Les plages saintoises polluées par les Sargasses

Une invasion malvenue

Plage de Pompierre à Terre-de-Haut - Ph. R.Joyeux

Plage de Pompierre à Terre-de-Haut – Ph. R.Joyeux

Depuis quelques semaines, poussées par les vents dominants, les courants et les effets de l’ouragan Gonzalo de la mi-octobre, d’immenses plaques de Sargasses ont touché les côtes de Guadeloupe et envahi les plages des Saintes. En particulier celle de Grand’Anse à Terre-de-Bas, celles de Pompierre, de Marigot et de Grand’Anse à Terre-de-Haut. Ce phénomène, désagréable à tous points de vue, qui s’était produit pour la première fois chez nous en 2011, n’est pas près, selon les avis autorisés, de nous épargner. Ceux qui viennent de Métropole par avion, peuvent apercevoir de leur hublot ces prairies d’algues qui dérivent à la surface de l’océan en direction des Antilles. Ce qui laisse planer un doute quant à leur origine véritable.

Algues de fond et algues de surface

Poisson mort à Pompierre - Ph R.Joyeux

Poisson mort à Pompierre – Ph R.Joyeux

Au contraire des algues sédentaires qui s’enracinent et colonisent les sables à faible profondeur, ces algues flottantes, croissent et se multiplient au large, ce qui leur permet de survivre et de « naviguer » sur de longues distances, tels des radeaux vivants et prolifiques qui viennent s’échouer en masse sur les côtes et se décomposer en dégageant une forte odeur d’hydrogène sulfuré, asphyxiant au passage la faune marine de proximité : poissons, poulpes, oursins, étoiles de mer, et autres coquillages… Le nom de Sargasses leur vient de l’hypothèse laissant supposer qu’elles proviendraient de la mer du même nom, au Nord des Antilles, ou du Golfe du Mexique.  En réalité cette hypothèse est aujourd’hui contestée. Les biologistes pensent en effet qu’elles prendraient plutôt naissance à l’embouchure de l’Amazone, au large du Brésil, et qu’elles profiteraient, pour proliférer, des minéraux contenus dans les eaux déversées par le fleuve, suite à la déforestation, aux amendements massifs des nouvelles terres agricoles d’Amérique du Sud et à la destruction de la mangrove connue pour retenir et réguler les nutriments.

Risques sanitaires, gêne pour les riverains et les touristes

Bien que la préfecture de Guadeloupe minimise les risques sanitaires générés par la décomposition de ces algues brunes, (odeur d’œuf pourri), il est fortement déconseillé de fréquenter les sites impactés. « Selon la concentration d’hydrogène sulfuré dans l’air et la durée de l’exposition, des effets sanitaires de type irritation oculaire, irritation des voies respiratoires, nausée, vomissement, céphalées sont susceptibles de survenir chez toute personne exposée », précise le site Internet guadeloupéen @polpubliques.

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Tentative de nettoyage de la plage de Marigot à Terre-de-Haut- Ph. J.P. Léon


Je me suis rendu quant à moi sur les plages de Pompierre, de Marigot et de Grand’Anse à Terre-de-Haut et peux témoigner de la gêne occasionnée par l’odeur insoutenable pour les riverains, et par l’impossibilité de fréquenter ces plages pour les touristes. Quand on connaît l’attrait des Saintes en général et de Terre-de-Haut en particulier pour les visiteurs, venus souvent de très loin en ce début de la saison touristique, il est à craindre que la persistance du phénomène décourage plus d’un de programmer leurs vacances dans nos îles. Précisons cependant que Terre-de-Haut dispose d’autres plages totalement épargnées par cette invasion malvenue. Ne seraient-ce que celles du Fond-Curé, du Pain de Sucre, de Crawen et de Rodrigues.

Mais comment s’en débarrasser ?

Plage de Grand'Anse - Ph R. Joyeux

Plage de Grand’Anse – Ph R. Joyeux

Tout le problème est là. Face à cette invasion massive et répétée, les autorités locales, en tous cas celles de Terre-de-Haut, semblent particulièrement impuissantes et démunies. Quelques bénévoles, la plupart riverains, ont bien essayé de s’atteler à cette tâche titanesque de déblaiement, souvent sans aucune  précaution, (comme le montre la photo ci-dessus), mais l’ampleur de la besogne est telle et l’arrivée des algues en continu empêchent pour le moment un nettoyage complet et durable des sites pollués. Des militaires de la Jaille, mieux équipés, venus en renfort le 28 octobre, dans le cadre d’une « mission d’aide à la population » – sans avoir été officiellement sollicités par la municipalité, il faut le souligner – ont mis la main à la pâte à Pompierre, avant de se rendre le lendemain à Terre-de-Bas à l’invitation du maire, M. Duval. Mais sans doute faudrait-il attendre que la nature fasse elle-même son œuvre d’arrêt de l’invasion et de la dépollution, et que le soleil en séchant les algues échouées permette un ramassage facilité des déchets, redonnant à nos plages leur beauté, leur salubrité et leur attrait d’antan.

Des images impressionnantes

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Ces photos, prises à Pompierre à la mi-octobre 2014 par Jean-Philippe Léon, que je remercie pour sa contribution, montrent l’ampleur du phénomène invasif. Ceux qui connaissent cette baie, l’une des plus belles des Saintes, et sa plage, en leur état habituel, ne pourront qu’être impressionnés, comme je l’ai été moi-même, par cette masse d’algues malodorantes.  Avec l’espoir toutefois de ne plus revoir ces images cauchemardesques, et ce dans les meilleurs délais possibles. Avant, en tous cas, la pleine saison touristique, manne économique pour beaucoup de nos compatriotes et leurs familles.

Raymond Joyeux

P.S. Je rappelle à ceux qui reçoivent la chronique par e-mail, qu’il suffit qu’ils cliquent sur le titre pour visionner la page telle qu’elle a été initialement articulée. 

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À Terre-de-Haut il y a 25 ans…

Quand on écrivait à L’IGUANE

l'iguaneEntre 1989 et 1993, l’Association L’œil de l’Iguane a publié 28 N° de son mensuel L’IGUANE. (Voir notre chronique du 15 Novembre 2013). Traitant spécifiquement de problèmes et de sujets locaux, ce journal saintois recevait de temps à autre des articles ou des réflexions de personnalités extérieures, intéressées par la vie de notre île. C’est ainsi que dans le N° 5 d’avril 1990, sous la rubrique « On écrit à L’IGUANE », a été publiée une lettre de M. Georges M. TEMMER, intitulée « Quelques réflexions d’un Saintois adoptif ». C’est ce courrier venu des États-Unis voilà bientôt 25 ans que je vous propose aujourd’hui.

                                                         Professeur de physique nucléaire

 G. M. TEMMERM. Georges M. Temmer n’était pas n’importe qui. Né le 10 avril 1922 et décédé le 12 janvier 1997, il a été pendant 29 ans professeur de physique nucléaire à l’Université Rutgers du New Jersey, l’une des plus célèbres des États-Unis. Auteur de nombreux ouvrages de physique, seul ou en collaboration, il fréquentait régulièrement Terre-de-Haut et a pu observer sur près de 20 ans l’évolution de notre île. Sa lettre qui date de bientôt 25 ans est intéressante à plus d’un titre. Outre qu’elle est émane d’un observateur neutre, elle nous renseigne sur l’état de notre commune en 1990 et nous permet de comparer avec la situation d’aujourd’hui. Des améliorations d’un côté, des dégradations de l’autre avec toujours les mêmes sujets d’actualité : le problème des véhicules toujours plus envahissants, celui récurrent de la propreté du bourg et du traitement des déchets.

 Quelques réflexions d’un Saintois adoptifs
(Avril 1990)

« Je suis professeur de physique à une université des Etats-Unis. Je viens passer une ou deux semaines dans vos îles enchantées depuis dix-huit ans, les treize derniers avec mon épouse Sylvia, et les deux derniers même avec notre petit teckel « Schnapsi ». Je pense donc être dans une position où je puis me permettre de faire quelques observations au sujet de l’évolution de vos îles couvrant une période de presque vingt ans. Tout d’abord, je peux constater que d’une façon générale, les choses n’ont pas tellement changé, c’est pour cela que nous continuons à venir loyalement toutes les années. Évidemment, nous recherchons le calme, un minimum de touristes, l’absence de grands hôtels du genre que l’on trouve au Gosier, le manque de « discos » et boîtes de nuit.

Puisque nous sommes de vieux amis, permettez-moi d’énumérer quelques circonstances déplaisantes que nous pouvons observer de plus en plus :

De plus en plus de véhicules à moteurs 

SCOOT - copie1° Le nombre ahurissant de scooters qui empestent l’atmosphère, détruisent le calme et mettent les piétons en danger (bien entendu aussi les touristes qui s’en servent et qui, en grande partie, sont débutants, pas en contrôle de leurs véhicules bruyants). Je m’empresse d’ajouter que je ne vois point d’objection que les habitants eux-mêmes disposent de ce moyen de transport. Par contre, il paraît qu’il y a maintenant près de 150 de ces machines infernales, sans limite évidente à leur nombre ultime. Je trouve que la commune devrait imposer soit interdiction totale pour touristes, ou bien un nombre raisonnable qui est adapté au petit nombre de kilomètres disponibles en Terre-de-Haut. Je suis convaincu que le nombre de touristes, dont la plupart viennent pour la journée, ne souffriraient nullement d’une telle limitation. Au contraire, des gens comme nous qui détestent le bruit et les gaz d’échappement seraient encouragés à venir. Je me rappelle le bon vieux temps où il n’y avait pas de motos du tout…

BUS2° Le nombre de taxis-minibus a également pullulé, bien au-delà de ce qui est nécessaire. Bien sûr, ces entreprises de taxis et de scooters représentent un moyen de gagner sa vie pour certains, mais il faut arriver à une solution représentant le plus grand bien pour la majorité des gens, habitants aussi bien que visiteurs. Car les visiteurs constituent quand même une source de revenu importante, d’après ce que j’ai pu apprendre.

La décharge du Chameau a été réhabilitée depuis

La décharge du Chameau a été réhabilitée depuis

3° Nous étions toujours ravis du fait que les ordures sont ramassées presque tous les jours. Nous étions naïfs. Le feu perpétuel qui brûle sur l’autre versant du Chameau est témoin de la méthode irresponsable par laquelle vous « disposez » de vos déchets. Cela ne peut pas continuer ainsi, on doit faire attention aux impératifs écologiques ! Votre patrimoine unique est en danger. Dans la même catégorie, je me permets de vous rappeler que la vidange des toilettes et autres détritus tout bonnement dans la mer, sur vos belles plages, tout au moins dans le bourg, est inadmissible. Je crois avoir vu quelques efforts cette année dans la direction de la construction d’égouts… Bravo !

Maintenant, après avoir cité les choses qui nous déplaisent, laissez-moi faire mention des améliorations que nous avons pu constater. Nous nous réjouissons de la croissanterie charmante, du nombre de petits marchés bien stockés, de la propreté générale de la commune. Et finalement, comme certains d’entre vous le savent sans doute, ma femme a offert un cours d’anglais à la Mairie pendant notre dernier séjour. Elle est très douée pour cela, et d’après la réaction de beaucoup d’entre vous, cela vous a plu. Elle va sans doute recommencer l’année prochaine, au mois de janvier ou février. Ce contact avec la communauté saintoise nous a permis, à ma femme et moi, de mieux vous connaître. En nous promenant dans le village, les gens nous reconnaissent, nous disent bonjour, et nous donnent un sentiment de bien-être, d’être acceptés, et d’amitié que nous n’avons pas pu éprouver auparavant.

