Un carême aux Saintes en 1920

breta 2 - copieCe n’est pas la première fois que nous puisons dans la remarquable monographie de Félix Bréta, Les Saintes, dépendances de la Guadeloupe, éditée à Paris en 1939 aux Éditions Larose, aujourd’hui épuisée, pour vous proposer certains faits, descriptions et notations concernant l’histoire, les paysages et la vie de notre archipel au cours de la première moitié du siècle dernier. Aussi, puisque nous sommes en période de carême et que nous vivons actuellement un épisode de sécheresse exceptionnelle qui oblige la préfecture à des restrictions et coupures régulières d’eau, voici ce qu’écrivait Félix Bréta sur le manque d’eau aux Saintes en juillet 1920. Constat des conséquences de la sécheresse et des difficultés éprouvées à l’époque par la population, suivi d’un espoir de renouveau à la suite de la venue des premières pluies. R. Joyeux

Midi

« Sous l’ardeur du soleil éclatant, les mornes ont pris des teintes rousses. Beaucoup d’arbres dépouillés de leurs feuilles n’étendent plus vers le ciel que des branches dénudées. Des jours et des jours ont passé sans que la moindre goutte de pluie soit venue rafraîchir la terre. Les citernes s’épuisent peu à peu et la population, sous ses grands chapeaux, s’inquiète, sans grand émoi cependant, de ce problème de l’eau, toujours inquiétant, jamais résolu. Des nuages s’amoncellent, vont frôler distraitement le Chameau et déversent sur la Terre-d’en-Bas leur ondée bienfaisante. Les moutons bêlent plaintivement ; les vaches ayant brouté l’herbe sèche, regardent au loin tristement et tous les feux du jour s’épanouissent glorieusement sous le ciel lumineux.

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 Désolation

alain 4 La sécheresse a sévi partout. Ici, elle dure depuis février. Les arrivages se sont faits de plus en plus difficiles, et, la farine venant à se raréfier dans la Guadeloupe tout entière, la population connaît les horreurs de la vraie famine. On ne trouve rien à acheter : pois, riz, manioc, bananes ont disparu, car les temps difficiles qu’on connaît dans toute la Colonie et les prix des rares denrées qu’on peut rencontrer, ne permettent pas l’approvision-nement. Pour avoir quelques bananes, on se rue de nuit dans des embarcations, vers une barque que le mauvais temps a forcé à se réfugier en rade. En silence, on attend à la porte des rares possesseurs d’un peu de farine qu’ils veuillent bien vous comprendre au nombre de ceux qui auront aujourd’hui du pain. On entend dire, le cœur angoissé, que des familles entières n’ont rien mangé depuis des jours. Et si l’on se dirige vers Pompierre, de longues carcasses de vaches dispersées par les chiens, des bêtes étiques couchées, les pattes à l’abandon, autour des mares desséchées, attendent la mort passivement, attestent la désolation qui peut régner parfois dans ce pays éclatant de lumière et de beauté.

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 Renouveau

alain 2Durant des jours nombreux, le soleil a desséché l’herbe des champs ; les arbres, pour la plupart, ont perdu leurs feuilles et quand on vient du large, il semble que le feu ait laissé sur toute la campagne l’or de sa flamme et le rougeoiement de ses étincelles. Voilà qu’après quelques tentatives sans issue, les nuages laissent s’éparpiller pourtant, de ci de là, quelques gouttes de leur rare et si précieuse pluie. Ce n’est rien puisque les citernes recueillent à peine quelques pintes d’eau et que les mares ne gardent rien de ce qui tombe. Mais la terre a senti l’ondée bienfaisante ; de jour en jour et presque d’heure en heure, des teintes vertes apparaissent : vert pâle, vert clair, vert d’un jaune presque transparent sur lesquels se détache la frondaison sombre et persistante des poiriers.

On sarcle fiévreusement, on sème hâtivement. Quelques jours suffisent à la métamorphose qui annonce la fin de la disette d’eau, l’herbe pour les troupeaux, l’espoir des récoltes futures. »

Texte : Félix Bréta
Terre-de-Haut – Juillet 1920
Photographies : Alain joyeux – Avril 2000

Notes à propos de l’auteur

Félix Bréta est né le 19 avril 1872 à Baie-Mahault en Guadeloupe. Décédé brutalement à Paris en mai 1938, à la suite d’une une crise cardiaque, il est enterré au cimetière de Terre-de-Haut. Il fait ses études au Lycée Carnot de Pointe-à-Pitre et obtient le baccalauréat en 1889 à la suite duquel il est nommé répétiteur. Licencié ès-sciences, il est chargé de cours, puis promu censeur du Lycée Carnot, enfin chef du Service de l’Instruction Publique par intérim. Parallèlement à sa carrière d’enseignant, il entreprend des recherches sur la géologie de la Guadeloupe dont il dresse une carte, et publie une étude sur l’empoisonnement par les poissons. Sa monographie sur les Saintes a été publiée après sa mort, en 1939, à l’initiative de sa veuve.

maison brétaDe son vivant, Félix Bréta fréquentait  les Saintes dont il était amoureux, passant régulièrement ses vacances, grandes et petites, à Terre-de-Haut où il s’était fait construire une maison. Ses livres, malheureusement épuisés, ne se trouvent plus dans le commerce, mais on peut les consulter facilement en PDF sur Internet. Particulièrement la monographie sur les Saintes, illustrée de nombreuses photos de l’auteur, où nous avons extrait les textes qui précèdent. Sa maison dont nous proposons ci-dessus une reproduction existe encore à notre connaissance, mais a changé de propriétaire voilà déjà plusieurs années et a sans doute été modifiée. Un de ses petits fils ou neveux, Jean Bréta, a fait ses études primaires à Terre-de-Haut, entre 1950 et 53. Certains Saintois de ma génération doivent certainement s’en souvenir.

Raymond Joyeux

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Récit d’un écrivain voyageur en 1950

Patrick L. Fermor en 1950

Patrick L. Fermor en 1950

Nous avons déjà présenté brièvement le cimetière de Terre-de-Haut dans une précédente chronique, à l’occasion des illuminations de la Toussaint 2013. La description qui suit ne fait pas cependant double emploi. C’est celle faite en 1950 par un écrivain-voyageur britannique du nom de Patrick Leigh FERMOR dans un ouvrage intitulé The traveller’s tree, paru en français aux éditions Payot en 1993 sous le titre Vents alizés. L’auteur, né le 11 février 1915 à Londres et mort en Angleterre le 10 juin 2011, était un ancien officier du renseignement de l’armée britannique et résistant pendant la guerre de 39-45.

Vents alizés a été son premier livre, parmi beaucoup d’autres qu’il publia par la suite. Couronné par de nombreux prix littéraires dans son pays d’origine, c’est le récit d’un long périple à travers la Caraïbe, effectué par l’auteur après la guerre, de la Guadeloupe à la Jamaïque en passant par Trininad, Sainte-Lucie, Antigua et toutes les autres îles, grandes et petites… La visite faite au cimetière de Terre-de-Haut voilà plus d’un demi-siècle est intéressante à plus d’un titre, à condition de se placer dans le contexte de l’époque et de corriger certaines indications, comme celle invraisemblable des manguiers parmi les tombes, et les supposés corps de marins anonymes échoués sur une plage, à moitié dévorés par les requins…C’était pour voir les tombes des marins anglais et français tués pendant la Bataille des Saintes que l’auteur avait entrepris ce pèlerinage. Il n’avait pas trouvé ce qu’il cherchait, mais son récit n’en est pas moins instructif  – tant du point de vue historique que littéraire – pour ceux qui s’intéressent, sans nostalgie, au passé de notre île.

Bonne lecture, et …  Joyeuses Pâques à tous.

Raymond Joyeux 

« Un petit cimetière marin » 

VENTS ALIZésDans l’espoir de découvrir les tombes de marins anglais ou français tombés à cette occasion, (lors de la Bataille des Saintes en 1782 ), je m’enquis de la route du cimetière. Un chemin s’enfonçait dans les terres et passait devant un tertre vert surmonté d’une croix. (La Chapelle des Marins, à droite en montant.) De vieux arbres ombrageaient le sentier, bordé de part et d’autre de prairies accidentées : paysage apprivoisé, peu tropical, plus proche d’un chemin vicinal en Bretagne ou dans les Cornouailles.

Il n’y avait point de sépultures de la Bataille des Saintes : en fait aucune tombe antérieure aux premières décennies du XIXe siècle. C’était un petit cimetière marin envahi par la végétation et presque délaissé, édifié au fond d’une cuvette à l’ombre de manguiers pareils à des chênes, tout empreint d’une romantique mélancolie dans son abandon et sa décomposition.

Ancienne allée du cimetière - Éditions Boisel

Ancienne allée du cimetière -Coll Boisel

Les mausolées sophistiqués qui rendent les cimetières des Caraïbes tellement extravagants et bizarres laissaient ici la place à une forêt de croix de bois mangées par les vers qui penchaient de tous côtés au milieu des herbes hautes. Les intempéries avaient à demi effacé les noms et les tombes elles-mêmes étaient bordées, sinon même entièrement recouvertes, de ces belles conques qui parsèment toutes les côtes antillaises, plantées en terre du côté le plus large, le cône pointé vers le ciel.

Ces adorables coquilles ont souvent plus de trente centimètres de long : blanches et de texture crayeuse, elles s’enroulent en volutes spirales et ouvrent des lèvres hérissées, révélant des antres d’un rose très pâle. Bon nombre de tombes symbolisaient les aléas de la vie du marin et du pêcheur : des croix de bois noir, sur la traverse desquelles une légende écrite en peinture blanche craquelée indiquait : Ci-gît un marin, sans nom ni date, ni nationalité.

Tombe du marin anonyme

Tombe du marin anonyme

De tous côtés le message se répétait, signalant le lieu d’inhumation des corps que la mer avait rejetés sur les rivages de l’île, leurs traits et leurs pièces d’identité oblitérés par leur séjour dans l’eau quand ils n’étaient pas à moitié dévorés par les requins. Ici ou là, on déchiffrait de justesse une ancre tatouée et cet emblème, qui trouvait un écho en peinture blanche, accompagnaient alors leurs laconiques épigraphes.

Sous un cactus, une dalle de marbre marquait la tombe de Marie-Louise Félicité de Gimel, baronne Séridon de La Salle, morte sous le règne de Louis-Philippe. Qui était-elle et qu’est-ce qui l’avait conduite dans cet îlot ? Un modeste tertre recouvrait les restes de jumeaux diparus à huit ans : Ici reposent Yves et Germaine, deux anges.

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Une herbe salée et drue avait tout envahi. Ici ou là prospéraient de fragiles anémones et des pervenches, et des lézards, aussi impassibles que s’ils étaient taillés dans l’émeraude, reposaient sur des dalles craquelées et brulantes. Ils regardaient dans le vide de leurs grands yeux fixes, en d’obliques postures d’une vigilance pétrifiée. Au moindre bruit de pas qui approchait, ils filaient le long d’une croix avec la rapidité d’un missile et s’arrêtait tête en bas dans la même attitude figée avec une soudaineté aussi étonnante que leur vitesse. Deux papillons rouges dansaient un ballet dans les feux du sud.

Patrick Leigh FERMOR

Les changements intervenus depuis 1950

Allée actuelle du cimetière

Allée actuelle du cimetière

Les Saintois de ma génération, et bien mieux, ceux de la précédente, ont connu cette allée ombragée et bucolique qui menait au cimetière. À l’époque où elle n’était qu’un large passage de terre ocre, non encore bétonné, le plus souvent raviné en ornières par les pluies d’hivernage, les Chemins de Croix du Carême et celui plus solennel du Vendredi Saint se célébraient en procession, à 15 heures, le long des XIV stations, indiquées chacune par un petit écusson blanc marqué d’un chiffre noir et fixé aux énormes poiriers qui la jalonnaient jusqu’au portail toujours grand ouvert cimetière .

Sur ce point P.L.Fermor ne s’est pas trompé quand il parle de ces vieux arbres de part et d’autre du sentier et des prairies herbeuses qui le bordaient à gauche comme à droite. Aujourd’hui, il ne reste que quelques rares poiriers à demi creux et ce sont de superbes villas blanches aux boiseries vertes et toit rouge, de style colonial modernisé, qui se dressent avec clôture et haies fleuries au milieu de ces prés accidentés préalablement aplanis et viabilisés.

Le filao du cimetière

L’un des deux filaos du cimetière

Où, à notre avis, il fait fausse route c’est quand, s’agissant du site même du cimetière, il confond manguiers et filaos, arbres qui se différencient pourtant parfaitement, aussi bien par la texture de leur tronc que par leur ramure et leur feuillage. À notre connaissance il n’y a jamais eu de manguiers à cet endroit, mais d’énormes filaos aux racines rampantes dont certains ont dû être abattus.
Quant aux massifs de pervenches blanches et bleues mentionnés par l’auteur, qui ornaient jusqu’à récemment encore tombes et allées, et qui en faisaient avec les conques roses une spécificité saintoise, ils ont totalement disparu eux aussi, la plupart des tombes n’étant plus fleuries que par de banals bouquets artificiels qui ne demandent ni entretien ni arrosage mais dont les couleurs pâlissent au soleil et qu’il faudra remplacer à la prochaine fête des morts.

