout au long de l’année. L’espace beaux-arts offre également une galerie où sont organisées des expositions d’artistes locaux et caribéens.
– Un théâtre de plein air où peuvent se rassembler musiciens et troubadours locaux.

Poterie de l'Îlet à Cabris - Ph. R.Joyeux

Poterie Ulrik de l’Îlet à Cabris – Ph. R.Joyeux

Les sports et loisirs sportifs ne sont pas laissés en reste puisque deux terrains de beach-volley se trouvent près de la plage et des paillotes. Un local est également mis à disposition de l’école de Kite-surf sur la plage de grande Anse aménagée pour l’occasion d’une case de premiers secours et chaise d’observation pour la surveillance par un maître nageur sauveteur. Ceci est une grande nouveauté sur la plage de grande Anse qui fut longtemps interdite à la baignade. Le site offre ses éléments parfois fougueux aux compétitions de kite-surf et accueille le festival caribéen annuel du cerf-volant.

Des efforts récompensés

Le projet dans sa globalité a été récompensé dans le cadre des innovations écologiques et sociales régionales (et même une distinction nationale). Dans la même lignée de mesures prises généralement dans l’île, nous trouvons aussi celle visant à limiter la circulation de véhicules privés à usage strictement personnel (développer ce point nécessiterait un article entier). Cette mesure, mal accueillie au départ, a été mise en place progressivement en concertation avec la population. Résultat, tout le monde y trouve aujourd’hui son compte grâce notamment au service municipal de transports publics.

Grâce à ces actions fondamentales, Terre-de-Haut à retrouvé une douceur de vivre qui faisait jadis sa renommée et un dynamisme sain où toute la population est concernée pour un mieux vivre partagé. Le secteur de l’accueil et du tourisme s’en trouve également ragaillardi grâce à une population encore plus accueillante car plus écoutée dans ses besoins fondamentaux.

Cette douceur de vivre qui fut interrompue pendant quelques décennies (dans le tourbillon de l’individualisme et le culte de l’intérêt strictement privé, le favoritisme du copinage et l’abus de pouvoir de quelques-uns), est redevenue une valeur dont les Saintois sont aujourd’hui fiers. Cinq hectares bien pensés et bien conduits ont été suffisants pour rétablir le « lianage » d’une fraternité insulaire qui ne demandait qu’à renaître. Bravo !

Aloé Piment Doux
Échos des Futurs –  mars 2013 pour 2022

Publié dans Billet humeur | 4 commentaires

Terre-de-Haut : la SNSM fait du bon boulot

Une efficacité incontestable

Enseigne de la SNSM. Ph R. Joyeux

Enseigne de la SNSM. Ph R. Joyeux

Le quotidien France-Antilles Guadeloupe a publié le vendredi 8 janvier dernier un intéressant reportage sur les activités de la Société Nationale de Sauvetage en Mer (SNSM) basée à Terre-de-Haut et dirigée par Éric Gélinet. Opérationnelle depuis 2007 et dotée d’une unité quelque peu vieillie aujourd’hui, acquise d’occasion en 2013, la station des Saintes a secouru en quatre ans de service bénévole pas moins de 208 personnes en difficulté. Ce qui a nécessité près de 50 sorties en mer et de 71 transports sanitaires. En dépit de ces incontestables succès, son président estime que, vu l’augmentation régulière des interventions, la vedette en service actuellement mériterait d’être remplacée par une unité plus performante, permettant des interventions plus rapides, à des distances toujours plus éloignées de sa base. N’empêche que, face au travail accompli par Éric Gélinet et son équipage, on ne peut que s’incliner devant l’efficacité de cette station de sauvetage en mer et féliciter ses responsables pour leur action hautement humanitaire et désintéressée.

La vedette de la SNSM, en rouge au milieu des voiliers - Ph R. joyeux

La vedette de la SNSM, en rouge et bleu au milieu des plaisanciers – Ph. R. joyeux

Une formation permanente et des entraînements réguliers

L'équipage de la SNSM en formation. Ph R.Joyeux

L’équipage de la SNSM en formation. Photo R.Joyeux

La clé du succès de ces hommes au service des marins, plaisanciers et professionnels de la mer, n’est pas une simple question de matériel performant, de disponibilité et de bonne volonté. Dans un domaine où chaque geste compte, non seulement en matière de navigation et de compétences maritimes, mais surtout en matière de soins et de premiers secours à d’éventuels blessés, les 12 hommes d’équipage de la SNSM – se relayant en alternance – et leur patron sont astreints à une formation quasi permanente et à des exercices réguliers en mer, le plus souvent en opération conjointe avec l’hélicoptère de la protection civile, susceptible d’avoir à hélitreuiller un blessé grave pour une hospitalisation d’urgence sur la Guadeloupe.

Départ pour des exercices en mer- Ph R. Joyeux

Départ pour des exercices en mer- Photo R. Joyeux

Plus d’un siècle et demi d’équipements sanitaires

Depuis 1853, date à laquelle existaient à Terre-de-Haut un hôpital militaire et une infirmerie tenus par les sœurs de Saint-Paul, (voir chronique du 27 novembre 2013 : https://raymondjoyeux.com/2013/11/27/evolution-des-services-de-sante-aux-saintes-de-1853-a-nos-jours/), notre commune a connu des hauts et des bas en matière d’équipements sanitaires et de personnels de santé. Surtout des bas après la fermeture de l’hôpital et le départ de la garnison en 1903. Mais progressivement, avec l’ouverture en 1951 du Dispensaire départemental toujours opérationnel, et de l’installation sur place d’une pharmacie, de divers cabinets médicaux, de dentistes, d’infirmiers libéraux et de masseurs-kinésithérapeutes, on peut dire que nous sommes globalement bien dotés en matière d’équipements et de personnels médicaux et paramédicaux. Auxquels il faut ajouter la présence sur notre territoire isolé d’un SAMU, d’un service d’incendie, d’une HAD, (Hospitalisation À Domicile), d’un hélicoptère de la protection civile pour les évacuations d’urgence et, enfin, depuis 2012, d’une station de Sauvetage en Mer, sujet de notre chronique.

