Quand les citoyens prennent le pouvoir

À l’heure où les membres de l’opposition au conseil municipal de Terre-de-Haut (1715 habitants) reprochent à la majorité de ne pas jouer le jeu de la démocratie (non communication des dossiers, refus de répondre aux questions, réunions privées hors conseil, opacité budgétaire, décisions unilatérales, convocations tardives, entre autres…), une petite commune de métropole, équivalant à la nôtre, montre un autre visage de la participation citoyenne aux affaires communales. À Saillans, dans la Drôme, c’est carrément la population qui a pris le pouvoir, sans tête de liste aux élections de 2014. Un exemple de gestion collective impensable chez nous où – selon l’opposition – se perpétue depuis des lustres la confiscation du pouvoir par des élus inamovibles. Exemple qui démontre qu’en l’absence de clivage imposé par les clans, l’union des citoyens peut être une réalité bénéfique à la vie de la collectivité. Nous partageons le reportage illustré de AgoraVox, publié sur son site le 27 décembre 2015. Pour en savoir plus sur cette Association citoyenne, voici ci-dessous un lien d’accès qui permettra de prendre connaissance d’autres articles aussi intéressants les uns que les autres sur la vie des cités : http://agoravox.fr.

1 200 habitants au pouvoir à Saillans, dans la Drôme

saillans-2502d-1A Saillans, près des Alpes, une liste citoyenne a remporté les élections municipales de mars 2014. Depuis, les habitants administrent la commune de façon démocratique avec un budget annuel de 1,2 million d’euros.

L’histoire commence en 2010 avec un projet de supermarché. Le maire était pour, les habitants contre. Des citoyens se sont présentés aux élections municipales. Leur liste a gagné et, depuis, la révolution participative est en marche.

« On voulait garder le cœur du village vivant », raconte Mireille. Dans ce village de 1 240 habitants on compte deux boulangeries, une charcuterie, un magasin bio, deux bars et une épicerie. « Nous avons organisé une veille citoyenne et des manifestations pour bloquer la départementale. » Une pétition a recueilli plus de 800 signatures. Il faut dire qu’à Saillans, le terrain est fertile en mobilisations citoyennes : la commune compte près de 40 associations, dont Pays de Saillans vivant, l’association contre le projet de supermarché.

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Devant la fronde, les enseignes Casino-Intermarché préfèrent abandonner le projet, au grand dam du maire MoDem sortant, François Pégon. L’énergie qui se dégage de la lutte donne des ailes. Les habitants se prennent à rêver d’une autre politique.

Des réunions publiques sont organisées à l’approche des municipales de 2014. Plus de 250 participants et une formule détonante : « Pas de programme, pas de candidats, la liste c’est vous ! », une liste est constituée, avec 22 candidats pour 15 places.

Trois idées fortes rassemblent le groupe d’habitants : la transparence, « l’accès de tous à l’information », la collégialité au sein de l’équipe municipale « pour éviter que le maire et le premier adjoint s’accaparent le pouvoir » et la participation des citoyens à la gestion de la commune. « Le régime représentatif confisque la démocratie. La citoyenneté ne se résume pas à un vote tous les six ans. »

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Trois semaines avant les élections, le groupe nomme une tête de liste. « On a essayé de tenir jusqu’au bout pour ne pas avoir une personne désignée ». À la réunion ce jour là, Vincent est absent, il travaille comme veilleur de nuit. La liste souhaite désacraliser la fonction d’élu. Le soir de l’élection du premier tour, le 23 mars 2014, la victoire est écrasante, 57 % des électeurs votent pour la liste « Autrement pour Saillans… tous ensemble » avec un taux de participation record de près de 80 % pour 1 070 inscrits.

Depuis, un vent nouveau souffle sur Saillans. La mairie est comme une ruche. Christian, un habitant, la soixantaine passée, témoigne : « Je vais à la marie comme je vais chez moi, je ne dis pas “monsieur le maire”, la porte est ouverte. ». La mairie a été rebaptisée la « maison commune ». Les agents techniques – une dizaine de personnes – en ont le tournis : « Dans des villages de cette taille, normalement, on voit les conseillers municipaux deux fois par an. Ici, on les croise tous les jours ! »

Commission participative circulation-stationnement. Par petit groupe, chacun énumère points faibles, points forts et proposition d'action concernant la circulation et le stationnement à Saillans.

Commission participative circulation-stationnement. Par petit groupe, chacun énumère points faibles, points forts et proposition d’action concernant la circulation et le stationnement à Saillans.

Deux jeudis par mois, l’équipe municipale organise « un comité de pilotage public » : une réunion de travail ouverte aux habitants avec l’ensemble des élus. « Avant, tout était fait de manière clandestine, avec des simulacres de débats lors du conseil municipal », affirme Fernand. Aujourd’hui, des « groupes action-projet » sont créés avec les citoyens qui désirent s’impliquer sur un thème précis : l’entraide sociale, le composteur collectif, les économies d’énergie, la circulation… On dénombre plus de 250 participants.

Les quatorze élus fonctionnent en binôme et se partagent les responsabilités. Les indemnités de fonction sont réparties entre tous – 150 euros pour les conseillers municipaux, 1.000 euros pour le maire. « Cela reste symbolique, la politique n’est pas une profession », alerte Isabelle, en charge de la jeunesse.

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La nouvelle municipalité renverse le langage de l’oligarchie. « Notre démarche repose sur l’expertise d’usage des habitants. Chacun est expert de sa rue, de son village. », dit Isabelle. Selon un membre de la liste, « plus que le diplôme, la compétence s’acquiert par le vécu ». Impliqués dans la vie de la cité, les Saillansons se responsabilisent. « La vision acéphale – sans chef – nourrit l’intelligence collective », déclare Fernand. Les prises de décisions sont plus longues mais plus abouties. « L’extinction de l’éclairage public la nuit vient d’être mis en place, les habitants ont conçu une matrice avec des horaires différents selon les saisons, les jours et les quartiers. Le prestataire n’avait jamais vu ça ! » poursuit-il.

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Dix-huit mois après les élections, la nouvelle méthode commence à entrer dans les mœurs. « On a posé des outils, les gens se les réapproprient », assure Fernand, interpellé récemment dans la rue car un compte-rendu n’avait pas été affiché. « Les habitants deviennent plus exigeants, une culture de la participation est en train de germer », constate-t-il.

La liste regrette aussi de ne pas mobiliser plus de monde. Le profil des habitants engagés est plutôt âgé, les jeunes ne sont pas tellement impliqués. « Nous devons trouver de nouveaux dispositifs pour les inclure, des référendums locaux ou des agoras citoyennes… ». Pour vivre, la démocratie participative doit constamment se renouveler, « être une invention permanente.

Saillans cherche à essaimer. Être « une expérience reproductible, malléable, adaptable ». Selon Tristan, le directeur du centre social de Die, une commune voisine, « les outils sont simples et transmissibles ». Pour engager la démocratie participative, « on a simplement besoin d’un tableau, de feutres, de gommettes ». Et de volonté politique.

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Dans les environs, le village a déjà fait des émules, Grâne lance son plan local d’urbanisme (PLU) participatif, le maire de Luc-en-Diois est venu se former pour animer des réunions, une assemblée populaire vient de se créer à Die. Le festival Curieuses démocraties, fin septembre, a tenté de fédérer ces différentes initiatives. Pour tous, « Saillans agit comme un catalyseur, elle légitime la démarche citoyenne », note Tristan.

Si Saillans captive les projecteurs, les habitants tentent de banaliser leurs pratiques. Ils se lassent d’être transformés en « zoo démocratique ». Jean, le vigneron, s’agace : « Notre village est folklorisé. Les médias ont la manie de tout transformer en spectacle. Ils font l’impasse sur ce qui est difficile. Il faut parler du fonctionnement juridique, du fonctionnement technique pour que les gens s’approprient la démarche et se demandent : “Qu’est-ce que je peux faire chez moi » ».