Les traditionnelles pervenches ont disparu

Les traditionnelles pervenches ont mystérieusement disparu

Ces bouquets artificiels sont posés dans des vases de plastique vert directement sur les dalles carrelées ou, à l’abri, sous la petite chapelle ouverte des caveaux, surmontée d’une croix, mausolées uniformes de béton blanc qui ont remplacé les modestes et traditionnels tumulus de sable doré joliment décorés de coquillages marins… Nous avons en revanche retrouvé la tombe du marin inconnu et celle de la baronne Marie-Louise Serindon de la Salle et de sa sœur Marie Caroline, inhumées côte à côte, à deux années d’intervalle, ancêtres d’une grande famille créole bien connue en Guadeloupe, les Petit-Lebrun, famille dont certains membres auraient vécu aux Saintes jusqu’au milieu du siècle dernier.

Si Fermor n’a pas trouvé les sépultures des combattants tombés pendant la Bataille des Saintes de 1782, but de son pèlerinage, il aurait à l’évidence remarqué que pas moins d’une trentaine de marins français y ont été enterrés de 1838 à 1942, même si lors de son passage, en 1950, n’existait pas encore le mémorial de la Marine Nationale érigé en leur honneur et qui porte leur nom et la date de leur décès le plus souvent accidentel.

Mémorial des marins décédés

Épitaphes des marins décédés enterrés aux Saintes

Finalement, en dépit de quelques petites erreurs, dues sans doute à une connaissance superficielle et approximative de l’histoire des Saintes mais surtout aussi à l’imagination fertile de l’écrivain-voyageur, cette description de notre cimetière, datant de 1950, nous permet de faire la comparaison avec ce qui existe aujourd’hui et de voir comment en 64 ans de distance ce cimetière et son environnement ont évolué. Ce n’est pas là, nous semble-t-il, son moindre intérêt.

Raymond Joyeux

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Amour tragique aux Saintes en 1822

Caroline C. et Le Chevalier de Fréminville :
une passion dévorante entre mythe et réalité

Christophe-Paulin_de_la_Poix_de_FréminvilleLorsque le 27 février 1822 Christophe-Paulin de la Poix, dit  Le Chevalier de Fréminville, âgé de 35 ans, quitte Brest en qualité de troisième lieutenant sur la frégate royale La Néréïde, il a déjà derrière lui 21 ans de navigation. Marin d’État-Major à 14 ans, il décrit dans ses mémoires la raison de son engagement précoce : « J’accomplissais à peine ma quatorzième année, lorsqu’en 1801 j’entrai au service de la marine où m’entraînait un irrésistible penchant ». Vingt et une années de navigation, de 1801 à 1822, depuis le port du Havre jusqu’aux rivages d’Afrique en passant par le camp de Boulogne, la Banquise nord, l’Islande, la Russie, Saint-Domingue… Épopées multiples et variées au cours desquelles il connaît batailles, révolutions, tempêtes,  avaries, blessures, maladies et avancement dans son cursus de marin. Autant de péripéties historiques mouvementées, de découvertes ethnologiques, de bizarreries zoologiques, géologiques et botaniques dont il a laissé de nombreux dessins et qu’il relate avec force détails et précisions dans ses volumineux écrits, sobrement intitulés : Mémoires-Journaux ou Voyages du Chevalier de Fréminville.

 Mais au départ de Brest au matin du 27 février 1822 c’est un tout autre destin qui attend notre Chevalier. Destin dont il est loin de soupçonner la nature et les conséquences et qui allait fortement marquer le reste de son existence, jusqu’à sa mort le 12 janvier 1848, à onze jours de ses soixante et un ans.

La Néréïde et le rocher du Diamant

La Néréïde et le rocher du Diamant – dessin de Fréminville

Après trois mois de navigation depuis Brest, la Néréïde et son équipage longent pour la seconde fois les côtes occidentales de l’Afrique où elle fait de nombreuses escales : les Îles du Cap Vert, Dakar, Gorée, Gambie, Sierra Leone. Relâches exotiques qui permettent à Féminville, naturaliste  autant que marin, de mettre  pied à terre et d’enrichir ses observations et sa collection « d’objets d’histoire naturelle » Et c’est le 26 mai, au point du jour, que la frégate prend enfin la route des Antilles pour arriver le 18 juin 1822 en vue de la Martinique et du Rocher du Diamant.

20 juillet 1822 : arrivée et séjour aux Saintes 

La Néréïde en rade de Terre-de-Haut

La Néréïde en rade de Terre-de-Haut

De la Martinique, la Néréïde fait route vers la Guadeloupe en longeant l’île de la Dominique et mouille en rade de Basse-Terre début juillet. Le 20 du même mois, à midi,  elle arrive aux Saintes, archipel que Fréminville décrit en ces termes :  » Les Saintes sont deux petites isles boisées, montagneuses et presqu’incultes. La plus au vent est appelée la Terre d’en haut et celle sous le vent la Terre d’en bas. Cette dernière appartient en entier à M. de Ste Marie. Ce fut à la Terre d’en Haut que nous mouillâmes, dans une belle baie où l’on trouve bonne tenue par un fond de sept à quinze brasses. Au fond de la baie est le bourg composé d’une quarantaine de maisons. Sur une petite péninsule  qui se prolonge en avant est une batterie de trois canons. Le rivage offre une belle plage bordée de cocotiers… » 

Un mois s’écoule au cours duquel, pour tromper son ennui et surtout pour satisfaire sa passion de naturaliste, Fréminville arpente quotidiennement les mornes et les rivages de la Terre d’en haut, s’adonnant à la recherche de spécimens botaniques et animaliers, de productions marines et de coquillages. C’est à l’occasion d’une de ses promenades qu’il remarque « une fort belle maison bâtie au haut du morne Morel et à laquelle conduit une charmante avenue de palmistes ». Il apprend alors que cette maison appartient à une certaine Madame C…, riche veuve de Guadeloupe, et qu’elle l’habite avec une sœur plus jeune qu’elle. « Ces dames, écrit-il, avaient quitté une fort belle propriété qu’elles possédaient près de la Pointe à Pitre, pour venir passer aux Saintes la saison des maladies. »

Dessin original de Fréminville

Maison de Madame C. au Morne Morel – Dessin original du Chevalier de Fréminville

Première rencontre avec Caroline :
« Ses grands yeux bleus rencontrèrent les miens… »

Le 25 août 1822, alors que la Néréïde se balance depuis un mois sur les eaux calmes de la rade de la Terre d’en haut, c’est la fête du Roi de France, Louis XVIII. La veille et le matin de ce jour, tirée de la frégate, « pavoisée dans toutes ses parties », une salve de 21 coups de canon, annonce l’événement.

Église où les yeux de Fréminville rencontrèrent ceux de Caroline

C’est dans cette église que Fréminville aperçoit Caroline pour la première fois.

Pour marquer religieusement ce jour solennel, un détachement de soldats de marine, dont fait partie le Chevalier, quitte le bord en habit d’apparat et se rend à l’église du bourg où une grand-messe va être célébrée. C’est là que notre très romantique officier aperçoit  pour la première fois la belle Caroline. Voici comment il relate lui-même en ses écrits cet événement : « Je ne puis oublier que ce fut à cette cérémonie que je vis pour la première fois Mademoiselle Caroline C…, sœur de la maîtresse de la belle habitation du Morne Morel. Jamais je n’avais vu une si charmante personne… Elle et sa sœur se trouvaient placées derrière moi et lorsqu’en me retournant par hasard j’aperçus l’aimable Caroline, je fus vivement frappé par tant de grâces, et j’eus peine à en détacher les yeux tant je trouvais de plaisir à les admirer… Une seule fois elle leva ses grands yeux bleus qui rencontrèrent les miens… »

Un accident providentiel

Mais ce n’est pas ce jour-là que nos deux héros vont faire plus ample connaissance. Cette touchante et furtive rencontre à l’église sera en effet momentanément sans lendemain.  Pris par ses occupations de lieutenant de bord et ses inévitables sorties à terre à la recherche de « coquilles et papillons » Fréminville semble avoir oublié Caroline qu’il n’a aucune chance de croiser dans les rues du bourg ou sur une plage déserte. C’est pourtant à l’occasion d’une pêche imprudente que le destin amoureux des deux jeunes gens se précisera.

Anse du Marigot aujourd'hui où Fréminville faillit perdre la vie en 1822

Anse du Marigot aujourd’hui où Fréminville faillit perdre la vie en 1822

Le 6 septembre au matin, soit 13 jours après la fameuse messe solennelle en l’honneur du Roi, Fréminville décide de se rendre à l’Anse du Marigot pour y ramener une branche de madrépore en vue de compléter sa collection. La mer est grosse. Il ne sait pas nager, mais s’aventure néanmoins vers un banc de coraux qu’il aperçoit au large, à une cinquantaine de mètres de la plage et qu’il espère atteindre facilement, n’ayant à cet endroit de l’eau que jusqu’à la poitrine… Muni d’une pierre pour casser le corail et malgré les oursins qui lui piquent les pieds, il réussit à s’approcher des madrépores qui, dira-t-il plus tard,  « élevaient au-dessus de l’eau leurs ramifications violacées. » Malheureusement, ayant mal apprécié la force et la fréquence des vagues, le voilà violemment projeté par surprise contre les rochers et les coraux tranchants par une lame qui le soulève et lui fait perdre pied. Atteint à la tête et à d’autres parties du corps de blessures graves ouvertes, il est roulé inanimé jusqu’à la plage, étreignant dans sa main valide un rameau de corail qu’il a eu le temps de décrocher du banc de madrépores.

Sauvé in extremis

C'est le sentier caillouteux qu'ont emprunté les serviteurs de Mme C...

Le sentier caillouteux de Morel qu’ont dû emprunter les serviteurs de Mme C… pour transporter Fréminville

Par chance, des Noirs de l’habitation de Madame C…, revenant de la pêche, ont suivi la scène, croyant avoir affaire à un désespéré qui tentait de se noyer. Ils se précipitent pour recueillir l’infortuné naturaliste ensanglanté et inconscient.  À l’aide d’un brancard qu’ils confectionnent avec les bâtons de leurs filets, ils le montent, toujours inanimé, jusqu’à Morel et le confient à leur maîtresse. Après trois jours de soins prodigués par les deux sœurs, aidées de leur servante métis, Fréminville revient progressivement à la vie et n’en croit pas ses yeux de reconnaître à son chevet celle qu’il avait aperçue à l’église 16 jours plus tôt. « Mademoiselle C… s’écrie-t-il, c’est vous ! Où suis-je donc, où est ma frégate, pourquoi suis-je ici et vous près de moi ?… Ah ! je ne me plains pas ! » Puis, prenant la main de Caroline, qui se laisse faire, il la porte à ses lèvres et la presse ensuite contre son cœur.

Une idylle sous surveillance 

Après la remise sur pied définitive du Chevalier et sa guérison complète, seuls les besoins du service à bord et quelques courtes sorties en mer de la Néréïde vont désormais le séparer  de sa bien-aimée. Leur bonheur aux Saintes est parfait. Notre couple d’amoureux, accompagné en permanence de Mme C… fait de nombreuses promenades à pied, « tantôt dans la campagne, tantôt au bord de la mer, rarement dans le bourg ». Les heureux tourtereaux rendent aussi visite à la nourrice de Caroline, Marguerite, une esclave affranchie qui habite une petite maison à l’autre bout de l’île, à l’anse Crawen. Les deux sœurs sont même invitées un jour à dîner à bord de la Néréïde en compagnie de Fréminville, à la table du commandant, pour la plus grande joie de Caroline qui n’a jamais mis les pied sur une frégate, et qui obtiendra la grâce de deux matelots qui sont aux fers et qui sont tout de suite remis en liberté… C’était paraît-il la coutume, à l’époque, dans la marine, quand une dame montait pour la première fois sur un navire de guerre.

Fréminville et Caroline sur le Morne Mire. Au fond, la Guadeloupe

Fréminville et Caroline sur le Morne Mire à Terre-de-Haut . Au fond, la Guadeloupe – Dessin de Fréminville

 Départ imprévu et précipité de la Néréïde

Le 18 octobre, soit 40 jours après l’accident qui faillit coûté la vie à Fréminville mais qui le rapprocha au plus près de Caroline, c’est la cruelle nouvelle : la Néréïde doit quitter Terre-de-Haut précipitamment et plus tôt que prévu pour la Martinique alors qu’elle devait y rester au moins jusqu’à la mi-décembre. Prévenu par le commandant, le Chevalier n’a d’autre ressource que de se rendre à Morel pour annoncer lui-même à Mesdames C… la triste nouvelle, avec la promesse cependant de revenir sitôt la mission terminée. « Ce moment fut cruel, écrit Fréminville, les adieux de Caroline furent déchirants, le désespoir lui ôtait la raison, il fallut l’arracher de mes bras, éperdue, presque mourante… »

Tombe de Caroline au Cimetière de Terre-de-Haut en 1825

Tombe de Caroline au Cimetière de Terre-de-Haut en 1825

Mais, malgré la promesse de revenir au plus tôt, ce n’est que le 6 décembre que la Néréïde, étant passée à plusieurs reprises devant les Saintes sans s’y arrêter, mouille enfin en rade de Terre-de-Haut. Pressé de se rendre aux côtés de Caroline qui doit l’attendre, pense-t-il, avec la plus grande impatience, Fréminville se précipite à Morel pour trouver portes et fenêtres closes… Surpris et désemparé par le morne silence qui règne dans et autour de l’habitation, il a un funeste pressentiment, redescend par le sentier de Pompière et emprunte la trace des crêtes jusqu’à la plage de Grande-Anse. De là, il doit alors passer par le petit cimetière pour gagner le bourg. Et c’est le choc : ses yeux tombent sur une croix fraîchement plantée et y lisent cette inscription :

Caroline C… 
morte le 30 novembre 1822
Priez pour elle

« À cette fatale lecture je m’arrêtai tout court, je demeurais quelques moments immobile et comme pétrifié. Les yeux fixés sur cette lugubre épitaphe, je ne pouvais en croire leur témoignage. Caroline morte, Caroline au tombeau !… »

Caroline était morte en effet. Lasse d’attendre le retour de la Néréïde, désespérée de l’avoir aperçue à maintes reprises croisant au large des Saintes et n’y point s’arrêter, croyant enfin que la frégate avait pris la direction de la France et que son amant l’avait trompée, elle s’est jetée à la mer, à l’endroit même où quelques mois auparavant Fréminville avait lui-même failli périr. Ainsi s’acheva cette belle et tragique histoire d’amour romantique.

