Les effets du carême aux Saintes

Dans le prolongement du précédent article, je me permets de vous proposer une description des effets du carême à Terre-de-Haut, extraite de mon récit autobiogra-phique, Fragments d’une enfance saintoise, (*) dont la première édition parut aux Ateliers de la Lucarne en 2009. Ce chapitre 6 du livre est à placer dans le contexte des années 50, à une époque où les dérèglements climatiques n’étaient pas d’actualité et où les saisons (chez nous : hivernage et carême) s’alternaient normalement. Une époque où les Saintois s’accommodaient du peu dont ils disposaient, sans pour autant devoir s’exiler, comme le suggère et le craint Alain dans sa réflexion. Avec toutes mes excuses de faire appel à mes propres écrits, faute de bon goût que vous me pardonnerez, je l’espère, en cette veille de Noël que je vous souhaite convivial et joyeux…

Une sécheresse à Terre-de-Haut

1ere-de-couverture-e1373028620954Économiser l’eau a toujours été la hantise première de notre population. Or, nous étions cette année-là, aux dires des anciens, sous le coup de la plus terrible sécheresse jamais connue aux Saintes depuis l’arrivée des premiers occupants de notre île et leur départ précipité pour manque d’eau peu après leur installation.
J’ai souvenir que les effets de ce très long carême s’étaient fait sentir dès la mi-janvier, après les déluges de Noël et du jour de l’an. À compter du dernier quartier qui avait suivi la pleine lune du 25 décembre, le ciel s’était désespérément peint en bleu jusqu’aux premières ondées de juillet. En moins d’un mois, jarres et fûts furent vidés et la population dut puiser dans ses réserves.
À la maison, ne possédant que deux grandes jarres en céramique, alimentées par une gouttière délabrée et très vite à sec, nous avions la chance de disposer de la citerne de mon grand-père évoquée au début de ce récit. Ma mère organisa au mieux notre ravitaillement journalier : munis de fers-blancs et de seaux, chaque soir, en file indienne, depuis la citerne de Papa-y, nous faisions nos réserves pour le lendemain, invitant les voisins à profiter de l’aubaine.

Type de jarre familiale en céramique installée dans notre petite cuisine

Type de jarre familiale en céramique installée dans notre petite cuisine

Recours aux citernes municipales

La municipalité, de son côté, avait ouvert les citernes communales, celles de la mairie, de la Rabès et de la Maison Blanche, où la population venait s’approvisionner à heures fixes dans la journée, sous l’œil vigilant du garde-champêtre. Pour éviter de perdre une seule goutte du précieux liquide, les porteuses de seaux et de bidons disposaient au-dessus du contenu de leurs récipients des branchettes feuillues de poirier ou d’hibiscus qui empêchaient le débordement au cours du transport.

La mare du Marigot aujourd'hui

La mare du Marigot aujourd’hui – Ph Raymond Joyeux

Plus tard dans la saison, quand les réservoirs du Fort Napoléon prirent la relève, des queues inhabituelles s’étiraient en deux files inversées, sur le mauvais chemin du Morne Mire, entre Pont-Levis et Maison-Bateau. Dans tous les foyers, l’utilisation de l’eau douce fut strictement règlementée. Une timbale suffisait généralement à la toilette individuelle du matin et du soir et il était impensable de vouloir se rincer intégralement après les bains de mer. Laver le linge était devenu plus que problématique. La mare du Marigot, dont l’eau saumâtre ne permettait pas une utilisation efficace du savon, avait été néanmoins convertie pour un temps en lavoir public.