La lettre de M. TEMMER

La lettre de M. TEMMER

Je remercie L’Iguane de m’avoir accordé ce forum qui m’a permis ces quelques réflexions qui vous sont offertes en toute sincérité et en toute amitié, au nom de ma femme et de moi-même, Saintois Adoptifs ! « 

Georges M. TEMMER

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L’art oriental s’expose à Paris

280px-Tsunami_by_hokusai_19th_centuryUne de mes connaissances actuellement à Paris, m’informe avoir assisté au Grand Palais à une exposition du peintre et dessinateur japonais Hokusai, auteur d’estampes célèbres dont une des plus connues est La Grande Vague de Kanagawa. À partir du livret de cette exposition, Hokusai devait faire l’objet de ma chronique d’aujourd’hui. Mais n’ayant pas reçu à temps les éléments qui m’auraient permis de vous présenter cet artiste qui vécut de 1760 à 1849, je vous propose un texte de  François Cheng, académicien français d’origine chinoise, poète, écrivain, conférencier et auteur de nombreux ouvrages sur l’art oriental.

Les Quatre êtres du bien

François Chang de l'Académie Française

François Cheng de l’Académie Française

« On sait que la peinture des lettrés, qui est devenue le courant majeur de l’art pictural chinois, a ouvert un assez large champ thématique. Toute la nature y est présente, les hauts monts comme les grands fleuves, les fleurs variées comme les oiseaux de toutes espèces, les personnages aussi, au cœur du paysage ou en groupes isolés. Cependant, les peintres lettrés ont chéri en particulier un petit nombre de plantes familières qui séduisent par leur beauté, mais aussi par leurs vertus qu’elles suggèrent ou donnent à sentir. Dans l’optique chinoise, ce ne sont pas là de simples idées subjectives que l’homme conférerait à ces plantes. Car celles-ci, liées à d’autres plantes dites « médicinales », sont perçues comme réellement douées d’efficience. Et le mot vertu prend alors son sens originel, celui d’un agir efficace. Les plantes les plus célébrées sont au nombre de quatre : le bambou, l’orchidée, le prunus, le lotus. On les baptise du beau nom de  « Quatre êtres du bien » ou de « Quatre excellences ».

Le bambou : droiture et élévation

bamboo branches, vectorized oriental style brush paintingCommençons par le bambou, dont la tige élancée et les feuilles acérées sont proches des traits de la calligraphie ; il est devenu une figure emblématique du meilleur esprit chinois. Les sens symboliques qu’il suscite sont multiples. Quels sont-ils ? D’abord la droiture et l’élévation, à l’image de cette plante qui s’élance tout droit comme un jet. Ensuite, la jeunesse et la fraîcheur d’esprit, car le bambou demeure toujours vert. Puis, l’idée d’un perpétuel dépassement de soi. En effet, en sa croissance, le bambou ne pousse pas sur une simple ligne continue ; il est formé d’une succession de sections, comme autant d’étapes de vie, ou autant de sauts qualitatifs par lesquels il cherche à se dépasser. Une autre vertu encore suggérée par un aspect spécifique du bambou : l’intérieur de celui-ci est creux, plus exactement, il est vide. Avoir le cœur vide se dit en chinois xu-xin. Cette expression n’est nullement péjorative. Car « avoir le cœur vide » signifie « avoir le cœur habité par la vacuité », c’est-à-dire un cœur ou un esprit dénué de vanité et de suffisance. La vertu en question, donc, n’est autre que l’humilité. A-t-on épuisé là les vertus incarnées par le bambou ? Un dernier point mérite d’être signalé. On sait que la tige de bambou porte en son extrémité de longues feuilles fines et mobiles. Lorsque passe une brise, elles produisent des sons susurrants et mélodieux. Poètes et peintres aiment à demeurer assis au milieu de bambous, à laisser leurs méditations bercées par cette musique intime. Le sommet du bambou rayonne aussi d’une qualité suprême : la grâce du recueillement et du chant.

 Le prunus : vigueur et délicatesse

prunusAprès le bambou, nous aborderons plus brièvement les vertus des trois autres plantes. Le prunus est une plante toute en contrastes. Sur une branche rugueuse, pleine de vigueur, apparaissent de petites fleurs délicates, au coloris tendre, frémissante de vivacité. Et surtout il fleurit en hiver. Une des joies des peintres chinois, et de tout Chinois, est d’aller admirer le prunus fleuri en pleine neige. Sur fond de blancheur, ces fleurs rose vif affichent leur fierté d’avoir triomphé de la froidure, et de manifester la beauté de leur être, malgré l’adversité.

 Le lotus : pureté et dépouillement

lotus 2Il en va de même pour le lotus. Celui-ci pousse dans l’étang. Au-dessus de la boue, il déploie sa présence noble et dépouillée. Comme ses pétales vernissés ne sont jamais entachés par la boue, il devient le symbole de la pureté que rien ne saurait corrompre. En outre, il montre que cette pureté n’est pas imposée du dehors, elle vient d’une force d’âme illuminée par une bonté bienveillante. Ne voit-on pas en effet que ses pétales dressés forment une corolle mi-close, à l’image des deux mains jointes en prière ?

 L’orchidée : douceur et harmonie

OrchidéeQuant à l’orchidée, par ses couleurs, par son parfum, par sa forme indéfinissable, elle incarne une beauté sans cesse renouvelée, une beauté faite de douceur, de délicatesse et d’harmonie. En outre, vivant dans des lieux reclus, l’orchidée sait préserver ses vertus, elle n’accepte pas la compromission avec la vulgarité et la brutalité du monde. Sur le plan imaginaire donc, là où en français, à la suite de Balzac, on évoque « le lys dans la vallée », un Chinois parlerait de « l’orchidée dans la vallée ».

Le bien et le beau :  deux vertus inséparables

cœur ouvertOn aura compris. L’ensemble des pratiques que nous venons de voir consiste à attacher des vertus à des entités vivantes de la nature qui ont le don de rendre celles-ci séduisantes. Autrement dit, à relier l’éthique et l’esthétique et, par là, à démontrer une vérité plus fondamentale encore, prônée par les Anciens, à savoir qu’à un niveau supérieur, le bien et le beau sont unis, que vraie bonté et vraie beauté sont en réalité inséparables. À propos de ce lien intime entre bonté et beauté, je voudrais citer une phrase de Bergson, notre illustre prédécesseur à l’Académie. Se référant à la pensée platonicienne, il dit : « L’état suprême de la beauté, c’est la grâce. Or, dans le mot grâce, on entend aussi la bonté. Car la bonté, c’est la générosité d’un principe de Vie qui se donne indéfiniment. » Oui, dans l’état suprême, bonté et beauté ne font qu’un… »

Ce texte de François Cheng est extrait de son livre : Œil ouvert et cœur battant, publié aux Éditions Desclée de Brouwer en mai 2011.

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Un article du Figaro : la fin programmée de La Jeanne d’Arc

Cet article, paru dans le Figaro du 11 octobre 2014, nous a été aimablement transmis par un de nos fidèles et sympathiques lecteurs. Connaissant l’attachement des Saintois,  et de ceux hors des Saintes, pour la Marine Nationale, et leur affection particulière pour la Jeanne d’Arc, nous nous permettons de le publier ici,  persuadés que tous le liront avec tristesse et nostalgie. R.J.

Parti samedi de Brest, ce bâtiment mythique de la Marine nationale va terminer sa vie à Bordeaux après un dernier périple de 48 heures.

Photo Le Figaro

Photo Le Figaro/Fred Tanneau AFP

« Le mythique navire-école de la Marine, la «Jeanne d’Arc», effectue son dernier voyage depuis Brest jusqu’à Bordeaux où il sera déconstruit, mettant définitivement un terme à sa longue carrière d’ambassadeur de la France aux quatre coins du globe. Considéré depuis son désarmement en 2010 comme une simple coque, l’ancien porte-hélicoptère a quitté en début d’après-midi samedi la base navale de Brest pour Bassens, près de Bordeaux, où il sera démantelé par Veolia Propreté, la filiale de Veolia spécialisée dans la déconstruction navale. La coque de 181 mètres aux lignes racées avec un bloc passerelle à l’avant et une grande plate-forme porte-hélicoptère à l’arrière sera emmenée à Bassens par un remorqueur, après un dernier voyage de 48 heures.

R97_PH_JEANNE_D_ARC_en_d_sarmement_1_Construite à l’arsenal de Brest de 1959 à 1964, la «vieille dame», comme l’appelaient affectueusement les marins du bord, était cependant en pré-retraite depuis 2004. «C’est un bateau très, très esthétique, qui a toujours eu une silhouette moderne malgré son âge», juge Bernard Prézelin, auteur de l’annuaire naval de référence Flottes de combat, rappelant le «rôle d’ambassadeur» du navire auprès de tous les pays visités. Durant ses 46 ans de carrière, la Jeanne d’Arc a effectué 800 escales, sillonné 84 pays et parcouru 3,25 millions de kilomètres, soit l’équivalent de 79 tours du monde. Elle a en outre formé des milliers d’élèves officiers.

Ancienne Jeanne d'Arc, bien connue des Saintois

Ancienne Jeanne d’Arc, bien connue des Saintois

«Les souvenirs que j’ai de ce bateau c’est tout juste grandiose», témoigne avec émotion le capitaine de frégate Didier Nyffenegger, chef mécanicien à bord de la Jeanne lors de ses deux dernières années de service. «J’ai dû faire baver quelques officiers de marine sur cette affectation puisqu’il y avait quand même beaucoup de volontaires pour tenir ce dernier poste sur ce bateau tout à fait mythique», se souvient-il avec amusement. «Les gens nous attendaient sur les quais et on était reçus en grande pompe, comme de vrais ambassadeurs», assure le marin désormais à la retraite, soulignant «l’esprit d’équipage particulier» qui régnait à bord.

Des pièces confiées à des musées

J ARCC 2Réputée pour le faste de ses réceptions aux escales, la Jeanne n’en était pas moins un navire de guerre, qui s’est illustré dans bon nombre de missions humanitaires. Armé de six missiles Exocet, canons et mitrailleuses et pouvant transporter jusqu’à 10 hélicoptères, le bâtiment participa à la libération des otages du voilier de croisière Ponant en avril 2008. Il participa également à l’opération humanitaire organisée dans les jours qui suivirent le tsunami à Sumatra, qui fit 200.000 morts essentiellement en Indonésie en décembre 2004. Il achemina 70 tonnes de fret humanitaire, tandis que l’équipe médicale du navire vaccina en quelques semaines près de 9000 enfants. En 1988, l’équipage de la Jeanne récupéra une quarantaine de «boat people», dont des femmes et des enfants fuyant le Vietnam, entassés dans un bateau de rivière à la dérive en pleine mer de Chine.

Depuis le retrait du service actif de la Jeanne, les missions qui étaient les siennes sont assurées par les trois bâtiments de projection et de commandement (BPC) de la Marine, le «Mistral», le «Tonnerre» et le «Dixmude». La formation des élèves officiers se fait ainsi désormais dans un contexte opérationnel.

