Des origines modestes
Le Père Georges Magloire est né à Grand-Anse Terre-de-Bas, le 22 janvier 1901. Il porte le même prénom que son arrière grand-père paternel qui s’était installé à l’île de Jersey, ayant fui la Révolution française avec ses deux fils, Victor et Saint-Marc. Épris d’aventure, ce premier Georges Magloire, dont les origines sont certainement bretonnes, débarqua un jour aux Saintes avec ses fils pour travailler dans la fabrique de poterie de Grand-Baie, tenue par un certain Sainte-Marie Grizelle. De là, son fils Victor épouse la demoiselle Aristide Aimé qui lui donnera trois garçons : Auguste, Eustache et Émélus, ainsi que deux filles, Suzanne et Élisabeth. Auguste épouse en premières noces Julie Ruart qui devait mourir après lui avoir donné cinq enfants dont 2 mourront en bas âge. Devenu veuf à 39 ans, Auguste épouse en secondes noces Mademoiselle Cétout Françoise Léonide, fille de Léonville Cétout, originaire de l’Habituée, et d’Augustine Bélénus originaire de Terre-de-Haut. Ce sont eux, Auguste Magloire et Léonide Cétout qui sont les parents de notre Georges Magloire.
Orphelin à 3 ans et demi et élève précoce
La poterie de Grand-Baie ayant cessé ses activités, Auguste, le père de Georges, embrasse la profession de marin-pêcheur. Malheureusement il devait mourir prématurément, en juillet 1904, laissant sa seconde femme sans fortune, avec 7 enfants à élever dont Georges, âgé seulement d’à peine 4 ans. Ce dernier grandit chichement à Terre-de-Bas où il va suivre une partie de ses études primaires sous la férule d’une institutrice très sévère, originaire de Saint-Barthélemy, Mme Gumbs. À l’âge de 9 ans, Georges doit quitter Grand-Anse pour poursuivre sa scolarité en CM1, au bourg de Petites-Anses, distant de 9 kilomètres que le jeune garçon doit faire à pied deux fois par jour, sans compter le jeudi pour le catéchisme et le dimanche pour la messe et les vêpres. Deux consolations cependant : la grande bonté de son maître d’école M. Éloi Germain et sa première communion le 22 septembre 1910.
Scolarité à Basse-Terre
Ayant la chance d’avoir un demi-frère, Armand, commerçant à Basse-Terre qui le prendra en pension, le jeune Georges quitte Terre-de-Bas, muni des recommandations élogieuses de son maître M. Germain. L’école où il est inscrit est dirigée par M. Feuillard, responsable de la classe de CM2. C’est dans cette classe qu’il est censé se trouver ce 1er octobre 1910. Malheureusement, une erreur de transmission le renvoie en CM1, mais il est repris rapidement en CM2. Pas pour longtemps, car à la suite d’une bagarre avec des chenapans de Basse-Terre, il est exclu de l’école et renvoyé à Terre-de-Bas où, après maintes péripéties, il finit par obtenir son certificat d’études. À 13 ans et demi, sa mère venant de décéder, le voilà revenu à Basse-Terre où il commencera par entrer en apprentissage d’ébénisterie avant de finir magasinier à la boutique de son demi-frère Armand jusqu’en 1921. Georges a alors tout juste 20 ans.
La révélation
L’idée de devenir prêtre avait déjà effleuré l’esprit de Georges, le propre jour de l’enterrement de sa mère, le 9 janvier 1914. Mais ce ne fut qu’un désir passager, car la vie l’ayant endurci et malgré une fréquentation religieuse assidue, il envisageait sérieusement de se marier, nanti de la promesse de son frère Armand de lui léguer son commerce. Mais c’est en entrant un jour en l’église de Terre-de-Bas où il est venu passer 15 jours de congé, et alors que la paroisse est privée de curé depuis plusieurs mois, que naît définitivement sa vocation et s’ancre en lui la décision de se consacrer à Dieu. Dès lors, devenu séminariste, en dépit de son maigre bagage scolaire, il jure de franchir tous les obstacles pour arriver à ses fins.

Georges Magloire, âgé de 22 ans, en tenue de séminariste
Départ pour la France, ordination et retour en Guadeloupe

Séminaire spiritain de Saint Ilan en Bretagne
C’est à l’école spiritaine des vocations tardives de Saint-Ilan près de Saint-Brieuc que Georges Magloire est envoyé le 15 mai 1925 pour suivre ses études de séminariste. Études qu’il poursuivra à la rue Lhomond à Paris et qui s’achèveront par l’ordination sacerdotale à Chevilly-la-Rue le 2 octobre 1932. Le 3 octobre 1933, soit un an après son ordination et 8 ans après son départ au grand séminaire que, premier prêtre Guadeloupéen de couleur, originaire des Saintes, Georges Magloire revient en Guadeloupe. Monseigneur Genoud, qui sera remplacé par Mgr Jean Gay en 1945, est alors évêque du diocèse depuis plus de 20 ans. Affecté d’abord au Moule, le père Magloire sera ensuite nommé curé de Terre-de-Haut en 1934, en remplacement du père Marcel Lacroix. Ensuite viendront la direction du petit séminaire des Saintes puis celle de Blanchet et diverses charges sacerdotales successives : Sainte-Rose, Bouillante, Basse-Terre, Capesterre, Pointe Noire, Deshaies, autant de ministères paroissiaux, entrecoupés de trois séjours à la Trappe où il aimait se retirer pour méditer et se reposer, avec le désir secret de se faire trappiste.