Fréminville travesti en femme

Fréminville travesti en femme 

Fréminville n’y résista pas. Après un dernier retour aux Saintes le 27 avril 1825 où il vint en pèlerinage sur la tombe de Caroline, il rentra définitivement en France et passa le reste de sa vie à demi fou, s’habillant en femme, avec la robe de Caroline, celle-là même dans laquelle on l’avait retrouvée morte sur la plage du Marigot, et que Marguerite, la nourrice affranchie, lui avait remise le 6 décembre 1822, le jour fatal où il découvrit la tombe de sa bien-aimée au petit cimetière de Terre-de-Haut.

Le site de Morel aujourd’hui

Photo Raymond Joyeux

Ruine de l’habitation de Morel -Photo R. Joyeux

Il est aisé en partant de l’Anse du Marigot ou même de la route de Pompière, avant d’arriver à la plage du même nom, de se rendre au Morne Morel, cadre géographique de l’histoire d’amour de Caroline et du Chevalier de Fréminville. Quelques ruines de l’habitation de Madame C… sont toujours visibles, même s’il n’est pas évident de retrouver l’allée où furent plantés les palmistes que mentionne et décrit le Chevalier dans ses mémoires.

Le tracé au sol de l’habitation elle-même, mériterait d’être dégagé car l’enchevêtrement des pierres éparses, souvent mêlées aux racines végétales, ne permet pas de visualiser le pourtour des bâtiments tels qu’ils furent implantés à l’origine, selon les croquis dressés par Fréminville. Comme pour l’Ilet à Cabris ou autres sites historiques des Saintes, ce peut-être le travail d’une Association où d’un organisme régional ou communal. Mais ne rêvons pas. Au moins pourrait-on signaler par un ou des panneaux le résumé de ce tragique événement qui marqua et marquera pour toujours l’histoire de Terre-de-Haut.

Photo Raymond Joyeux

Ruine de l’habitation de Morel – Photo R. Joyeux

Les nombreux touristes qui fréquentent chaque jour les lieux et qui s’intéressent à l’histoire des pays visités n’ont peut-être pas la chance d’accéder aux écrits du principal protagoniste, Christophe Paulin de la Poix, dont les Mémoires-journaux ou voyages en 4 tomes, sont un document inestimable sans lequel un pan de notre mémoire commune ne serait jamais parvenu à notre connaissance. Par chance les volumes  III et IV manuscrits de ces mémoires m’ont été gracieusement offerts voilà une quinzaine d’années, grâce à un ami commun, par un descendant et petit neveu du Chevalier de Fréminville, Charles de Fréminville, de passage à Terre-de-Haut. Ouvrages dans lesquels j’ai puisé la trame, ainsi que les dates, citations et croquis de la présente chronique.

Je signale par ailleurs aux lecteurs qu’un autre petit neveu du Chevalier, Jean Merrien, de son vrai nom René de La Poix de Fréminville, a publié en 1970, aux Éditions Maritimes et d’Outre-Mer, un ouvrage intitulé : Un certain Chevalier de Fréminville 1787-1848, et que l’ASSPP, reprenant les chapitres sur les Saintes des mémoires du Chevalier, a fait de même en 2003 dans un petit livre simplement intitulé : Romantique Caroline, que l’on peut trouver sans doute à la librairie du Fort Napoléon.

Raymond Joyeux

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Intermède poétique

Jean-Luc Hérisson : un poète guadeloupéen

HérissonJean-Luc Hérisson aurait pu être Saintois. Son  premier livre « Le devisement du monde » évoque la mer, les îles, la navigation à vue ou à l’estime, la peinture du ciel, autant de termes et d’éléments qui nous sont familiers et dans lesquels chaque Saintois se retrouve et se reconnaît. Après la parution de son livre, j’ai voulu l’interroger mais il était réticent. Il disait que son livre parlait tout seul. Qu’il ne pouvait, lui qui écrit dans la distance, revenir sur son texte et parler par-dessus son épaule. Pourtant, un jour, aux Saintes, les mots pour lui et moi sont venus plus facilement. Le dialogue qui suit est la transcription fidèle de notre conversation. Mais avant de vous le proposer, un mot sur cet auteur discret.

Herisson le devisementJean-Luc Hérisson est né en 1951 à Rabat, au Maroc, de parents Guadeloupéens. Après sa naissance, sa famille émigre en Bourgogne et s’installe à Joigny dans l’Yonne. Jean-Luc suit de solides études et devient professeur d’histoire. C’est en cette qualité que je le retrouve au Lycée de Massabielle à Pointe-à-Pitre où il exerce depuis 1977 et où je suis moi-même affecté en 1989. Nous devenons amis et il fait, à mon invitation, de réguliers séjours à Terre-de-Haut, avec sa guitare et son petit carnet sur lequel il compose d’une écriture fine, presque illisible, ses poèmes et  textes courts qui donneront naissance à trois recueils publiés à ce jour (1). Amoureux de la langue créole qu’il maîtrise parfaitement et pétri de culture antillaise, il s’intéresse aussi à la musique country américaine et fait de nombreux voyages aux États-Unis. Rétraité de l’enseignement et actuellement installé dans l’Yonne, il se définit comme  » créole bourguignon du Maroc » et vient de publier chez P.O.L. son troisième ouvrage : Le Corpus créole qu’il m’a gentiment dédicacé.

Conversation au Plan d’eau

Raymond Joyeux : Tu dis, dans une interview, je crois : « Je pars de rien. »
Jean-Luc Hérisson : C’est vrai, je pars de rien. Oui, littéralement. Je ne sais pas écrire, ni lire. Je n’ai pas de livre, de langue, de corps. Quelle main m’accueillera ? Quels mots voudront bien parler pour moi ? Il faut voir mon livre comme un travail sur le livre. Il ressemble peut-être à ces vieux livres de l’école primaire. L’écrivain est peut-être resté dans la classe de CP.

Les palourdes HERISSONR. Joyeux. : Oui, mais tous ces créolismes, tout ce dictionnaire, ce discours, cette langue accumulée, peux-tu t’expliquer là-dessus ?
J-L. Hérisson : Les créolismes, cela m’a donné de la langue, aux dépens des mots sur une feuille. Ces créolismes libèrent de la langue, ils font de la langue en créant une distance entre le mot et sa signification. Cela donne une parole comme calquée sur une tierce langue absente. Les mots sont sortis de leurs habitudes, ils me conduisent au seuil d’une explication. Ils braquent une découpe, ils libèrent du silence. L’écriture par eux commence : mots lavés, coquillages d’où on écoute quoi ? Un peu de mer, de terre, des gens, une image, etc… C’est peut-être vider le sens et la douleur. Des phrases qui flottent. Alors il semble qu’une histoire, un récit prend, un récit de navigation.

41GJTTD6NTL._SY445_R. Joyeux : Pourquoi un récit de navigation ?
J-L Hérisson : L’écrivain s’est glissé dans cette petite langue, plate et sans effet qui l’emmène Dieu sait où, dans un livre énigmatique où tous les repères sont brisés. Car le récit est sans cesse contrarié. Les yeux se ruinent vite, les lunettes cassées. On se perd dans un bric-à-brac d’images, de signes, de voix, de désirs, le poids de l’illusion, la présence de soi trop forte qui obscurcit. C’est la guerre sans bâtons, le blanchi, le pillage. Les avancées, les obstacles, les écueils forment la marche du récit, la marche du livre. D’où d’ailleurs le sens du titre : « le devisement du monde ». Mais n’exagérons pas les prétentions intellectuelles. Ma modestie finale c’est de rendre les mots au sable, les images aux ravets. (Rires)

mon bateau sombre HERISSONR. Joyeux : Tu dis aussi : pas de biographie nette, une géographie anecdotique, un livre sans objet.
J-L Hérisson : Parfois on croit reconnaître une voix, la sienne ? ou plus loin d’autres. Là peut-être la voix anonyme, le meilleur du « je », le meilleur du « nous ». De toute façon, le corps qui écrit se tient sur le bord du livre. Il rature une sorte de carte marine, il reste au bord puis s’en va. L’écrivain n’est pas position. Il est resté postal dans l’avant-jour. La langue comme seule biographie ?

R. Joyeux : Des mots en archipel ?
J-L Hérisson : Oui (rires). Tu sais, j’aime bien une expression de ton enfance que tu me citais et qui a rapport au jeu de toupie :  » Couper un cap », « tirer un cap ». Au fond, si on prend le sens littéral, qu’est-ce qu’en partie l’écriture, si ce n’est cela : « couper ou tirer un cap » ?

 Tentative d’approche

Corpus hérissonJe me garderai bien de définir et encore moins d’expliquer la poésie de Jean-Luc Hérisson. Il le fait très bien lui-même dans l’entretien qui précède et encore mieux dans la vidéo ci-dessous. Une chose est sûre, son écriture, en apparence simple dans son expression, minimaliste dans sa forme, est difficile d’accès. Pour la bonne raison que le poète rompt littéralement avec ce que le lecteur a l’habitude d’avoir sous les yeux. La construction des phrases, quand il y a phrase, le déroute. L’association surprenante des mots et les images induites encore plus. Les expressions antillaises francisées, qui renvoient au « corpus créole » justement, et qui donnent une tonalité étrange laissent perplexe le non créolophone et produisent un effet de dépaysement inattendu.

un coup de sabbre HERISSONIl y a une sorte de magie dans les textes de Jean-Luc Hérisson qui transporte le lecteur dans un monde inconnu où il a comme la sensation de flotter, ayant perdu pied avec la commune et banale réalité du langage et des choses. Mais cette réalité s’impose parfois par bribes et c’est ce mélange original d’apesanteur et d’ancrage qui fait la valeur et l’importance de cette poésie souvent déroutante que l’auteur définit lui-même modestement comme une libre navigation, à vue ou à l’estime, dans le dictionnaire, comme un petit bateau dans un dictionnaire, titre de son prochain recueil.

etat de la mer HERISSON

partir c'est lever HERISSON

   

Hérisson 1

1 : Publications de Jean-Luc Hérisson
Le devisement du monde : Flammarion 1990
La terre blanche et noire : Flammarion 2004
Le Corpus créole : P.O.L. 2013

Pour visionner l’interview de Jean-Luc Hérisson, ouvrez la video ci-dessous.
Sinon cherchez sur Google : Le corpus créole –  J-L Hérisson.

Raymond Joyeux

 

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L’Ilet à Cabris en 1901

L’auteur de ce texte a pour nom Sauzeau de Puybernau. Il a séjourné à Terre-de-Haut de la fin du 19ème siècle au début du 2oème comme médecin militaire. Passionné d’histoire, il a publié une monographie sur Les Saintes qui fut imprimée à Bordeaux en 1901. Ce document est une source précieuse d’informations et de réflexions sur l’histoire de l’Archipel saintois. La chronique qui suit est extraite intégralement de cette monographie de la page 40 à 43. Avoir toujours en tête, en la lisant, que le texte date de 1901. L’orthographe et les expressions de l’époque ont été respectées. Les illustrations anciennes proviennent de diverses collections signalées sous les reproductions. Les photos récentes en couleur sont de Raymond Joyeux.

Dédicace de Sauzeau de Puyberneau à M.

Dédicace de S. de Puyberneau à M. P-E Thomas, futur maire de Terre-de-Haut 1911-1914

Le Pénitencier

Ilet à Cabris année 1900 - Coll Boisel

Ilet à Cabris année 1900 vu du Fort Napoléon – Coll Boisel

 » L’Ilet à Cabrits ne présenterait actuellement (nous sommes en 1901) rien d’intéressant si l’on n’y avait pas construit depuis 1866, deux établissements importants de la colonie : le pénitencier et le lazaret.

Le pénitencier est bâti sur l’emplacement de l’ancien Fort Joséphine, à une altitude presqu’équivalente de celle du Fort Napoléon qui lui fait face. L’ascension en est assez pénible, quelque route que l’on suive ; les divers sentiers qui y conduisent représentent environ un trajet de 1200 mètres.

Chemin qui mène au pénitencier (1960)

Chemin qui mène au pénitencier (1960)

À 75 mètres au-dessus du niveau de la mer, à l’intersection de ces différentes routes, se trouve un plateau où l’on voit encore les restes d’une caserne qui était, autrefois, réservée à un détachement d’infanterie de marine commandé par un lieutenant ; le détachement était chargé de la surveillance extraordinaire et de la répression des prisonniers. Ces bâtiments sont fort endommagés par les coups de vent, mais ils pourraient être facilement restaurés et utilisés.

Ruines du Pénitencier

Ruines du Pénitencier

Sur le pénitencier des Saintes ne sont dirigés que les détenus condamnés à plus d’un an de prison, à la réclusion et aux travaux forcés ; ces derniers sont évacués sur Cayenne par convois, deux fois par an en moyenne.

Les locaux affectés aux prisonniers de l’Ilet n’offrent aucune sécurité, aucune garantie. Ils se composent, somme toute, d’une vaste baraque fermée par de planches simples qui nécessitent des réparations continuelles. Dans le même bâtiment, sur les ailes, sont logés les gardiens : leurs chambres sont indignes d’être utilisées à ce point de vue.