Maquette du PH Jeanne d'Arc en construction de Roméo Léon

Maquette en construction du PH Jeanne d’Arc de Roméo Léon – Terre-de-Haut

Jusqu’au début des années 2000, les coques de la Marine, devenues sans emploi, servaient de cibles de tirs pour l’entraînement des forces et la mise au point des systèmes d’armes. Prenant notamment en compte l’évolution de la réglementation internationale sur les immersions, la Marine a pris l’option de les faire déconstruire. Lors du désarmement de la Jeanne, quelques-unes de ses pièces furent confiées à des musées et des villes, comme Brest, son port d’attache, ou Rouen, ville marraine, qui a hérité d’une ancre. Après la Jeanne, ce sera au tour de l’ancien croiseur Colbert d’effectuer à l’été 2015 son dernier voyage depuis Brest vers Bordeaux pour y être déconstruit. »

Article du FIGARO du 11 octobre 2014

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Les trois Caribéens Prix Nobel de Littérature

Alfred_Nobel3C’est ce jeudi 9 octobre que sera décerné le Prix Nobel de Littérature pour l’année 2014. Créé en 1901 par le chimiste suédois et mécène éclairé, Alfred Nobel, il est destiné à récompenser chaque année un écrivain qui, selon le testament de son créateur « a fait preuve d’un puissant idéal » et rendu par son œuvre littéraire de grands services à l’humanité. Depuis sa création, ce prestigieux prix a couronné pas moins de 14 Français, ce qui constitue le pourcentage le plus élevé sur la totalité des prix attribués en ce domaine par l’Académie suédoise. Le premier d’entre eux fut Sully Prudhomme, l’année même de sa création, en 1901, le dernier étant Jean-Marie Gustave Le Clézio en 2008. Ces deux lauréats côtoient au panthéon de la littérature mondiale leurs compatriotes, dont, pour citer les plus célèbres, André Gide (1947), François Mauriac (1952), Albert Camus (1957). Le philosophe Jean-Paul Sartre ayant décliné le prix en 1964. Le nom de Patrick Modiano est cité aujourd’hui parmi les lauréats potentiels pour 2014 avec celui, plusieurs fois avancé, de l’écrivain japonais, Haruki Murakami, dont nous avons présenté ici même le roman 1984, dans une précédente chronique, voilà tout juste un an.

Nobel en Caraïbe

Nobel en Caraïbe - copieCe que le grand public connaît moins sans doute, c’est que trois ressortissants de la Caraïbe, un Guadeloupéen, Saint-John Perse, un Sainte-Lucien, Derek Walcott, et un Trinidadien, V.S. Naipaul, ont également obtenu ce prix, honorant ainsi leur région d’origine d’un prestige inégalé. En 2001, à l’occasion du centenaire de la création de ce Prix Nobel de Littérature, l’Association et le Musée Saint-John Perse de Pointe-à-Pitre, soutenus par la Fondation Saint-John Perse d’Aix en Provence, ont eu la bonne idée d’organiser conjointement une exposition réunissant les archives et l’œuvre de ces trois grands écrivains antillais couronnés par l’Académie suédoise. Une plaquette intitulée Nobel en Caraïbe, a présenté ces trois hautes personnalités littéraires et décrit leurs parcours respectifs, illustrés de nombreuses photographies des lauréats. La modeste chronique d’aujourd’hui se fait volontiers l’écho des biographies, analyses et illustrations contenues dans cette plaquette, à seule fin informative, ce qui m’amène à remercier néanmoins vivement ses auteurs, dont, entre autres, Sylvie Tersen, conservatrice à l’époque du patrimoine littéraire et culturel de la Guadeloupe.

1960 : Saint-John Perse

sjp2Né à Pointe-à-Pitre, le 31 mai 1887, Alexis Léger quitte son île natale, avec sa famille en 1899 pour s’installer à Pau. En 1911, il publie son premier recueil de poésie, Éloges, où il fête son enfance antillaise. En 1914, après des études de droit à Bordeaux, il est reçu au concours des Affaires étrangères et est nommé de 1916 à 1921 Secrétaire d’Ambassade en Chine. De retour à Paris, il publie Anabase et prend le pseudonyme de Saint-John Perse. De 1921 à 1940, il interrompt ses activités littéraires pour se consacrer à sa carrière diplomatique. En 1933 il est nommé Secrétaire général du ministère des Affaires étrangères, poste qu’il occupe  jusqu’à son exil pour les États-Unis en 1940. À cette date, il est chassé de son poste par le gouvernement de Pétain et est déchu de la nationalité française. Il s’installe à Washington où il obtient un poste à la Bibliothèque du Congrès et se consacre à nouveau à l’écriture. À partir de 1957, il partage son temps entre la France et l’Amérique. En 1960, il obtient le Prix Nobel de littérature et s’installe définitivement dans le Sud de la France où il meurt le 20 septembre 1975. En 1976 s’ouvre à Aix en Provence, selon son vœu, la Fondation Saint-John Perse qui a pour mission de conserver un fonds unique de l’histoire littéraire du 20e siècle.

1992 : Derek Walcott

derek-walcott-3-sizedDerek Walcott est né à Castries, Sainte-Lucie, le 23 janvier 1930, d’un père peintre et d’une mère directrice d’école. Orphelin de père très jeune, il fréquente le Saint Mary’s Collège puis poursuit ses études à l’Université des Antilles à la Jamaïque. Il publie en 1948 un ouvrage intitulé 25 poèmes. En 1953, il s’installe à Trinidad où il fonde l’Atelier de théâtre qu’il dirige jusqu’à la fin des années 80. Vingt-cinq pièces nées de traditions orales y sont créées. Parallèlement à son œuvre de dramaturge, il se consacre à la poésie. La publication du recueil  In a Green Night, en 1962 lui confère une certaine notoriété. Il enseigne alors la littérature  aux États-Unis à l’Université de Columbia, de Yale, d’Havard et de Boston. En 1990, il publie Omeros. Parmi les nombreuses distinctions qu’il a reçues, on peut citer le Prix Guinness de la Poésie (1961) et le Prix Nobel de Littérature en 1992. Le Royaume du Fruit-étoile est le premier recueil du poète à avoir été traduit en français, l’année de sa consécration du Prix Nobel. Heureux le voyageur est le second titre traduit. Une fondation est dédiée à cet écrivain anglophone à l’University of the West Indies de Trinidad.

2002 : Vidiadhar Surajprasad Naipaul.

naipaulvs02V.S. Naipaul, originaire d’une famille d’immigrés indiens brahmanes, est né le 17 août 1932 à Chaguanas, Trinidad. À l’âge de 18 ans, il quitte son île natale pour suivre des études de Lettres dans la célèbre University Collège d’Oxford. Depuis, il réside en Angleterre où, après avoir été journaliste, il se consacre uniquement à l’écriture. Nouvelliste, romancier et voyageur, V.S. Naipaul parcourt le monde. Ironique et tendre à la fois, il décrit avec précision les contradictions de la Caraïbe, comme dans Une maison pour Monsieur Biswas paru en 1961, mais aussi  celles des pays africains et musulmans comme dans Crépuscule sur l’Islam, voyage au pays des croyants, 1981, et dépeint l’Inde, terre de ses ancêtres dans L’Inde brisée en 1989. Avant de recevoir le Prix Nobel de Littérature en 2002 , Naipaul avait déjà obtenu plusieurs prix littéraires, dont le prix Booker en 1971 et le T.S.Eliot Award for Creative Writing en 1986. Docteur honoris causa au St Andrew’s Collège à Columbia University, aux universités de Cambridge, de Londres et d’Oxford, il est anobli par la reine Elisabeth en 1990.

Trois titres parmi d’autres de nos auteurs nobélisés

 

« Poésie pour accompagner la marche d’une récitation en l’honneur de la Mer.
Poésie pour assister le chant d’une marche au pourtour de la Mer.
Comme l’entreprise du tour d’autel et la gravitation du chœur au circuit de la strophe.
Et c’est un chant de Mer comme il n’en fut jamais chanté, et c’est la Mer en nous qui le chantera : 
La Mer, en nous portée, jusqu’à la satiété du souffle et la péroraison du souffle.
La Mer, en nous, portant son bruit soyeux du large et toute sa grande fraîcheur d’aubaine par le monde. »
Saint-John Perse  (Amers)

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Un gendarme à Terre-de-Haut en 1945

Ancienne gendarmerie de TDH aujourd'hui Office du Tourisme

Ancienne gendarmerie de TDH aujourd’hui Office du Tourisme

Alors qu’il y a peu Terre-de-Haut et Terre-de-Bas disposaient chacune de  leur propre gendarmerie et de leurs gendarmes attitrés, il n’existe aujourd’hui qu’une seule et unique brigade pour les deux îles de l’archipel. Son personnel, au nombre de six, a intégré voilà 6 ans ses locaux flambant neufs du quartier de Marigot, non loin du stade et du collège Archipel des Saintes. Éloignés ainsi du centre-bourg, ces nouveaux bureaux ne facilitent guère les démarches des habitants qui auraient souhaité qu’en cas de nécessité, une annexe de proximité leur évite un trop long et pénible déplacement sous le soleil. Le récit qui suit est un document unique. Il décrit l’arrivée, l’installation et les conditions de service à Terre-de-Haut en 1945 du seul gendarme de la localité, logé à l’époque dans le bâtiment de l’actuel Office du Tourisme, longtemps estampillé Gendarmerie Nationale. Ce gendarme a pour nom VISDELOUP Fernand. De passage aux Saintes en 1985, alors qu’à 72 ans il profitait de sa retraite, il a laissé ce témoignage à l’un de ses collègues, le Mdl/Chef BENEDETTO, de qui je tiens moi-même le document. Mais laissons la parole au gendarme breton VISDELOUP Fernand :

 2 juillet 1945 : départ de Marseille

« Lorsqu’en mars 1945 j’établissais ma demande de mutation pour la Guadeloupe, je réalisais un vieux rêve que je nourrissais d’aller vivre dans les Colonies, comme l’on disait alors. Les primes d’installation ou autres n’existaient pas et la solde était la même qu’en métropole malgré que le coût de la vie outre-mer soit plus élevé et l’inflation galopante. En outre, nous étions logés mais non meublés. C’était donc bien le désir de vivre une vie différente qui nous poussait à partir, à quitter nos familles. Ma demande fut accueillie favorablement et mon départ fixé au mois de juillet de la même année. La guerre venait juste de se terminer et l’armistice signé le 8 mai.