Témoignage de Saillans et de son parcours démocratique, au café repaire de Saintes

Sources :

Reporterre, le 17 octobre 2015 : À Saillans, les habitants réinventent la démocratie
Kaizen-magazine, le 18 février 2015 : A Saillans, dans la Drôme les habitants prennent le pouvoir
Inform’Action, le 16 octobre 2015 : Témoignage de Saillans : Une révolution participative en marche

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Merci pour votre fidélité

Bannière Bonne année

Tableau d'Alain Joyeux

Tableau d’Alain Joyeux

Chers amis,

En vous souhaitant une très bonne année 2016, je vous remercie pour votre assiduité à suivre ce blog. Il vous appartient car c’est vous qui le faites vivre par votre fidélité et vos nombreux commentaires toujours pertinents. Voici à votre intention quelques informations statistiques fournies par l’hébergeur WordPress.com sans lequel rien ne serait possible et que je remercie vivement au passage.

Depuis sa création le 13 juillet 2013 à ce jour, 1er janvier 2016

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Tableau d'Alain Joyeux

Tableau d’Alain Joyeux

Pour la seule année 2015 :

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Fête de la pêche aux Saintes : une tradition respectée 
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Les cinq commentateurs les plus assidus pour l’année 2015 et que je remercie vivement sans oublier tous les autres fort nombreux

Alain Thouret : 21 commentaires
Michel Duval : 21 commentaires
Françoise Félicité : 17 commentaires
David Quénéhervé : 13 commentaires
Alain Joyeux : 10 commentaires.

Un hommage appuyé à notre ami et chroniqueur particulièrement apprécié et aimé aux Saintes, Félix Foy disparu en août 2015 

F.Foy en son habit de diacre - Ph. Eglise en Guadeloupe

Félix Foy en son habit de diacre – Ph. Eglise en Guadeloupe

Un remerciement tout particulier à nos amis photographes et illustrateurs

Alain et Alexandre Joyeux 
Claire Jeuffroy
Jean-Philippe Léon
et tous les autres.

Merci aux sites Facebook qui partagent les articles, particulièrement à
Terre-de-Haut Indiscrétions
Patrick Rogers
Odile Puig-Joyeux
Bénédicte Daubian

Sincères remerciements aussi aux auteurs, éditeurs, illustrateurs qui m’ont autorisé à utiliser leurs images, écrits, commentaires, soit intégralement soit partiellement, pour vous apporter, chers lecteurs, une information, une note d’histoire, un compte-rendu d’ouvrages ou de textes, sans lesquels les 35 chroniques de cette année 2015 n’auraient pu être atteintes.

Un grand merci, enfin et à nouveau, à vous tous, chers lecteurs, abonnés ou non, à qui je souhaite une dernière fois, une fructueuse année de santé, de lecture, de plaisir et si possible de commentaires.

Ce blog est le vôtre.
Vous avez été 21 272 à le consulter cette année 2015.

Que cette année 2016 me permette de vous satisfaire au mieux de mes possibilités et que vous, de votre côté, vous soyez au moins aussi nombreux à consulter ce blog que l’année qui s’est achevée.
Nous serions alors les uns et les autres entièrement satisfaits.

Bonne et heureuse année !

Raymond Joyeux

 Boat : tableau d'Alain Joyeux

Boat : tableau d’Alain Joyeux

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Les effets du carême aux Saintes

Dans le prolongement du précédent article, je me permets de vous proposer une description des effets du carême à Terre-de-Haut, extraite de mon récit autobiogra-phique, Fragments d’une enfance saintoise, (*) dont la première édition parut aux Ateliers de la Lucarne en 2009. Ce chapitre 6 du livre est à placer dans le contexte des années 50, à une époque où les dérèglements climatiques n’étaient pas d’actualité et où les saisons (chez nous : hivernage et carême) s’alternaient normalement. Une époque où les Saintois s’accommodaient du peu dont ils disposaient, sans pour autant devoir s’exiler, comme le suggère et le craint Alain dans sa réflexion. Avec toutes mes excuses de faire appel à mes propres écrits, faute de bon goût que vous me pardonnerez, je l’espère, en cette veille de Noël que je vous souhaite convivial et joyeux…

Une sécheresse à Terre-de-Haut

1ere-de-couverture-e1373028620954Économiser l’eau a toujours été la hantise première de notre population. Or, nous étions cette année-là, aux dires des anciens, sous le coup de la plus terrible sécheresse jamais connue aux Saintes depuis l’arrivée des premiers occupants de notre île et leur départ précipité pour manque d’eau peu après leur installation.
J’ai souvenir que les effets de ce très long carême s’étaient fait sentir dès la mi-janvier, après les déluges de Noël et du jour de l’an. À compter du dernier quartier qui avait suivi la pleine lune du 25 décembre, le ciel s’était désespérément peint en bleu jusqu’aux premières ondées de juillet. En moins d’un mois, jarres et fûts furent vidés et la population dut puiser dans ses réserves.
À la maison, ne possédant que deux grandes jarres en céramique, alimentées par une gouttière délabrée et très vite à sec, nous avions la chance de disposer de la citerne de mon grand-père évoquée au début de ce récit. Ma mère organisa au mieux notre ravitaillement journalier : munis de fers-blancs et de seaux, chaque soir, en file indienne, depuis la citerne de Papa-y, nous faisions nos réserves pour le lendemain, invitant les voisins à profiter de l’aubaine.

Type de jarre familiale en céramique installée dans notre petite cuisine

Type de jarre familiale en céramique installée dans notre petite cuisine

Recours aux citernes municipales

La municipalité, de son côté, avait ouvert les citernes communales, celles de la mairie, de la Rabès et de la Maison Blanche, où la population venait s’approvisionner à heures fixes dans la journée, sous l’œil vigilant du garde-champêtre. Pour éviter de perdre une seule goutte du précieux liquide, les porteuses de seaux et de bidons disposaient au-dessus du contenu de leurs récipients des branchettes feuillues de poirier ou d’hibiscus qui empêchaient le débordement au cours du transport.

La mare du Marigot aujourd'hui

La mare du Marigot aujourd’hui – Ph Raymond Joyeux

Plus tard dans la saison, quand les réservoirs du Fort Napoléon prirent la relève, des queues inhabituelles s’étiraient en deux files inversées, sur le mauvais chemin du Morne Mire, entre Pont-Levis et Maison-Bateau. Dans tous les foyers, l’utilisation de l’eau douce fut strictement règlementée. Une timbale suffisait généralement à la toilette individuelle du matin et du soir et il était impensable de vouloir se rincer intégralement après les bains de mer. Laver le linge était devenu plus que problématique. La mare du Marigot, dont l’eau saumâtre ne permettait pas une utilisation efficace du savon, avait été néanmoins convertie pour un temps en lavoir public.

Une des trois citernes de l'Îlet à Cabris, état actuel

Une des 3 citernes de l’Îlet à Cabris, état actuel

Puis les lavandières se tournèrent vers les réserves souterraines de l’Îlet à Cabris. Des canots entiers partaient du bourg le matin, chargés de baluchons, et revenaient en fin d’après-midi, linge blanchi et séché, soigneusement plié dans des paniers de bambou. Les mamans attendaient le jeudi pour y emmener leurs enfants et profiter de l’abondance fraîche des citernes pour une grande toilette hebdomadaire de toute la famille.
Si la population souffrait de cette calamité, animaux et végétaux n’étaient pas mieux lotis. Treilles, jardins, vergers, séchant sur pied, étaient devenus improductifs et malgré l’oasis,  à demi-tarie elle aussi de l’Étang Bélénus, entre le cimetière et la plage de Grand’Anse, on ne comptait plus les cabris, moutons et bœufs, exténués par la soif, amaigris, tirant la langue, agonisant dans l’herbe jaunie des savanes. Les iguanes eux-mêmes, squelettiques, ayant perdu tout instinct de défense, désertaient les mornes brûlés et, traînant dans la poussière leur ventre décharné, venaient mourir, à bout de souffle, au bord de la mer.

