Il y a 25 ans Hugo dévastait la Guadeloupe

Une nuit d’angoisse et de folie

PhotoHugo_1989_sept_21_1844ZC’est dans la nuit du samedi 16 au dimanche 17 septembre 1989 que le cyclone Hugo, ouragan de force 4 d’abord, puis 5 par la suite, s’attaquait à la Guadeloupe et ses îles, occasionnant des dégâts jamais connus aux Antilles depuis que les observations scientifiques sont réalisées. Selon la source Internet : Mémoire des catastrophes, « les rafales de vent ont dépassé les 300 km/h, ravageant la majeure partie de l’archipel, détruisant plus de 60% de la récolte de canne à sucre, 100% de la récolte de bananes causant pour 466 millions de francs (1989) de dommages et 152 millions de dommages à l’industrie hôtelière. Le secteur de la pêche a été sinistré à 100%, les cultures vivrières et maraîchères à 85%. Le coût total des réparations s’élèvera à plus de 4 milliards de francs (1989). Il laisse aussi 25 000 personnes sans abri et 35 000 sinistrés. Hugo fait 107 blessés et cause directement entre sept et onze décès selon différentes sources, dont un rapport de Météo-France. » 

 Un témoignage inédit de Saint-John Perse

SJPNombre de revues, d’articles de journaux, d’ouvrages, de photographies, de films, de reportages télé et vidéos ont relaté en leur temps les effets dévastateurs de cette catastrophe météorologique d’une ampleur jamais observée dans nos îles. Des centaines de témoignages à son propos ont été formulés et rapportés.  Ce n’est donc pas un témoignage supplémentaire ordinaire sur Hugo que je vous propose aujourd’hui, en ce 25 ème anniversaire du passage de cet ouragan meurtrier. C’est un texte inédit du Prix Nobel Guadeloupéen de Littérature Saint-John Perse, concernant les cyclones vécus par l’auteur enfant, entre 1889 et 1891 et dont il a gardé intact le souvenir. Ce témoignage a été recueilli par son ami Pierre Guerre et publié pour la première fois, en novembre 1989,  au lendemain du cyclone Hugo, à l’initiative conjointe de Sylvie Tersen et de Marie-Christine Abraham, dans un supplément au magazine Globe consacré, peu après le désastre, à la Mémoire de Hugo.

 Des prévisions officielles inexistantes

focus_degat_cyclone_basse_terre« C’était d’abord une baisse de pression barométrique et une lourdeur de l’atmosphère. Tout paraissait frappé de stupeur. La lumière devenait étrange. Se faisait pendant quelques heures un silence, un calme rares dans la nature. La brise tombait. Pas une feuille ne bougeait. Effrayant, l’éteinte de la brise habituelle ! Alors venait un signe qui ne trompait jamais : de loin en loin sur les endroits dégagés de végétation, de petites et subites spires de vent. Puis de légers tourbillons soulevant une plume, quelques feuilles mortes sur la terrasse ou dans la savane. Les bovins mugissaient, en s’orientant dans un sens sûr pour affronter l’élément ; le taureau appelait les vaches. Et le troupeau descendait du pâturage et se serrait en demi-cercle dans une orientation donnée. On savait alors qu’il y avait un cyclone, et on n’enchaînait pas les bœufs.

Hugo 2Sonnait le branle-bas dans la plantation. D’abord détacher les bêtes, chevaux et bêtes à cornes. Puis préparer les maisons. À la Joséphine, (maison familiale située sur les hauteurs de Saint-Claude) nous avions un boucan où séchaient les graines de cacao. Vite, les rentrer dans les hangars. On avait bâti des séchoirs enfouis au ras de terre, et les hommes se mettaient là. Le passage d’un cyclone déclenchait mille actions où toujours l’enfant se sentait frappé d’exception. On voyait soudain, dans le champ de cannes, un tourbillon s’élever du sol, entraînant quelques brins de paille. Alors on commençait à faire provision de bougies, de préparer les lanternes marines et des vivres, car le cyclone durait souvent plusieurs jours. On réunissait les domestiques pour la manœuvre des ouvertures : calfeutrer avec des matelas, des meubles, des étais, les ouvertures au vent, et, si le vent tournait, s’empresser pour la manœuvre inverse – les portes et les fenêtres de l’autre côté restaient ouvertes.