Le Paquebot Colombie reliant les Antilles à la France en 1945

Le Paquebot Colombie reliant les Antilles à la France en 1945

Les besoins en personnel pour l’outre-mer étaient grands car une relève importante devait s’effectuer dans toutes les colonies où l’effectif n’avait pas été renouvelé depuis la déclaration de la guerre en 1939. C’est pourquoi je fus invité à partir en si peu de temps. D’emblée, j’eus à surmonter un premier obstacle : mon épouse ne me rejoindrait que quelques mois plus tard avec mes deux enfants. Je devais partir en célibataire. Bien entendu ma famille devait quitter le logement que nous occupions à la brigade, mais, étant sans famille, mon épouse ne savait où se réfugier. Elle était, de plus, enceinte de trois mois. Par de nombreuses démarches, j’ai réussi, grâce au fait qu’elle était enceinte, à obtenir du commandement qu’elle m’accompagnât (…), et nous avons pu embarquer à Marseille le 2 juillet 1945 avec 35 autres camarades que leurs épouses n’accompagnaient malheureusement pas…

5 août : arrivée à Pointe-à-Pitre

Le Colombie à quai à Pointe-à-Pitre

Le Colombie à quai à Pointe-à-Pitre

Après une escale de 2 jours à Oran, 10 à New-York et 34 jours de voyage nous arrivâmes à Pointe-à-Pitre le 5 août 1945. (…) À cette époque, l’effectif total de la Guadeloupe était de 76 gradés et gendarmes encadrés par trois officiers regroupés au sein d’un détachement basé à Saint-Claude. (…) Je fus affecté pour deux mois à la brigade du Moule. Lors de ma première patrouille à bicyclette, j’eus le plaisir de sortir avec mon adjudant qui, après 11 ans de présence, avait bien besoin de rentrer au pays. À mon retour, j’avais les cuisses rougies, couvertes de cloques dues aux coups de soleil sur une peau affreusement blanche. Je n’étais pas habitué au port du short en service et l’emploi de la bicyclette aggravait la situation en exposant plus particulièrement les bras et les cuisses. Mon Commandant de Brigade eut un mot de réconfort en me prédisant : « Vous vous habituerez, vous verrez ! » Effectivement je finis par m’habituer mais pas sans douleurs ; les lotions solaires n’existaient malheureusement pas. (…)

Une mutation bien venue à Terre-de-Haut

Une arrivée à Terre-de-Haut autrefois

Une arrivée à Terre-de-Haut après la guerre

Je n’eus que le temps de m’adapter à la Guadeloupe que déjà je me trouvais muté à Terre-de-Haut. En effet, certains lieux de Guadeloupe étaient infestés de maladies les plus diverses, imposant de faire tourner le personnel pour qu’il ne reste pas exposé trop longtemps dans les coins réputés insalubres. Terre-de-Haut, petite île reliée à Basse-Terre au moyen de liaisons assurées par un voilier mixte « La Belle Saintoise » en deux heures lorsque le temps était au beau, était dotée d’un climat sain. Seul gendarme sur l’île, je surveillais une circonscription démunie de route – juste des chemins pédestres – sans véhicule, à l’exception, si je puis dire, du vélo appartenant au fils du maire et de la brouette municipale utilisée par toute la population pour transporter les paquets déchargés sur le quai. Il m’arrivait parfois de me faire déposer par les pêcheurs à l’Anse des Mûriers à Terre-de-Bas et de rejoindre à pied les Petites Anses distantes de quatre kilomètres par le morne, pour y retrouver mon collègue de la brigade locale, tout aussi isolé que moi. Nous n’avions ni radio ni téléphone. Un médecin passait une fois par mois en consultation. Lorsqu’un message urgent devait m’être adressé, la plupart du temps pour m’annoncer la venue du Gouverneur en vacances, c’est un radioamateur installé au lieu dit La Colline qui le recevait en graphie et me l’apportait. J’étais si isolé que j’aurais pu partir quinze jours en Martinique sans que personne ne s’en aperçoive.

Logement inconfortable et rustique mais rhum gratuit

Ancienne distillerie Marquisat à Capesterre

Ancienne distillerie Marquisat à Capesterre

J’habitais avec ma famille dans le logement de l’actuelle brigade – (aujourd’hui devenue Office du Tourisme –  NDLR). À l’époque, les douches, les WC et la cuisine n’existaient pas. Mon épouse cuisinait dans un petit local derrière le bureau, sur un feu de bois. Le café était réchauffé sur un réchaud à alcool alimenté avec du rhum perçu gratuitement auprès de la distillerie Marquisat de Capesterre Belle Eau. Les seuls meubles dont nous disposions, je les avais fabriqués avec de vieilles planches, quant aux caisses utilisées pour le transport de nos effets personnels depuis la métropole, elles nous servaient d’armoires. Nous avions toutefois acheté les lits en arrivant. Lors des inspections, le lieutenant commandant de section, en raison de la fréquence réduite des liaisons maritimes, était obligé de rester deux ou trois jours avec nous. Il mangeait à notre table. La première fois, mon épouse lui avait aménagé un couchage dans une pièce à l’écart, sans moustiquaire pour se protéger. Il fut dévoré par les moustiques et passa une nuit blanche. Les fois suivantes, mon épouse étant moins sensible que lui aux piqûres de ces sales bestioles, dormait sur le couchage de fortune et mon officier occupait royalement la place à côté de moi dans notre grand lit. Rassurez-vous, nous n’eûmes jamais de scènes de ménage.

Office du dimanche et cuvée spéciale

3Les Saintois étaient des gens affables, très solidaires et courageux pour affronter la mer. Ils étaient aussi, comme tout marin-pêcheur d’où qu’il soit, très croyants. Je compris que pour m’intégrer plus facilement, je me devais d’aller à la messe. Je sus qu’ils y attachaient une grande importance et observaient mon attitude à l’égard de l’église. Bien que jamais je ne portais l’uniforme, le dimanche j’enfilais la grande tenue blanche, rasais de frais une barbe de trois jours et me rendais à la messe où j’avais, comme le maire, à l’écart des fidèles, une chaise réservée dans le chœur même de l’église. À l’issue de l’office religieux, il était d’usage pour les hommes de se rendre au bar « Le Coq d’Or » qui existe toujours sur le quai, finir la matinée à jouer aux fléchettes. Je souscris donc à l’usage établi et emboitais le pas au groupe d’hommes. La règle voulait qu’à chaque fin de partie – et la matinée en comptait de nombreuses – le perdant paye la tournée générale au rhum vieux. Je perdis souvent et bus beaucoup. Je rentrais chez moi dans un état lamentable. J’étais partisan d’une intégration réussie mais le prix à payer se révélait trop lourd. Je ne tenais vraiment pas à rentrer ivrogne et cirrhosé en métropole à la fin de mon séjour. Je décidai d’aller voir la patronne du Coq d’Or, Mme Azincourt, et lui demandai de me préparer une bouteille remplie de café dilué d’eau qui ressemblait à s’y méprendre à du rhum vieux. Vous savez, comme la fameuse marque de boisson qui ressemble à de l’alcool mais qui n’en est pas !

Une intégration réussie

Le Coq d'Or transformé en boutiques

Le Coq d’Or transformé en boutiques de souvenirs

Le dimanche suivant, sans appréhension aucune, je me rendais au Coq d’Or. Plus les parties duraient, plus je gagnais. Mes adversaires commençaient à « accuser le coup » et leurs tirs y perdaient en précision. Moi, sirotant tranquillement ma cuvée spéciale, je tenais la grande forme. Les joueurs n’y comprenaient plus rien. Pleins d’admiration, ils s’exclamaient : «  Eh bien, brigadier, en une semaine tu es devenu un vrai Saintois. » Ou alors : «  Tu n’as pas mis longtemps à t’habituer au rhum, brigadier. » Lorsque midi sonna, je leur assénai le coup de grâce en payant ma tournée. Mais cette fois, je bus du vrai rhum : c’était l’heure de l’apéritif. Ce subterfuge me permit quand même de tenir deux ans sans dommage. Il ne fut jamais éventé. Ainsi, petit à petit, la ruse aidant, je fus intégré.

Un homme fort et courageux

Unknown-1Mais je le fus vraiment lorsque je parvins à réussir deux affaires judiciaires. La première en arrêtant le plus grand chapardeur de l’île, un individu irascible et belliqueux, mal aimé de tous. Je ne le revis d’ailleurs jamais après son transfert sur Basse-Terre. La deuxième en mettant sous les verrous l’auteur de coups et blessures portés avec un coutelas. Un pêcheur vint me chercher à la brigade et m’informa qu’un voisin venait d’avoir la cuisse traversée d’un coup de couteau donné par un forcené qui s’était depuis enfermé chez lui. Je récupérai aussitôt mon P.A. – précautionneusement roulé dans un chiffon gras d’où il n’était jamais sorti d’ailleurs pour y retourner définitivement après mon intervention – et me rendis sur place. Devant la foule apeurée, plaqué au mur, l’arme en main, je me poste près de la porte et interpelle le violent en lui intimant l’ordre de me jeter son couteau. Ce qu’il fit à mon grand étonnement, aussitôt et sans histoire. Conduit au violon municipal (la geôle) dépourvu de porte, nous l’avons gardé toute la nuit en obstruant de pierres l’entrée. Le lendemain, menottes aux poignets, je le transférais à Basse-Terre. À ce jour, je devins le brigadier des Saintes, l’homme fort et courageux. Je fus adopté sans réserve.

L’arrivée du Montcalm

J’étais ravitaillé en langoustes, que faute de réfrigérateur, j’attachais avec une ficelle sous les quais pour les conserver vivantes. Parfois, lorsque j’étais absent, les pêcheurs allaient eux-mêmes attacher les langoustes qu’ils m’apportaient. J’avais la surprise d’en trouver quelques unes de plus à mon retour. Je passais mon temps à pêcher, à bricoler ou à élever des poules. Un jour que justement je rafistolais le poulailler, j’entendis crier : « Mi bâtiment-là … Mi bâtiment-là… ».

montcalmLes habitants venaient d’apercevoir un bâtiment de la Marine Nationale, le MONTCALM, mouiller dans la rade. Aussitôt, je me précipitais chez un ami pour emprunter sa barque, sans prendre le temps ni de me changer (j’étais vêtu d’un short et d’un maillot de corps), ni de me raser. À la rame je rejoignis le navire, impatient que j’étais de retrouver des gens du pays. Arrivé à sa hauteur, j’interpellai le premier marin que j’aperçus : – « Y a t-il des Bretons à bord ? » – « Oui, 80 %  » me répondit-il. Puis m’observant de la tête aux pieds, il ajouta : « Mais qui êtes-vous ? » Il est vrai que dans la tenue où je me trouvais il devait être loin de penser que je représentais la loi dans cette île. « Je suis le gendarme en poste dans cette île. » Je fus aussitôt hissé à bord, fêté, congratulé, invité à boire le verre de l’amitié dans le carré des officiers mariniers. Nous étions là à évoquer nos souvenirs du pays breton lorsqu’un marin entra brusquement et s’adressant à moi, dit : «  L’amiral veut vous voir dans son salon » – « Quoi, moi  ? mais pas dans cette tenue », lui dis-je interloqué. Désignant d’un geste ample de la main mes vêtements, il me répondit : « L’amiral a précisé de venir dans la tenue où vous vous trouvez. Si vous voulez me suivre, je vais vous y conduire ». (…)
Je quittais le bord chargé de provisions, vin, fromages, beurre, toutes ces denrées que nous n’avions pas goûtées depuis si longtemps. Le lendemain, le Montcalm leva l’ancre, emportant dans ses flancs l’or de la banque de France, mis en sûreté aux Antilles au début de la guerre. Je n’eus plus de contact avec la Marine Nationale.