Étang Bélénus, aujourd'hui comblé au profit d'une piste d'atterrissage

Étang Bélénus, aujourd’hui comblé au profit d’une piste d’atterrissage

Prières, processions et neuvaines

Devant l’ampleur et la durée de la catastrophe, après maints processions, messes, rogations et autres prêches accusateurs de notre curé, restés sans résultat, une neuvaine à la Vierge fut organisée par un petit groupe de garçons auquel je m’étais joint. Sous la conduite de Jérôme Hoff, nous nous rendions solennellement en fin de journée, chapelet en main, en pèlerinage à la Chapelle des Marins, sanctuaire qui domine le bourg, pour chanter et réciter litanies et rosaire. Mais le ciel restait sourd à nos suppliques et notre paroisse, consacrée pourtant à Notre-Dame de l’Assomption, devenue l’antichambre de l’enfer, semblait définitivement abandonnée de Dieu lui-même, de la Vierge Marie, sa protectrice, et de tous les Saints du paradis.

Chapelle des Marins à Terre-de-Haut - Carte postale ancienne

Chapelle des Marins à Terre-de-Haut – Carte postale ancienne

Nous n’étions pas pour autant privés d’école. Au contraire, profitant de ce carême exceptionnel, notre maîtresse, Mademoiselle Maccès, adapta ses cours à la situation. Elle nous fit travailler en géographie sur l’alternance des saisons en zone tropicale ; en sciences naturelles sur le rôle de l’eau dans la naissance et le maintien de la vie ;  en morale sur la nécessité de l’économiser et de bien l’utiliser ; en histoire locale enfin et en calcul sur les époques et les conditions de construction de nos précieuses citernes communales, leur forme, leurs dimensions, leur contenance.

Citerne abandonnée de la Caserne

Citerne abandonnée de la Caserne – Ph Raymond Joyeux

En définitive, ces travaux pratiques, organisés autour de réalités vécues, dépouillés de toute abstraction, cristallisaient notre intérêt. Tout en étant pour nous l’occasion de mieux connaître notre milieu, ils nous permettaient d’oublier, le temps d’une journée d’école, les difficultés du moment et surtout la réputation de sévérité de notre maîtresse.

Sortie de classe aux Saintes - Années 50 - Archives Joyeux

Sortie de classe aux Saintes – années 50 – Archives Joyeux

Pour info  :

*Fragments d’une enfance saintoise : récit autobiographique de R.Joyeux – 1er volet –  format 12 x 18 – 160 pages
Les manguiers du Galion du même auteur – 2ème volet – même format – 210 pages –  Éditions Les Ateliers de la Lucarne – Terre-de-Haut.

JOYEUX NOËL à tous et toutes
avec mes plus sincères remerciements pour votre fidélité
tout au long de cette année.

Tableau d'Alain Joyeux

Tableau d’Alain Joyeux

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En marge de la Cop 21 : une réflexion d’Alain Joyeux

Terre-de-Haut : une vraie dépendance ?

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Si la principale ressource alimentaire des Saintes a été et est encore dans une large mesure, issue de la mer par le développement des pratiques de pêche, les cultures fruitières et vivrières, malheureusement pour la plupart disparues aujourd’hui, étaient une ressource non négligeable, notamment dans le quartier de La Savane à présent entièrement construit. Outre les plantations de manguiers, de cajous, de pommes cannelle, de goyaves, les anciens, et en particulier ma grand-mère de son vivant, évoquent la culture du maïs et du millet, du giraumon, des pois, des patates douces, des pastèques, de la vigne, du manioc et autre gombo, mais aussi du coton et du tabac. Les petits élevages, volailles essentiellement, ont toujours existé de leur côté et se portent encore bien. Mais en ce qui concerne les quelques troupeaux de vaches et de cabris, celui qui marche un peu à travers les mornes peut constater un effet pervers de leur présence, à savoir une désertification et une érosion dramatiques pour des gains dérisoires. N’empêche que globalement, avec l’apport du modernisme, le niveau de vie et de richesse des Saintois n’a cessé d’augmenter.

Élevage de cabris à Terre-de-Haut- Ph R. Joyeux

Élevage de cabris à Terre-de-Haut

Le problème de l’eau résolu en apparence

Bienfaits des conduites sous-marines

Aujourd’hui, tout ce qui contribue au confort et à la richesse relative des Saintois est directement dépendant des ressources extérieures telles que l’eau et l’énergie électrique, (mais aussi – hors le poisson – l’ensemble des produits d’alimentation). Cette situation présente est bien évidemment appréciable et a permis l’installation d’un nombre toujours plus important de résidents à l’année et un développement de l’activité économique dopée par ailleurs par la manne touristique. Terre-de-Haut fait partie actuellement des communes les plus riches – matériellement parlant – de l’archipel guadeloupéen, et la plupart des Saintois ont pu investir dans un confort technologique aussi bien domestique que professionnel. Ce développement-là a tout l’air d’un développement durable… Mais l’est-il vraiment à long terme ?

Mise en place de la conduite d'eau entre TDH et la Guadeloupe . Ph. Chantier

Pose de la conduite d’eau entre TDH et la Guadeloupe. Ph. chantier

La récente conduite sous-marine approvisionnant les Saintes en eau potable, (11 ans aujourd’hui), véritable bienfait pour l’île par l’abondance et la constance qu’elle procure, a fait oublier à beaucoup de Saintois qu’une telle installation est tributaire de deux facteurs : d’abord de ceux qui contrôlent les vannes… Mais on peut écarter d’emblée toute paranoïa en comptant sur la solidarité du peuple guadeloupéen avec sa « dépendance » en cas de divergence politique ! Ensuite et surtout, cette conduite sous-marine, tout extraordinairement fiable qu’elle puisse être, est cependant à la merci non seulement d’une défaillance technique, comme c’est le cas actuellement où des M3 d’eau s’échappent chaque jour d’une fissure qui va s’élargissant, mais aussi des tumultes de l’océan dont il n’est nul besoin de rappeler la puissance en cas de perturbation climatique ou géo-sismique. Une rupture, même momentanée aurait des conséquences dramatiques en chaîne, car les habitudes prises d’hyper-consommation d’eau, notamment dans le secteur de la restauration et de l’hôtellerie, sont totalement dépendantes de cet approvisionnement quasi miraculeux.

Disparition des citernes individuelles

Face à cette nouvelle technologie dont ils mesurent mal ou pas du tout la fragilité, de nombreux Saintois omettent d’intégrer une citerne de récupération d’eau de pluie dans leur nouvelle résidence, voire détruisent des réservoirs encore opérationnels pour « faire de la place ». Mais de la place, il y en aura lorsque plus de la moitié de la population sera privée d’eau et devra peut-être s’exiler ! Faire une confiance absolue à une conduite entre deux eaux, est-ce là véritablement du développement durable ? La gouvernance régionale avait, à une certaine époque, encouragé la construction de citernes domestiques par des subventions. Voilà un exemple de politique de développement durable, ce qui n’empêchait pas en même temps de profiter des bienfaits de l’abondance…

Autre nerf de la guerre : les carburants

Nous arrivons ici, sans doute au véritable nerf de la guerre qui, s’il reste suffisamment vigoureux, pourrait, grâce aux techniques induites par l’énergie électrique – venue elle-même de Guadeloupe par câbles sous-marins -, résoudre une pénurie momentanée d’eau courante : les carburants, issus des produits pétroliers. Mais, aux Saintes comme ailleurs, et sans doute plus crucialement qu’ailleurs, si la ressource en carburant venait à manquer, voilà que tout s’effondre dans l’organisation de la société, telle qu’elle se présente aujourd’hui à Terre-de-Haut. Faute de carburants, c’est, entre autres, l’arrêt des transports de masse et de l’approvisionnement de l’extérieur, de la pêche sinon côtière, et encore, faudrait-il un certain temps pour que le poisson revienne, éloigné qu’il a été par le tumulte des moteurs… Cette hypothèse, plus qu’un scénario catastrophe, est une possibilité réaliste à court, moyen ou long terme… La conjoncture internationale montre clairement les enjeux économiques, écologiques et de pouvoirs, liés aux problèmes pétroliers. L’axe Venezuela/USA, dont le chemin est la mer des Caraïbes, sera-t-il soucieux de nos besoins insulaires en cas de crise d’approvisionnement en Guadeloupe, attendu que c’est le pétrole qui est garant de la plus grande partie de la production électrique du département.