Plus ou moins forts sont les cyclones

1012501_597070647012017_1861809296_nOn sait à présent qu’ils ont la forme d’un grand anneau qui passe. Au milieu, un trou, un manque sans ouragan. Le vent le franchit donc deux fois. Et les avions aujourd’hui piquent au milieu de l’anneau, se laissant porter par le déplacement du cyclone, afin d’indiquer sa direction, sa vitesse. Mais alors, on savait seulement que se succédaient deux bourrasques. Derrière les portes, on entassait armoire, bibliothèques, tables, madriers pour empêcher le vent de s’insinuer dans les moindres fissures. Mais on laissait ouvert le côté sous le vent, pour que n’éclate pas la maison si l’air s’y engouffrait. Quand la direction du cyclone changeait, que l’ouragan tournait, s’engageait une contre-manœuvre où se jetaient dans une grande précipitation tous les domestiques.

Hugo 3Enfant, ma mère me faisait mettre sous une table, dans le salon, de peur que la Joséphine ne s’écroule. Un domestique montait le guet dehors, annonçant la direction du vent, son changement. On l’entendait crier. Parfois on en faisait sortir un second qui partait à plat ventre dans le vent, pour prendre des nouvelles du dehors. On apprenait alors que tel arbre était déraciné, que le moulin était tombé, que le toit du hangar avait été emporté. Il donnait aussi un premier aperçu sur le sort des propriétés voisines. Le vent arrachait les tôles boulonnées des toits. Elles passaient en l’air dans le vent, redoutables.

Le sentiment de sortir de l’Arche de Noé

hugo 7La fin du cyclone apportait un sentiment de sortir de l’Arche de Noé. Pour un enfant, c’était comme une recréation du monde. L’univers lui apparaissait périodiquement régénéré. Ces grands sauts du destin ont semé chez moi, enfant, le goût de la rupture, l’appétit de renaissance, tout un besoin de haut mouvement, de ruine et de renouveau. La première chose, stupéfiante, que l’on découvrait : la maison, de blanche, était devenue noire, tel un catafalque, tant les feuilles mouillées, arrachées des arbres et collées aux parois, les unes sur les autres en dix épaisseurs parfois, s’étaient rapidement noircies dans l’humidité. Il fallait les gratter au couteau et repeindre la bâtisse en blanc.

Hugo 4
On partait rassembler ce qui restait des troupeaux. Les arbres étaient coupées par les tôles arrachées des toits, ou abattus. Les torrents de la montagne débordaient. Après le cyclone, soudain ce calme plat : la nature étourdie, inerte ; le pêle-mêle de l’usine à sucre… »

Saint-John Perse

Né à Pointe-à-Pitre, Alexis Léger a vécu son enfance à la Guadeloupe, partagé entre deux habitations familiales, l’une, La Joséphine à Saint-Claude, l’autre, Le Bois-Debout à Capesterre-Belle-Eau. C’est lorsqu’il a 12 ans, en 1899, qu’il quitte définitivement la Guadeloupe avec ses parents pour Pau et Bordeaux où il poursuivra ses études. Poète et diplomate, il adopte le pseudonyme de Saint-John Perse en 1924 et obtient le Prix Nobel de Littérature en 1960, alors qu’il s’est établi aux Vigneaux, sur la presqu’île de Giens, dans le Var. Il  y meurt le 20 septembre 1975 à l’âge de 88 ans. Ses œuvres complètes – dont il a tenu à faire lui-même biographie et présentation – ont été éditées de son vivant dans la Pléiade en 1972. On trouve aujourd’hui facilement en libraire, dans la collection Poésie/Gallimard, l’ensemble des écrits de cet auteur majeur, répartis en divers livrets, accessibles à toutes les bourses et que je vous conseille vivement de vous procurer si ce n’est déjà fait… Saint-John Perse étant considéré comme l’un des plus importants poètes  du XXè siècle. 

*****
N.B : Les 6 dernières photographies de cette chronique sont tirées d’un article intitulé
Le cyclone Hugo et les petites Antilles publié sur Facebook sans précision d’auteur,
le 17 septembre 2012.

Raymond Joyeux

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5 commentaires pour Il y a 25 ans Hugo dévastait la Guadeloupe

  1. atht dit :

    Bonjour,
    ce qui me marque dans ce récit, c’est la simplicité avec laquelle les gens de cette époque décelaient l’arrivée d’un cyclone et leur dextérité pour lutter contre. Pas besoin de météo France…

    • raymondjoyeux dit :

