La dissidence saintoise pendant la guerre de 39-45

Le retournement de Sorin

Constant Sorin - Gouverneur de la Guadeloupe

Constant Sorin
Gouverneur de la Guadeloupe 1940-1943  

Le 17 juin 1940, lorsque le Maréchal Pétain demande l’Armistice, Constant Sorin est gouverneur de la Guadeloupe depuis le 30 avril de la même année. Trahissant son premier élan qui fut de s’opposer à toute capitulation de la France, le voilà, à la surprise générale, qui choisit de suivre le Maréchal. Avec l’amiral Robert qui fait de même en Martinique, il reçoit pour mission de maintenir de gré ou de force la colonie antillaise dans le giron de la France de Vichy et de mater toute tentative de rébellion du peuple de Guadeloupe et de ses dépendances.

 L’exemple de Paul Valentino

 Pourtant avant même le célèbre Appel du 18 juin lancé par le Général De Gaulle, et plus encore après, beaucoup de Guadeloupéens, particulièrement chez les élus, à l’exemple du président du Conseil Général, Paul Valentino, s’étaient familiarisés avec l’idée que la seule solution possible pour la Guadeloupe était de se rallier aux forces de la France combattante.

La répression s’organise 

Paul Valentino, arrêté pour rébellion est interné au Fort Napoléon en 1941

Paul Valentino, arrêté pour rébellion est interné au Fort Napoléon en 1941

Ces nombreux résistants ne se doutaient pas que leur volonté patriotique allait être fortement contrecarrée, sinon totalement brisée, par l’arrivée et le positionnement à Pointe-à-Pitre, dès le mois de juillet, du croiseur Jeanne d’Arc dont les officiers et l’équipage, majoritairement du côté du gouvernement « légal », entendaient assurer, si nécessaire par les armes, l’ordre et la discipline. Diverses manifesta-tions, sévèrement réprimées à Pointe-à-Pitre, à Basse-Terre et à Port Louis, se succèdent avant que ne s’organise à partir de septembre 1942 la dissidence active des Guadeloupéens vers la Dominique.

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La Jeanne d’Arc positionnée à Pointe-à-Pitre, plaque tournante de la répression

Plus de 3000 dissidents guadeloupéens

Un réseau est créé en Grande-Terre, destiné à canaliser l’afflux des volontaires et à faciliter leur départ clandestin. C’est ainsi que le nombre de dissidents pour la seule Guadeloupe continentale dépassera les 3000. En 1990, alors rédacteur du journal L’Iguane, j’ai pu recueillir pour les lecteurs de l’époque les témoignages de nos compatriotes Raphaël CASSIN et Eugène HOFF, aujourd’hui tous deux décédés, qui participèrent parmi d’autres à la dissidence saintoise.  Ils restent avec leurs compagnons, pour notre population d’aujourd’hui et de demain, par-delà la mort, un exemple de fidélité à leurs convictions, de courage, de loyauté et d’engagement toujours d’actualité. Ce sont ces témoignages que je vous propose de partager dans la chronique d’aujourd’hui.

La situation aux Saintes

Alors que la Guadeloupe est en effervescence, à Terre-de-Haut, le conseil municipal et son maire Théodore Samson,  légalement élus en 1937,  sont destitués sur ordre du gouverneur et remplacés d’autorité par une assemblée ayant à sa tête un certain De Meynard d’origine martiniquaise. Théodore Samson, partisan actif du Général de Gaulle, maintes fois inquiété, prend le maquis et échappe chaque fois in extremis à l’arrestation. Il n’est pas le seul.

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1ère étape : rejoindre la Dominique

D’autres jeunes Saintois entendent suivre son exemple et n’hésitent pas, au risque de leur liberté et parfois de leur vie, à prendre ouvertement position contre le régime de Pétain, en défiant les ordres de Sorin. À partir de mai 1942, sans organisation ni aide logistique, plus de 25 d’entre eux s’embarquent clandestinement par vagues successives pour rejoindre la Dominique et le bataillon déjà sur place de la France Libre. Avec le secret espoir d’être affectés dans une des unités de combat, formées et entraînées aux États-Unis, dans l’attente du grand départ sur le théâtre des opérations.