Hélicoptère Dragon de la protection civile basée en Guadeloupe - Ph. R. Joyeux

Hélicoptère de la protection civile basé en Guadeloupe, en opération aux Saintes – Ph. R. Joyeux

Le reportage de France-Antilles Guadeloupe

Concernant la SNSM, station saintoise de sauvetage en mer, indispensable pour une collectivité insulaire, à la géographie essentiellement maritime comme la nôtre, je vous renvoie comme convenu à l’excellent article de Daniel Dulin paru dans le France-Antilles du vendredi 8 janvier 2016. Article dont vous trouverez le lien ci-dessous. Avec nos remerciements au quotidien régional pour nous avoir permis ce partage à l’intention de nos amis lecteurs.

Raymond Joyeux

http://www.guadeloupe.franceantilles.fr/actualite/faits-divers/sauvetage-en-mer-la-station-snsm-ne-chome-pas-355732.php

Vedette de la SNSM au mouillage à Terre-de-Haut. Ph. Raymond Joyeux

Vedette de la SNSM au mouillage à Terre-de-Haut au coucher du soleil. Ph. R. Joyeux

Publié dans Actualités saintoises | Un commentaire

Quand les citoyens prennent le pouvoir

À l’heure où les membres de l’opposition au conseil municipal de Terre-de-Haut (1715 habitants) reprochent à la majorité de ne pas jouer le jeu de la démocratie (non communication des dossiers, refus de répondre aux questions, réunions privées hors conseil, opacité budgétaire, décisions unilatérales, convocations tardives, entre autres…), une petite commune de métropole, équivalant à la nôtre, montre un autre visage de la participation citoyenne aux affaires communales. À Saillans, dans la Drôme, c’est carrément la population qui a pris le pouvoir, sans tête de liste aux élections de 2014. Un exemple de gestion collective impensable chez nous où – selon l’opposition – se perpétue depuis des lustres la confiscation du pouvoir par des élus inamovibles. Exemple qui démontre qu’en l’absence de clivage imposé par les clans, l’union des citoyens peut être une réalité bénéfique à la vie de la collectivité. Nous partageons le reportage illustré de AgoraVox, publié sur son site le 27 décembre 2015. Pour en savoir plus sur cette Association citoyenne, voici ci-dessous un lien d’accès qui permettra de prendre connaissance d’autres articles aussi intéressants les uns que les autres sur la vie des cités : http://agoravox.fr.

1 200 habitants au pouvoir à Saillans, dans la Drôme

saillans-2502d-1A Saillans, près des Alpes, une liste citoyenne a remporté les élections municipales de mars 2014. Depuis, les habitants administrent la commune de façon démocratique avec un budget annuel de 1,2 million d’euros.

L’histoire commence en 2010 avec un projet de supermarché. Le maire était pour, les habitants contre. Des citoyens se sont présentés aux élections municipales. Leur liste a gagné et, depuis, la révolution participative est en marche.

« On voulait garder le cœur du village vivant », raconte Mireille. Dans ce village de 1 240 habitants on compte deux boulangeries, une charcuterie, un magasin bio, deux bars et une épicerie. « Nous avons organisé une veille citoyenne et des manifestations pour bloquer la départementale. » Une pétition a recueilli plus de 800 signatures. Il faut dire qu’à Saillans, le terrain est fertile en mobilisations citoyennes : la commune compte près de 40 associations, dont Pays de Saillans vivant, l’association contre le projet de supermarché.

photo 2

Devant la fronde, les enseignes Casino-Intermarché préfèrent abandonner le projet, au grand dam du maire MoDem sortant, François Pégon. L’énergie qui se dégage de la lutte donne des ailes. Les habitants se prennent à rêver d’une autre politique.

Des réunions publiques sont organisées à l’approche des municipales de 2014. Plus de 250 participants et une formule détonante : « Pas de programme, pas de candidats, la liste c’est vous ! », une liste est constituée, avec 22 candidats pour 15 places.

Trois idées fortes rassemblent le groupe d’habitants : la transparence, « l’accès de tous à l’information », la collégialité au sein de l’équipe municipale « pour éviter que le maire et le premier adjoint s’accaparent le pouvoir » et la participation des citoyens à la gestion de la commune. « Le régime représentatif confisque la démocratie. La citoyenneté ne se résume pas à un vote tous les six ans. »

oignons

Trois semaines avant les élections, le groupe nomme une tête de liste. « On a essayé de tenir jusqu’au bout pour ne pas avoir une personne désignée ». À la réunion ce jour là, Vincent est absent, il travaille comme veilleur de nuit. La liste souhaite désacraliser la fonction d’élu. Le soir de l’élection du premier tour, le 23 mars 2014, la victoire est écrasante, 57 % des électeurs votent pour la liste « Autrement pour Saillans… tous ensemble » avec un taux de participation record de près de 80 % pour 1 070 inscrits.

Depuis, un vent nouveau souffle sur Saillans. La mairie est comme une ruche. Christian, un habitant, la soixantaine passée, témoigne : « Je vais à la marie comme je vais chez moi, je ne dis pas “monsieur le maire”, la porte est ouverte. ». La mairie a été rebaptisée la « maison commune ». Les agents techniques – une dizaine de personnes – en ont le tournis : « Dans des villages de cette taille, normalement, on voit les conseillers municipaux deux fois par an. Ici, on les croise tous les jours ! »

Commission participative circulation-stationnement. Par petit groupe, chacun énumère points faibles, points forts et proposition d'action concernant la circulation et le stationnement à Saillans.

Commission participative circulation-stationnement. Par petit groupe, chacun énumère points faibles, points forts et proposition d’action concernant la circulation et le stationnement à Saillans.

Deux jeudis par mois, l’équipe municipale organise « un comité de pilotage public » : une réunion de travail ouverte aux habitants avec l’ensemble des élus. « Avant, tout était fait de manière clandestine, avec des simulacres de débats lors du conseil municipal », affirme Fernand. Aujourd’hui, des « groupes action-projet » sont créés avec les citoyens qui désirent s’impliquer sur un thème précis : l’entraide sociale, le composteur collectif, les économies d’énergie, la circulation… On dénombre plus de 250 participants.