Leçon de natation

natation copieIl m’arrivait souvent de pêcher, assis au bord du quai, activité qui constituait ma principale distraction. Un matin, absorbé par ma pêche, je n’entendis pas un groupe de gosses surgis dans mon dos et qui me poussèrent prestement à l’eau. Ils étaient loin d’imaginer, eux qui apprennent à nager en même temps qu’ils apprennent à marcher, qu’un homme de 30 ans ne sût pas nager. Je coulai aussitôt mais, en me débattant, réussis à regagner la surface et à me raccrocher à un des piliers du quai, couvert de concrétions qui me labourèrent les cuisses. Inquiets et surpris, les gosses m’aidèrent à remonter. C’est ce jour-là qu’ils décidèrent de me donner des cours de natation. C’est ainsi que l’on put voir les jours suivants le brigadier allongé dans l’eau, le menton reposant sur une perche tenue de chaque côté par les gamins, s’évertuant à effectuer les mouvements de la brasse. Il me suffit de quelques leçons pour acquérir les rudiments de la natation et pouvoir, seul, faire le tour du quai, sous les acclamations des enfants, heureux qu’ils étaient d’avoir appris à nager au brigadier, vous pensez !

Départ des Saintes

adieu foulardMon épouse mit au monde au dispensaire une petite fille nommée Marie-Thérèse quelques mois après notre arrivée à Terre-de-Haut, mais elle ne se remit jamais vraiment de cet accouchement et sa santé demeurait précaire. Après avoir passé vingt mois à Terre-de-Haut, je fus muté sur la Guadeloupe, à Gourbeyre exactement. Six mois plus tard, avec un préavis de douze heures, le camion de la section me déménagea pour m’emmener à Morne à l’Eau… Puis je terminai les deux mois qui me restaient à faire au Moule, à la brigade où j’avais commencé mon séjour. La boucle était bouclée. »

Gendarme Fernand Visdeloup

PS : Aucune modification n’a été apportée au texte original. Seuls certains passages ont été volontairement coupés ou abrégés, en particulier les détails sur l’escale à New York, les différents séjours en Guadeloupe continentale et la réception chez l’amiral, à bord du Montcalm. J’ai estimé que s’ils avaient en soi un grand intérêt, ils allongeaient inutilement la chronique et s’éloignaient du sujet principal : le service de l’auteur comme gendarme à Terre-de-Haut.
R.Joyeux

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Patrick PÉRON : historien, poète, romancier

Un premier roman

livre péron - copie amélioré - copie 2En matière de publication, Patrick PÉRON est un récidiviste. Que dis-je, un récidiviste ? un multirécidiviste ! Après sa Petite Histoire de Terre-de-Haut, île française d’Amérique, éditée en 2003 à l’ASPP, dont il se défend, à tort selon nous, de l’avoir écrite en historien ; après ses contributions savantes à de nombreux ouvrages collectifs ; après enfin son recueil de poésie Blues paru en 2010 chez Bénévent, il vient de publier chez l’éditeur guadeloupéen Nestor son premier roman. Intitulé Meurtres au bagne des Saintes, cet ouvrage de 243 pages nous tient en haleine de la première à la dernière ligne tant le récit, conduit avec brio, mêle adroitement Histoire des Saintes, avec un grand H, suspense et imagination. Roman que l’on peut se procurer pour la somme de 18 euros chez l’auteur, route de Pain de Sucre, au Fort Napoléon ou à la boutique de la presse à Terre-de-Haut, à proximité de la mairie.

Un auteur confirmé

PERONMais avant tout qui est Patrick PÉRON ? Originaire du Pays Basque, amateur de rugby et de poésie, grand lecteur entre autres du Canard enchaîné, cet instituteur laïc, né en 1950, est arrivé aux Saintes au début des années 70 et a fait toute sa carrière d’enseignant à l’école communale de Terre-de-Haut, localité insulaire où il semble avoir élu définitivement domicile. Parallèlement à ses activités professionnelles, passionné d’histoire et de culture locales, il crée en 1974 l’ASPP, Association Saintoise de Protection du Patrimoine dont il assurera la présidence et l’animation pendant plus de 25 ans et dont le siège est depuis l’origine jusqu’à ce jour situé au Fort Napoléon. Retraité de fraîche date de l’Éducation nationale, ayant cédé sa place de Président de l’ASPP à Bernard TARQUIN, lui-même ancien professeur des Écoles, Patrick Péron se consacre aujourd’hui exclusivement à l’écriture… pour notre plus grand plaisir.

Le Fort Napoléon : source manifeste d’inspiration

les_saintes_fort_napoleonAujourd’hui Musée départemental d’histoire, de culture et de traditions régionales, le Fort Napoléon, monument historique s’il en est, dont la construction s’échelonna sur 23 années, est un ouvrage fortifié à vocation initialement militaire mais qui n’a jamais servi en tant que tel. C’est pourtant ce haut-lieu historique exceptionnel qui a sans aucun doute influencé notre auteur et contribué à l’engager, sous l’égide de son Association, dans la recherche et l’acquisition d’archives de toute nature, d’objets et de documents rares, ayant trait à l’histoire et à la culture des Saintes, depuis leur colonisation en 1648 jusqu’à la fin du 20ème siècle. En passant bien entendu par toutes les guerres et occupations successives, légendes et péripéties maritimes et terrestres qui ont ponctué la vie de notre archipel pendant plus de trois siècles, dont, entre autres, la fameuse Bataille des Saintes, l’achèvement du Fort en 1867, et la présence sur l’îlet à Cabris d’un pénitencier de sinistre mémoire. Autant d’édifices, d’événements grands et petits, de dates et de personnages que, par archives interposées, et en sa qualité de président de l’ASPP, Patrick Péron a côtoyés durant de longues années, qu’il connaît parfaitement, c’est peu de le dire, sur le bout des doigts et qu’il utilise habilement aujourd’hui en toile de fond de son premier roman.

Point de départ : la Bataille des Saintes en 1782

bataille des saintesC’est d’ailleurs par un épisode de la Bataille des Saintes, le 12 avril 1782, que débute le roman. Ce jour-là, la flotte française, commandée par De Grasse, cède sous le feu des canons anglais au milieu du Canal de la Dominique. Mais avant que le navire amiral, Le Ville de Paris, démâté et meurtri, ne soit remorqué désarmé en rade de Terre-de-Haut, une petite chaloupe réussit à s’extirper du gros de la flotte en déroute et atterrit à l’anse Cahouenne, avec à son bord un capitaine de vaisseau à l’agonie et un mystérieux coffre qui ne doit absolument pas tomber aux mains des Anglais. Patrick Péron prétend, en 4ème de couverture que tout est vrai dans son récit, excepté justement l’épisode de ce coffre, sorti, précise-t-il, tout droit de son imagination. Mais du début à la fin de l’ouvrage, l’intrigue est tellement bien agencée autour de ce coffre, véritable colonne vertébrale du roman, qu’on finit par se prendre au jeu et à douter de cet avertissement de l’auteur. Bref, en 1782, alors que les Saintes sont redevenues anglaises, ce coffre, enterré à la hâte sous un buisson épineux, à l’extérieur du Fort Louis, futur Fort Napoléon, est en réalité le prétexte romanesque qui transformera peu à peu le récit en chasse au trésor et surtout en véritable roman policier.

Août 1865 : le pénitencier de l’Îlet à Cabris

De 1782, pour les besoins de l’intrigue, nous passons sans transition au mois d’août 1865. À cette date, le pénitencier de l’Îlet à Cabris,  installé autour des ruines du Fort Joséphine, tourne à plein régime. Sous la surveillance de matons, impitoyables envers les prisonniers mais souvent rivaux entre eux, les forçats sont réquisitionnés pour travailler à l’achèvement du Fort Napoléon, en particulier au creusement du puits du balancier qui permettra le fonctionnement du futur pont-levis. Et c’est là que le récit va prendre un nouveau départ et les événements se précipiter. Un prisonnier du nom de Viale, forte tête destinée au bagne de Cayenne, découvre sous le fer de sa pioche le fameux coffre enterré depuis 83 ans mais qui semble intact.

forçats

Il avertit son surveillant Corneille, dit La Roquille, intéressé lui aussi par cette découverte. Sans donner l’éveil, les deux hommes, devenus complices, trouvent un moyen astucieux de le transférer à l’îlet à Cabris et, en attendant l’occasion de se partager son contenu, l’enterrent à leur tour près d’une citerne, faisant chacun de son côté des rêves d’une vie meilleure. Nous sommes ici en pleine fiction, comme nous avait prévenus l’auteur. Mais entre septembre et novembre 1865, des événements imprévus, parfaitement historiques ceux-là, et un premier meurtre, imaginé par l’auteur, viennent contrarier sérieusement les projets de nos deux lascars et mettre brutalement fin à leurs rêves de richesse. Événements qui laissent toutefois le temps au disciplinaire Viale, par un moyen que je vous laisse découvrir, d’informer son frère en France de l’existence, du contenu et de l’emplacement de ce coffre, dont plus personne n’entendra parler jusqu’en… 2012.

 Nouveau saut dans le temps : Terre-de-Haut 2012

Citerne de l'Îlet à Cabris près de laquelle Viale a enterré le coffre

Citerne du Pénitencier près de laquelle Viale a enterré le coffre dans le roman de P.Péron

C’est en l’année 2012 en effet, le 20 juin exactement, qu’un mystérieux personnage, un certain Lucien Grémaud, venu directement de Métropole, débarque à Terre-de-Haut et descend dans un hôtel bien connu de l’île. Après plusieurs visites au Fort Napoléon pour compulser archives et documents, sous l’œil inquisiteur et méfiant du responsable des lieux, un dénommé Dupeyron, (suivez mon regard), l’individu se rend à plusieurs reprises à l’Îlet à Cabris.  Son comportement étrange et ses allées et venues répétées intriguent Dupeyron qui s’interroge sur ses intentions et finit par le suivre en douce à l’Îlet à Cabris. C’est alors qu’un nouveau meurtre est commis, à un siècle et demi d’intervalle, quasiment au même endroit que celui de 1865. Mais si le premier a été élucidé en son temps, ce second assassinat pose problème. Surtout que vient s’y greffer un trafic d’espèces protégées, donnant lieu à deux enquêtes parallèles de la gendarmerie de Terre-de-Haut.

Un deus ex machina venu du Pays Basque

Pays basqueEntre temps, un commissaire de police basque, Iñaki CASSIN, (suivez à nouveau doublement mon regard), à la solide réputation de fin limier, voulant retrouver ses racines saintoises, profite d’un congé pour se rendre à Terre-de-Haut avec la ferme intention d’y soigner une récente entorse à la cheville et de se renseigner sur ses origines familiales. Mais sollicité dès son arrivée par les gendarmes locaux auxquels il rend une visite amicale, il se retrouve mêlé malgré lui aux enquêtes en cours dont il ne tardera pas à prendre la direction… Et c’est alors que le fameux coffre, si l’on peut dire, refait surface. Coffre autour duquel toutes les interrogations vont graviter. Qu’est venu faire Lucien Grémaud à Terre-de-Haut ? Qui a-t-on assassiné le 22 juin à l’Îlet à Cabris et pourquoi ? Comment expliquer le comportement ambigu de Dupeyron, responsable de l’Association du Fort Napoléon ? Quels sont ces trafiquants d’espèces protégées et quel rôle jouent-ils dans toutes ces affaires ? A-t-on, pour finir, retrouvé la trace du coffre de Viale et son prétendu contenu ? Autant de fils d’un écheveau complexe que le commissaire CASSIN sera chargé de démêler, épaulé par des gendarmes manifestement dépassés par les événements.