Les premiers dissidents

Masséna Desbonnes et Raphaël Cassin à la Dominique en 1942

Masséna Desbonnes et Raphaël Cassin
à la Dominique en 1942

Raphaël CASSIN et Constant BÉLÉNUS sont parmi les premiers à s’embarquer : « Nous sommes partis des Saintes le mercredi 6 mai 1942 à 11 heures du soir, se rappelle Raphaël. Nous avons pris le canot du docteur Monrose et, à la misaine, nous avons traversé le Canal de la Dominique pour arriver à Portsmouth le lendemain à 8 heures du matin. Sitôt à terre, nous nous sommes présentés au poste de police pour faire notre déclaration de dissidents et de partisans du Général De Gaulle. Nous avons été bien reçus et on nous a servi à manger. À 4 heures de l’après-midi on nous a embarqués sur un voilier de type Belle Saintoise, mais en plus grand et sans moteur auxiliaire, le « Lanch ». À cause de l’accalmie, nous sommes arrivés à Roseau le lendemain matin à dix heures. Conduits immédiatement au détachement des dissidents antillais commandé par le colonel Perrel,  nous avons trouvé sur place nos camarades guadeloupéens Théo Georgi, Léon Vassot et Eptus François. Comme nous étions pieds nus, Théo m’a donné une paire de chaussures et Constant a hérité d’une paire de Vassot. Ce fut notre première amitié sur le sol de la Dominique. »

En réalité, il y a déjà à la Dominique un tout premier Saintois, Masséna Desbonnes, mais qui, pour d’obscures raisons n’arrive pas à se faire enrôler au détachement.  » C’est vrai, confirme Raphaël, Masséna était sur place bien avant nous. Mais comme il ne s’était pas présenté à la police à son arrivée et qu’il avait eu des démêlés avec la douane, les autorités ne l’avaient pas inscrit sur leur liste. Il est resté bien deux mois avant que sa situation ne se régularise. Il était désespéré car il n’avait aucune intention de retourner aux Saintes. » 

Plaque mortuaire de Masséna Desbonnes au cimetière de Terre-de-Haut

Plaque mortuaire de Masséna Desbonnes
au cimetière de Terre-de-Haut

Le sort est parfois cruel : Masséna Desbonnes est le premier Saintois à être arrivé à la Dominique pour des raisons qui n’avaient rien à voir avec la dissidence. Il a des problèmes avec la douane locale alors que son père est lui-même douanier à Terre-de-Haut. Il a du mal à se faire accepter comme dissident pourtant il est l’un des premiers à partir au combat et c’est le seul qui ne reviendra pas vivant. La mort l’ayant fauché en  avril 1945, à 23 ans, à quelques jours de la capitulation allemande.

L’Amérique 

Pour Raphaël, Constant et leurs compagnons, le séjour à la Dominique se termine le 11 octobre 1942, à la faveur de l’arrivée de cinq bateaux américains qui vont embarquer 325 hommes en direction de l’Amérique.  » Je me préparais pour aller à la messe, comme tous les dimanches avec mon camarades Vandal, se souvient Raphaël, lorsqu’à 5 heures du matin le clairon a sonné le rassemblement. On nous avait prévenus le vendredi que ce serait pour bientôt. Nous étions surexcités car il nous fallait subir un examen médical et seuls les BSA – (Bons pour le Service Armé) – étaient pris.

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USS Maryland sur lequel embarqua Raphaël pour les USA

J’embarquai sur le Maryland et le départ a eu lieu à midi. La population de Roseau est venue nous saluer et les filles criaient « Good bye darling ». C’était triste et beau. Après 3 jours de mer nous sommes arrivés à Trinidad pour prendre du ravitaillement. À porto-Rico nous avons récupéré nos tenues d’hiver et changé de bateau. Il nous restait 5 jours de mer avant d’arriver à Baltimore. De là nous sommes montés dans un train et avons roulé 3 jours et 3 nuits en direction de la Nouvelle Orléans où nous sommes restés 2 mois et 10 jours à faire de l’entraînement. Puis nous avons repris le train pour le New Jersey  et le Fort DIX où se trouvait le bataillon français. Nous nous sommes retrouvés à plusieurs Saintois dont Jules Tarquin, Constant Bélénus, Masséna Desbonnes et moi-même. Notre entraînement a duré 12 mois. Puis ce fut la séparation. Constant, Masséna, Loulou Azincourt, son frère Dervil, Werter Cloris, Loulou Molenthiel, Eustase Samson, Serge Léon et Camille Azincourt ont été affectés dans une unité combattante et envoyés en Europe. Inscrit maritime, je devais, quant à moi, gagner la Martinique pour m’engager sur un bateau de guerre. C’est du moins ce qu’on m’avait laissé entendre.  En réalité, de retour en Guadeloupe, j’ai été démobilisé le 8 février 1944, soit près de 2 ans après mon arrivée à la Dominique. Je n’ai plus revu, hélas, mon camarade Masséna Desbonnes qui est mort au combat le 25 avril 1945. » 