Les quatorze élus fonctionnent en binôme et se partagent les responsabilités. Les indemnités de fonction sont réparties entre tous – 150 euros pour les conseillers municipaux, 1.000 euros pour le maire. « Cela reste symbolique, la politique n’est pas une profession », alerte Isabelle, en charge de la jeunesse.

schemacollegialparticipatif-600-48f65-1

La nouvelle municipalité renverse le langage de l’oligarchie. « Notre démarche repose sur l’expertise d’usage des habitants. Chacun est expert de sa rue, de son village. », dit Isabelle. Selon un membre de la liste, « plus que le diplôme, la compétence s’acquiert par le vécu ». Impliqués dans la vie de la cité, les Saillansons se responsabilisent. « La vision acéphale – sans chef – nourrit l’intelligence collective », déclare Fernand. Les prises de décisions sont plus longues mais plus abouties. « L’extinction de l’éclairage public la nuit vient d’être mis en place, les habitants ont conçu une matrice avec des horaires différents selon les saisons, les jours et les quartiers. Le prestataire n’avait jamais vu ça ! » poursuit-il.

saillans-1.vue_

Dix-huit mois après les élections, la nouvelle méthode commence à entrer dans les mœurs. « On a posé des outils, les gens se les réapproprient », assure Fernand, interpellé récemment dans la rue car un compte-rendu n’avait pas été affiché. « Les habitants deviennent plus exigeants, une culture de la participation est en train de germer », constate-t-il.

La liste regrette aussi de ne pas mobiliser plus de monde. Le profil des habitants engagés est plutôt âgé, les jeunes ne sont pas tellement impliqués. « Nous devons trouver de nouveaux dispositifs pour les inclure, des référendums locaux ou des agoras citoyennes… ». Pour vivre, la démocratie participative doit constamment se renouveler, « être une invention permanente.

Saillans cherche à essaimer. Être « une expérience reproductible, malléable, adaptable ». Selon Tristan, le directeur du centre social de Die, une commune voisine, « les outils sont simples et transmissibles ». Pour engager la démocratie participative, « on a simplement besoin d’un tableau, de feutres, de gommettes ». Et de volonté politique.

Saillans-2006-09g-1 - copie

Dans les environs, le village a déjà fait des émules, Grâne lance son plan local d’urbanisme (PLU) participatif, le maire de Luc-en-Diois est venu se former pour animer des réunions, une assemblée populaire vient de se créer à Die. Le festival Curieuses démocraties, fin septembre, a tenté de fédérer ces différentes initiatives. Pour tous, « Saillans agit comme un catalyseur, elle légitime la démarche citoyenne », note Tristan.

Si Saillans captive les projecteurs, les habitants tentent de banaliser leurs pratiques. Ils se lassent d’être transformés en « zoo démocratique ». Jean, le vigneron, s’agace : « Notre village est folklorisé. Les médias ont la manie de tout transformer en spectacle. Ils font l’impasse sur ce qui est difficile. Il faut parler du fonctionnement juridique, du fonctionnement technique pour que les gens s’approprient la démarche et se demandent : “Qu’est-ce que je peux faire chez moi » ».

Témoignage de Saillans et de son parcours démocratique, au café repaire de Saintes

Sources :

Reporterre, le 17 octobre 2015 : À Saillans, les habitants réinventent la démocratie
Kaizen-magazine, le 18 février 2015 : A Saillans, dans la Drôme les habitants prennent le pouvoir
Inform’Action, le 16 octobre 2015 : Témoignage de Saillans : Une révolution participative en marche

Publié dans Politique | Un commentaire

Merci pour votre fidélité

Bannière Bonne année

Tableau d'Alain Joyeux

Tableau d’Alain Joyeux

Chers amis,

En vous souhaitant une très bonne année 2016, je vous remercie pour votre assiduité à suivre ce blog. Il vous appartient car c’est vous qui le faites vivre par votre fidélité et vos nombreux commentaires toujours pertinents. Voici à votre intention quelques informations statistiques fournies par l’hébergeur WordPress.com sans lequel rien ne serait possible et que je remercie vivement au passage.

Depuis sa création le 13 juillet 2013 à ce jour, 1er janvier 2016

138 articles ont été publiés
34 023 visiteurs ont consulté les chroniques provenant de
112 pays à travers le monde 

78 292 visites ont été enregistrées
577 commentaires ont été rédigés
283 images (la plupart photographiques) ont illustré les articles
76 abonnés reçoivent instantanément par mail chacun des articles publiés.

Tableau d'Alain Joyeux

Tableau d’Alain Joyeux

Pour la seule année 2015 :

35 articles publiés
44 185 visites effectuées
21 272 visiteurs enregistrés
232 Commentaires rédigés

L’article le plus visité en un jour

Fête de la pêche aux Saintes : une tradition respectée 
900 visites, le 28 mai 2015

Panneau pêche

Les chroniques les plus visitées et commentées concernent

Actualités saintoises
Histoire locale
Artistes saintois

Les cinq commentateurs les plus assidus pour l’année 2015 et que je remercie vivement sans oublier tous les autres fort nombreux

Alain Thouret : 21 commentaires
Michel Duval : 21 commentaires
Françoise Félicité : 17 commentaires
David Quénéhervé : 13 commentaires
Alain Joyeux : 10 commentaires.

Un hommage appuyé à notre ami et chroniqueur particulièrement apprécié et aimé aux Saintes, Félix Foy disparu en août 2015 

F.Foy en son habit de diacre - Ph. Eglise en Guadeloupe

Félix Foy en son habit de diacre – Ph. Eglise en Guadeloupe

Un remerciement tout particulier à nos amis photographes et illustrateurs

Alain et Alexandre Joyeux 
Claire Jeuffroy
Jean-Philippe Léon
et tous les autres.