Ordination de Georges Magloire à Chevilly, en 1932
Son œuvre majeure : l’école presbytérale de Terre-de-Haut
Forte tête qui ne s’en cachait pas, Georges Magloire a eu à maintes reprises maille à partir avec la hiérarchie ecclésiastique du diocèse mais également avec les autorités civiles de la colonie, la Guadeloupe n’étant pas encore département français. C’est ainsi qu’il a créé en 1936 « l’école presbytérale » de Terre-de-Haut, devenue par la suite petit séminaire de Blanchet, sans en référer à l’évêque du moment, Mgr Genoud. Prévenant les réticences de ce dernier, il avait tout simplement mis le prélat devant le fait accompli, l’obligeant à reconnaître après-coup le bien-fondé de son initiative.

Élèves de l’école publique de Terre-de-Haut 1950
Paradoxalement, c’est du directeur de l’école laïque, un dénommé Batistide, pourtant catholique convaincu, qu’était venue la condamnation. Estimant déloyale la concurrence faite à l’enseignement public, M. Batistide en avait informé l’inspecteur d’académie qui s’était rendu sur place pour négocier avec le Père Magloire la fermeture immédiate de son école, prétextant la loi de 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État. Mais c’était surtout, semble-t-il, la crainte de voir l’école publique désertée au profit de la paroissiale qui avait déclenché les foudres des autorités académiques et justifié leurs démarches auprès du Père Magloire. C’était sans compter sur la force de caractère et la détermination de ce dernier qui, non seulement n’avait pas cédé, mais avait ouvert son séminaire aux jeunes Guadeloupéens. Au bout du compte, les deux écoles avaient fini par cohabiter pacifiquement pendant trois ans, jusqu’au transfert du petit séminaire à Blanchet en 1939.

Séminaristes de Blanchet autour du Père Magloire en 1939 – © photo CATAN- Guadeloupe
Sur la photo ci-dessus, propriété du fonds Catan de Basse-Terre, on reconnaît au milieu, tout en haut, en soutane noire et col blanc, le Père Georges Magloire, directeur de l’établissement, entouré à droite du Père Forbin et à gauche de Gaétan Bélénus, grand séminariste, originaire de Terre-de-Haut. Un autre séminariste de Terre-de-Haut, Deverne Joyeux, se trouve juste devant le Père Magloire. Il décédera 4 ans plus tard, à l’âge de 20 ans, asphyxié accidentellement par les gaz d’échappement d’un moteur de bateau. D’autres jeunes Saintois sont également présents sur cette photo dont certainement, entre autres, Pierre Lognos, Irénée Mériot, Gilbert Procida, Ricou Quintard, Germain et Sully Roques de Terre-de-Bas, ainsi que des jeunes de Guadeloupe continentale : Oscar Lacroix, Sanner, Lasserre, Flower, Gillet… que leurs proches reconnaîtront sans doute.
Distinction et fin de vie

Mgr Siméon Oualli, premier évêque guadeloupéen de 1970 à 1984
C’est à l’abbaye de la Trappe, dans l’Orne, où il est en retraite monacale que le Père Magloire reçoit une lettre de Monseigneur Gay, évêque de Basse-Terre, lui demandant de revenir en Guadeloupe où il vient d’être nommé Vicaire Général, chargé de la pastorale, avec le titre honorifique de Monseigneur. Cette décision le perturbe mais il accepte, malgré son horreur des distinctions, d’obéir à son évêque. Avant son retour au pays, programmé pour le 1er Janvier 1961, il suit de nombreuses sessions de formation en métropole pour faire face à ses nouvelles fonctions qu’il assumera sans se ménager jusqu’en 1980. Mais c’est surtout dans le recrutement, la formation et la défense du clergé local qu’il s’illustrera. Permettant ainsi la nomination comme évêque de la Guadeloupe du père Siméon Oualli en 1970 et plus tard celle d’Ernest Cabo, son protégé depuis toujours, qu’il n’aura pas eu le temps de voir accéder au siège épiscopal de Basse-Terre, miné par la maladie qui l’emportera le 26 novembre 1982.
Un homme de combats

Une des dernières photos du Père Magloire officiant en l’église de Deshaies
Avant de s’en aller pour toujours, Georges Magloire confie à Jean Hamot, alors vicaire épiscopal, une série de notes retraçant sa vie d’écolier saintois du début du 20ème siècle, de jeune apprenti en ébénisterie, de magasinier, de séminariste et de prêtre, à charge pour le dépositaire de les publier après sa mort. C’est ce qu’a fait le père Jean Hamot en 1996, dans un très beau livre sans indication d’éditeur intitulé : GEORGES MAGLOIRE, Prêtre Guadeloupén. C’est dans cet ouvrage que j’ai puisé la plupart des informations contenues dans cette chronique, ainsi que les photos en noir et blanc, à l’exception de celle des écoliers de Terre-de-Haut de ma collection personnelle, et des Séminaristes de Blanchet du fonds photographique Catan. « L’homme était à la fois heureux et tourmenté, écrit Jean Hamot dans sa présentation, tantôt aimé, tantôt vilipendé…. Il a œuvré pour une Église consciente, responsable et agissante. Ces Mémoires sont à la fois un témoignage et une fresque de la vie des hommes et des femmes de Guadeloupe. C’est aussi un regard chargé d’humour et d’amour que Mgr Magloire se plaît à jeter sur son pays. »

Georges Magloire et Mgr Gay entourés des prêtres du clergé local guadeloupéen au début des années 60