Une trame fictionnelle, un cadre et des personnages bien réels

watsonSi Patrick Péron consacre les deux derniers tiers de son livre à cette troisième et ultime partie d’une chasse au trésor rocambolesque, dont les péripéties se déroulent et s’enchaînent sans accroc sur seulement une quinzaine de jours, du 20 juin au 6 juillet de l’année 2012, avec tous les ingrédients du roman policier, il a eu bien raison de nous prévenir en 4ème de couverture. Sans sortir en effet du cadre géographique local, c’est à partir de ce troisième volet du roman, jusqu’à son dénouement et la surprise finale que, véritablement, l’imagination du romancier et elle seule, aiguillonnée par un sens aigu de l’intrigue policière bien ficelée, prend le pas sur le récit historique amplement exploité et mis en valeur au tout début de l’ouvrage. Mais pour ceux qui connaissent la réalité saintoise d’aujourd’hui d’une part, les origines, la personnalité et le parcours personnel de l’auteur d’autre part, pour ceux qui connaissent enfin le patronyme typiquement local de celle qu’il a épousée, sans vouloir minimiser le moins du monde ses mérites, son talent et sa subtilité d’écrivain, bien au contraire, cette dernière partie du livre de Patrick Péron est cousue de fil blanc. Du moins en ce qui concerne les lieux multiples de l’action et les personnages évoqués. C’est dire que le lecteur saintois ne sera pas du tout dépaysé en abordant la partie contemporaine du roman. Il saura facilement repérer successivement qui est qui, par le rôle que l’auteur assigne à certains de ses personnages et par le nom ou le prénom, même déformé, qu’il leur donne. Une raison supplémentaire, quoique ce ne soit pas la principale, pour tous les Saintois de se précipiter chez leur libraire et de se procurer sans attendre cet ouvrage doublement digne du plus grand intérêt.

Un roman policier sur fond d’Histoire locale

Élément du Pénitencier de l'Îlet à Cabris

Vestiges d’un bâtiment du Pénitencier de l’Îlet à Cabris

Car, pour le Saintois en particulier et pour tout lecteur en général, ce livre est l’occasion non seulement de découvrir un auteur – si ce n’est déjà fait – mais de parcourir avec délectation une grande partie de l’Histoire locale : les circonstances et les retombées de la Bataille des Saintes, bien sûr, l’achèvement du Fort Napoléon, les conditions de vie des forçats au pénitencier de l’Îlet à Cabris et bien d’autres faits historiques que je ne citerai pas pour ménager le suspense. Dans un style alerte et efficace, sans effets littéraires superflus, mais non parfois sans un brin d’émotion et de poésie, surtout lorsqu’il évoque sa région d’origine et s’attarde sur certaines descriptions de son île d’adoption, Patrick Péron fait preuve d’une grande maîtrise de la construction narrative et policière. Bref, son livre est à mettre, comme on dit, entre toutes les mains. Livre que, si j’étais professeur d’Histoire ou de Français, je n’aurais pas hésité à recommander à mes élèves et, pourquoi pas ? à étudier en classe comme support de l’approche du roman policier et de l’Histoire locale. Un beau cadeau en tous cas, à mettre d’ores et déjà de côté pour Noël !

Raymond Joyeux

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Marianne d’Or : Terre-de-Haut distinguée

Une cérémonie de haute tenue 

Marianne-lauriers rognéeLe vendredi 15 août 2014, jour solennel de la fête patronale, le maire de Terre-de-Haut recevait en grandes pompes une superbe et étincelante Marianne d’Or, des mains mêmes de son co-fondateur, le journaliste Alain Trampoglieri, venu spécialement de Paris pour la circonstance.  Initié en 1984 par Edgar Faure, ancien ministre du Général De Gaulle et du Président Georges Pompidou, ce trophée national est censé récompenser officiellement les communes de la République remplissant un certain nombre de critères drastiques en matière de protection environnementale (appelée aujourd’hui développement durable), de démocratie participative et, surtout, de gestion exemplaire des deniers publics. Chacun peut retrouver sur le Net les conditions d’attribution de cette récompense dont une phrase résume toute la philosophie : « honorer les élus qui méritent que leurs actions novatrices porteuses de bon sens, de modernité et de réforme soient reconnues et citées en référence. » C’est dire que, depuis 30 ans qu’existe ce label convoité, rares sont les communes hexagonales qui ont eu le mérite et l’insigne honneur de le recevoir ! Quant à l’Outre-Mer, n’en parlons pas, Terre-de-Haut, est, à ce jour, à notre connaissance, la première et seule collectivité hors la Corse et la Métropole à l’avoir obtenu… On comprend dès lors la légitime fierté de son maire et de certains Saintois face à cette reconnaissance publique, fierté manifestée déjà par les mêmes, 24 ans auparavant pour un événement similaire.

1990 : l’Oscar de l’Environnement 

Voilà 24 ans en effet, c’était le Ministre de l’époque en charge de l’environnement, Brice Lalonde en personne, qui décernait à notre commune, du temps du précédent maire qui n’a pas cessé de s’en vanter, un premier OSCAR, le seul attribué en France en 1990, pour « la politique globale de la municipalité en faveur de la protection de la nature. » Terre-de-Haut est donc, en ce domaine une habituée des récompenses pour ses actions – réelles ou  supposées –  en faveur de la sauvegarde et de la protection environnementale, de la salubrité publique, de la participation des citoyens-administrés au débat démocratique, de la gestion exemplaire de son budget communal et j’en passe… Pourtant, déjà dans les années 90, le déficit communal, atteignait des sommets, faisant de Terre-de-Haut, la commune la plus endettée de France. Pourtant, à l’époque, l’opposition municipale – comme aujourd’hui – porte-parole de la moitié de la population prétendait n’avoir jamais été ni reconnue ni écoutée par les autorités en place…

Décharge du Chameau -années 1985- 2012- Vue partielle - Ph. Alain Joyeux

Décharge tout venant du Chameau -années 1985- 2012- Vue partielle – Ph. Alain Joyeux

Pourtant, surtout, à cette époque, la décharge à ciel ouvert de la colline du Chameau, plaie pestilentielle en pleine nature, faisait écrire à un observateur du cru : « Les Saintois qui connaissent un tant soit peu leur île, et nos amis visiteurs qui ont gardé de leur excursion au Chameau l’inoubliable et sordide souvenir des myriades de mouches tourbillonnant sur les vapeurs fétides de la décharge communale, ont dû dresser l’oreille en entendant le scoop à la radio, ou écarquiller singulièrement les yeux en découvrant à la télévision les images surréalistes de la remise du prix ! » et de conclure : « Il faut se rendre à l’évidence, aucun des membres du jury qui a couronné Terre-de-Haut comme la commune la plus propre de France et d’Outre-Mer n’a certainement jamais mis les pieds aux Saintes, ou alors on a peine à imaginer dans quel état d’insalubrité et de dégradation ont été trouvées les autres localités en compétition… »  Ces réflexions étaient loin d’être flatteuses pour la commune et pourtant, cruelle et têtue, la réalité était bien là… contredisant tous les critères d’attribution du prix en question.

15 août 2014 :  la Marianne d’Or 

réhabilitation chameau - copieCe qu’il faut savoir avant d’aller plus loin c’est qu’un tel trophée n’est pas gratuit. Les membres du secrétariat, organisateurs du concours national de la Marianne d’Or ne sont pas des philanthropes. Et cela se comprend. Outre un formulaire officiel de candidature à remplir et un dossier sérieux et sincère à présenter, mentionnant les actions entreprises, – et les projets réalisés sur le terrain – aussi bien matériellement que pédagogiquement, il faut, selon nos informations, joindre à son courrier un chèque de 2400 euros. Somme que Terre-de-Haut aurait déboursée, comme toutes les autres communes avant elle, pour payer le fameux buste, qui, on s’en doute, malgré son nom et son aspect mirobolant, ne doit certainement pas être en or massif… Ou alors il devrait être à l’abri dans un coffre-fort et non exposé sans protection à la mairie !

Numériser 7 - copieMais, bon. De là à dire que ce trophée est un gadget purement honorifique, qu’on peut, semble-t-il, se l’offrir moyennant finance et surtout que rien n’est fait à Terre-de-Haut pour la protection et la sauvegarde de l’environnement serait plus que contraire à la vérité. Car sans être forcément pionniers en matière d’actions écologiques, comme ils le prétendent et se plaisent à le répéter, il faut reconnaître que nos élus saintois ont entrepris diverses opérations qui sont à mettre à leur crédit et qui plaident en faveur d’une réelle volonté de leur part d’améliorer une situation environnementale qui n’a pas toujours été digne d’être montrée en exemple, encore moins comme référence nationale, tant s’en faut… L’est-elle devenue aujourd’hui ? C’est la question qu’on pourrait, sans tabou ni arrière-pensée partisane, honnêtement se poser.

Actions accomplies ou en cours à TDH en faveur de l’écologie

interdiction– Réhabilitation de la décharge du Chameau, rendue obligatoire par Bruxelles à compter du 1er janvier 2012 et cofinancée par l’Europe et la Région, c’est-à-dire sans participation financière communale. – Divers arrêtés municipaux de protection de la faune et la flore. – Mise en place du tri sélectif partiel des ordures ménagères. – Acquisition d’un broyeur de végétaux et de verre. – Acquisition d’un nettoyeur de plages et de rues. – Compactage du plastique, du carton et des contenants alu. – Acquisition d’un collecteur d’huiles usagées. – Ancrage de bouées en mer destinées aux plaisanciers pour la sauvegarde des fonds, en l’occurrence essentiellement sablonneux, donc a priori sans nécessité avérée de protection et, de notre point de vue, esthétiquement contestable lorsque les voiliers sont alignés en rangs d’oignon  dans la rade !

Compactage canettes -carton

Compactage canettes -carton

Ajouté à tout cela la présence sur le terrain d’une équipe d’éboueurs et d’agents communaux qui travaillent à balayer rues, places et caniveaux, à ratisser périodiquement le littoral, à débarrasser le bourg des mètres cubes de déchets ménagers ou autres que sécrète quotidiennement notre société de consommation… Pour les encombrants, chaque particulier étant tenu de les transporter et les entreposer par ses propres moyens dans les bennes ad hoc sur la plate-forme prévue à cet effet. Autant d’actions positives donc, et coûteuses, qui ont sans doute influencé favorablement le jury et l’ont convaincu d’attribuer ce 15 août 2014 la Marianne d’Or à la commune de Terre-de-Haut.

Une distinction usurpée ?

IMG_0191 - copieMais à côté de cette pléthore d’équipements, de personnel et d’opérations pas toujours régulières certes, mais aussi nécessaires les unes que les autres, et qui témoignent d’une réelle volonté d’agir, comment peut-on comprendre que, dans le même temps, malgré les efforts consentis aussi bien par les autorités que par la population, certains quartiers du bourg et pour tout dire l’ensemble du territoire communal restent encore très éloignés des critères objectifs d’attribution d’un quelconque label de qualité de vie, de protection de l’environnement et de salubrité publique ? Il suffit de se rendre sur place et de parcourir le bourg pour le constater. Des photos prises récemment à TDH démontrent que les meilleures intentions du monde, accompagnées d’exhortations et d’interdictions, même assorties de menaces pénales, ne suffisent pas et qu’en matière de pédagogie en tout cas, l’échec est flagrant.