Merci aux sites Facebook qui partagent les articles, particulièrement à
Terre-de-Haut Indiscrétions
Patrick Rogers
Odile Puig-Joyeux
Bénédicte Daubian

Sincères remerciements aussi aux auteurs, éditeurs, illustrateurs qui m’ont autorisé à utiliser leurs images, écrits, commentaires, soit intégralement soit partiellement, pour vous apporter, chers lecteurs, une information, une note d’histoire, un compte-rendu d’ouvrages ou de textes, sans lesquels les 35 chroniques de cette année 2015 n’auraient pu être atteintes.

Un grand merci, enfin et à nouveau, à vous tous, chers lecteurs, abonnés ou non, à qui je souhaite une dernière fois, une fructueuse année de santé, de lecture, de plaisir et si possible de commentaires.

Ce blog est le vôtre.
Vous avez été 21 272 à le consulter cette année 2015.

Que cette année 2016 me permette de vous satisfaire au mieux de mes possibilités et que vous, de votre côté, vous soyez au moins aussi nombreux à consulter ce blog que l’année qui s’est achevée.
Nous serions alors les uns et les autres entièrement satisfaits.

Bonne et heureuse année !

Raymond Joyeux

 Boat : tableau d'Alain Joyeux

Boat : tableau d’Alain Joyeux

Publié dans Uncategorized | 9 commentaires

Les effets du carême aux Saintes

Dans le prolongement du précédent article, je me permets de vous proposer une description des effets du carême à Terre-de-Haut, extraite de mon récit autobiogra-phique, Fragments d’une enfance saintoise, (*) dont la première édition parut aux Ateliers de la Lucarne en 2009. Ce chapitre 6 du livre est à placer dans le contexte des années 50, à une époque où les dérèglements climatiques n’étaient pas d’actualité et où les saisons (chez nous : hivernage et carême) s’alternaient normalement. Une époque où les Saintois s’accommodaient du peu dont ils disposaient, sans pour autant devoir s’exiler, comme le suggère et le craint Alain dans sa réflexion. Avec toutes mes excuses de faire appel à mes propres écrits, faute de bon goût que vous me pardonnerez, je l’espère, en cette veille de Noël que je vous souhaite convivial et joyeux…

Une sécheresse à Terre-de-Haut

1ere-de-couverture-e1373028620954Économiser l’eau a toujours été la hantise première de notre population. Or, nous étions cette année-là, aux dires des anciens, sous le coup de la plus terrible sécheresse jamais connue aux Saintes depuis l’arrivée des premiers occupants de notre île et leur départ précipité pour manque d’eau peu après leur installation.
J’ai souvenir que les effets de ce très long carême s’étaient fait sentir dès la mi-janvier, après les déluges de Noël et du jour de l’an. À compter du dernier quartier qui avait suivi la pleine lune du 25 décembre, le ciel s’était désespérément peint en bleu jusqu’aux premières ondées de juillet. En moins d’un mois, jarres et fûts furent vidés et la population dut puiser dans ses réserves.
À la maison, ne possédant que deux grandes jarres en céramique, alimentées par une gouttière délabrée et très vite à sec, nous avions la chance de disposer de la citerne de mon grand-père évoquée au début de ce récit. Ma mère organisa au mieux notre ravitaillement journalier : munis de fers-blancs et de seaux, chaque soir, en file indienne, depuis la citerne de Papa-y, nous faisions nos réserves pour le lendemain, invitant les voisins à profiter de l’aubaine.

Type de jarre familiale en céramique installée dans notre petite cuisine

Type de jarre familiale en céramique installée dans notre petite cuisine

Recours aux citernes municipales

La municipalité, de son côté, avait ouvert les citernes communales, celles de la mairie, de la Rabès et de la Maison Blanche, où la population venait s’approvisionner à heures fixes dans la journée, sous l’œil vigilant du garde-champêtre. Pour éviter de perdre une seule goutte du précieux liquide, les porteuses de seaux et de bidons disposaient au-dessus du contenu de leurs récipients des branchettes feuillues de poirier ou d’hibiscus qui empêchaient le débordement au cours du transport.

La mare du Marigot aujourd'hui

La mare du Marigot aujourd’hui – Ph Raymond Joyeux

Plus tard dans la saison, quand les réservoirs du Fort Napoléon prirent la relève, des queues inhabituelles s’étiraient en deux files inversées, sur le mauvais chemin du Morne Mire, entre Pont-Levis et Maison-Bateau. Dans tous les foyers, l’utilisation de l’eau douce fut strictement règlementée. Une timbale suffisait généralement à la toilette individuelle du matin et du soir et il était impensable de vouloir se rincer intégralement après les bains de mer. Laver le linge était devenu plus que problématique. La mare du Marigot, dont l’eau saumâtre ne permettait pas une utilisation efficace du savon, avait été néanmoins convertie pour un temps en lavoir public.

Une des trois citernes de l'Îlet à Cabris, état actuel

Une des 3 citernes de l’Îlet à Cabris, état actuel

Puis les lavandières se tournèrent vers les réserves souterraines de l’Îlet à Cabris. Des canots entiers partaient du bourg le matin, chargés de baluchons, et revenaient en fin d’après-midi, linge blanchi et séché, soigneusement plié dans des paniers de bambou. Les mamans attendaient le jeudi pour y emmener leurs enfants et profiter de l’abondance fraîche des citernes pour une grande toilette hebdomadaire de toute la famille.
Si la population souffrait de cette calamité, animaux et végétaux n’étaient pas mieux lotis. Treilles, jardins, vergers, séchant sur pied, étaient devenus improductifs et malgré l’oasis,  à demi-tarie elle aussi de l’Étang Bélénus, entre le cimetière et la plage de Grand’Anse, on ne comptait plus les cabris, moutons et bœufs, exténués par la soif, amaigris, tirant la langue, agonisant dans l’herbe jaunie des savanes. Les iguanes eux-mêmes, squelettiques, ayant perdu tout instinct de défense, désertaient les mornes brûlés et, traînant dans la poussière leur ventre décharné, venaient mourir, à bout de souffle, au bord de la mer.