Transformateur électrique sur la route de l'anse Figuier - Ph R.Joyeux

Une énergie venue de Guadeloupe : Transformateur électrique sur la route de l’Anse Figuier 

Alors, quelles solutions ?

Il est, je crois, sans pessimisme exagéré, important de ne pas faire l’autruche au regard de telles éventualités. L’on peut même dire à coup sûr qu’elles se produiront inéluctablement un jour. Face à ces évidences, pour qui se soucie d’autre chose que de son propre confort, il importe d’agir pour anticiper d’une façon raisonnée et sereine. Non pas qu’il faille agir par peur de l’inévitable, mais plutôt avoir confiance en l’intelligence qui peut composer avec la réalité d’abondance actuelle et poser quelques jalons de base pour pouvoir, le cas échéant, faire face sans tout perdre à la fois. Autrement dit la perspective d’une tragédie annoncée (consciente ou non mais bien présente) ne devrait pas pousser la collectivité insulaire à une attitude irresponsable du genre « après moi, le déluge ». Aussi, il est possible qu’il soit déjà trop tard et qu’aucune action, même collective, ne puisse rien changer en profondeur au processus suicidaire actuellement en mouvement… Cependant, pour ceux qui veillent, il est néanmoins possible de commencer à préparer une re-colonisation sur des bases nouvelles, en continuant de vivre en dépit du rythme imposé par l’époque, tout en posant quelques pierres pour l’avenir, ne serait-ce qu’en se préparant intérieurement à des changements qui, s’ils ne sont pas progressifs comme il faut l’espérer, pourraient être brutaux et douloureux…

De la voile traditionnelle au développement durable

Il y a aujourd’hui, pour une certaine jeunesse aux Saintes, une sorte de renouveau des traditions qui s’exprime par exemple par les régates de voiles traditionnelles, ce qui n’empêche pas les équipages d’utiliser par ailleurs leurs moteurs hors-bord au quotidien. Néanmoins, ils savent manœuvrer avec le vent, et ce fait-même est chargé d’espoir… Voir fleurir à Terre-de-Haut des jardins luxuriants irrigués par des réserves d’eau de pluie ; construire encore des citernes et reboiser là où cela est possible ;  développer les énergies renouvelables (les Saintes ne manquent ni de soleil ni de vent) et en cela Terre-de-Bas a donné exemple avec ses éoliennes… Mais se préoccuper aussi  du social et du culturel en développant les valeurs de solidarité, d’hospitalité, de communication… voilà des orientations de développement durable nécessaire aujourd’hui pour préparer l’avenir.

Maison de TDH équipée de chauffes-eau solaires- Ph. R.Joyeux

Maison de TDH équipée de chauffe-eaux solaires 

Pour cela, il faut que des initiatives individuelles et privées soient portées dans ce sens pour qu’une prise de conscience collective s’installe peu à peu. Il y a toujours eu besoin de quelques pionniers montrant la voie ! Le développement durable n’est pas une question de changement radical, mais de transformation progressive qui n’est possible que par une écoute attentive de son temps et de ses enjeux.

Revenir aux cultures traditionnelles. Raisin saintois autrefois réputé pour son abondance

Revenir aux cultures traditionnelles. Ici raisin saintois autrefois réputé pour sa qualité et son abondance

Texte : Alain Joyeux – Illustrations photos : Raymond Joyeux

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Terre-de-Haut vue par un navigateur en 1955

Kurun  aux Antilles

6373b221cc7c7f39f672789afc7b82bdNé à Paris de parents bretons le 2 juillet 1920, le navigateur français, Jacques-Yves Le Toumelin est décédé au Croisic le 10 novembre 2009. Formé à l’École nationale de navigation de Nantes, il effectue en 79 jours, entre septembre 1949 et juillet 52, son premier tour du monde avec escales en solitaire sur son voilier Kurun qui avait remplacé un précédent qu’il avait lui-même construit et baptisé Le Tonnerre. Kurun qui signifie lui aussi  Tonnerre en breton était un yacht en chêne de 10 mètres de long sur 3,55 de large pour 63 M2 de voilure. C’est sur ce cotre dépourvu de moteur qu’il entreprendra la traversée de l’Atlantique entre 1954 et 1955. Traversée qui le conduira du Croisic aux Saintes où il mouillera le 21 mai 1955 pour une escale de 5 jours. Le récit de cette traversée, ponctuée de nombreuses escales entre la Barbade et Pointe-à-Pitre, a été publié en 1957 chez Flammarion dans un livre intitulé Kurun aux Antilles, et réédité en 1996 chez Hoëbeke dans une collection pour la jeunesse. C’est un extrait du journal de bord de J-Y Le Toumelin à l’occasion de son passage à Terre-de-Haut que je vous propose aujourd’hui.

L’appel du large : 29 Septembre 1954

« Après un long séjour à terre, je sens toujours l’air salin gonfler mes narines ; la grande houle du large danse devant mes yeux, l’eau bleue sous le souffle inlassable de l’alizé essaime à perte de vue ses crêtes blanches. Mon Kurun roule et tangue majestueusement, faisant voler l’écume et l’embrun qui se mêlent dans son sillage. Le soleil est doux, l’air tiède et caressant. Plaisir royal de la voile et des longues courses océaniques… »

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Départ de la Dominique et Arrivée aux Saintes

(Parti du Croisic le 29 septembre 1954, le navigateur fait deux longues escales à Madère et aux Canaries d’où il repart le 8 janvier 1955 ; traverse l’Atlantique et arrive le 5 février à la Grenade. Il remonte le chapelet des îles antillaises et arrive à la Dominique le 14 mai. Le 21, il quitte la Dominique pour les Saintes…)

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« Le 21 mai, à 13 heures, j’appareillai de Prince Rupert Bay pour les Saintes… Visibilité médiocre, ciel en partie couvert. Mais quel beau temps pour naviguer ! Mer très houleuse, frisant ses blancs moutons qui faisaient parfois le gros dos en m’éclaboussant. C’est ton temps, petit Kurun. Va…
À la barre, bien calé sur le banc de quart, avec pour tout vêtement un vieux short plein de sel, fouetté par le vent et par l’embrun tiède, je me laissai aller comme un enfant à ce charme grisant de la voile. Les Saintes avaient surgi à l’horizon et grossissaient à vue d’œil. Elles furent à portée de la main en 2 h.3/4. J’avais marché environ 7 nœuds, presque le maximum du bateau. À 16 h.05 je doublai la Pointe Morel, Nord de la Terre-d’en-Haut. Certes l’arrivée par le Sud de l’Archipel eût été plus spectaculaire. Mais, pour rallier le mouillage, il eût fallu louvoyer, alors que par le Nord, je devais arriver à destination « comme une lettre à la poste » ! – ce que je fis…

Kurun 3

Accueilli par le Père Offredo et la jeunesse saintoise

Le Père Offredo m’attendait sur le wharf, au milieu d’un groupe accueillant et, bientôt, une embarcation montée par de charmantes jeunes filles chargées de fleurs m’accostait… Roméa, une ravissante fille de 17 ans, aux cheveux d’or, me remit une magnifique gerbe de bougainvillées roses et rouges, ceinturée d’un large ruban sur lequel était inscrit : « La jeunesse saintoise. » Le Père m’accueillit comme un fils et m’emmena au presbytère pour m’offrir le champagne…

Un archipel séduisant

Terre-d’en-Haut a une longueur maximum de près de 5 kilomètres, qui la fait paraître plus grande que sa voisine, cependant plus importante par sa superficie (945 ha contre 452). Pour qui vient de la verte Dominique, le contraste est frappant. Les Saintes me rappelaient les petites Grenadines. C’est un archipel miniature, séduisant par sa disposition, ses formes et ses couleurs… Terre-d’en-Bas est un peu moins sèche que sa voisine et l’accès à la mer y est plus difficile. Elle est beaucoup plus terrienne et l’on s’y consacre surtout à la culture.