IMG_0200 - copieQuant aux autres critères requis par le secrétariat du concours national de la Marianne d’Or, en particulier le premier d’en eux, qui est la constatation « d’une saine et rigoureuse gestion de l’argent et du bien public, susceptible de servir d’exemple à la nation », sans polémique ni parti-pris, on ne peut pas dire que la municipalité de Terre-de-Haut le respecte à la lettre. Pire qu’en 1990, l’année de l’Oscar de Brice Lalonde, le déficit communal n’a jamais été aussi abyssal, puisqu’il s’élève à ce jour à près de 6 Millions d’euros, exactement à 5.655.758, de l’aveu même du maire au dernier conseil municipal. Ce même maire qui après avoir tapageusement contesté le rapport de la Chambre Régionale des Comptes, a fini par reconnaître la justesse des analyses et conclusions des magistrats !

IMG_0197 - copieAlors quoi ? Une Marianne d’Or usurpée ? Certains à Terre-de-Haut ne sont pas loin de le penser. Mais s’il n’est pas de notre ressort de l’affirmer ici, nous comprenons les interrogations et la perplexité de beaucoup de Saintois face à l’attribution de cette distinction nationale. D’autant plus qu’il est de notoriété publique que l’équipe municipale en place n’est pas particulièrement réputée pour son ouverture d’esprit démocratique et son inclination à « pratiquer la concertation et le dialogue, à privilégier le débat et à encourager les jeunes générations à participer à la vie publique locale »,  trois autres importantes conditions et « valeurs à incarner pour recevoir une Marianne d’Or, » selon le site de son secrétariat national. Conditions et critères dont à l’évidence Terre-de-Haut est très loin actuellement de se prévaloir.

route du fort - copie 2

Bref, intentions et réalité étant exposées, à vous, lecteurs, de formuler vos commentaires et de donner votre avis si vous le souhaitez, sans perdre de vue la question fondamentale selon nous qui se pose ici :   Sans avoir au préalable sérieusement enquêté sur le terrain, sans avoir tenu compte d’un budget à la dérive et d’une pratique démocratique municipale notoirement inexistante, sans avoir considéré un environnement manifestement insalubre en divers points de l’île, trois réalités primordiales aussi peu conformes à ses propres critères, on peut se demander si l’organisme national reconnu qu’est le secrétariat de la Marianne d’Or ne s’est pas laissé abuser par un dossier-papier habillement ficelé ?

georges 2 - copieAu regard de la réalité, cet organisme hautement respectable n’a-t-il pas finalement décerné à la légère, comme naguère l’Oscar ministériel de Brice Lalonde, une distinction qui ne peut qu’entacher sa crédibilité et son objectivité ? Même s’il reste de tout cela que Terre-de-Haut en particulier, et les Saintes en général, sont objectivement parmi les plus beaux joyaux de la Caraïbe. Beauté naturelle d’un archipel de rêve qui ne doit rien ni à ses habitants ni à ses dirigeants, même si certains, peu nombreux, tentent, avec ou sans récompense, de le maintenir à la hauteur de sa réputation, sans pour autant, hélas, toujours y parvenir.

Eaux dormantes du Lagon

Eaux  croupies se déversant à la mer par forte pluie, non loin d’une plage récemment reconstituée à grands frais.

 Raymond Joyeux

PS : Hormis la Marianne du site officiel et la vue de la décharge du Chameau d’Alain Joyeux, toutes les autres photographies sont de l’auteur.

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Il y a 25 ans Hugo dévastait la Guadeloupe

Une nuit d’angoisse et de folie

PhotoHugo_1989_sept_21_1844ZC’est dans la nuit du samedi 16 au dimanche 17 septembre 1989 que le cyclone Hugo, ouragan de force 4 d’abord, puis 5 par la suite, s’attaquait à la Guadeloupe et ses îles, occasionnant des dégâts jamais connus aux Antilles depuis que les observations scientifiques sont réalisées. Selon la source Internet : Mémoire des catastrophes, « les rafales de vent ont dépassé les 300 km/h, ravageant la majeure partie de l’archipel, détruisant plus de 60% de la récolte de canne à sucre, 100% de la récolte de bananes causant pour 466 millions de francs (1989) de dommages et 152 millions de dommages à l’industrie hôtelière. Le secteur de la pêche a été sinistré à 100%, les cultures vivrières et maraîchères à 85%. Le coût total des réparations s’élèvera à plus de 4 milliards de francs (1989). Il laisse aussi 25 000 personnes sans abri et 35 000 sinistrés. Hugo fait 107 blessés et cause directement entre sept et onze décès selon différentes sources, dont un rapport de Météo-France. » 

 Un témoignage inédit de Saint-John Perse

SJPNombre de revues, d’articles de journaux, d’ouvrages, de photographies, de films, de reportages télé et vidéos ont relaté en leur temps les effets dévastateurs de cette catastrophe météorologique d’une ampleur jamais observée dans nos îles. Des centaines de témoignages à son propos ont été formulés et rapportés.  Ce n’est donc pas un témoignage supplémentaire ordinaire sur Hugo que je vous propose aujourd’hui, en ce 25 ème anniversaire du passage de cet ouragan meurtrier. C’est un texte inédit du Prix Nobel Guadeloupéen de Littérature Saint-John Perse, concernant les cyclones vécus par l’auteur enfant, entre 1889 et 1891 et dont il a gardé intact le souvenir. Ce témoignage a été recueilli par son ami Pierre Guerre et publié pour la première fois, en novembre 1989,  au lendemain du cyclone Hugo, à l’initiative conjointe de Sylvie Tersen et de Marie-Christine Abraham, dans un supplément au magazine Globe consacré, peu après le désastre, à la Mémoire de Hugo.

 Des prévisions officielles inexistantes

focus_degat_cyclone_basse_terre« C’était d’abord une baisse de pression barométrique et une lourdeur de l’atmosphère. Tout paraissait frappé de stupeur. La lumière devenait étrange. Se faisait pendant quelques heures un silence, un calme rares dans la nature. La brise tombait. Pas une feuille ne bougeait. Effrayant, l’éteinte de la brise habituelle ! Alors venait un signe qui ne trompait jamais : de loin en loin sur les endroits dégagés de végétation, de petites et subites spires de vent. Puis de légers tourbillons soulevant une plume, quelques feuilles mortes sur la terrasse ou dans la savane. Les bovins mugissaient, en s’orientant dans un sens sûr pour affronter l’élément ; le taureau appelait les vaches. Et le troupeau descendait du pâturage et se serrait en demi-cercle dans une orientation donnée. On savait alors qu’il y avait un cyclone, et on n’enchaînait pas les bœufs.

Hugo 2Sonnait le branle-bas dans la plantation. D’abord détacher les bêtes, chevaux et bêtes à cornes. Puis préparer les maisons. À la Joséphine, (maison familiale située sur les hauteurs de Saint-Claude) nous avions un boucan où séchaient les graines de cacao. Vite, les rentrer dans les hangars. On avait bâti des séchoirs enfouis au ras de terre, et les hommes se mettaient là. Le passage d’un cyclone déclenchait mille actions où toujours l’enfant se sentait frappé d’exception. On voyait soudain, dans le champ de cannes, un tourbillon s’élever du sol, entraînant quelques brins de paille. Alors on commençait à faire provision de bougies, de préparer les lanternes marines et des vivres, car le cyclone durait souvent plusieurs jours. On réunissait les domestiques pour la manœuvre des ouvertures : calfeutrer avec des matelas, des meubles, des étais, les ouvertures au vent, et, si le vent tournait, s’empresser pour la manœuvre inverse – les portes et les fenêtres de l’autre côté restaient ouvertes.

Plus ou moins forts sont les cyclones

1012501_597070647012017_1861809296_nOn sait à présent qu’ils ont la forme d’un grand anneau qui passe. Au milieu, un trou, un manque sans ouragan. Le vent le franchit donc deux fois. Et les avions aujourd’hui piquent au milieu de l’anneau, se laissant porter par le déplacement du cyclone, afin d’indiquer sa direction, sa vitesse. Mais alors, on savait seulement que se succédaient deux bourrasques. Derrière les portes, on entassait armoire, bibliothèques, tables, madriers pour empêcher le vent de s’insinuer dans les moindres fissures. Mais on laissait ouvert le côté sous le vent, pour que n’éclate pas la maison si l’air s’y engouffrait. Quand la direction du cyclone changeait, que l’ouragan tournait, s’engageait une contre-manœuvre où se jetaient dans une grande précipitation tous les domestiques.

Hugo 3Enfant, ma mère me faisait mettre sous une table, dans le salon, de peur que la Joséphine ne s’écroule. Un domestique montait le guet dehors, annonçant la direction du vent, son changement. On l’entendait crier. Parfois on en faisait sortir un second qui partait à plat ventre dans le vent, pour prendre des nouvelles du dehors. On apprenait alors que tel arbre était déraciné, que le moulin était tombé, que le toit du hangar avait été emporté. Il donnait aussi un premier aperçu sur le sort des propriétés voisines. Le vent arrachait les tôles boulonnées des toits. Elles passaient en l’air dans le vent, redoutables.

Le sentiment de sortir de l’Arche de Noé

hugo 7La fin du cyclone apportait un sentiment de sortir de l’Arche de Noé. Pour un enfant, c’était comme une recréation du monde. L’univers lui apparaissait périodiquement régénéré. Ces grands sauts du destin ont semé chez moi, enfant, le goût de la rupture, l’appétit de renaissance, tout un besoin de haut mouvement, de ruine et de renouveau. La première chose, stupéfiante, que l’on découvrait : la maison, de blanche, était devenue noire, tel un catafalque, tant les feuilles mouillées, arrachées des arbres et collées aux parois, les unes sur les autres en dix épaisseurs parfois, s’étaient rapidement noircies dans l’humidité. Il fallait les gratter au couteau et repeindre la bâtisse en blanc.

Hugo 4
On partait rassembler ce qui restait des troupeaux. Les arbres étaient coupées par les tôles arrachées des toits, ou abattus. Les torrents de la montagne débordaient. Après le cyclone, soudain ce calme plat : la nature étourdie, inerte ; le pêle-mêle de l’usine à sucre… »

Saint-John Perse

Né à Pointe-à-Pitre, Alexis Léger a vécu son enfance à la Guadeloupe, partagé entre deux habitations familiales, l’une, La Joséphine à Saint-Claude, l’autre, Le Bois-Debout à Capesterre-Belle-Eau. C’est lorsqu’il a 12 ans, en 1899, qu’il quitte définitivement la Guadeloupe avec ses parents pour Pau et Bordeaux où il poursuivra ses études. Poète et diplomate, il adopte le pseudonyme de Saint-John Perse en 1924 et obtient le Prix Nobel de Littérature en 1960, alors qu’il s’est établi aux Vigneaux, sur la presqu’île de Giens, dans le Var. Il  y meurt le 20 septembre 1975 à l’âge de 88 ans. Ses œuvres complètes – dont il a tenu à faire lui-même biographie et présentation – ont été éditées de son vivant dans la Pléiade en 1972. On trouve aujourd’hui facilement en libraire, dans la collection Poésie/Gallimard, l’ensemble des écrits de cet auteur majeur, répartis en divers livrets, accessibles à toutes les bourses et que je vous conseille vivement de vous procurer si ce n’est déjà fait… Saint-John Perse étant considéré comme l’un des plus importants poètes  du XXè siècle. 