      C’est vrai, à cette époque et jusque dans les années 60, avant l’arrivée des satellites, de la météo et des moyens modernes de diffusion, les gens ne devaient compter que sur leur instinct et leur expérience pour détecter la survenue imminente d’un cyclone. Aux Saintes, un signe qui ne trompait jamais les pêcheurs c’était l’avancée de la mer à Grand’Anse. Lorsque le silence de la nature se faisait, que certains types d’oiseaux marins voletaient groupés à ras de l’eau ou s’aventuraient sur le rivage du bourg, que tel rocher à Grand’Anse était léché puis recouvert par les vagues, on pouvait être sûr qu’un « mauvais temps » se préparait. Alors la mairie faisait publier une information par le garde-champêtre qui s’arrêtait à tous les carrefours du village, alertait la population à l’aide d’une clochette et lisait le communiqué qui commençait invariablement par ces mots :  » Avis, le maire a l’honneur d’annoncer à la population qu’un cyclone arrivera sur nos îles à telle date, vers telle heure etc… » À ce moment-là chacun savait ce qu’il devait faire, en particulier les pêcheurs qui tiraient haut leurs embarcations, consolidaient les maisons, débranchaient jarres et citernes, mettaient les bêtes à l’abri. Les femmes s’affairaient à remplir des bassines d’eau et à rassembler quelques provisions. Les enfants, comme dit SJP, excités par tout ce branle-bas, allaient et venaient, cherchant à se rendre utiles. À 10-11 ans, je me souviens avoir eu à aider mon père à aller chercher un canot à l’Anse Figuier et à le ramener au bourg à la rame, alors que la mer commençait à devenir grosse et que les vents contrariaient nos efforts… Le lendemain, le soleil revenu, il fallait tout nettoyer et surtout dégager la porte de la cuisine bloquée à mi-hauteur par la montée des sables…
      Le cyclone nettoyait et modifiait les fonds, ce qui faisait que nous avions pied très loin au large. Après l’angoisse d’une nuit agitée, rassurés que la maison ait tenu le coup, cela suffisait à nous rendre heureux… et la vie reprenait son cours.

  2. Duval Michel dit :

    En arrivant par avion à PTP en décembre 1989, l’île semblait avoir été touchée par une bombe atomique ! Tous les bananiers étaient couchés à terre et cassés, ainsi qu’une bonne partie de l’allée Dumanoir. Au sol, la ville du Moule, sur la trajectoire de l’œil du cyclone, ressemblait à Gaza après l’offensive israëlienne ! Par contre, TdH avait été relativement épargnée, avec des branches cassées ça et là mais rien de majeur.

    Les cyclones de 1995 (Iris, Marilyn, Luis) ont été plus ravageurs, l’œil du cyclone étant passé sur le Pain de Sucre.

    En 1999, le cyclone Lenny a frappé Bois-Joli.

    En 2008, le cyclone Omar a fait à nouveau pas mal de dégâts au Pain de Sucre.

    Statistiquement, on devrait donc s’attendre prochainement à un cyclone majeur sur La Guadeloupe/ Les Saintes !

    Du côté des raz-de marée/ tsunamis, il y en a eu un énorme en 1928, qui a enseveli le « Café de la Marine » sous le sable.

    En 1997, il y a en eu un mini qui a inondé les maisons de « La Colline ».

    • raymondjoyeux dit :

      Merci Michel pour ces précisions. Tu es une véritable encyclopédie et les lecteurs apprécieront tes interventions toujours très précieuses. Cette année, en matière de cyclones nous semblons être préservés. Quelques ondes tropicales pas bien méchantes ne nous ont apporté jusqu’à présent que de la pluie, sans provoquer de dégâts mais en quantité suffisante pour faire éclore les moustiques toujours aussi agressifs. À ta prochaine venue aux Saintes, n’oublie pas de te munir de toute ta panoplie de protection pour éviter piqûres et chikungunya car l’épidémie, quoiqu’en baisse, est loin d’être éradiquée. À bientôt !

  3. Duval Michel dit :

    Merci Raymond pour les commentaires.

    Les vulcanologues nous prédisent également une éruption imminente de la Soufrière (en 2014 selon France Antilles de 2011). Pour les vulcanologues, « imminent » veut néanmoins dire « cette année ou dans dix ans » !

    La dernière éruption de la Soufrière a eu lieu en 1976 et a nécessité l’évacuation temporaire de 73 000 personnes à Basse Terre. La dernière éruption catastrophique a eu lieu à la Montagne Pelée en Martinique en 1902 et a fait 30 000 morts.

    Le dernier tremblement de terre majeur à TdH s’est produit en novembre 2004 (mag. 6,3), et en Martinique en 2007 (mag. 7,3).

    Les Dieux grecs et romains (Poséidon, Cronos, Éole, etc) sont plus appropriés pour décrire cet univers antillais agité que le Dieu chrétien, qui s’intéresse surtout aux passions humaines.

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