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Mur d’enceinte du bâtiment principal de la caserne

Les simples prisonniers, dont le nombre moyen est de 30 à 40, sont répartis dans une salle commune, dont les grilles sont ouvertes à quelques mètres à peine sur les appartements du régisseur, qui devient ainsi aussi surveillé que surveillant.

Les forçats et les réclusionnaires sont logés dans une salle voisine, inversement exposée ; ils se trouvent dans les mêmes conditions d’habitation que les premiers, c’est-à-dire pêle-mêle et sans clôture plus soignée. Ces conditions insuffisantes de claustration nécessitent, de la part des gardiens, une surveillance de tous les instants ; car il n’est pas rare, on le conçoit, qu’il y ait des tentatives d’évasion. L’un deux remarqua, une nuit, au cours d’une ronde,  que la lumière filtrait à travers une planche tout près de l’intersection de celle-ci contre une grosse poutre de soutien ; un forçat l’avait séparée petit à petit avec une lame de vieux fer de quelques centimètres à peine, et s’était fait prendre juste au moment où il franchissait l’issue artificielle qu’il avait eu tant de peine et de patience à se fabriquer.

Pan de mur du pénitencier

Pignon d’un bâtiment de la caserne

Le nombre des évasions effectives est restreint ; car le plus souvent les fugitifs n’ont pas le temps de quitter l’Ilet ni de se munir d’une embarcation quelconque. Quand ils réussissent à se procurer le nécessaire, ils gagnent la Dominique ; l’un d’eux fut arrêté, récemment à Terre-de-Bas, où il avait été poussé, sur une porte de magasin qui lui servit de radeau toute une nuit.

Les simples détenus sont seuls autorisés à quitter la prison pour travailler sous la plus étroite surveillance. Leur travail commun consiste à convertir en cailloux, pour macadamiser les routes de la colonie, les énormes blocs rocheux qui sont attachés aux flancs du Morne Joséphine. Le service général de la prison comprend encore un aumônier et un médecin.

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Forçats affectés au concassage de cailloux – Coll. inconnue

Le lazaret

Le Lazaret des Saintes est bâti dans un vallon que domine à l’Est le morne Joséphine et le morne Bombarde, à l’Ouest le morne à Cabrits. Il se compose de plusieurs grands et beaux bâtiments bien compris, bien exposés, dont l’ensemble est séduisant à la vue. Le vallon étroit sur les hauteurs duquel ils sont disposés est bien aéré, sans pour cela être balayé par le vent, dont le mettent d’ailleurs à l’abri, sauf au Nord, les pics avoisinants. Il est à 40 mètres environ au-dessus du niveau de la mer ; le terrain en est volcanique, sans marécage, ce qui fait du lazaret un établissement exceptionnel : il satisfait, j’ose dire, à toutes les exigences d’aération, de lumière, de salubrité qui manquent souvent à ces stations sanitaires.

Bâtiments du lazaret

Bâtiments du lazaret  1900- Coll. Boisel

Il jouit de plus de cet avantage d’être isolé sans éloignement. On peut se rendre à Terre d’en Haut au lazaret en une vingtaine de minutes. Et pourtant, si la surveillance du gardien comptable et des agents sanitaires s’effectue convenablement, l’isolement est parfait. Il ne faut pas perdre de vue que c’est le seul point où l’isolement naturel puisse être complet.

Fondations d'un bâtiment du lazaret

Fondations d’un bâtiment du lazaret

À ce point de vue, les Saintes rendent un service inappréciable, car on ne peut songer sans frémir aux conséquences terribles qui éclateraient à l’occasion d’une maladie épidémique sérieuse et grave, si la colonie n’avait à sa disposition que le lazaret de l’Ilet à Cosson, tout près de la Pointe-à-Pitre.

Les pouvoirs locaux ont agité, l’année dernière, (1900 ou 1899), la question de désinfecter le lazaret des Saintes pour le transformer en établissement hospitalier. Certes, les grandes salles des bâtiments sont admirablement aptes à donner asile à des malades dont le nombre s’accroît parallèlement à la misère publique. Mais il est presque sûr qu’on ne tarderait pas à regretter cette transformation, s’il sévissait la plus petite variole, le plus faible choléra ; je ne veux même pas songer à la peste… Dans le cas où la nécessité de cet établissement ne s’imposerait pas à tout le monde, pour des raisons que je ne chercherai pas à démêler, je crois qu’il vaudrait mieux songer à un sanatorium. Le nombre de tuberculeux en Guadeloupe est considérable, et la maladie, comme partout fait des progrès rapides… »

Sauzeau De PUYBERNEAU

L’Ilet à Cabris aujourd’hui

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L’Ilet vu du Chameau

Un an après la publication de la monographie sur les Saintes du médecin militaire Sauzeau de Puyberneau,(1902), le bagne a été supprimé à Terre-de-Haut et les bâtiments se sont progressivement dégradés. Ceux du lazaret ont été détruits par un cyclone après sa fermeture quelques mois suivant la disparition du pénitencier. IMG_1962Il ne reste de cette époque que des fondations en pierre envahies par la végétation, trois citernes relativement bien conservées et des pans de murs qui résistent à la fatale usure du temps et à un écroulement programmé. Entre 1960 et 1970, une société hôtelière ayant obtenu du département un bail de 99 ans a fait construire sur la crête de l’Ilet des bungalows dont les laids vestiges lépreux défigurent aujourd’hui outrageusement le site. La réhabilitation de cet espace naturel passe par une destruction totale de ce qui subsiste de ces constructions. Désormais propriété du Conservatoire du Littoral qui en a fait l’acquisition ces dernières années, il appartient à cet organisme, en partenariat avec la Commune et le Département de la Guadeloupe, d’initier une mise en valeur de ce joyau de l’archipel des Saintes, afin de permettre son exploitation judicieuse et adaptée, ne serait-ce qu’en dégageant les ruines de la végétation, en y aménageant des sentiers d’excursion et en entretenant la plage, point de ralliement et de villégiature de nombreux Saintois résidents et de touristes en période de fête et de congés.

Raymond Joyeux

Ponton d'accès actuel et plage principale de l'Ilet à Cabris

Ponton d’accès actuel et plage principale de l’Ilet à Cabris – Photo R. Joyeux

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Jean-Marie Offrédo, curé de Terre-de-Haut, 1945-1962

Breton, prêtre et bâtisseur

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Le Père J-M Offrédo aux dernières années de sa vie

Jean-Marie Offrédo est né le 11 février 1888 à Baud, dans le Morbihan, en Bretagne. Il est le benjamin de six enfants dont l’aîné des fils sera prêtre au diocèse de Vannes et l’aînée des filles religieuse institutrice en Haïti. À 13 ans, il entre chez les Frères des Écoles Chrétiennes, à l’Institution Sainte-Barbe de Fouët, bourgade de 3000 habitants non loin de Paimpol. Puis au petit séminaire de Sainte-Anne d’Auray, avec l’intention de devenir prêtre. À 18 ans, en 1906, pour affermir sa vocation, il entreprend avec ses parents et son frère aîné un pèlerinage à Lourdes. C’est à cette occasion, alors qu’il est en prière à la Grotte de Massabielle, à côté d’une famille Antillaise, qu’il décide, à l’exemple de sa sœur, de devenir missionnaire. Dès ce jour et dans son esprit, sa voie est désormais tracée, alors que sa mère aurait voulu le garder auprès d’elle.

Église de Baud, ville natale de J-M Offrédo

Église de Baud, ville natale de J-M Offrédo, près de Paimpol

Un novice à la santé fragile

Le noviciat de Chevilly La Rue - Coll Delcampe

Le noviciat de Chevilly La Rue – Coll Delcampe

C’est au noviciat des Pères du Saint-Esprit, à Chevilly La Rue, en région parisienne, que Jean-Marie Offrédo va poursuivre ses études de séminariste. Brillant étudiant, doué pour le chant religieux et les fastes liturgiques, il fait sa profession de novice et reçoit la tonsure le jour de la Saint-Bruno, le 6 octobre 1908, alors qu’il vient de fêter ses 20 ans. Malheureusement, de santé fragile, il doit momentanément mettre une sourdine à ses études de philosophie scolastique et de théologie pour le sanatorium de Montana en Suisse, où la congrégation spiritaine, dont il fait désormais partie, possède une institution médicalisée, à 1500 mètres d’altitude : la Villa Notre Dame. C’est d’ailleurs en Suisse, à Sion dans le Valais, qu’il est ordonné prêtre le 28 octobre 1914 et qu’il commence son ministère de jeune pasteur, après avoir repris et terminé ses études à l’Université de Fribourg.

Du professorat en Bretagne au pensionnat de Versailles en Guadeloupe

Petit séminaire de Rostrenen où J-M Offrédo sera professeur

Petit séminaire de Rostrenen où J-M Offrédo sera professeur

Avant son départ pour l’Outre-mer comme il le souhaite, en qualité de missionnaire à plein temps, Jean-Marie Offrédo, en pleine guerre de 14-18 est  affecté comme professeur au petit séminaire de Rostrenen, près de Saint-Brieuc. Il assure simultanément les fonctions de vicaire de cette paroisse et sera nommé par la suite recteur de Trégornan puis de Saint-Michel en Glomel, toujours en Bretagne. Il tombe à nouveau malade et est hospitalisé pendant 14 mois au sanatorium de Bligny, en Ile de France, dont il anime tout naturellement le ministère. Sa santé rétablie et la guerre terminée, son rêve est sur le point de se réaliser. Mgr Le Roy, alors Supérieur Général de la Congrégation du Saint-Esprit, le recommande en effet comme aumônier au pensionnat de Versailles à Basse-Terre en Guadeloupe. Il s’embarque pour les Antilles à Saint Nazaire, le 2 nombre 1921, sept ans après son ordination. Il a alors 33 ans, l’âge du Christ…

Aumônier de  Versailles à Basse-Terre

L’entrée du pensionnat de Versailles à l’arrivée du Père Offrédo en 1921

Généralement peu recherché par les jeunes missionnaires, le poste d’aumônier scolaire voit Jean-Marie Offrédo s’adapter parfaitement à sa nouvelle affectation. Un rapport d’un confrère de passage  souligne :  » Il n’y a que des éloges à adresser au Père Offrédo pour la façon dont il s’acquitte de son ministère dans le poste si délicat de Versailles. »
Ce pensionnat de jeunes filles est bien connu en Guadeloupe pour ses succès scolaires. Fondé et tenu par les Sœurs de Saint-Joseph de Cluny à la fin du 19 ème siècle, l’établissement, aujourd’hui externat, compte, à cette époque, au nombre de ses élèves, une soixantaine de garçons que l’aumônier, fraîchement installé, forme et utilise pour les fêtes religieuses et diverses cérémonies liturgiques à la chapelle de l’institution. Célébrations grandioses qu’il affectionne particulièrement et qui attirent pour leurs fastes nombre de fidèles de la région de Basse-Terre. À son arrivée en 1921, l’effectif total du pensionnat est inférieur à 100. Cet effectif va plus que doubler lorsque le Père Offrédo est contraint une première fois de regagner la Métropole pour une opération chirurgicale. 

Huit fois l’extrême onction

Église de Bouillante où Le Père Offrédo fut curé avant d'être affecté à Terre-de-Haut

Église de Bouillante où JM Offrédo officia avant sa nomination à Terre-de-Haut

Par deux fois en effet, au cours de son séjour au pensionnat de Versailles,  le père  Offrédo devra se rendre en France, par bateau à cette époque, pour raison de santé. Atteint d’une grave affection de la rate – une splénomégalie ou hypertrophie maligne -, lui procurant d’atroces douleurs et des hémorragies mettant sa vie en danger, il subira l’ablation de cet organe à Paris, en 1925, et recevra au cours de sa maladie huit fois l’Extrême-Onction, l’ultime sacrement des mourants. De retour en Guadeloupe, après une longue convalescence, il ne sera réaffecté à l’aumônerie de Versailles qu’en 1929, poste qu’il quittera définitivement en 1932. Entre temps, en dépit de sa santé précaire, il aura servi dans diverses communes successives du diocèse : Grand-Bourg de Marie-Galante où le surprend le terrible cyclone de 1928, Baie-Mahault, Trois-Rivières, Bouillante. Autant de paroisses dont il entreprend la réfection des églises et presbytères… et qu’il dessert le plus souvent à cheval. C’est d’ailleurs au cours d’un de ses déplacements qu’il chute un jour de sa monture, se relevant avec une fracture de la hanche dont il gardera jusqu’à sa mort une légère claudication, infirmité à laquelle il faut ajouter une double congestion pulmonaire soignée à l’hôpital de Saint-Claude, et une embolie cérébrale qui paralysera un moment son côté gauche.

1945 : le ministère de Terre-de-Haut

Èglise de Terre-de-Haut à l'arrivée du Père Offrédo en 1945

Église de Terre-de-Haut à l’arrivée du Père Offrédo en 1945 –         

C’est sous l’épiscopat de Monseigneur Jean Gay, nommé le 16 mai 1945 évêque de la Guadeloupe, que le père Offrédo est affecté à Terre-de-Haut, peu avant Noël de cette même année 1945. Suite à une célébration particu-lièrement recueillie de la messe de minuit, ses premières impressions au sujet de ses paroissiens sont plutôt positives. Par contre, son presbytère est décrit comme « un nid de poux de bois, construit dans un sous-sol humide et sans air. » Malheureusement, faute de finances suffisantes, aussi bien communales que paroissiales, les travaux de réfection de la cure seront retardés et ce n’est qu’en 1948 que quelques réparations interviendront, en même temps que prend forme le projet d’agrandissement de l’église, que notre curé trouve trop petite, et de la construction d’un nouveau clocher pour remplacer le précédent en piteux état. Concernant ces deux derniers projets, il faudra attendre 1956 pour  voir se concrétiser pour Terre-de-Haut les ambitions de bâtisseur du Père Offrédo.