Le Kurun à Terre-de-Haut - Ph de l'auteur

Le Kurun à Terre-de-Haut – Ph de l’auteur


Pêche et agriculture

Les Saintois de Terre-d’en-Haut constituent un petit peuple à part. Tous marins-pêcheurs, ils sont adroits et débrouillards, étant dans l’obligation de tout faire par eux-mêmes. Les eaux, poissonneuses, sont très propices à la pêche à la senne dans les baies, et à la ligne de traîne au large. Les pêcheurs utilisent également de grandes nasses, comme dans les autres Antilles. Leurs embarcations, construites sur place, sont typiques : avants très fins en flottaison, bien évasés dans les hauts, arrières à tableau, bouchains très doux qui en font des canots volages. Elles sont voilées d’un foc et d’une grand-voile triangulaire portée par un mât court, mais avec un gui très long débordant démesurément l’arrière. La construction m’a semblé satisfaisante… Outre la consommation locale, le poisson est vendu à la Guadeloupe, à Trois-Rivières et à Basse-Terre. La liaison avec la grande île est régulière et de petits cotres, comme La Belle Saintoise, font exclusivement ce trafic.

L’agriculture est maigre aux Saintes. On y récolte du coton, du maïs, diverses espèces de pois, quelques fruits. Il y a aussi de la vigne, dont les ceps ont été apportés des Canaries. Le curé de Terre-d’en-Bas fait du vin de son propre cru. Il le trouve fort bon, paraît-il, mais le Père Offredo m’a semblé loin de partager cette opinion. L’élevage était prospère autrefois et l’on assure qu’il y avait de véritables troupeaux. La disparition de ce cheptel est explicable en raison de la redoutable sécheresse qui aurait été aggravée par le déboisement. Il n’y a ni source, ni rivière et les ressources en eau consistent uniquement en quelques citernes…

Un village calme, sans circulation 

À Terre-d’en-Haut, toute la population est concentrée dans un seul petit village, que l’on appelle le bourg et qui n’est pas laid, malgré ses toits de tôle ondulée peints en rouge. Au milieu des fleurs, ses constructions modestes, sans prétention, s’intègrent bien au paysage. Seules, deux maisons le déparent : une villa de plusieurs étages peinte en jaune et ocre-rouge et, surtout, une monstrueuse construction blanche qui représente, au bord de l’eau, un avant de bateau avec une passerelle ! Ce mauvais goût recherché paraît en de tels lieux tout à fait insolite et plus ridicule encore qu’ailleurs. Le village est calme, traversé de rues cimentées nettes et très propres. Évidemment, pas de circulation de véhicules mécaniques.

Une population vigoureuse et résistante malgré le rhum

En quittant le wharf, on fait face à la Gendarmerie Nationale, indiquée par une grande plaque apposée sur une construction composite avec balcon de fer forgé et toiture en tôle ondulée. Nous sommes dans la rue principale et, tout comme en France, les cafés sont nombreux. Des enseignes : « Au réconfort », « Débit d’alcool », au « Cœur Marin », et l’inévitable « Café de la Marine »… On boit « sec » aux Saintes et c’est sans doute ce qu’il y a de plus triste. Le rhum fait partie de la vie et la plupart des habitants en font un usage immodéré. Le lendemain de mon arrivée, à la messe du dimanche, le Père Offredo, qui parla si gentiment et affectueusement de moi (à m’en faire rougir !), exhorta ses paroissiens à ne pas boire. C’était profondément émouvant, tant il le faisait avec cœur, bonté et sincérité.
– Mes chers enfants, ne buvez plus de rhum ainsi. Je vous en supplie… etc.
Certes l’alcoolisme fait des ravages et il est bien difficile de lutter contre lui. Malgré cette cause d’affaiblissement, la population saintoise semble vigoureuse et résistante…

On dit aussi des Saintois qu’ils sont chicaniers, assez repliés sur eux-mêmes, avec une notion étroite de la propriété et peu enclins à rendre service. Je ne suis pas resté assez longtemps dans l’île pour vérifier ces affirmations. En ce qui me concerne, je n’ai eu que d’excellents contacts avec tout le monde et n’ai rencontré que de très braves gens ! On  ne trouve souvent chez les autres que ce que l’on veut y trouver…

Vue du Chameau - ON aperçoit au fond à droite l'Étang Bélénus aujourd'hui comblé

Vue du Chameau – On aperçoit au fond à droite l’Étang Bélénus aujourd’hui comblé

On oublie que l’on est aux Antilles

Kurun-Aux-Antilles-Livre-846481777_ML (1)Je fis de délicieuses promenades, par de charmants petits chemins. À l’intérieur, les champs, les bosquets, les barrières rustiques font parfois oublier que l’on est aux Antilles… La côte, très découpée, présente une variété de petites baies séduisantes, où il est fort agréable de se baigner, en prenant garde toutefois de ne pas se piquer sur les nombreux oursins (blancs ou noirs) qui tapissent le fond des eaux claires… La jeune Roméa m’accompagnait souvent dans mes promenades. J’aimais la compagnie de cette jolie fille, élancée et fine, au visage légèrement bruni par le soleil et l’air salin. Ses yeux, dont la couleur de mer nordique contrastait avec le bleu intense des mers tropicales, disaient sa véritable origine. Ses traits fins et délicats exprimaient la netteté, la détermination, l’opiniâtreté, la fierté de la race de ses ancêtres. Un rien d’espièglerie et de moquerie ajoutait à son charme… (Pendant ce temps) le Kurun était parfaitement bien au mouillage des Saintes, abrité et calme, sous le majestueux vol plané des frégates, mais je ne pouvais m’attarder…  – Le 1er juin, il faut être en route pour la France – pensais-je. Les flamboyants étaient en fleurs…

Départ pour Pointe-à-Pitre : les adieux au Père Offredo

Le 26 mai, à contre cœur, je quittai les Saintes pour Pointe-à-Pitre. Quand je fis mes adieux au bon père Offredo qui, en boitant un peu, m’avait accompagné jusqu’au wharf, des larmes coulèrent sur son visage. Le vieux père restait silencieux, mais je comprenais bien son émotion qui exprimait tout le poignant de cette fin d’une vie de sacerdoce d’abnégation et d’exil. Je retournais en Bretagne, dans mon pays, son pays que, vraisemblablement, il ne reverrait jamais… »

(Jacques-Yves Le Toumelin quittera Pointe-à-Pitre le 2 juin 1955 après une escale de 6 jours qu’il mettra à profit pour visiter la Guadeloupe et préparer son retour en Bretagne. Il atteindra le Croisic, son port de départ et d’attache, le 25 juillet à 19 h. 11, après 55 jours de mer et 10 mois de navigation et d’escales. )

Périple du Kurun à travers les Antilles, du 8 janvier au 2 juin 1955

Périple du Kurun à travers les Antilles, du 8 janvier au 2 juin 1955

PS. Je profite de cette chronique pour remercier M. Igor Schlumberger qui m’a amicalement rapporté d’un de ses voyages l’exemplaire original du livre Kurun aux Antilles de Jacques-Yves Le Toumelin d’où sont extraits le texte et certaines illustrations ci-dessus. Livre qu’adolescent je possédais, avec d’autres récits de navigateurs solitaires, et que j’avais malheureusement perdu. R.Joyeux.

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Transport maritime : une nouvelle unité pour la CTM DÉHER

L’inauguration de Miss Karaïbes

Le mardi 10 novembre 2015, la Compagnie de Transport Maritime Déher inaugurait à Trois-Rivières sa troisième unité, le Miss Karaïbes, vedette destinée à renforcer la flotte de la CTM au service des passagers, sur la desserte des Saintes. Nous remercions vivement ses responsables de nous avoir aimablement transmis le texte du discours inaugural prononcé à cette occasion par le gérant de la Compagnie, M. Raoul Déher, ainsi que les photos de cette inauguration. Inauguration qui marque une nouvelle étape dans le développement et la modernisation du transport maritime entre la Guadeloupe et les Saintes, et qui a eu lieu en présence de nombreuses personnalités, dont, entre autres, le Président de la Région Guadeloupe, la Présidente du Conseil Départemental, le Directeur des Affaires Maritimes, les représentants des services de sécurité, du tourisme et de l’hôtellerie, les maires de Trois-Rivières et de Terre-de-Bas. Et bien entendu de nombreux invités civils.