Étang Bélénus, aujourd'hui comblé au profit d'une piste d'atterrissage

Étang Bélénus, aujourd’hui comblé au profit d’une piste d’atterrissage

Prières, processions et neuvaines

Devant l’ampleur et la durée de la catastrophe, après maints processions, messes, rogations et autres prêches accusateurs de notre curé, restés sans résultat, une neuvaine à la Vierge fut organisée par un petit groupe de garçons auquel je m’étais joint. Sous la conduite de Jérôme Hoff, nous nous rendions solennellement en fin de journée, chapelet en main, en pèlerinage à la Chapelle des Marins, sanctuaire qui domine le bourg, pour chanter et réciter litanies et rosaire. Mais le ciel restait sourd à nos suppliques et notre paroisse, consacrée pourtant à Notre-Dame de l’Assomption, devenue l’antichambre de l’enfer, semblait définitivement abandonnée de Dieu lui-même, de la Vierge Marie, sa protectrice, et de tous les Saints du paradis.

Chapelle des Marins à Terre-de-Haut - Carte postale ancienne

Chapelle des Marins à Terre-de-Haut – Carte postale ancienne

Nous n’étions pas pour autant privés d’école. Au contraire, profitant de ce carême exceptionnel, notre maîtresse, Mademoiselle Maccès, adapta ses cours à la situation. Elle nous fit travailler en géographie sur l’alternance des saisons en zone tropicale ; en sciences naturelles sur le rôle de l’eau dans la naissance et le maintien de la vie ;  en morale sur la nécessité de l’économiser et de bien l’utiliser ; en histoire locale enfin et en calcul sur les époques et les conditions de construction de nos précieuses citernes communales, leur forme, leurs dimensions, leur contenance.

Citerne abandonnée de la Caserne

Citerne abandonnée de la Caserne – Ph Raymond Joyeux

En définitive, ces travaux pratiques, organisés autour de réalités vécues, dépouillés de toute abstraction, cristallisaient notre intérêt. Tout en étant pour nous l’occasion de mieux connaître notre milieu, ils nous permettaient d’oublier, le temps d’une journée d’école, les difficultés du moment et surtout la réputation de sévérité de notre maîtresse.

Sortie de classe aux Saintes - Années 50 - Archives Joyeux

Sortie de classe aux Saintes – années 50 – Archives Joyeux

Pour info  :

*Fragments d’une enfance saintoise : récit autobiographique de R.Joyeux – 1er volet –  format 12 x 18 – 160 pages
Les manguiers du Galion du même auteur – 2ème volet – même format – 210 pages –  Éditions Les Ateliers de la Lucarne – Terre-de-Haut.

JOYEUX NOËL à tous et toutes
avec mes plus sincères remerciements pour votre fidélité
tout au long de cette année.

Tableau d'Alain Joyeux

Tableau d’Alain Joyeux

Publié dans Histoire locale | 3 commentaires

En marge de la Cop 21 : une réflexion d’Alain Joyeux

Terre-de-Haut : une vraie dépendance ?

Logo_COP_21_Paris_2015

Si la principale ressource alimentaire des Saintes a été et est encore dans une large mesure, issue de la mer par le développement des pratiques de pêche, les cultures fruitières et vivrières, malheureusement pour la plupart disparues aujourd’hui, étaient une ressource non négligeable, notamment dans le quartier de La Savane à présent entièrement construit. Outre les plantations de manguiers, de cajous, de pommes cannelle, de goyaves, les anciens, et en particulier ma grand-mère de son vivant, évoquent la culture du maïs et du millet, du giraumon, des pois, des patates douces, des pastèques, de la vigne, du manioc et autre gombo, mais aussi du coton et du tabac. Les petits élevages, volailles essentiellement, ont toujours existé de leur côté et se portent encore bien. Mais en ce qui concerne les quelques troupeaux de vaches et de cabris, celui qui marche un peu à travers les mornes peut constater un effet pervers de leur présence, à savoir une désertification et une érosion dramatiques pour des gains dérisoires. N’empêche que globalement, avec l’apport du modernisme, le niveau de vie et de richesse des Saintois n’a cessé d’augmenter.

Élevage de cabris à Terre-de-Haut- Ph R. Joyeux

Élevage de cabris à Terre-de-Haut

Le problème de l’eau résolu en apparence

Bienfaits des conduites sous-marines

Aujourd’hui, tout ce qui contribue au confort et à la richesse relative des Saintois est directement dépendant des ressources extérieures telles que l’eau et l’énergie électrique, (mais aussi – hors le poisson – l’ensemble des produits d’alimentation). Cette situation présente est bien évidemment appréciable et a permis l’installation d’un nombre toujours plus important de résidents à l’année et un développement de l’activité économique dopée par ailleurs par la manne touristique. Terre-de-Haut fait partie actuellement des communes les plus riches – matériellement parlant – de l’archipel guadeloupéen, et la plupart des Saintois ont pu investir dans un confort technologique aussi bien domestique que professionnel. Ce développement-là a tout l’air d’un développement durable… Mais l’est-il vraiment à long terme ?

Mise en place de la conduite d'eau entre TDH et la Guadeloupe . Ph. Chantier

Pose de la conduite d’eau entre TDH et la Guadeloupe. Ph. chantier

La récente conduite sous-marine approvisionnant les Saintes en eau potable, (11 ans aujourd’hui), véritable bienfait pour l’île par l’abondance et la constance qu’elle procure, a fait oublier à beaucoup de Saintois qu’une telle installation est tributaire de deux facteurs : d’abord de ceux qui contrôlent les vannes… Mais on peut écarter d’emblée toute paranoïa en comptant sur la solidarité du peuple guadeloupéen avec sa « dépendance » en cas de divergence politique ! Ensuite et surtout, cette conduite sous-marine, tout extraordinairement fiable qu’elle puisse être, est cependant à la merci non seulement d’une défaillance technique, comme c’est le cas actuellement où des M3 d’eau s’échappent chaque jour d’une fissure qui va s’élargissant, mais aussi des tumultes de l’océan dont il n’est nul besoin de rappeler la puissance en cas de perturbation climatique ou géo-sismique. Une rupture, même momentanée aurait des conséquences dramatiques en chaîne, car les habitudes prises d’hyper-consommation d’eau, notamment dans le secteur de la restauration et de l’hôtellerie, sont totalement dépendantes de cet approvisionnement quasi miraculeux.