Un curé entreprenant

Chœur rénové du transept

Chœur rénové du transept -Photo Marian

La petite église de Terre-de-Haut, à l’arrivée du nouvel officiant, est à peine suffi-sante pour recevoir la totalité des fidèles dont le nombre – 1039 en 1945 – ne cesse de croître avec les années. Dépourvue de transept et surmontée d’un clocher qui « n’est qu’un horrible amas de tôles rouillées « , selon les mots de son pasteur, elle mérite une sérieuse réfection et nécessite un agrandissement. Ce sont les deux priorités du Père Offrédo qui ne cesse, en attendant les longues formalités préalables aux constructions, d’embellir son sanctuaire par l’acquisition d’ornements, de vases sacrés, d’une statue de Saint-Jean-Baptiste, d’un bénitier en marbre pour les baptêmes, de soutanes neuves pour les enfants de chœur… et la célébration de cérémonies religieuses fastueuses dans le bourg ou en pleine nature, selon le calendrier liturgique. L’évêque a autorisé de son côté l’érection d’un Chemin de Croix dans l’allée de terre, bordée de poiriers centenaires, qui mène au cimetière, et une immense Croix des Missions surmontée d’un Christ en acier sera implantée au milieu des tombes en 1954. 

Une œuvre gigantesque bénie par Mgr Jean GAY

Façade, transept et clocher en pierre : œuvre du Père Offrédo

Façade, transept et clocher en pierre : œuvre du Père Jean-Marie Offrédo – Photo Marian

Mais les autres projets avancent eux aussi. Les dons affluent de toutes part, surtout des nombreux marins de la Jeanne d’Arc, en escale chaque année aux Saintes et que le Père Offrédo, en sa qualité de Breton, affectionne tout particulièrement. Finalement une entente est conclue avec le Maire, M. Théodore Samson,  et les travaux de la construction du transept  commencés en Octobre 1955 s’achèveront dans la liesse en 1956,  le 16  février exactement. En effet, selon le journal catholique CLARTÉS, ce jour-là, « l’évêque, lui-même tient à bénir le sanctuaire et débarque dans la matinée à l’appontement, en compagnie des officiels religieux du diocèse et d’une quinzaine de prêtres. À l’embarcadère, des centaines d’enfants saluent joyeusement Mgr l’Évêque qui est accueilli par M. Samson, Maire de Terre-de-Haut, et son conseil municipal. Tout le long du parcours et jusqu’à l’église, des arcs de triomphe enrobés de verdure ont été dressés et des guirlandes sont tendues à travers la rue principale… »

Vaincu par la maladie

Le clocher de Terre-de-Haut, à l'image d'un phare breton, fierté du Père Offrédo

Le clocher de Terre-de-Haut, fierté du Père Offrédo

Peu après cette bénédiction en grandes pompes religieuses, l’entreprise Ramkélaouan de Guadeloupe, qui vient d’achever le transept, donne les premiers coups de pioche de l’implantation du nouveau clocher dont la construction, terminée avant la fin de l’année 1956, couronnera l’œuvre d’agrandissement de l’église. Trois années passent et la santé du Père Offrédo, jusqu’alors en répit, recommence, en cette année 1959, à donner des signes d’usure. Le docteur Hourtiguet en poste à Terre-de-Haut le déclare menacé de défaillance cardiaque et d’œdème pulmonaire. Mais ce n’est qu’en janvier 1962 que Jean-Marie Offrédo, vaincu par la maladie à 74 ans, doit se résigner à laisser la place. Admis à la clinique Saint-Joseph de Pointe-à-Pitre, il meurt le 22 mai 1962, laissant partout en Guadeloupe et aux Saintes, l’image d’un pasteur aimé, charitable et entreprenant. Étrangement, sa biographie officielle, que l’on peut consulter sur le site de la Congrégation des Pères du Saint-Esprit mentionne faussement qu’il est enterré aux Saintes et ne fait aucune allusion à son passage à Terre-de-Haut, alors que c’est dans cette paroisse qu’il a accompli la majeure partie de son ministère de prêtre missionnaire et de son œuvre de bâtisseur. Le 21 nombre 2004, le séisme d’intensité 6,3 sur l’échelle de Richter qui secoua l’archipel des Saintes, un dimanche à 7 heures 47 du matin, ébranla fortement le haut édifice que les autorités furent contraintes de démolir. À sa place, un nouveau clocher vit le jour… sur le modèle exact de celui que le Père Offrédo trouva lorsqu’il foula pour la première fois le sol de Terre-de-Haut, à la veille de Noël de 1945. Nous étions revenus 58 ans en arrière…

Raymond Joyeux

Documentation : 
– Site officiel de la Congrégation du Saint-Esprit
– De clochers en clochers – Terre-de-Haut. Camille Fabre -Basse-Terre 1979

PS : En raison des congés du Mardi Gras, la prochaine chronique paraîtra dans le courant de la semaine du 10 au 15 mars.

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Victor VALA : premier romancier saintois

Vala couverture Une perle blanche à Terre-de-Haut

Voici un livre rare et intéressant à plus d’un titre. D’abord parce que c’est le tout premier roman écrit et publié par un Saintois authentique. Ensuite parce que l’auteur analyse et expose, avec une sagacité remarquable et une maîtrise parfaite de l’expression littéraire, les mœurs, rites et coutumes des habitants d’une petite communauté insulaire, dont il est lui-même issu. Originaire en effet de Terre-de-Bas, et bien que son roman ait pour cadre l’île de Terre-de-Haut des années 40, Victor VALA s’avère expert en observation de la microsociété saintoise globale et en psychologie amoureuse, allant jusqu’à traiter à l’échelle du village, mais dans une perspective élargie, la question du racisme, par le biais des relations inter-ethniques compliquées, fortement marquées du sceau des préjugés de l’époque, aussi bien d’un côté que de l’autre.

La préface de Laurent Farrugia

La senne

Préparation de la senne à l’époque du récit

Publiée en 1978 aux Éditions Jeunes Antilles, la première de couverture magnifiquement il-lustrée d’un tableau du peintre saintois Darius Valvert, Une perle blanche à Terre-de-Haut est préfacée par un ex-professeur de philosophie, bien connu en Guadeloupe et au-delà, Laurent Farrugia, lui-même romancier, essayiste et dramaturge. Lequel présente d’emblée le livre comme « un hymne à la mer », même si l’intention et le projet de l’auteur dépassent de loin cette problématique. Certes, Victor VALA transcrit incidemment dans son récit, quoique de façon formelle et noir sur blanc, les règles ancestrales, jusqu’alors non écrites, de la pratique de la pêche à la senne aux Saintes, règles qui perdurent encore aujourd’hui en dépit de l’évolution des techniques et de la disparition progressive des équipages, mais, empressons-nous de le dire, son roman, le seul qu’il ait écrit, est bel et bien, avant tout, une histoire d’amour complexe, dont le contexte géographique, maritime et insulaire, n’est que le cadre obligé, au demeurant particulièrement bien exploité aux fins de l’intrigue, disons même des intrigues successives. 

Une semaine de vacances à Terre-de-Haut

Un jeune Guadeloupéen de 19 ans, Lucien Giroux« au teint  bronzé, à la stature et au profil caribéens », vient d’obtenir son baccalauréat pour la plus grande fierté de sa mère, veuve et petite agricultrice sans le sou qui souhaiterait néanmoins que son fils aille poursuivre ses études en France, « dès que les Allemands seront vaincus », précise-t-elle. Mais depuis l’enfance, Lucien ne rêve que de se rendre aux Saintes, archipel qu’il aperçoit chaque jour à partir de la maison familiale située sur les hauteurs de Bananier, petit hameau rural dépendant de la commune de Capesterre-Belle-Eau de Guadeloupe.

Arrivée de la barge à quai

Arrivée de la barge à quai dans les années 40

L’occasion se présente lors-qu’une amie saintoise de sa mère, Mme Amare, propose de le recevoir à Terre-de-Haut pour un séjour d’une semaine au début des grandes vacances. Lucien s’embarque au petit port de Trois-Rivières, pour son premier voyage en bateau sur La Belle Saintoise, un sloop de quinze mètres, à voile et moteur, qui fait la navette régulière entre les Saintes et la Guadeloupe. Parmi la trentaine de passagers, se trouve « une jolie jeune femme dont les yeux se cachent derrière une paire de lunettes fumées ». Sans préjuger prématurément de la trame de l’histoire, le lecteur suppose tout de suite que Lucien sera l’un des personnages principaux du roman et que cette belle européenne n’est autre, sans doute, que la Perle Blanche évoquée par le titre…

 Début de l’intrigue : le bal de la Croix-Rouge

Maison décole

Au centre, maison d’école où se donnaient les bals

Supposition d’autant plus plausible que le roman ne s’ouvre pas directement sur le départ de Lucien Giroux pour les Saintes, mais par un bal donné dans une salle de classe, au profit de la Croix Rouge, par une certaine Geneviève Arnod, épouse paimpolaise et avenante de l’unique gendarme métropolitain en poste à Terre-de-Haut. Bien entendu, muni de la carte d’invitation de sa logeuse, Mme Amare, Lucien, arrivé aux Saintes depuis trois jours, est présent à cette soirée où il s’ennuie ferme au milieu d’invités inconnus, d’origines diverses, occasion pour l’auteur de nous exposer les différences de pigmentation, de mentalité et de comportement, entre le Guadeloupéen continental, le Saintois de souche bretonne, le Blanc-pays créole et le Blanc tout court, c’est-à-dire l’Européen de passage. Mais Victor VALA ne se contente pas d’énumérer ces différences. Il décortique avec à propos et subtilité les relations présumées ouvertement hautaines et méprisantes d’une part, ou au contraire, parfaitement amicales de l’autre, entre les représentants, hommes et femmes, de chacune de ces multiples origines. Finalement, au cours de cette soirée, Lucien – le bachelier guadeloupéen – rencontrera, au hasard d’une bousculade innocente, Alice Debaille, une jeune Saintoise de 16 ans, sans grande instruction, amie de Mme Arnod et élevée dans la droiture par ses grands parents vieillissants. Jeune fille simple mais perspicace et attachante avec laquelle il sympathisera et entrera sans complexe dans le bal, en tout bien tout honneur, évidemment…

 Rolandin : un personnage diabolique

Trois années passent avant que Lucien Giroux ne retourne aux Saintes en qualité d’instituteur. Il est reçu et installé dans ses fonctions et logement par le Directeur d’école, Rolandin. Tout miel en apparence, ce dernier, Guadeloupéen bon teint, s’avérera tout au long du roman particulièrement raciste et revanchard, voulant se venger d’abord, secrètement et à sa façon, de la fin de non recevoir que lui a opposée jadis Alice, puis par la même occasion, de toutes les brimades subies par ses frères de race, victimes passées et présentes de la traite négrière. Personnage machiavélique, faux et retors, qui s’évertue par ses calculs mensongers et ses paroles conciliantes à donner de lui l’image de l’ami bienveillant et sincère, du confident attentionné, alors qu’il est en réalité le deus ex machina diabolique autour duquel s’articuleront toutes les péripéties et les divers rebondissements de l’intrigue romanesque, jusqu’à sa conclusion.

Une idylle fragile menacée 

Plage de Grande Anse

Plage de Grande Anse à l’époque du roman

Entre temps, Lucien a retrouvé Alice Debaille et a noué avec elle une idylle au vu et au su de toute la population saintoise, avec l’assentiment des grands- parents de la jeune fille et l’approbation du couple Arnod  avec qui les deux tourtereaux forment un petit groupe en apparence uni, adepte de baignades ensoleillées au Marigot et de pique-niques nocturnes sur la plage de Grand’Anse. Mais c’était sans compter sur la malveillance souterraine de Rolandin qui, jaloux du bonheur manifeste de son collègue, et pour punir Alice du refus de ses avances, fera en sorte que les liens se relâchent rapidement entre les deux amoureux et que Lucien, pour lequel il n’éprouve que mépris et ressentiment, s’intéresse de plus près à Madame Arnod, la femme du gendarme, organisatrice du bal du début et passagère aux lunettes fumées de la Belle Saintoise.

 Geneviève Arnod : l’européenne émancipée

Les calculs et agissements maléfiques de Rolandin portant leurs fruits vénéneux, Alice est lâchement abandonnée au grand dam de sa grand-mère, par Lucien, tandis que ce dernier et Geneviève Arnod, devenus amants à l’insu d’Alice et du mari, mais pas du directeur d’école, filent le parfait amour en cachette, au gré des déplacements et séjours du gendarme à Basse-Terre et de ses interminables parties d’échecs avec Rolandin au Coq d’Or, le célèbre bar de la place de l’embarcadère, situé, malicieuse ironie de l’auteur,  juste en face de la gendarmerie. Prisonnier des feux de l’amour charnel et de la blancheur obsessionnelle du corps de Geneviève, l’instituteur métis, trop faible pour résister aux charmes enjôleurs de la belle Paimpolaise, envisage même de partir avec elle, quitte à sacrifier sa place de fonctionnaire, fragilisée par ses agissements. Rolandin, maître en sous-main du jeu cruel qu’il a manigancé dès le début, continue de tirer les ficelles dans l’ombre et, par un de ces stratagèmes diaboliques dont il a le secret, prétextant une partie de pêche à l’Îlet à Cabris, fera découvrir au gendarme trompé, prétendument ami, les infidélités de son épouse, prise en flagrant délit d’adultère.