DISCOURS INAUGURAL de RAOUL DÉHER

M. Raoul DÉHER prononçant son discours

M. Raoul DÉHER prononçant son discours

 » L’histoire maritime des Saintes en général et de Terre-de-Haut en particulier reste à écrire. Mais rassurez-vous, ce n’est pas aujourd’hui que je vais le faire. Car il faudrait des pages et des pages pour la raconter dans les détails, et des heures entières pour vous la lire. Aussi, en ce jour de l’inauguration de notre nouvelle unité, Miss KARAÏBES, je me contenterai d’évoquer les grandes étapes de cette histoire maritime. Et surtout de rappeler que beaucoup, avant nous ou en même temps que nous, La famille DEHER, ont initié, perpétué, assuré, par des moyens de plus en plus modernes, de plus en plus sécuritaires, de plus en plus rapides, le transport des personnes et des biens, entre notre petit archipel et la grande île de Guadeloupe.

Des années 60 à nos jours

En attendant qu’un historien, consultant les archives et la mémoire collective, vienne mettre noir sur blanc l’épopée de ces hommes, rudes et volontaires, dans une entreprise, souvent périlleuse à ses débuts, c’est pour nous l’occasion, à notre façon, de leur rendre modestement l’hommage qu’ils méritent. A partir des années 60, laissant de côté les liaisons avec Pointe-à-Pitre, et sur des navires plus rapides, plus sûrs et plus confortables, se lancent alors dans le transport maritime M. Eugène SAMSON et ses deux Saintoise ; M. Yves LORGÉ avec ses deux Princesse Caroline ; M. Denis BRUDEY et ses successeurs, sur Marie des îles, Zéphir, Flycat et autres ; aujourd’hui, la famille VALA pour le Val Ferry, la CASBT pour le Béatrix, qu’il faut bien nommer aussi, sans oublier pour le fret, M. Hervé BONBON avec La Saintoise et La Parisienne.

Enfin, et j’ai gardé, vous me l’accorderez, le meilleur pour la fin : permettez-moi de citer les trois unités de la CTM DÉHER que j’ai l’honneur et le plaisir de représenter ici : le Miss Guadeloupe, l’Antoinette et aujourd’hui le Miss Karaïbes. Une flotte qui n’a cessé d’évoluer et de se moderniser depuis la première unité mise en service par M. Adolphe DEHER dans les années 70 et, depuis la création de la CTM DEHER en 1982, jusqu’à la dernière-née : Miss KARAÏBES, que nous avons le plaisir et la fierté d’inaugurer aujourd’hui en votre présence.

Miss Karaïbes à quai à Trois-Rivières

Miss Karaïbes à quai à Trois-Rivières

Adolphe Déher à l’origine de la CTM 

historique-capitaine_deherLa CTM DÉHER a poursuivi en la renforçant l’œuvre d’Adolphe DÉHER, entamée voilà 44 ans. La CTM DEHER existant elle-même depuis 33 ans, sans discontinuer, contre vents et marées, est une Compagnie au service du transport maritime. Au service des passagers saintois et guadeloupéens. Au service des visiteurs d’où qu’ils viennent et qui, de plus en plus nombreux, ont choisi l’évasion dans nos lointaines et chaleureuses contrées. Du premier Lynndy en passant par Océan Skipper ; de Marianne à la Roche Percée, jusqu’au Lynndy, deuxième du nom, qui, tous, ont précédé nos trois actuelles unités, le créateur de la Compagnie de Transport Maritime DEHER, Adolphe DÉHER, a toujours fait prévaloir le bien-être de ses passagers, ne ménageant ni sa peine ni ses deniers personnels pour investir et offrir aux usagers toujours plus de sécurité, de confort et de rapidité.

La Compagnie DEHER et, avec elle, tous ceux qui ont contribué au développement du transport maritime, s’est engagée dans cette mission sans retenue, assurant une desserte quotidienne, s’efforçant de répondre au besoin de la population des Saintes ainsi qu’à ceux des visiteurs avec des unités toujours plus fiables techniquement et toujours plus confortables.

 Concurrence et manœuvre déloyale

Mais notre quotidien n’est pas si simple. Notre engagement est mis à rude épreuve et nous sommes confrontés à des difficultés. Sans aucune discussion sur la possibilité de l’amélioration du service, sans aucune consultation des compagnies existantes, depuis quelques mois, nous sommes concurrencés par un service dit public, financé par la CASBT pour le compte d’une collectivité sur la desserte des Iles des Saintes.

Cette collectivité qui exploite cette vedette n’hésite pas à pratiquer des tarifs très bas mettant en danger le marché actuel. Cette même collectivité ne se contente pas de nous concurrencer avec des fonds publics, mais essaie de nous nuire par tous les moyens en se plaignant aux plus hautes instances jusqu’à demander l’arrêt de nos vedettes.

Il n’est pas concevable que des représentants de collectivités aient de tels agissements envers une entreprise privée qui ne cesse de s’efforcer à améliorer ses services, à investir et à créer des emplois dans un contexte économique difficile. Plutôt que de nous accompagner à créer, à améliorer, nous, compagnie privée d’intérêt public, nous sommes concurrencés avec l’argent de nos impôts et ceux-là mêmes savent comment nous en avons payé et payons encore. La CTM DEHER doit s’acquitter de centaines de milliers d’euros pour des taxes justifiés certes, mais imposées en urgence et dont les montants exorbitants constituent un apport non négligeable pour cette collectivité. Je ne vais pas m’attarder d’avantage sur ce sujet mais il me paraissait important de dénoncer ce genre de pratique.

Personnalités présentes à l'inauguration

Quelques unes des personnalités présentes à l’inauguration

Je tiens à noter cependant qu’avec le soutien apprécié des instances régionales et notamment avec le dispositif de l’aide régionale de transport, le soutien de la Direction de la Mer, et aujourd’hui de la collectivité départementale ; avec l’accompagnement de ses nombreux partenaires et associés, hôtels, agences de voyage, tours opérateurs, offices de tourisme et syndicats d’initiative, qu’elle remercie dans leur ensemble au passage, sans oublier la sympathique et fidèle population de Bord-de-Mer, et la population des Saintes, la CTM DEHER contribue non seulement au développement touristique de notre archipel saintois et guadeloupéen, mais à la bonne marche du commerce local, tout en étant l’une des petites entreprises de la place la plus pourvoyeuse d’emplois, puisque avec ses trois navires, elle compte actuellement pas moins de 27 collaborateurs directs : capitaines, mécaniciens, Marins, hôtesses d’accueil, commerciales et administratifs confondus.

Un volet social important

En plus de sa présence sur mer, la CTM DEHER a depuis quelques années redimensionné sa portée et développé un volet social important : Nous participons au téléthon ; nous fêtons les mères et les pères des Saintes ; nous organisons des actions humanitaires bénévoles en association avec nos partenaires commerciaux et la mairie de Trois-Rivières ; nous assurons le déplacement à titre gratuit des jeunes du Collège des Saintes et du centre de vacances de Terre-de-Bas ; nous accueillons en saison un groupe carnavalesque. Il faut également noter que c’est grâce à l’implication active de la CTM, que le club de Football des Saintes, l’AJSS a pu se lancer dans les compétitions. De plus, depuis le mois d’Octobre, la CTM s’est lancée dans la professionnalisation d’emploi jeune, en alternance ou en formation d’où le choix de la marraine du Miss Karaïtes ; enfin, nombreux sont les étudiants du Lycée de Blanchet qui se forment chez nous, et aujourd’hui nous accueillons une étudiante en Licence commerciale pour une année de formation. Autant d’implications et d’actions qui contribuent à renforcer son assise sociale au sein de la communauté saintoise et guadeloupéenne.