Le témoignage d’Eugène Hoff

Eugène Hoff et Werter Cloris au Fort DIX -1942

Eugène Hoff et Werter Cloris au Fort Dix 1944

De son côté, Eugène HOFF, – Tonton Eugène pour ses amis -, nous a apporté en 1990 les précisions suivantes :  » J’avais 24 ans à l’époque et je n‘ai pas eu le même itinéraire que Raphaël Cassin, nous confia-t-il. C’est vrai, je me suis retrouvé au Fort DIX avec lui et nous avons regagné la Guadeloupe et les Saintes en même temps pour être démobilisés. Il y avait avec nous Maurice Bride, Benjamin Samson, et Guy Lebrun. Mais avant de me rendre à la Dominique, j’ai été interné deux mois au Fort Richepance – aujourd’hui Fort Delgrès –  à Basse-Terre, avec Henri Bride et Joseph Ajar. À cette époque, mes deux camarades et moi, nous vendions du poisson salé à l’Ilet à Cabris pour un dénommé Béné, lui-même partisan du Général De Gaulle. Nous avons été dénoncés sous prétexte que nous faisions passer des dissidents en Dominique, ce qui était faux. Un matin, une vedette de la gendarmerie s’arrêta à l’Ilet et nous avons été embarqués pour être conduits au Fort Richepance.  C’est seulement après cet internement que je suis parti clandestinement à la Dominique avec quatre autres camarades, sur le canot Blandin. J’y suis resté seulement 15 jours. Pour nous rendre en Amérique, nous avons pris le bateau français le Sagittaire jusqu’à Porto-Rico, puis un bateau américain jusqu’à Baltimore. Quant aux Saintois qui sont partis avant et après moi, je peux préciser leurs noms »  :Sans titre2

 Une stèle du souvenir à ériger

De tous ces Saintois qui avaient pour la plupart 20 ans en 1942, et qui sont partis en dissidence, un seul, nous l’avons dit, n’est pas revenu. Certains à leur grand regret ne sont pas allés plus loin qu’en Amérique. D’autres, qui ont estimé avoir eu plus de chance, ont été engagés dans des unités de la France combattante à côté des alliés et ont participé à divers faits de guerre dont la fameuse bataille du Monte Cassino en Italie.

À tous ces jeunes compatriotes des Années 40 qui  ont eu le courage de servir la cause de leur lointaine patrie et de la liberté, et qui sont aujourd’hui décédés,  nous devons respect et gratitude. Peut-être pourrions-nous suggérer qu’une modeste stèle soit érigée en leur honneur qui porterait leurs noms et leur état de service. Ce serait, à notre sens, même tardivement, un signe de justice, de témoignage et de reconnaissance publique.

Le Fort DIX aux USA

Le Fort DIX aux USA avec le bataillon des dissidents antillais

Théodore Samson, destitué par Vichy en 1940, retrouve sa place de maire à la Libération et sera réélu jusqu’à sa mort à la Gendarmerie de Terre-de-Haut en 1957.
Le corps de Masséna Desbonnes a été rapatrié à Terre-de-Haut en 1947.
Raphaël Cassin est décédé le 8 août 2005 à Terre-de-Haut,  à l’âge de 85 ans.
Eugène Hoff est décédé à Terre-de-Haut en 2003 à l’âge de 85 ans.
La photo conjointe de Raphaël Cassin et de Masséna Desbonnes nous a été aimablement communiquée par Arsène Cassin, fils de Raphaël. Celle d’Eugène Hoff et de Werter Cloris provient du Journal L’iguane, d’où sa mauvaise qualité dont nous nous excusons.