À l'étage, Bar du Coq d'Or aujourd'hui réaménagé

À l’étage, le bar du Coq d’Or . C’est là que Rolandin et le gendarme Arnod se rencontrent pour l’apéro et les échecs

 Rolandin démasqué

C’est alors qu’un événement heureux et tragique à la fois mais pour le moins inattendu contraindra Lucien, qui découvrira à la fin du roman les turpitudes de Rolandin, à se rapprocher d’Alice. Mais peut-être est-il déjà trop tard ?… On comprend dès lors que la Perle Blanche à Terre-de-Haut, ce n’était peut-être pas tant Geneviève Arnod, l’épouse européenne volage, que la petite Saintoise délaissée, Alice Debaille, qui se languissait de récupérer Lucien Giroux, le jeune instituteur guadeloupéen, qu’elle n’avait jamais cessé d’aimer…

Un narrateur omniscient, des personnages tourmentés

L’un des intérêts du livre de Victor VALA réside, entre autres, dans le point de vue narratif adopté. Le narrateur en effet n’est pas partie prenante du récit. En dehors de l’action, il est omniscient et expose sans complaisance ni retenue les états d’âme complexes et les pensées les plus secrètes des personnages. Le lecteur suit ainsi parfaitement au fil du récit et au jour le jour l’immédiateté et l’évolution des ressentis et décisions de chacun des protagonistes de l’intrigue :

Ceux d’Alice Debaille, la Saintoise éconduite, fière et indépendante,  qui aspire à fonder un foyer avec Lucien, qu’elle aime sincèrement, mais dont elle ne cherche pas à forcer l’attachement. Elle souffrira longtemps en silence, physiquement et mentalement, de l’indifférence et de l’abandon dont elle sera victime.

Ceux de Lucien Giroux, l’instituteur guadeloupéen, qui ne sait sur quel pied danser, hésitant entre ses sentiments pour Alice et l’attirance irrépressible qu’il éprouve pour la Blanche Geneviève pourtant mariée et mère d’une petite Micheline. Il finira par abandonner la première pour la seconde, se persuadant que sa relation avec Alice n’était qu’une passade sans lendemain et que rien ne pourra désormais le détacher de Geneviève.

Appartements de la gendarmerie : lieu de RV de Lucien et Geneviève

Appartements de la gendarmerie : résidence des Arnod et lieu des RV clandestins de Lucien et Geneviève

Ceux de Geneviève, l’épouse du gendarme, attirée par la peau sombre et le corps athlétique de Lucien qu’elle s’imagine dominer dans un accès de supériorité raciale qu’elle éprouve secrètement, qui la met mal à l’aise mais qu’elle finira par réprimer. Ce n’est pas au fond une femme méchante, car, en proie à la culpabilité, elle veut ménager tout le monde à commencer par son mari, sans se départir cependant de son désir de refaire sa vie avec son amant. La situation se compliquera psychologiquement et matériellement pour elle lorsqu’elle se rendra compte que sa liaison avec Lucien n’a plus rien de secret pour personne, aussi bien pour son mari, par le truchement de Rolandin, que pour son amie Alice qu’elle a le sentiment d’avoir trahie.

Ceux du gendarme Arnod, aveuglé par sa confiance absolue en sa femme et son amitié pour Rolandin dont il est a cent lieues de soupçonner les manœuvres hypocrites et calculées. Il tombe des nues mais reste digne face à l’infidélité de sa femme après une explosion de colère compréhensible, entachée néanmoins d’un relent nauséabond de racisme qu’il avait jusqu’alors dissimulé.

Ceux de Rolandin enfin, véritable personnage central du récit dont toutes les pensées et actions seront subordonnées à un seul et diabolique dessein, celui de faire subir à son entourage immédiat, Lucien y compris, les affres de la honte et de l’humiliation infligées au peuple noir dont il s’est auto-proclamé pour l’occasion le justicier. Il sera découvert à la fin, et giflé par Lucien, mais c’est lui qui aura actionné volontairement, à l’insu des autres personnages, les moindres ressorts de l’intrigue romanesque. Sortira-t-il pour autant vainqueur de cette histoire complexe que Victor VALA a su imaginer, construire et mener à bien de main de maître ? A vous lecteurs de le dire, si par chance ce beau roman, que je conseille en passant à tous les Saintois, vous tombe un jour entre les mains.

Un mot sur l’auteur

Victor VALA, l'auteur d'une Perle blanche

Victor VALA, l’auteur d’une Perle blanche

Né en 1920 à Terre-de-Bas et décédé à Terre-de-Haut en 1997, Victor VALA a fait carrière dans la marine marchande en qualité d’officier radio-électricien de première classe. Ancien maire de Terre-de-Bas, il n’a publié que ce seul livre aujour-d’hui malheureusement épuisé en librairie, mais que l’on peut trouver néanmoins d’occasion sur Internet en entrant le titre de l’ouvrage ou le nom de l’auteur.

Ni psychologue de formation, ni sociologue ou écrivain professionnel, mais à coup sûr autodi-dacte  et  fin observateur  des conduites humaines, Victor VALA a su, avec un rare talent, analyser et exposer les différents stades de la passion amoureuse aussi bien chez l’homme que chez la femme, depuis la naissance du désir, les stratégies d’approche et de séduction jusqu’à l’inévitable explosion finale dans la fusion des corps et des sentiments. Il a su décrire aussi bien l’ivresse insatiable des émotions à leur paroxysme que les affres de la séparation et de l’infidélité. Analysant les profondeurs sombres ou exaltées de l’âme, les effets dévastateurs de la jalousie, du remords et de l’aveuglement, il a démontré qu’il était un parfait connaisseur de nos fantasmes les mieux enfouis et a trouvé les mots pour les traduire avec justesse et intensité. Situant enfin son récit dans le cadre ultra restreint d’une petite communauté insulaire existante, où le poids du regard des autres, des mentalités archaïques et du qu’en-dira-t-on pèse plus qu’ailleurs sur les moindres faits et gestes individuels, il a fait preuve de l’acuité de l’ethnologue averti, avec naturel et simplicité sans jamais tomber dans les travers du pédantisme, de la mièvrerie ou de la vulgarité.

Une réédition d’ Une perle blanche à Terre-de-Haut, roman de mœurs, réaliste, plus psychologique que sentimental, avec, selon nous, pour une plus grande facilité de lecture, quelques aménagements de la disposition paginale des chapitres, serait la bienvenue dans le monde littéraire guadeloupéen et saintois. C’est le souhait que je forme à l’intention de ses ayants droit.

Raymond Joyeux

PS : Victor VALA a laissé son nom à une école primaire de Terre-de-Bas, commune saintoise dont, rappelons-le, il était originaire.

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L’Isle fantasmatique

Gorgones, Harpies et autres Chimères…

Par Alain JOYEUX

Alain 1-3Les photographies qui sont à la base de ce montage ont été prises en Guadeloupe, sur l’île de Terre-de-Haut. Les images regroupées ici sont le fruit d’un trucage qui utilise un effet miroir par l’intermédiaire d’un pro-gramme informatique et peuvent être créées à profu-sion. Elles s’inspirent du principe bien connu de la tache d’encre en projection, grâce au papier plié. L’impression monochrome est volontaire afin d’éviter au maximum toute tentation d’esthétisation complaisante qui serait une perversion de mon propos.

Alain 2 amélioréeDu point de vue formel, de l’image produite à partir de la photographie d’origine, polari-sée et juxtaposée, se dégage une troisième réalité unifiant l’ensemble. Celle-ci rayonne, au sens géométrique, depuis la zone de l’axe médian et est extensible à toute l’image finale. Cet espace-frontière apparaît alors comme un seuil bien gardé. Il est en effet difficile de s’empêcher de voir les étranges créatures qui se déploient à partir de l’axe de symétrie. Ces atmosphères surnaturelles peuvent rappeler en architecture sacrée les gargouilles, gardiennes du seuil des églises. Si l’analogie est pertinente, nous nous trouvons alors, face à ces images, encore à l’extérieur du temple.

Alain 4 -3Celui qui n’ose pas se con-fronter au passage, voyage par-delà la peau hérissée de cette figue de barbarie et pourrait bien mourir d’ina-nition à se perdre en la fascination de son aspect extérieur. Là se situe le vertige de l’abîme au seuil du monde spirituel. Par une contem-plation excessive de ces images, les personnes sensi-bles ne pourront se soustraire à un écœurement jusqu’à la nausée – ensorcellement vécu fort désagréable. En l’état exclusif de spectateur, ou pire, dans la complaisance esthétique de ces images, le risque d’un refroidissement ou d’une paralysie de l’âme est grand. La symétrie mécanique, inerte, absente de vie, et donc d’art authentique, est à l’origine du malaise.

Alain 5-2Les êtres emprisonnés dans la vacuité inquiétante de cette zone frontière sont aux aguets pour une opportunité de fuite ; leur meilleur terrain d’escapade sont la psyché humaine, la fasci-nation et la fantaisie de ceux qui s’y absorbent. La question qui se pose alors est : quelle est la nature, la dynamique des êtres que nous laissons s’exprimer en nous ? Avons-nous ou cultivons-nous la force intérieure nécessaire pour maîtriser et transformer ces formes qui, si nous les contemplons, deviennent des pensées actives, des formes-pensées ?

Alain 6.2Il serait prudent de ne pas exposer de telles images dans des lieux de vie ou de passage quotidien. Il faut, si l’on veut les conserver pour quelqu’usage pédagogique, à défaut de les détruire par le feu, ce qui semble le moyen le plus adéquat, au moins les garder en conformité à leur propre nature : c’est-à-dire déshydratée et froide, soit  bien scellées et comprimées tel un herbier dans une bibliothèque, ou alors au congélateur… Elles seront ainsi bien à leur place.

Les quelques farces et attrapes ici proposées ont seulement valeur d’exemple formel et ont pour seule vocation de susciter pour le spectateur le face à face et l’envie d’en découdre avec ses propres Gorgones, Harpies et autres Chimères dont l’apparence hideuse et terrorisante n’a d’égale que leur bienveillance à protéger les trésors de l’esprit et de défier le mérite de ceux qui les convoitent.

Gorgones 

Alain 13 1Trois sœurs, trois monstres, la tête auréolée de serpents en colère, des défenses de sanglier saillant des lèvres, des mains de bronze, des ailes d’or : Méduse, Euryale et Sthéno. Elles sont l’expression de l’ennemi à combattre. Les Gorgones s’animent dans trois pulsions exacerbées de la psyché : sociabilité, sexualité et spiritualité. Euryale est domiciliée et active en la perversion sexuelle, Sténo en la perversion sociale. Méduse détient la clé de la puissance de ses sœurs. Elle est souveraine de la pulsion spirituelle et évolutive, pervertie en stagnation vaniteuse. Méduse agit en l’image déformée de soi par excès de culpabilité ou de suffisance. Qui voit la tête de Méduse en reste pétrifié. ( Sources : Dictionnaire des symboles -Laffont)

Harpies

Alain 7 -1Mauvais génies, monstres ailés à corps d’oiseau et à tête de femme, aux serres aiguës, d’odeur infecte, elles tourmen-tent les âmes qu’elles tracassent par des méchancetés incessantes. Leur nom signifie ravisseuses, non au sens de séductrices mais de captatrices. Le plus souvent elles sont au nombre de trois : Bourrasque, Vole-vite, Obscure, noms qui évoquent les nuées sombres et rapides d’un orage. Elles submergent en passions vicieuses, engendrent des tourments obsédants de désirs pervers ainsi que les remords qui suivent leur assouvissement. Elles sont les auxiliaires diaboliques des puissances cosmiques élémentaires. Seul le vent, souffle de l’esprit, peut les chasser. ( Sources : Dictionnaires des Symboles – Laffont)

Chimères

Alain 14-1Monstre hybride à tête de lion, à corps de chèvre, à queue de dragon et crachant des flammes. La Chimère est née de Typhon et d’Echidné. Sa mère est également sœur des Gorgones, un monstre né des entrailles de la terre. La Chimère, capricieuse comme la chèvre, dévastatrice comme le lion, sinueuse comme le serpent, séduit et perd celui qui se livre à elle, on ne peut la combattre de front. Il faut la pourchasser et la sur-prendre jusque dans ses repaires les plus profonds. Une certaine psychologie reconnaît en la Chimère une déformation psychique caractérisée par une imagination fertile et incontrôlée. Elle exprime le danger d’une exaltation imaginative ; sa queue de dragon correspond à la perversion spirituelle de la vanité ; son corps de chèvre à une sexualité perverse et capricieuse ; sa tête de lion à une tendance dominatrice qui corrompt toute relation sociale.