Arrivée à Terre-de-Bas

Arrivée à Terre-de-Bas

 

Pour que ces actions se poursuivent et se développent, je forme le vœu qu’avec Miss Guadeloupe et Antoinette, notre Miss Karaïbes soit le symbole de notre pérennité. Le symbole de l’ambition qui est la nôtre, depuis toujours, de nous mettre chaque jour davantage au service de nos populations, au service des usagers des Saintes, de la Guadeloupe, des Caraïbes et d’ailleurs, sous la protection de notre regretté fondateur Adolphe DÉHER à qui nous dédions cette inauguration.

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Hommage à Adolphe Déher

Où que tu sois, cher Adolphe, sois tranquille et heureux. Ton œuvre de service public, vitale pour nos îles, cette œuvre que tu as créée de tes deniers, de tes talents, de ton courage, voilà 44 ans, rassure-toi, elle est en de bonnes mains. Donne-nous simplement la force et la persévérance de la poursuivre le plus longtemps possible. De la poursuivre sous la conduite de nos équipages, avec la compétence active et dévouée de notre personnel et de tous ceux, connus ou inconnus, affaires maritimes, clients, fournisseurs, services touristiques, administratifs, financiers et politiques, qui nous apportent quotidiennement leur aide bienveillante, nous apprécient et nous font confiance.

Gaston Hoff et, parrain et marraine de Miss Caraïbes

M. Gaston Hoff et Mme Laban, respectivement parrain et marraine de Miss Karaïbes

Remerciements

Pour terminer, je souhaiterais remercier :
– la Région Guadeloupe, son Président et ses collaborateurs,
– les Affaires maritimes, Messieurs les Administrateurs et leurs collaborateurs,
– le chef du centre de sécurité et ses inspecteurs,
– le Conseil Général, sa présidente et ses collaborateurs
– la Mairie de Trois-Rivières, Madame le Maire de Trois-Rivières et ses collaborateurs
– le Président du CTIG, et ses collaborateurs pour la promotion qu’ils font de nos îles
– la Distillerie Bologne, le groupe de Carnaval MAS VIE FO
– J’adresse également un remerciement particulier à ceux qui m’ont aidé et soutenu :
– Mon frère Antoine DEHER qui vit en métropole qui a porté ce projet Miss Karaïbes à la CTM
– Monsieur Alain LASSALLE ami de la famille, un homme exceptionnel d’une grande générosité ainsi que sa femme Margaret
– Monsieur Thierry THERRAN, proche de la famille pour son aide précieuse
– Madame Maryvonne SAMSON, pour sa fidélité et son engagement sans faille aux côtés de mon père et aujourd’hui encore à mes côtés
– Les actionnaires de la CTM, Déher Robert, Jules, Albert, Véronique et Sylvie
– Mes collègues Jérémy VANGOUT mécanicien de la vedette Miss Guadeloupe et Jessy MORVAN un des mécanicien de la vedette Antoinette
– Le co-gérant de la Compagnie Monsieur DEHER Robert
– Virginie COUPAN, la responsable commerciale à qui je dois beaucoup pour la réalisation de ce projet
– Et enfin l’ensemble de mon équipe qui me soutient tous les jours.

 

Équipage de la CTM

Équipage, parents et employés de la CTM

Vive le transport maritime guadeloupéen. Vive la CTM DÉHER. Longue vie et bon vent à toi, Miss KARAÏBES

Je vous remercie de votre attention. »

Raoul Déher.

 P.S : Nous adressons encore une fois nos plus vifs remerciements à la CTM DÉHER pour  l’utilisation des photos de son site et pour nous avoir transmis et autorisés à publier l’intégralité du discours inaugural prononcé par M. Raoul DÉHER le 10 novembre 2015. Vous pouvez également voir photos et commentaires de l’inauguration sur le compte Facebook de la CTM ainsi que sur son site officiel.

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Lettre à mon île

Un texte éloquent de Geo PETIT, toujours d’actualité

GEO2 - copie 3 (1)Georges M. PETIT est né à Terre-de-Haut le 1er Janvier 1938. Comme un don du ciel à sa famille et à notre île. Plus connu sous le diminutif de Geo, il a marqué de son empreinte l’actualité maritime, politique et sportive saintoise et seule la jeunesse d’aujourd’hui ignore peut-être qui il fut pour notre commune. Sportif émérite et adepte de culturisme à ses débuts, Geo fut à maintes reprises champion de Guadeloupe de natation et leader incontesté d’une équipe de nageurs saintois qui comptait alors, entre autres, dans ses rangs : Gilles DabriouGilbert, Max et Yvan Samson, Auguste Bartoche, Roger et Raymond Cassin. Équipe inexistante aujourd’hui qui pourtant, sous la conduite de Geo, a dominé dans les années 70-80 la natation guadeloupéenne. Mais outre son engagement sportif et citoyen au service des jeunes de Terre-de-Haut et du développement de la natation saintoise, Geo PETIT fut, avec son comparse Alain FOY, un pionnier de la construction navale de haut niveau avec un outillage à l’époque plus que rudimentaire.

 

Le Café de la Marine : maison familiale de Geo Petit à Terre-de-Haut

Le Café de la Marine : maison familiale de Geo PETIT à Terre-de-Haut

Fourmillant d’idées et de projets raisonnables pour notre île, Geo fut aussi un conseiller municipal éclairé. Ardent défenseur d’une évolution modérée, condamnant le tout béton, privilégiant l’utilisation des matériaux naturels et la protection à tout prix de notre environnement et de son fragile écosystème, il a toujours regretté qu’un modernisme un peu trop brutal ait altéré l’âme saintoise au point de la menacer à tout jamais de disparition. Enfin, collaborateur de L’IGUANE, entre 1989 et 94, Geo PETIT, féru par ailleurs de généalogie, y présentait régulièrement des articles d’opinion et de réflexion dont la pertinence 25 ans plus tard n’a pas pris une ride. À preuve cette lettre à son île, toujours d’actualité, que je vous propose aujourd’hui et qui parut dans l’IGUANE N° 19 de juillet 1992. Préfiguration sans doute d’un ouvrage en préparation qu’il a l’intention à 77 ans, de publier sous peu, si les dieux de l’édition lui sont favorables. Je te salue Geo et, au nom de notre amitié, je te souhaite courage et bon vent pour ta prochaine publication. Raymond Joyeux

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J’ai rêvé d’une île…

J’ai rêvé d’une île où les gens s’arrêtent un instant pour se regarder, s’aimer, s’embrasser. J’ai rêvé de réflexions qui nous viendraient non seulement de la tête mais aussi du cœur. J’ai rêvé que chez moi l’espoir renaissait…

Enfant du souvenir et de l’espérance, fils nostalgique, comment avec de telles pensées lancinantes ne pas t’écrire mon désespoir ? Je te regarde, île chérie, et ne vois plus que ta beauté physique, toujours apte à captiver les visiteurs en mal d’exotisme, mais ne retrouve plus ton âme qui me faisait croire en ton avenir. Tu l’as perdue au carrefour de la société de consommation, au carrefour du modernisme !

Terre-de-Haut, vue panoramique

Terre-de-Haut, vue panoramique : Photo R. Joyeux

Tu as placé entre toi et moi une immense barrière, une vaste palissade. Dans ton sein, là où j’ai trouvé l’épanouissement de mon enfance, je ne retrouve qu’incompréhension, je ne vois qu’un esprit frileux en mal d’intérêt, un monde froid et impersonnel. Oui ! Mon île chérie, tu as misé sur les affaires, et ta nature est une enchère au regard même de tes propres fils. Emportée par ce flot venu de l’Est, tu ballottes et tu dérives au gré des vents et des courants. Ton passé, ta belle et humaine société a fait place à la division et à l’égoïsme. L’amour, la galanterie, le spirituel, ton vieil héritage, sont devenus une tare.