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N.B : Les 6 dernières photographies de cette chronique sont tirées d’un article intitulé
Le cyclone Hugo et les petites Antilles publié sur Facebook sans précision d’auteur,
le 17 septembre 2012.

Raymond Joyeux

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Regard sur Jean-Claude Lavaud, peintre et sculpteur

De Sanvignes à Sivignon

Jean-Claude Lavaud chez lui. Photo R. Joyeux

Jean-Claude Lavaud chez lui à Sivignon été 2014. Photo Raymond Joyeux

De retour de Métropole, après presque deux mois d’un été particulièrement frisquet, mais requinquant, semble-t-il, pour un Guadeloupéen, je vous propose, chers lecteurs, un aperçu de ma rencontre avec le plasticien Jean-Claude Lavaud, peintre et sculpteur bourguignon, ancien collègue d’Arts Plastiques au collège Jeanne d’Arc de Paray-le-Monial où, comme lui, j’ai sévi moi-même 15 années durant comme prof de lettres avant de regagner la Guadeloupe.

Le peintre halluciné

Lavaud 1Ami de longue date, Jean-Claude Lavaud est né en 1953 de parents commerçants, à Sanvignes, petite commune minière de Saône-et-Loire, non loin de la ville de Montceau-les-Mines. Montceau-les-Mines, terre d’accueil de la Martiniquaise Christiane Mathos à laquelle j’ai consacré ma précédente chronique. Diplômé des Beaux Arts de Mâcon, Jean-Claude Lavaud, résidant actuellement à Sivignon, au pied de la Butte de Suin, a donc fait carrière dans l’enseignement (il est aujourd’hui à la veille de la retraite), menant de front deux activités intenses, celles de professeur apprécié et de plasticien reconnu et sollicité. Invité à de nombreuses manifestations culturelles et artistiques, exposant ses tableaux aussi bien dans sa région qu’à Genève, Paris, New-York, Montréal…  il a bien voulu répondre, à la fin de cette chronique, à quelques-unes de mes questions sur la signification et la portée de son art.

Démiurge de la dérision

Lavaud 2 retEn appréciant l’œuvre de Jean-Claude Lavaud, il me vient à l’esprit  cette constatation banale que je vous livre sans honte : ce n’est pas le moindre mérite de la photographie que d’avoir définitivement révélé à la peinture sa véritable ambition. Surréaliste, abstraite, fantastique ou expressionniste, la peinture est d’abord et par essence art de l’imaginaire. Récusant les classiques natures mortes et les paysages flamboyants, essorée de tout académisme déliquescent, l’œuvre de Jean-Claude Lavaud s’inscrit d’emblée dans cette perspective de l’image absolue et ne souffre à cet égard aucune équivoque. La représentation onirique de ses personnages, émergés d’un univers énigmatique, n’est pourtant pas chez lui le résultat d’un mécanisme s’apparentant en littérature à l’écriture automatique. Plus qu’influence de l’inconscient, il y a volonté délibérée de projeter sur la toile, non pas les travers, mais la quintessence de notre condition humaine. Démiurge de la dérision, Jean-Claude Lavaud élabore à partir du chaos originel un système cohérent d’êtres et de situations qui se combinent en une osmose parfaite.

Absence de message, et pourtant !

Ne parlons surtout pas chez Lavaud de message. Ce serait, selon lui,  anéantir la portée-même de sa démarche qui est essentiellement de « donner à voir ». Tout simplement. Mais avec quelle maîtrise du couple forme-couleur, quelle densité dans l’évocation, quelle absolue perfection du détail ! Galerie de portraits défigurés par le grotesque, formes pleines à la plastique transcendante, personnages à tête de diodon égaré, illuminés d’inconsistance – ou de profondeur – , se pavanant sans vergogne, c’est toute la définition de notre humanité.

Lavaud 6 ret

Une exhibition de spectres délirants

Lavaud 7 retPourquoi croyez-vous que nous nous sentions si peu dépaysés dans cette exhibition de spectres délirants où se lisent tour à tour l’arrogance et la soumission, l’affectation et le dépouillement, la quiétude béate et la détresse ? C’est que Jean-Claude Lavaud réussit ce tour de force de nous restituer par un jeu de miroirs hallucinant l’authentique image de notre condition. Image qui rend caduques les masques dont nous nous affublons quotidiennement. Sa peinture nous réconcilie avec nous-mêmes. L’extravagant s’estompe jusqu’à disparaître. L’insolite devient familier et ce qui nous étonne, c’est de ne pas ressembler davantage à ses personnages. Êtres fantomatiques d’un univers dérisoire, nous avons accès à travers l’œuvre de Jean-Claude Lavaud à la désolante alchimie de notre pompeuse nudité.
Raymond Joyeux

Interview difficile du béotien, réponses éclairantes de l’artiste

Lavaud 5 retRaymond Joyeux : Jean-Claude Lavaud, peux-tu nous définir en quelques mots, s’il y en a un, le thème principal de ton travail de peintre ?
Jean-Claude Lavaud : Pour moi, Raymond, le seul thème qui mérite d’être peint, c’est l’homme. Ma démarche ne cherche pas à le réduire mais à le restituer dans un espace poétique et cruel, dans un monde qui le façonne, aiguisant son désespoir et sa folie.
RJ : Tu veux dire que ta représentation de l’homme, telle que tu la conçois et nous la restitues sur la toile, est une image fidèle de ce que nous sommes, des êtres désespérés, fous ?
JCL : Selon moi, le miroir n’a pas à être fidèle. Identité floue et baroque, il instaure par sa puissance l’implacable détermination qui nous conduit à notre fatale issue, tout en restituant à notre condition humaine toute son insolente et précaire noblesse.
Lavaud 8 ret
R.J : À partir de cette démarche éminemment réfléchie, comment, dans une œuvre essentiellement visuelle, concilies-tu discours et émotion qui sont parfois deux entités en opposition ou en décalage l’une par rapport à l’autre, même si en poésie, par exemple, et en littérature plus généralement, la première engendre souvent la seconde ?
JCL : Tu as raison, et tu es bien placé pour connaître la puissance des mots, du discours donc. En peinture, l’image se substitue au discours verbal, ce qui ne signifie pas que son impact est moindre, bien au contraire. Aussi ma peinture s’inscrit dans ce paradoxal va-et-vient entre la pensée qui soutient le discours et l’émotion qui symbolise le désordre. (Désordre intérieur s’entend). L’émotion doit naître de la plastique, de la couleur et de l’excitation que cet ensemble procure à tous les sens pour lesquels la raison n’offre plus de discours.
lavaud 9 Ret - copie
R.J. : À n’en pas douter, Jean-Claude, moi qui n’y connais rien en peinture, il me saute aux yeux, sauf erreur de ma part, qu’au-delà du discours et sa signification, ta peinture, du seul point de vue de sa composition, se caractérise, entre autres, par une maîtrise parfaite des couleurs et des formes, et je reste fasciné par le résultat.
JCL : Ne sois pas modeste, Raymond, tu es poète, et tu sais bien que par certains côtés   la poésie et la peinture – et ajoutons la musique et toutes les autres formes d’art – sont souvent des alliés inséparables et complémentaires. Donc ne dis pas que tu n’y connais rien en peinture. Pour éclairer cependant tes lecteurs, je dirai que mon travail est une quête visant à produire la fusion de la forme et de la couleur afin qu’une dynamique puissante y fonde la lumière. Ombre et lumière, le souci du peintre restera de se tenir sur le seuil qui permet le passage de l’une à l’autre et de susciter la séduction qu’exercent sur nous la tombée de la nuit et l’apparition des premières lueurs du jour.
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RJ : C’est beau, Jean-Claude ce que tu dis, c’est effectivement très poétique, une poésie teintée de philosophie ; et ta peinture, pour moi,  l’est aussi par- dessus tout. Mais, et  l’homme dans tout ça ? serais-je tenté de dire. Tu m’as expliqué plus haut qu’il était au centre de ta production.
JCL : Eh bien justement, pour revenir à l’homme, s’il est au centre de ma peinture en effet, il est aussi au centre de cette lumière évoquée à l’instant. C’est cette lumière qui apporte à son destin la clarté d’une autre vérité, le témoignage sans fard d’un monde passionné dans lequel paradoxes et antagonismes surgissent de la mémoire des hommes, infligeant à leur existence la sourde interrogation qui la pétrit.
R.J : Je suis bien d’accord avec toi, Jean-Claude, mais peut-être y a t-il dans ces derniers propos (ce dernier discours), une part d’ironie, de dérision. Aussi pour finir, dis-moi si je me trompe et dis-moi surtout ce qu’il en est de cette ironie que je crois percevoir aussi bien dans tes paroles que dans ton œuvre picturale.
JCL : Tu as vu juste, Raymond ! Car mon propos en tant que peintre, en dehors de tout verbalisme, c’est de donner à voir une peinture dont l’ironie n’est pas exclue. Un clin d’œil complice qui attise dans notre mémoire l’expression d’une émotion profonde, et que de l’angoisse d’une époque naisse une esthétique nouvelle.

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RJ : Merci Jean-Claude Lavaud pour ces explications et ce clin d’œil. Car même si ça fait bien longtemps que je côtoie tes œuvres et qu’elles me sont familières, tes réponses m’ont éclairé et m’ont permis de prendre le risque d’une analyse personnelle que tu auras lue ci-dessus en ouvrant cette page. Merci aussi pour ton indulgence et les photographies de tes tableaux que tu m’as aimablement confiées pour cette chronique.

Le plasticien inspiré

Peintre, nous l’avons vu, jusqu’au bout des doigts, (ceux principalement qui dirigent et font vivre le pinceau !), Jean-Claude Lavaud est aussi un plasticien de renom. Outre d’être l’auteur de vitraux, de couvertures d’ouvrages, de nombreuses fresques urbaines, à Lyon et Mâcon entre autres, de sculptures sphériques symbolisant à Cluny les 800 ans de la fondation de l’Abbaye, il a été choisi par la Communauté d’Agglomérations de Montceau-Blanzy pour la réalisation du Mémorial d’Afrique du Nord, inauguré en Avril 2003, en hommage aux soldats de Saône-et-Loire morts pour la France, en Algérie, Maroc, Tunisie.

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Mémorial de Saône-et-Loire des Morts pour la France en AFN –  1952-1962
réalisé par Jean-Claude Lavaud. (Photo Montceau-News)

« Sur un tertre circulaire, dix sphères sont séparées en leur milieu par dix éclats bleus. Le bleu comme la Méditerranée, comme l’éclair meurtrier. Ils illustrent la colonne vertébrale emblématique d’hommes fauchés debout. Les sphères symbolisent la révolution de la terre autour du soleil, soit dix années de guerre, de vies brisées.
La place cérémonielle est ceinte d’une élévation en forme de croissant, dix monolithes y sont érigés : ces rayons de soleil sont portés par une ligne d’horizon sur laquelle sont gravés les noms des Morts. L’obélisque, emblème solaire, se dresse à son côté.
Ce mémorial témoigne d’une volonté de réconciliation et de paix pour que perdure la mémoire collective et que la conscience éclaire l’avenir. » 

Jean-Claude Lavaud

Vitrail réalisé par JC Lavaud. Ph R.Joyeux

Vitrail de JC Lavaud. Ph R.Joyeux

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