Alain 15-1La Chimère peut s’incarner aussi bien au niveau de l’individu qu’à l’échelle d’un peuple, impulsion dévastatrice de tout un pays. Elle attise l’inspiration au règne néfaste d’un souverain perverti, tyrannique ou faible. La Chimère fut terrassée par Bellérophon, héros assimilé à l’éclair monté sur le cheval Pégase. (Sources : Dictionnaire des symboles – Laffont)

Erinyes

Alain 11-1Nom grec des Furies, démons chthoniens empruntant les formes de chiens et de serpents. Elles sont les instruments de la vengeance divine, à la suite des fautes des hommes qu’elles poursuivent en semant l’épou-vante dans leur cœur. Dans l’Antiquité on les identifiait à la conscience. Intériorisées, elles symbolisent le remords, le senti-ment de culpabilité, l’autodes-truction de celui qui s’abandonne au sentiment d’une faute considérée comme inexpiable. Comme les Moirai (le destin), elles sont à l’origine gardiennes des lois de la nature et de l’ordre des choses, ce qui fait qu’elles sanctionnent tous ceux qui outrepassent leurs droits aux dépens des autres, chez les dieux comme chez les hommes. Elles deviendront les divinités vengeresses du crime. Les Erinyes peuvent se transformer en Euménides, divinités favorables et bienveillantes, quand la raison (Athéna) ramène la conscience morbide et apaisée à une appréciation plus mesurée des actes humains. (Sources : Dictionnaire des symboles – Laffont)

Euménides

Alain 10 -1Les Euménides sont associées à l’esprit de compréhension, de pardon, de dépassement, de sublimation. Figures légendaires opposées aux Erinyes, elles sont toutes deux polarisés d’une même réalité, tendances opposées de l’âme fautive qui hésite entre le remords et le regret. Les Erinyes attisent la culpabilité dans une expression destructive par le tourment du remords. Les Euménides assument quant à elles cette même culpabilité dans l’aveu devenu sublimement productif : le regret libérateur. (Sources : Dictionnaire des Symboles – Laffont)Alain 9 -4

Les Gorgones orientent des projecteurs inquisiteurs sur ce qui est enfoui, dissimulé inconsciemment ou par trop de honte. Trop de clarté en ces zones obscures provoque l’humiliation d’un dénuement sans protection, vulnérable à toute influence.  La lumière en l’âme est la conscience qui, si elle est excessive, apporte une clairvoyance impudique en des zones habituellement refoulées. Une inertie, une terreur, un vertige insondable provoque alors la paralysie du  pérégrinant, pétrifié d’horreur.

Alain 8 -2Le passage du seuil et la rencontre des Gorgones est un bain corrosif qui met à vif les scories de l’âme afin de la désinfecter ; telle est l’épreuve douloureuse du purgatoire. Son issue glorieuse ou tragique est fonction de la qualité du discer-nement, de la présence d’esprit, de l’humilité et du courage. Méduse se tient donc sur le seuil du monde spirituel.

Gardienne du miroir des perversions, elle est une magicienne qui préside à l’apparition de la sombre caricature. Elle éclaire l’ombre de la honte de celui qui prétend à l’illumination divine ; elle est la Gorgone-gargouille qui « méduse » le pèlerin sur le parvis du temple Sacré.

Alain JOYEUX

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La dissidence saintoise pendant la guerre de 39-45

Le retournement de Sorin

Constant Sorin - Gouverneur de la Guadeloupe

Constant Sorin
Gouverneur de la Guadeloupe 1940-1943  

Le 17 juin 1940, lorsque le Maréchal Pétain demande l’Armistice, Constant Sorin est gouverneur de la Guadeloupe depuis le 30 avril de la même année. Trahissant son premier élan qui fut de s’opposer à toute capitulation de la France, le voilà, à la surprise générale, qui choisit de suivre le Maréchal. Avec l’amiral Robert qui fait de même en Martinique, il reçoit pour mission de maintenir de gré ou de force la colonie antillaise dans le giron de la France de Vichy et de mater toute tentative de rébellion du peuple de Guadeloupe et de ses dépendances.

 L’exemple de Paul Valentino

 Pourtant avant même le célèbre Appel du 18 juin lancé par le Général De Gaulle, et plus encore après, beaucoup de Guadeloupéens, particulièrement chez les élus, à l’exemple du président du Conseil Général, Paul Valentino, s’étaient familiarisés avec l’idée que la seule solution possible pour la Guadeloupe était de se rallier aux forces de la France combattante.

La répression s’organise 

Paul Valentino, arrêté pour rébellion est interné au Fort Napoléon en 1941

Paul Valentino, arrêté pour rébellion est interné au Fort Napoléon en 1941

Ces nombreux résistants ne se doutaient pas que leur volonté patriotique allait être fortement contrecarrée, sinon totalement brisée, par l’arrivée et le positionnement à Pointe-à-Pitre, dès le mois de juillet, du croiseur Jeanne d’Arc dont les officiers et l’équipage, majoritairement du côté du gouvernement « légal », entendaient assurer, si nécessaire par les armes, l’ordre et la discipline. Diverses manifesta-tions, sévèrement réprimées à Pointe-à-Pitre, à Basse-Terre et à Port Louis, se succèdent avant que ne s’organise à partir de septembre 1942 la dissidence active des Guadeloupéens vers la Dominique.

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La Jeanne d’Arc positionnée à Pointe-à-Pitre, plaque tournante de la répression

Plus de 3000 dissidents guadeloupéens

Un réseau est créé en Grande-Terre, destiné à canaliser l’afflux des volontaires et à faciliter leur départ clandestin. C’est ainsi que le nombre de dissidents pour la seule Guadeloupe continentale dépassera les 3000. En 1990, alors rédacteur du journal L’Iguane, j’ai pu recueillir pour les lecteurs de l’époque les témoignages de nos compatriotes Raphaël CASSIN et Eugène HOFF, aujourd’hui tous deux décédés, qui participèrent parmi d’autres à la dissidence saintoise.  Ils restent avec leurs compagnons, pour notre population d’aujourd’hui et de demain, par-delà la mort, un exemple de fidélité à leurs convictions, de courage, de loyauté et d’engagement toujours d’actualité. Ce sont ces témoignages que je vous propose de partager dans la chronique d’aujourd’hui.

La situation aux Saintes

Alors que la Guadeloupe est en effervescence, à Terre-de-Haut, le conseil municipal et son maire Théodore Samson,  légalement élus en 1937,  sont destitués sur ordre du gouverneur et remplacés d’autorité par une assemblée ayant à sa tête un certain De Meynard d’origine martiniquaise. Théodore Samson, partisan actif du Général de Gaulle, maintes fois inquiété, prend le maquis et échappe chaque fois in extremis à l’arrestation. Il n’est pas le seul.

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1ère étape : rejoindre la Dominique

D’autres jeunes Saintois entendent suivre son exemple et n’hésitent pas, au risque de leur liberté et parfois de leur vie, à prendre ouvertement position contre le régime de Pétain, en défiant les ordres de Sorin. À partir de mai 1942, sans organisation ni aide logistique, plus de 25 d’entre eux s’embarquent clandestinement par vagues successives pour rejoindre la Dominique et le bataillon déjà sur place de la France Libre. Avec le secret espoir d’être affectés dans une des unités de combat, formées et entraînées aux États-Unis, dans l’attente du grand départ sur le théâtre des opérations.

Les premiers dissidents

Masséna Desbonnes et Raphaël Cassin à la Dominique en 1942

Masséna Desbonnes et Raphaël Cassin
à la Dominique en 1942

Raphaël CASSIN et Constant BÉLÉNUS sont parmi les premiers à s’embarquer : « Nous sommes partis des Saintes le mercredi 6 mai 1942 à 11 heures du soir, se rappelle Raphaël. Nous avons pris le canot du docteur Monrose et, à la misaine, nous avons traversé le Canal de la Dominique pour arriver à Portsmouth le lendemain à 8 heures du matin. Sitôt à terre, nous nous sommes présentés au poste de police pour faire notre déclaration de dissidents et de partisans du Général De Gaulle. Nous avons été bien reçus et on nous a servi à manger. À 4 heures de l’après-midi on nous a embarqués sur un voilier de type Belle Saintoise, mais en plus grand et sans moteur auxiliaire, le « Lanch ». À cause de l’accalmie, nous sommes arrivés à Roseau le lendemain matin à dix heures. Conduits immédiatement au détachement des dissidents antillais commandé par le colonel Perrel,  nous avons trouvé sur place nos camarades guadeloupéens Théo Georgi, Léon Vassot et Eptus François. Comme nous étions pieds nus, Théo m’a donné une paire de chaussures et Constant a hérité d’une paire de Vassot. Ce fut notre première amitié sur le sol de la Dominique. »

En réalité, il y a déjà à la Dominique un tout premier Saintois, Masséna Desbonnes, mais qui, pour d’obscures raisons n’arrive pas à se faire enrôler au détachement.  » C’est vrai, confirme Raphaël, Masséna était sur place bien avant nous. Mais comme il ne s’était pas présenté à la police à son arrivée et qu’il avait eu des démêlés avec la douane, les autorités ne l’avaient pas inscrit sur leur liste. Il est resté bien deux mois avant que sa situation ne se régularise. Il était désespéré car il n’avait aucune intention de retourner aux Saintes. » 

Plaque mortuaire de Masséna Desbonnes au cimetière de Terre-de-Haut

Plaque mortuaire de Masséna Desbonnes
au cimetière de Terre-de-Haut

Le sort est parfois cruel : Masséna Desbonnes est le premier Saintois à être arrivé à la Dominique pour des raisons qui n’avaient rien à voir avec la dissidence. Il a des problèmes avec la douane locale alors que son père est lui-même douanier à Terre-de-Haut. Il a du mal à se faire accepter comme dissident pourtant il est l’un des premiers à partir au combat et c’est le seul qui ne reviendra pas vivant. La mort l’ayant fauché en  avril 1945, à 23 ans, à quelques jours de la capitulation allemande.

L’Amérique 

Pour Raphaël, Constant et leurs compagnons, le séjour à la Dominique se termine le 11 octobre 1942, à la faveur de l’arrivée de cinq bateaux américains qui vont embarquer 325 hommes en direction de l’Amérique.  » Je me préparais pour aller à la messe, comme tous les dimanches avec mon camarades Vandal, se souvient Raphaël, lorsqu’à 5 heures du matin le clairon a sonné le rassemblement. On nous avait prévenus le vendredi que ce serait pour bientôt. Nous étions surexcités car il nous fallait subir un examen médical et seuls les BSA – (Bons pour le Service Armé) – étaient pris.

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USS Maryland sur lequel embarqua Raphaël pour les USA

J’embarquai sur le Maryland et le départ a eu lieu à midi. La population de Roseau est venue nous saluer et les filles criaient « Good bye darling ». C’était triste et beau. Après 3 jours de mer nous sommes arrivés à Trinidad pour prendre du ravitaillement. À porto-Rico nous avons récupéré nos tenues d’hiver et changé de bateau. Il nous restait 5 jours de mer avant d’arriver à Baltimore. De là nous sommes montés dans un train et avons roulé 3 jours et 3 nuits en direction de la Nouvelle Orléans où nous sommes restés 2 mois et 10 jours à faire de l’entraînement. Puis nous avons repris le train pour le New Jersey  et le Fort DIX où se trouvait le bataillon français. Nous nous sommes retrouvés à plusieurs Saintois dont Jules Tarquin, Constant Bélénus, Masséna Desbonnes et moi-même. Notre entraînement a duré 12 mois. Puis ce fut la séparation. Constant, Masséna, Loulou Azincourt, son frère Dervil, Werter Cloris, Loulou Molenthiel, Eustase Samson, Serge Léon et Camille Azincourt ont été affectés dans une unité combattante et envoyés en Europe. Inscrit maritime, je devais, quant à moi, gagner la Martinique pour m’engager sur un bateau de guerre. C’est du moins ce qu’on m’avait laissé entendre.  En réalité, de retour en Guadeloupe, j’ai été démobilisé le 8 février 1944, soit près de 2 ans après mon arrivée à la Dominique. Je n’ai plus revu, hélas, mon camarade Masséna Desbonnes qui est mort au combat le 25 avril 1945. » 

Le témoignage d’Eugène Hoff

Eugène Hoff et Werter Cloris au Fort DIX -1942

Eugène Hoff et Werter Cloris au Fort Dix 1944

De son côté, Eugène HOFF, – Tonton Eugène pour ses amis -, nous a apporté en 1990 les précisions suivantes :  » J’avais 24 ans à l’époque et je n‘ai pas eu le même itinéraire que Raphaël Cassin, nous confia-t-il. C’est vrai, je me suis retrouvé au Fort DIX avec lui et nous avons regagné la Guadeloupe et les Saintes en même temps pour être démobilisés. Il y avait avec nous Maurice Bride, Benjamin Samson, et Guy Lebrun. Mais avant de me rendre à la Dominique, j’ai été interné deux mois au Fort Richepance – aujourd’hui Fort Delgrès –  à Basse-Terre, avec Henri Bride et Joseph Ajar. À cette époque, mes deux camarades et moi, nous vendions du poisson salé à l’Ilet à Cabris pour un dénommé Béné, lui-même partisan du Général De Gaulle. Nous avons été dénoncés sous prétexte que nous faisions passer des dissidents en Dominique, ce qui était faux. Un matin, une vedette de la gendarmerie s’arrêta à l’Ilet et nous avons été embarqués pour être conduits au Fort Richepance.  C’est seulement après cet internement que je suis parti clandestinement à la Dominique avec quatre autres camarades, sur le canot Blandin. J’y suis resté seulement 15 jours. Pour nous rendre en Amérique, nous avons pris le bateau français le Sagittaire jusqu’à Porto-Rico, puis un bateau américain jusqu’à Baltimore. Quant aux Saintois qui sont partis avant et après moi, je peux préciser leurs noms »  :Sans titre2

 Une stèle du souvenir à ériger

De tous ces Saintois qui avaient pour la plupart 20 ans en 1942, et qui sont partis en dissidence, un seul, nous l’avons dit, n’est pas revenu. Certains à leur grand regret ne sont pas allés plus loin qu’en Amérique. D’autres, qui ont estimé avoir eu plus de chance, ont été engagés dans des unités de la France combattante à côté des alliés et ont participé à divers faits de guerre dont la fameuse bataille du Monte Cassino en Italie.