Raymond Joyeux – 28 Janvier 2014

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5 commentaires pour La dissidence saintoise pendant la guerre de 39-45

  1. Christophe Joyeux dit :

    Excellente recherche et honneur aux courageux … !

  2. raymondjoyeux dit :

    Aux témoignages de Raphaël Cassin et d’Eugène Hoff, j’ajouterai celui de notre ami Félix Foy, âgé à l’époque de 8 ans et qui a vécu aux Saintes ces événements qui ont marqué son enfance et notre histoire.

    « À l’école, se souvient Félix, un nouveau chant nous est appris : « Maréchal nous voilà ». Le croiseur Jeanne d’Arc est à quai à Pointe-à-Pitre et les fusiliers-marins font la loi. L’écoute des informations à la radio est interdite. C’est clandestinement, le soir venu que nous nous rendons chez Messieurs BERTILLE et BELMONT pour écouter en sourdine les dernières nouvelles.

    Dans notre île, c’est la misère. Nous manquons presque de tout. Plus rien ne nous parvient de Métropole. Les cargos français sont coulés par les sous-marins allemands. Plus de pain, plus de riz, plus de pétrole pour l’éclairage, plus de tissus, plus de produits manufacturés ; le matériel de pêche s’use et n’est pas remplacé. Les cartes de ravitaillement font leur apparition… C’est la disette…

    Le 7 mai (1942) au matin : étonnement, stupéfaction, larmes, rires, joie, fierté. Ces sentiments se confondent dans les cœurs de notre population. Colère des autorités. Ils sont partis ! Qui ? Raphaël CASSIN et Constant BÉLÉNUS !.. Partis en Dominique pour aller rejoindre les Forces Françaises Libres. « Yo pâti De Gaulle », entend-on partout dans les rues de notre île. Ils sont les premiers, mais nombreux seront les suivants…

    Nous chantons encore, mais des mots et des notes qui ne reflètent pas notre cœur. Nous chantons chaque matin à l’école, pendant la cérémonie aux couleurs, « Maréchal nous voilà », devant ces mots : Travail-Famille-Patrie. Alors que nos cœurs d’enfants, gonflés d’espoir, chantent plutôt : « Liberté, Égalité, Fraternité. »
    Félix Foy

  3. raymondjoyeux dit :

    Autre précision importante donnée par Félix FOY : parmi les marins de la Jeanne d’Arc basée à Pointe-à-Pitre, certains sont également partis à la dissidence, au risque d’être interceptés et condamnés pour désertion en temps de guerre. Un dénommé NICOL, affecté comme brigadier à Terre-de-Haut et vivant avec une Saintoise, a été de ceux-là. Avec deux de ses compagnons, en permission aux Saintes, ces trois marins ont profité d’une partie de pêche nocturne avec Klébert FOY pour obliger ce dernier, sous la menace de leurs armes, à prendre la direction de la Dominique. Le canot qui servit à cette opération appartenait à mon grand-père Jean-Marie JOYEUX, le Maryclo, (du prénom de ses deux petites filles, Maryse et Claudie).

    Le lendemain matin, le même Jean-Marie JOYEUX et Émile PINEAU sont partis ensemble à leur tour pour la Dominique afin de ramener Klébert. Ils l’ont retrouvé, tentant seul de mettre à l’eau le Maryclo que les marins avaient fait tirer loin dans les terres pour empêcher leur convoyeur de rentrer trop tôt aux Saintes. Et c’est chacun de son côté que Jean-Marie Joyeux et Émile Pineau d’une part, Klébert Foy de l’autre, ont regagné Terre-de-Haut dans la journée. Ils ont atterri à l’Anse Rodrigues où les attendaient les gendarmes.

  4. Christophe Joyeux dit :

    … Epoque bien difficile … ! !

  5. Mulcey Claude dit :

    j’ai vu le film « rose et le soldat » avec l’amiral Robert : cela fait découvrir l’histoire de la dissidence, si peu mise en avant dans les liveres d’histoire : reconnue par l’Etat en 2009!

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