Disparition des citernes individuelles

Face à cette nouvelle technologie dont ils mesurent mal ou pas du tout la fragilité, de nombreux Saintois omettent d’intégrer une citerne de récupération d’eau de pluie dans leur nouvelle résidence, voire détruisent des réservoirs encore opérationnels pour « faire de la place ». Mais de la place, il y en aura lorsque plus de la moitié de la population sera privée d’eau et devra peut-être s’exiler ! Faire une confiance absolue à une conduite entre deux eaux, est-ce là véritablement du développement durable ? La gouvernance régionale avait, à une certaine époque, encouragé la construction de citernes domestiques par des subventions. Voilà un exemple de politique de développement durable, ce qui n’empêchait pas en même temps de profiter des bienfaits de l’abondance…

Autre nerf de la guerre : les carburants

Nous arrivons ici, sans doute au véritable nerf de la guerre qui, s’il reste suffisamment vigoureux, pourrait, grâce aux techniques induites par l’énergie électrique – venue elle-même de Guadeloupe par câbles sous-marins -, résoudre une pénurie momentanée d’eau courante : les carburants, issus des produits pétroliers. Mais, aux Saintes comme ailleurs, et sans doute plus crucialement qu’ailleurs, si la ressource en carburant venait à manquer, voilà que tout s’effondre dans l’organisation de la société, telle qu’elle se présente aujourd’hui à Terre-de-Haut. Faute de carburants, c’est, entre autres, l’arrêt des transports de masse et de l’approvisionnement de l’extérieur, de la pêche sinon côtière, et encore, faudrait-il un certain temps pour que le poisson revienne, éloigné qu’il a été par le tumulte des moteurs… Cette hypothèse, plus qu’un scénario catastrophe, est une possibilité réaliste à court, moyen ou long terme… La conjoncture internationale montre clairement les enjeux économiques, écologiques et de pouvoirs, liés aux problèmes pétroliers. L’axe Venezuela/USA, dont le chemin est la mer des Caraïbes, sera-t-il soucieux de nos besoins insulaires en cas de crise d’approvisionnement en Guadeloupe, attendu que c’est le pétrole qui est garant de la plus grande partie de la production électrique du département.

Transformateur électrique sur la route de l'anse Figuier - Ph R.Joyeux

Une énergie venue de Guadeloupe : Transformateur électrique sur la route de l’Anse Figuier 

Alors, quelles solutions ?

Il est, je crois, sans pessimisme exagéré, important de ne pas faire l’autruche au regard de telles éventualités. L’on peut même dire à coup sûr qu’elles se produiront inéluctablement un jour. Face à ces évidences, pour qui se soucie d’autre chose que de son propre confort, il importe d’agir pour anticiper d’une façon raisonnée et sereine. Non pas qu’il faille agir par peur de l’inévitable, mais plutôt avoir confiance en l’intelligence qui peut composer avec la réalité d’abondance actuelle et poser quelques jalons de base pour pouvoir, le cas échéant, faire face sans tout perdre à la fois. Autrement dit la perspective d’une tragédie annoncée (consciente ou non mais bien présente) ne devrait pas pousser la collectivité insulaire à une attitude irresponsable du genre « après moi, le déluge ». Aussi, il est possible qu’il soit déjà trop tard et qu’aucune action, même collective, ne puisse rien changer en profondeur au processus suicidaire actuellement en mouvement… Cependant, pour ceux qui veillent, il est néanmoins possible de commencer à préparer une re-colonisation sur des bases nouvelles, en continuant de vivre en dépit du rythme imposé par l’époque, tout en posant quelques pierres pour l’avenir, ne serait-ce qu’en se préparant intérieurement à des changements qui, s’ils ne sont pas progressifs comme il faut l’espérer, pourraient être brutaux et douloureux…

De la voile traditionnelle au développement durable

Il y a aujourd’hui, pour une certaine jeunesse aux Saintes, une sorte de renouveau des traditions qui s’exprime par exemple par les régates de voiles traditionnelles, ce qui n’empêche pas les équipages d’utiliser par ailleurs leurs moteurs hors-bord au quotidien. Néanmoins, ils savent manœuvrer avec le vent, et ce fait-même est chargé d’espoir… Voir fleurir à Terre-de-Haut des jardins luxuriants irrigués par des réserves d’eau de pluie ; construire encore des citernes et reboiser là où cela est possible ;  développer les énergies renouvelables (les Saintes ne manquent ni de soleil ni de vent) et en cela Terre-de-Bas a donné exemple avec ses éoliennes… Mais se préoccuper aussi  du social et du culturel en développant les valeurs de solidarité, d’hospitalité, de communication… voilà des orientations de développement durable nécessaire aujourd’hui pour préparer l’avenir.

Maison de TDH équipée de chauffes-eau solaires- Ph. R.Joyeux

Maison de TDH équipée de chauffe-eaux solaires 

Pour cela, il faut que des initiatives individuelles et privées soient portées dans ce sens pour qu’une prise de conscience collective s’installe peu à peu. Il y a toujours eu besoin de quelques pionniers montrant la voie ! Le développement durable n’est pas une question de changement radical, mais de transformation progressive qui n’est possible que par une écoute attentive de son temps et de ses enjeux.