À tous ces jeunes compatriotes des Années 40 qui  ont eu le courage de servir la cause de leur lointaine patrie et de la liberté, et qui sont aujourd’hui décédés,  nous devons respect et gratitude. Peut-être pourrions-nous suggérer qu’une modeste stèle soit érigée en leur honneur qui porterait leurs noms et leur état de service. Ce serait, à notre sens, même tardivement, un signe de justice, de témoignage et de reconnaissance publique.

Le Fort DIX aux USA

Le Fort DIX aux USA avec le bataillon des dissidents antillais

Théodore Samson, destitué par Vichy en 1940, retrouve sa place de maire à la Libération et sera réélu jusqu’à sa mort à la Gendarmerie de Terre-de-Haut en 1957.
Le corps de Masséna Desbonnes a été rapatrié à Terre-de-Haut en 1947.
Raphaël Cassin est décédé le 8 août 2005 à Terre-de-Haut,  à l’âge de 85 ans.
Eugène Hoff est décédé à Terre-de-Haut en 2003 à l’âge de 85 ans.
La photo conjointe de Raphaël Cassin et de Masséna Desbonnes nous a été aimablement communiquée par Arsène Cassin, fils de Raphaël. Celle d’Eugène Hoff et de Werter Cloris provient du Journal L’iguane, d’où sa mauvaise qualité dont nous nous excusons.

Raymond Joyeux – 28 Janvier 2014

PS : Aux amis lecteurs qui nous rejoignent sur cette chronique et qui ne se sont pas encore inscrits comme followers, je rappelle, s’ils sont intéressés, qu’ils peuvent suivre la publication des articles dès leur parution, en précisant leur adresse mail à l’emplacement ad hoc, à droite de la page. Il y a actuellement 43 lecteurs qui reçoivent cette info directement par courriel. Nous sommes à ce jour à près de 12 000 visiteurs que je remercie vivement pour leur fidélité. R.J.

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Une balade au Chameau avec Roméo Léon…

Le marcheur inspiré

Roméo LÉON, (chronique du 18 septembre 2013), est un adepte inconditionnel de la marche matinale en solitaire. Trois fois par semaine, le dimanche, le mercredi et le vendredi, depuis plus de 20 ans, il gravit au petit matin les pentes du Chameau et redescend sur Crawen par un sentier abrupt et tortueux qu’il a lui-même aménagé au fil de ses balades. Je le savais car il m’entretient régulièrement de ses activités pédestres lorsque je le rencontre dans le bourg de Terre-de-Haut, sur le coup des 9 heures du matin, revenant, ruisselant de sueur, d’une de ses escapades, sac au dos et bâton ferré de marcheur inspiré à la main.

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Le massif du Chameau et sa Tour – 309 m – Ph R.Joyeux

 

Requête satisfaite

Souhaitant récolter photographies et informations pour cette présente chronique sur le vert massif du Chameau, point culminant de notre relief saintois – 309 mètres – et atout touristique incomparable mais insuffisamment exploité, je l’ai contacté un samedi soir pour tenter diplomatiquement de me faire inviter à sa marche du lendemain aux aurores. Demande amicale acceptée de bonne grâce, quoique «exceptionnelle», me confie Roméo. Et c’est ainsi que le dimanche 29 décembre 2013, ayant mis mon réveil à quatre heures pour un départ à cinq, j’entendis mon ami-guide tambouriner à ma porte, plus ponctuel qu’une horloge suisse !

Astronome amateur

Il fait encore nuit noire et souhaitant respecter le silence que j’imagine forcément habituel de mon ami et son rythme de randonneur aguerri, je ne me hasarde pas trop à engager la conversation.

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Orion et son baudrier

Mais, à ma grande surprise, c’est Roméo qui est intarissable. Il me parle des bienfaits de la marche qu’il pratique sans interruption depuis si longtemps. Bienfaits pour le corps et l’esprit, inconnus, me précise-t-il, des jeunes Saintois d’aujourd’hui, à cheval en continu sur leurs bruyants scooters  ; il m’invite à regarder le ciel et me nomme dans la foulée étoiles et constellations ; il évoque les montées traditionnelles d’autrefois, au petit jour, quand les marcheurs, souvent en famille, signalaient à la population leur arrivée sains et saufs par une branche au sommet de la Tour…

Le réservoir et ses antennes

À 5 H 30 nous atteignons le réservoir circulaire du service des eaux et ses antennes téléphoniques bien utiles mais de si suspecte réputation.  Le ciel encore très étoilé est l’occasion pour Roméo de me dispenser un nouveau cours d’astronomie que j’apprécie au plus haut point : l’Étoile Polaire, la Grande et la Petite Ourse, l’Alpha du Centaure, la Constellation du Lion, le Baudrier d’Orion, Jupiter,  Véga, Sirius… et un peu plus haut sur la route, au détour d’un virage, dans une trouée végétale, La Croix du Sud déclinant imperceptiblement à l’horizon. Je suis fasciné par sa science et ses explications.

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Le réservoir et ses antennes – 24 h d’autonomie – Ph. R. Joyeux

La retenue de la Convalescence

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La Citerne : un site historique à restaurer

Cinq minutes de montée dans la fraîcheur d’un sous-bois et nous arrivons à la Citerne, réservoir naturel, aménagé en contrebas du sentier initial aujourd’hui bétonné. Dénommé aussi la Convalescence, en réminiscence d’un établisse-ment de repos pour les militaires en garnison, ce réservoir, construit en 1868 au pied d’une coulée rocheuse, est protégé par un parapet de pierres volcaniques taillées à angle vif à leur sommet.   Monument que l’on peut considérer comme historique, il est malheureusement laissé à l’abandon, à moitié comblé aujourd’hui de terre et de roches éboulées. Peut-être lors et depuis le séisme mémorable du 21 novembre 2004, un dimanche pluvieux cataclysmique où Roméo alors sur les lieux, a vu la mort manquer par deux fois le surprendre…

 Arrivée sous la bruine

nuit rognéeNous sommes à trois virages du sommet. Le ciel s’est couvert à l’Est. On ne voit plus derrière soi la crête estompée du Fort Napoléon. Une petite bruine sournoise nous oblige à presser le pas, non sans nous laisser le loisir de contempler quelques secondes, sous une chape de nuages, le bourg faiblement illuminé de notre île et sa silhouette alanguie de femme couchée qui émerge peu à peu de la nuit finissante.

La Tour émerge de la nuit

Les créneaux de la  Tour émergeant de l’ombre – Ph R. Joyeux

À six heures pétantes, nous arrivons devant la Tour Modèle, imposante et massive. À découvert, le vent frais du grain proche nous balaie. Nous nous abritons dans la salle de garde  du rez-de-chaussée protégée par ses murailles aux épaisseurs impressionnantes.

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Le Fort Napoléon vu à travers une meurtrière.

 

Roméo change de T. shirt et me prête son coupe-vent. En échange je partage avec lui mes biscuits énergisants aux céréales et de concert nous nous désaltérons. Le temps pour moi de prendre une ou deux mauvaises photos au flash et d’entendre mon ami remercier tous ses organes pour l’avoir conduit en entier jusqu’au sommet : « C’est mon petit rituel  » me confie-t-il – nous voilà prêts à redescendre mais par la voie opposée : un sentier sauvage tracé et balisé à travers le taillis xérophile, fierté justifiée de notre randonneur multi-récidiviste…

Il y a 64 ans

Un visiteur d’il y a 62 ans

Une descente hasardeuse

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Six heures 15 : le jour pointe timidement le bout de son nez. Mais nous n’attendons pas qu’il soit complètement établi pour entamer notre descente. Le ciel tourmenté au-dessus de Marie-Galante ne permettrait pas, de toute façon, les clichés habituels du lever du soleil sur Terre-de-Haut endormie, barrée en son milieu par la vilaine cicatrice blafarde et malvenue de la piste d’atterrissage. L’entrée de l’étroit tracé est avenante et c’est un plaisir reposant d’avancer sans difficulté, pour le moment, sous le couvert des merisiers pays, des gommiers, ti-baumes et autres bois d’Inde. À travers le feuillage, je profite d’une percée pour immortaliser l’apparition des premiers rayons. Et, à mesure que nous dévalons la pente devenue plus abrupte, parsemée de bombes volcaniques, les ilets s’étalent à nos pieds, ourlés d’écume. Voici la Redonde, le Grand Ilet, la Coche, Les Augustins et pour fermer la ronde, Terre-de-Bas, plein Ouest, ses éoliennes et ses minuscules cases blanches ponctuées de rouge.

Le Grand Ilet dans la brume

Le Grand Ilet dans la brume

Sur les rochers et mégalithes jalonnant le sentier, des points jaunes de l’ONF  signalent aux randonneurs non initiés une voie plus facile. Mais Roméo n’en a cure. Aidé de son bâton de marche, il bifurque parfois, prenant par-ci par là un raccourci hasardeux et, plus agile qu’un cabri de morne, mais prudent, il m’encourage à le suivre, m’indiquant où caler le pied. Je savoure ma première descente par ce tracé naturel et ombragé qui contraste avec le béton nu de la montée. Je m’arrête pour m’en mettre plein la vue et tous mes sens, et photographier à l’improviste : ici le tronc caractéristique du Bois d’Inde, là un abreuvoir naturel creusé dans la pierre, ailleurs mon accompagnateur adossé au seul poirier de cette zone forestière peu fréquentée.

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Crawen en vue

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Plage de Crawen

Après une demi-heure de cette descente ardue mais revigorante dans la fraîcheur matinale, la ligne des rochers du littoral est en vue. Progressivement la végétation s’adapte à la nature du sol et à la proximité de la mer. Et c’est par  un sous-bois de mancenilliers bien connu des campeurs de la Pentecôte et de Pâques, que nous atteignons le sable de Crawen. Roméo fustige les « mal-appris » sans conscience écologique qui abandonnent ici et là leurs déchets et que, découragé, il refuse désormais de ramasser, l’ayant fait maintes fois par le passé. Il laisse à ma discrétion le soin de récupérer les quelques bouteilles et canettes qui traînent et que je fourre dans un sachet en compagnie de ma bouteille d’eau vidée d’une traite en arrivant… Ce qui ne m’empêche pas de gagner la plage, de me défaire de mes chaussures et de tremper comme un enfant enjoué mes pieds dans l’eau fraîche pétillante d’écume, histoire de savourer une victoire acquise sur moi-même et de célébrer, à sept heures du matin, ma première descente par le versant Sud-Ouest de la Vigie, ainsi que l’on nommait autrefois le morne mythique du Chameau des Saintes, Terre-de-Haut…

Retour succinct sur l’Histoire

Date de construction : 1843 - Façade Ouest

Date de construction : 1843 – Façade Ouest

Outré que les Anglais aient profité en 1809 de cette hauteur stratégique pour bombarder les positions françaises établies à Terre-de-Haut et détruire tous les forts existants,  le directeur des fortifications de la Guadeloupe, un dénommé Philibert, prit, en 1818, la décision de faire bâtir au sommet du morne de la Vigie, une tour fortifiée, dans le dessein de renforcer la surveillance et les défenses de l’archipel et de la rade des Saintes. Mais il fallut attendre d’autres rapports circonstanciés pour convaincre l’amirauté française de la nécessité d’une telle entreprise. C’est donc seulement en 1843 que commencèrent et s’achevèrent, en même temps que ceux du Morne Mire, de Morel et de l’Ilet à Cabris,  les travaux colossaux de la construction de la Tour Modèle.

Meurtrières et mâchicoulis  en retrait de la plate-forme

Meurtrières et mâchicoulis de la plate-forme

Comprenant au rez-de-chaussée quatre salles indépendantes voutées, munies de meurtrières ; une grande salle à fenêtres au premier étage  et une plate-forme supérieure protégée par un épais rempart troué sur ses quatre faces de meurtrières et de mâchicoulis, cette tour fortifiée, comme le Fort Napoléon du morne Mire, n’a jamais servi militairement. Une petite éolienne et une batterie d’antennes occupent aujourd’hui la plate-forme supérieure interdite et inaccessible aux visiteurs.

Un atout touristique inexploité

Destination idéale pour randonneurs courageux, la plate-forme supérieure de la Tour Modèle était autrefois le lieu incontournable de rendez-vous de tous les marcheurs de Terre-de-Haut – résidents et touristes – désireux de savourer, après une heure d’efforts et de transpiration, l’incomparable et circulaire panorama que leur offrait à perte de vue son accès désormais interdit.

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Maintenant que les installations de télécommunication pourraient aisément se déplacer pour libérer la plate-forme, il serait souhaitable que des aménagements sécurisés puissent se décider en haut lieu afin de permettre l’accès à la totalité de la tour pour la plus grande satisfaction de tous. C’est le sens de la lettre ci-dessous que Roméo LÉON a adressée à Hilaire Brudey, Conseiller Général et Régional des Saintes, Président du Comité du Tourisme et des Îles de Guadeloupe.

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Souhaitons que faute d’avoir servi à des opérations militaires pour lesquelles ils étaient initialement destinés, le site exceptionnel et la Tour Modèle du Chameau,  apportent un plus au développement touris-tique de Terre-de-Haut et plus globalement à la destination des Saintes. Ce serait pour notre part une satisfaction supplémentaire qui conclurait de façon positive cette balade du 29 décembre au Chameau et la chronique subséquente de ce jour.

Raymond Joyeux

PS : Hormis celle de la constellation, les photos sont de Raymond et d’Alain Joyeux.

La lettre de Roméo à Hilaire Brudey

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