Une des trois citernes de l'Îlet à Cabris, état actuel

Une des 3 citernes de l’Îlet à Cabris, état actuel

Puis les lavandières se tournèrent vers les réserves souterraines de l’Îlet à Cabris. Des canots entiers partaient du bourg le matin, chargés de baluchons, et revenaient en fin d’après-midi, linge blanchi et séché, soigneusement plié dans des paniers de bambou. Les mamans attendaient le jeudi pour y emmener leurs enfants et profiter de l’abondance fraîche des citernes pour une grande toilette hebdomadaire de toute la famille.
Si la population souffrait de cette calamité, animaux et végétaux n’étaient pas mieux lotis. Treilles, jardins, vergers, séchant sur pied, étaient devenus improductifs et malgré l’oasis,  à demi-tarie elle aussi de l’Étang Bélénus, entre le cimetière et la plage de Grand’Anse, on ne comptait plus les cabris, moutons et bœufs, exténués par la soif, amaigris, tirant la langue, agonisant dans l’herbe jaunie des savanes. Les iguanes eux-mêmes, squelettiques, ayant perdu tout instinct de défense, désertaient les mornes brûlés et, traînant dans la poussière leur ventre décharné, venaient mourir, à bout de souffle, au bord de la mer.

Étang Bélénus, aujourd'hui comblé au profit d'une piste d'atterrissage

Étang Bélénus, aujourd’hui comblé au profit d’une piste d’atterrissage

Prières, processions et neuvaines

Devant l’ampleur et la durée de la catastrophe, après maints processions, messes, rogations et autres prêches accusateurs de notre curé, restés sans résultat, une neuvaine à la Vierge fut organisée par un petit groupe de garçons auquel je m’étais joint. Sous la conduite de Jérôme Hoff, nous nous rendions solennellement en fin de journée, chapelet en main, en pèlerinage à la Chapelle des Marins, sanctuaire qui domine le bourg, pour chanter et réciter litanies et rosaire. Mais le ciel restait sourd à nos suppliques et notre paroisse, consacrée pourtant à Notre-Dame de l’Assomption, devenue l’antichambre de l’enfer, semblait définitivement abandonnée de Dieu lui-même, de la Vierge Marie, sa protectrice, et de tous les Saints du paradis.

Chapelle des Marins à Terre-de-Haut - Carte postale ancienne

Chapelle des Marins à Terre-de-Haut – Carte postale ancienne

Nous n’étions pas pour autant privés d’école. Au contraire, profitant de ce carême exceptionnel, notre maîtresse, Mademoiselle Maccès, adapta ses cours à la situation. Elle nous fit travailler en géographie sur l’alternance des saisons en zone tropicale ; en sciences naturelles sur le rôle de l’eau dans la naissance et le maintien de la vie ;  en morale sur la nécessité de l’économiser et de bien l’utiliser ; en histoire locale enfin et en calcul sur les époques et les conditions de construction de nos précieuses citernes communales, leur forme, leurs dimensions, leur contenance.

Citerne abandonnée de la Caserne

Citerne abandonnée de la Caserne – Ph Raymond Joyeux

En définitive, ces travaux pratiques, organisés autour de réalités vécues, dépouillés de toute abstraction, cristallisaient notre intérêt. Tout en étant pour nous l’occasion de mieux connaître notre milieu, ils nous permettaient d’oublier, le temps d’une journée d’école, les difficultés du moment et surtout la réputation de sévérité de notre maîtresse.

Sortie de classe aux Saintes - Années 50 - Archives Joyeux

Sortie de classe aux Saintes – années 50 – Archives Joyeux

Pour info  :

*Fragments d’une enfance saintoise : récit autobiographique de R.Joyeux – 1er volet –  format 12 x 18 – 160 pages
Les manguiers du Galion du même auteur – 2ème volet – même format – 210 pages –  Éditions Les Ateliers de la Lucarne – Terre-de-Haut.

JOYEUX NOËL à tous et toutes
avec mes plus sincères remerciements pour votre fidélité
tout au long de cette année.

Tableau d'Alain Joyeux

Tableau d’Alain Joyeux

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3 commentaires pour Les effets du carême aux Saintes

  1. Daniel BRIDE dit :

    Merci encore une fois de plus de nous faire revivre les us et coutumes d’autrefois. Je prends toujours un réel plaisir à la lecture de très nombreux récits.
    JOYEUX REVEILLON ET BONNE ANNEE
    Daniel BRIDE

  2. alain thouret dit :

    J’avais eu grand plaisir à lire « Fragments d’une enfance saintoise »….
    Nedeleg Laouen Raymond, ainsi qu’à ta famille

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