Revenir aux cultures traditionnelles. Raisin saintois autrefois réputé pour son abondance

Revenir aux cultures traditionnelles. Ici raisin saintois autrefois réputé pour sa qualité et son abondance

Texte : Alain Joyeux – Illustrations photos : Raymond Joyeux

Publié dans Actualités saintoises | 9 commentaires

Terre-de-Haut vue par un navigateur en 1955

Kurun  aux Antilles

6373b221cc7c7f39f672789afc7b82bdNé à Paris de parents bretons le 2 juillet 1920, le navigateur français, Jacques-Yves Le Toumelin est décédé au Croisic le 10 novembre 2009. Formé à l’École nationale de navigation de Nantes, il effectue en 79 jours, entre septembre 1949 et juillet 52, son premier tour du monde avec escales en solitaire sur son voilier Kurun qui avait remplacé un précédent qu’il avait lui-même construit et baptisé Le Tonnerre. Kurun qui signifie lui aussi  Tonnerre en breton était un yacht en chêne de 10 mètres de long sur 3,55 de large pour 63 M2 de voilure. C’est sur ce cotre dépourvu de moteur qu’il entreprendra la traversée de l’Atlantique entre 1954 et 1955. Traversée qui le conduira du Croisic aux Saintes où il mouillera le 21 mai 1955 pour une escale de 5 jours. Le récit de cette traversée, ponctuée de nombreuses escales entre la Barbade et Pointe-à-Pitre, a été publié en 1957 chez Flammarion dans un livre intitulé Kurun aux Antilles, et réédité en 1996 chez Hoëbeke dans une collection pour la jeunesse. C’est un extrait du journal de bord de J-Y Le Toumelin à l’occasion de son passage à Terre-de-Haut que je vous propose aujourd’hui.

L’appel du large : 29 Septembre 1954

« Après un long séjour à terre, je sens toujours l’air salin gonfler mes narines ; la grande houle du large danse devant mes yeux, l’eau bleue sous le souffle inlassable de l’alizé essaime à perte de vue ses crêtes blanches. Mon Kurun roule et tangue majestueusement, faisant voler l’écume et l’embrun qui se mêlent dans son sillage. Le soleil est doux, l’air tiède et caressant. Plaisir royal de la voile et des longues courses océaniques… »

b212dc3881074cea77da6f58b1ecb6dd

Départ de la Dominique et Arrivée aux Saintes

(Parti du Croisic le 29 septembre 1954, le navigateur fait deux longues escales à Madère et aux Canaries d’où il repart le 8 janvier 1955 ; traverse l’Atlantique et arrive le 5 février à la Grenade. Il remonte le chapelet des îles antillaises et arrive à la Dominique le 14 mai. Le 21, il quitte la Dominique pour les Saintes…)

******

« Le 21 mai, à 13 heures, j’appareillai de Prince Rupert Bay pour les Saintes… Visibilité médiocre, ciel en partie couvert. Mais quel beau temps pour naviguer ! Mer très houleuse, frisant ses blancs moutons qui faisaient parfois le gros dos en m’éclaboussant. C’est ton temps, petit Kurun. Va…
À la barre, bien calé sur le banc de quart, avec pour tout vêtement un vieux short plein de sel, fouetté par le vent et par l’embrun tiède, je me laissai aller comme un enfant à ce charme grisant de la voile. Les Saintes avaient surgi à l’horizon et grossissaient à vue d’œil. Elles furent à portée de la main en 2 h.3/4. J’avais marché environ 7 nœuds, presque le maximum du bateau. À 16 h.05 je doublai la Pointe Morel, Nord de la Terre-d’en-Haut. Certes l’arrivée par le Sud de l’Archipel eût été plus spectaculaire. Mais, pour rallier le mouillage, il eût fallu louvoyer, alors que par le Nord, je devais arriver à destination « comme une lettre à la poste » ! – ce que je fis…

Kurun 3

Accueilli par le Père Offredo et la jeunesse saintoise

Le Père Offredo m’attendait sur le wharf, au milieu d’un groupe accueillant et, bientôt, une embarcation montée par de charmantes jeunes filles chargées de fleurs m’accostait… Roméa, une ravissante fille de 17 ans, aux cheveux d’or, me remit une magnifique gerbe de bougainvillées roses et rouges, ceinturée d’un large ruban sur lequel était inscrit : « La jeunesse saintoise. » Le Père m’accueillit comme un fils et m’emmena au presbytère pour m’offrir le champagne…

Un archipel séduisant

Terre-d’en-Haut a une longueur maximum de près de 5 kilomètres, qui la fait paraître plus grande que sa voisine, cependant plus importante par sa superficie (945 ha contre 452). Pour qui vient de la verte Dominique, le contraste est frappant. Les Saintes me rappelaient les petites Grenadines. C’est un archipel miniature, séduisant par sa disposition, ses formes et ses couleurs… Terre-d’en-Bas est un peu moins sèche que sa voisine et l’accès à la mer y est plus difficile. Elle est beaucoup plus terrienne et l’on s’y consacre surtout à la culture.

Le Kurun à Terre-de-Haut - Ph de l'auteur

Le Kurun à Terre-de-Haut – Ph de l’auteur


Pêche et agriculture

Les Saintois de Terre-d’en-Haut constituent un petit peuple à part. Tous marins-pêcheurs, ils sont adroits et débrouillards, étant dans l’obligation de tout faire par eux-mêmes. Les eaux, poissonneuses, sont très propices à la pêche à la senne dans les baies, et à la ligne de traîne au large. Les pêcheurs utilisent également de grandes nasses, comme dans les autres Antilles. Leurs embarcations, construites sur place, sont typiques : avants très fins en flottaison, bien évasés dans les hauts, arrières à tableau, bouchains très doux qui en font des canots volages. Elles sont voilées d’un foc et d’une grand-voile triangulaire portée par un mât court, mais avec un gui très long débordant démesurément l’arrière. La construction m’a semblé satisfaisante… Outre la consommation locale, le poisson est vendu à la Guadeloupe, à Trois-Rivières et à Basse-Terre. La liaison avec la grande île est régulière et de petits cotres, comme La Belle Saintoise, font exclusivement ce trafic.

L’agriculture est maigre aux Saintes. On y récolte du coton, du maïs, diverses espèces de pois, quelques fruits. Il y a aussi de la vigne, dont les ceps ont été apportés des Canaries. Le curé de Terre-d’en-Bas fait du vin de son propre cru. Il le trouve fort bon, paraît-il, mais le Père Offredo m’a semblé loin de partager cette opinion. L’élevage était prospère autrefois et l’on assure qu’il y avait de véritables troupeaux. La disparition de ce cheptel est explicable en raison de la redoutable sécheresse qui aurait été aggravée par le déboisement. Il n’y a ni source, ni rivière et les ressources en eau consistent uniquement en quelques citernes…

Un village calme, sans circulation 

À Terre-d’en-Haut, toute la population est concentrée dans un seul petit village, que l’on appelle le bourg et qui n’est pas laid, malgré ses toits de tôle ondulée peints en rouge. Au milieu des fleurs, ses constructions modestes, sans prétention, s’intègrent bien au paysage. Seules, deux maisons le déparent : une villa de plusieurs étages peinte en jaune et ocre-rouge et, surtout, une monstrueuse construction blanche qui représente, au bord de l’eau, un avant de bateau avec une passerelle ! Ce mauvais goût recherché paraît en de tels lieux tout à fait insolite et plus ridicule encore qu’ailleurs. Le village est calme, traversé de rues cimentées nettes et très propres. Évidemment, pas de circulation de véhicules mécaniques.

Une population vigoureuse et résistante malgré le rhum

En quittant le wharf, on fait face à la Gendarmerie Nationale, indiquée par une grande plaque apposée sur une construction composite avec balcon de fer forgé et toiture en tôle ondulée. Nous sommes dans la rue principale et, tout comme en France, les cafés sont nombreux. Des enseignes : « Au réconfort », « Débit d’alcool », au « Cœur Marin », et l’inévitable « Café de la Marine »… On boit « sec » aux Saintes et c’est sans doute ce qu’il y a de plus triste. Le rhum fait partie de la vie et la plupart des habitants en font un usage immodéré. Le lendemain de mon arrivée, à la messe du dimanche, le Père Offredo, qui parla si gentiment et affectueusement de moi (à m’en faire rougir !), exhorta ses paroissiens à ne pas boire. C’était profondément émouvant, tant il le faisait avec cœur, bonté et sincérité.
– Mes chers enfants, ne buvez plus de rhum ainsi. Je vous en supplie… etc.
Certes l’alcoolisme fait des ravages et il est bien difficile de lutter contre lui. Malgré cette cause d’affaiblissement, la population saintoise semble vigoureuse et résistante…

On dit aussi des Saintois qu’ils sont chicaniers, assez repliés sur eux-mêmes, avec une notion étroite de la propriété et peu enclins à rendre service. Je ne suis pas resté assez longtemps dans l’île pour vérifier ces affirmations. En ce qui me concerne, je n’ai eu que d’excellents contacts avec tout le monde et n’ai rencontré que de très braves gens ! On  ne trouve souvent chez les autres que ce que l’on veut y trouver…

Vue du Chameau - ON aperçoit au fond à droite l'Étang Bélénus aujourd'hui comblé

Vue du Chameau – On aperçoit au fond à droite l’Étang Bélénus aujourd’hui comblé

On oublie que l’on est aux Antilles

Kurun-Aux-Antilles-Livre-846481777_ML (1)Je fis de délicieuses promenades, par de charmants petits chemins. À l’intérieur, les champs, les bosquets, les barrières rustiques font parfois oublier que l’on est aux Antilles… La côte, très découpée, présente une variété de petites baies séduisantes, où il est fort agréable de se baigner, en prenant garde toutefois de ne pas se piquer sur les nombreux oursins (blancs ou noirs) qui tapissent le fond des eaux claires… La jeune Roméa m’accompagnait souvent dans mes promenades. J’aimais la compagnie de cette jolie fille, élancée et fine, au visage légèrement bruni par le soleil et l’air salin. Ses yeux, dont la couleur de mer nordique contrastait avec le bleu intense des mers tropicales, disaient sa véritable origine. Ses traits fins et délicats exprimaient la netteté, la détermination, l’opiniâtreté, la fierté de la race de ses ancêtres. Un rien d’espièglerie et de moquerie ajoutait à son charme… (Pendant ce temps) le Kurun était parfaitement bien au mouillage des Saintes, abrité et calme, sous le majestueux vol plané des frégates, mais je ne pouvais m’attarder…  – Le 1er juin, il faut être en route pour la France – pensais-je. Les flamboyants étaient en fleurs…

Départ pour Pointe-à-Pitre : les adieux au Père Offredo

Le 26 mai, à contre cœur, je quittai les Saintes pour Pointe-à-Pitre. Quand je fis mes adieux au bon père Offredo qui, en boitant un peu, m’avait accompagné jusqu’au wharf, des larmes coulèrent sur son visage. Le vieux père restait silencieux, mais je comprenais bien son émotion qui exprimait tout le poignant de cette fin d’une vie de sacerdoce d’abnégation et d’exil. Je retournais en Bretagne, dans mon pays, son pays que, vraisemblablement, il ne reverrait jamais… »

(Jacques-Yves Le Toumelin quittera Pointe-à-Pitre le 2 juin 1955 après une escale de 6 jours qu’il mettra à profit pour visiter la Guadeloupe et préparer son retour en Bretagne. Il atteindra le Croisic, son port de départ et d’attache, le 25 juillet à 19 h. 11, après 55 jours de mer et 10 mois de navigation et d’escales. )

Périple du Kurun à travers les Antilles, du 8 janvier au 2 juin 1955

Périple du Kurun à travers les Antilles, du 8 janvier au 2 juin 1955

PS. Je profite de cette chronique pour remercier M. Igor Schlumberger qui m’a amicalement rapporté d’un de ses voyages l’exemplaire original du livre Kurun aux Antilles de Jacques-Yves Le Toumelin d’où sont extraits le texte et certaines illustrations ci-dessus. Livre qu’adolescent je possédais, avec d’autres récits de navigateurs solitaires, et que j’avais malheureusement perdu. R.Joyeux.

Publié dans Histoire locale | Un commentaire