La jeunesse – ton avenir – s’enfonce et tu t’en fiches

Pleinement consciente de tes limites, ton activité, comme on le constate, semble beaucoup plus gouverner ton ambition personnelle ; quant à ton imagination, elle n’est plus stimulée que pour mettre en avant ta négativité. En cela tu n’es aucunement gênée. Tu n’as plus d’orgueil en ce sens que tu ne donnes aucune importance à ce qui était ta jeunesse et ce qu’elle est devenue. Cette même jeunesse – ton avenir – s’enfonce et tu t’en fiches ! Quand bien même tu aurais choisi, il faudrait que tu saches qu’une attitude partisane n’est nullement un signe de réussite à ton développement matériel. Ce développement, tel que tu le conçois ne prépare vraiment pas ton avenir. Si tu as de l’aversion pour une majorité de tes propres enfants, comment feras-tu pour affranchir de la crainte tes amis financiers étrangers d’une xénophobie galopante que tu ne contrôles pas ?

Senne traditionnelle au soleil couchant- Ph R.Joyeux

Senne traditionnelle saintoise au soleil couchant- Ph R.Joyeux

Non ! île chérie, si tu n’apportes pas de clarté et de brillance là où règne la confusion ; si tu ne sais pas garder ton intelligence propre et sans déviation face à la pression de l’argent ; si tu n’es pas celle qui, grâce à ses pouvoirs donne un conseil désintéressé et un jugement constructif, tu continueras encore longtemps avec tes arguments fallacieux à justifier une politique humaniste inexistante. Il est stupéfiant de constater, quand il s’agit de politique, comment tu méprises ton propre sang. Ce pouvoir que tu possèdes d’étaler pendant tes campagnes électorales ton beau programme, invoquant une masse de promesses confuses en direction de ta jeunesse désarmée et de te voir le lendemain te vautrer dans ce qui fait tes habitudes.

Arc en ciel

 Plus de clarté et de brillance là où règne la confusion. – Ph R.Joyeux

Demain il faudra que tu rendes des comptes

Quel mépris ! Quelle leçon pour ta progéniture ! Demain il faudra bien que tu rendes des comptes. La division a cela de formidable qu’elle rend l’opprimé plus apte à cultiver son mental, ainsi, plus riche de connaissances, il pourra affronter des lendemains plus difficiles… N’oublie pas, mon île, que ton travail était de poursuivre et d’amener à la manifestation objective la vision qui a fait ton nom, aujourd’hui ton renom. Ta mission était de donner forme à ce qui faisait dans le passé ton charme et la chaleur de ton contact. Aujourd’hui tu as voulu et tu as pris ce qui appartenait aux autres, tu as perdu ce qui était à toi. Oh, oui ! mon île, depuis toujours je dialogue avec toi, mais comme une amante capricieuse, toujours tu as refusé d’écouter, préférant la démagogie à la réalité. Amoureux fervent, je n’ai jamais abdiqué, espérant un jour retrouver le chemin de ton cœur. Mais, là encore, la déception est grande.

Voiles traditionnelles

Voiles traditionnelles au départ d’une régate  – Photo Adieu Vat

Tu ne parles que d’affaires, que d’argent, que de haine

Ta moralité, comme l’égalité, n’était pas une vague aspiration. Elles plongeaient leurs racines, ces deux vertus, au plus profond de ton être. Le plus haut cri de la fraternité n’était-ce pas le symbole de tes maires humanistes du passé ? Qu’as-tu fait pour honorer cet héritage ? Tu m’en veux de te parler avec le cœur, et toi, tu ne parles que d’affaires, que d’argent, que de haine. Est-ce cela ton évolution ? Comment ne pas trouver chez toi une autre dimension ? Si vraiment les affaires, le tourisme, l’argent, t’ont changée, si tes richesses augmentent si bien ta politique, pourquoi ce désespoir chez tes enfants ? Est-ce cela ta réussite ? Est-ce cela, pour toi, être « Saintes » ? Île chérie, redeviens virginale. Tu as perdu ton âme, il est temps de la retrouver…

Ne laisse point l’amertume remplacer l’amour au cœur de ton fils. Tu étais née pour être une épouse tendre et romantique, telle que je t’avais connue. Maintenant tu es une  femme quelconque, celle qu’on « baise » et qu’on n’épouse plus. Une maîtresse ! Tu crois l’être pour tes soi-disant amants, mais ne t’ont-ils pas prostituée ? Te libérer de ton esprit sectaire, de tes préjugés étroits ; savoir effacer les limites dans tes relations avec tes proches voisines ; retrouver ta culture originelle. Voilà ce qu’il faut pour te reprendre et te retrouver. Ainsi nous reverrions le respect du prochain, l’absence d’égoïsme, une conformité avec la loi humaine. Suis mon conseil, oh mon île !  Il est encore temps. Oublie ta beauté physique, ferme ton peignoir et parle-moi avec ton âme…

Solidarité et fraternité : deux vertus saintoise à retrouve Ph R. Joyeux

Solidarité et fraternité : deux vertus saintoises selon Geo à réhabiliter –  Ph R. Joyeux

J’ai rêvé d’une île où les gens s’arrêtent un instant pour se regarder, s’aimer, s’embrasser. J’ai rêvé de réflexions qui nous viendraient non seulement de la tête mais aussi du cœur. J’ai rêvé que chez moi l’espoir renaissait…

Geo PETIT- L’Iguane – Juillet 1992

Geo Petit : Culturiste, champion de natation- Année 1980

Geo Petit : Culturiste amateur, champion saintois de natation.

PS : Je remercie la famille de Geo Petit et particulièrement sa fille Marlène pour m’avoir gracieusement transmis les photos de Geo. 

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À l’origine du football saintois 

Le docteur Yves ESPIAND
co-fondateur de l’Avenir Saintois

EspiandLe docteur Yves ESPIAND n’est pas un inconnu aux Saintes. Aujourd’hui à la retraite dans le Midi de la France, il séjourna dans notre archipel comme omnipraticien de 1963 à 1966, en remplacement du docteur Hourtiguet. Si, comme tous les médecins de passage, il était logé à la Maison Bateau, il avait installé son cabinet médical au dispensaire communal, en même temps qu’une pro-pharmacie qu’il a été le premier à ouvrir et à tenir à Terre-de-Haut. Cette officine, dotée des médicaments de première urgence, évitait aux patients le déplacement en Guadeloupe avec leur ordonnance, ce qui n’était pas un mince avantage pour nos compatriotes. Mais le docteur Espiand était aussi un grand sportif et amateur de football. Il avait en effet de qui tenir puisque son père, professeur de mathématiques au lycée Carnot de Pointe-à-Pitre fut le fondateur de la Solidarité Scolaire, équipe de football qui a eu son heure de gloire dans le championnat guadeloupéen. C’est donc tout naturellement que notre docteur s’intéressa aux jeunes de la commune et participa à la création de L’Avenir Saintois dont il fut l’un des membres les plus actifs, comme joueur, entraîneur et conseiller technique.

Co-fondateur et collaborateur du journal L’ÉTRAVE

l'étrave rognée

De plus, cerise sur le gâteau, doué autant pour les accouchements que pour l’écriture, le docteur Espiand participa aussi à la création du journal L’ÉTRAVE, premier magazine saintois d’informations et de réflexions. C’est dans le N° 1 de ce magazine, daté de février 1965, que j’ai retrouvé l’article que je vous propose aujourd’hui. Sous la plume alerte et imagée du docteur Espiand, c’est toute l’origine du football saintois qui est racontée. Avec l’espoir exprimé à l’époque de voir ce football évoluer et trouver sa place parmi les plus grandes équipes régionales. Médecin, humaniste, sportif, écrivain et poète, Yves Espiand est aussi à sa manière un visionnaire, puisque sous le titre : Le football saintois : un enfant qui promet, il avait prédit un avenir radieux pour ce petit club insulaire, fort aujourd’hui de 150 adhérents. Lequel a en effet, 30 ans plus tard, accumulé les réussites avec la coupe régionale en 1999, le championnat PHR en 2009 et le championnat de la Guadeloupe en 2012. Voici ci-dessous, en italique, l’article du docteur Espiand :

Le football saintois : un enfant qui promet
(Par Yves Espiand – L’ÉTRAVE, février 1965)

Le football, sport populaire et mondial, contamine depuis longtemps notre archipel saintois et son virus tenace et exaltant a pénétré l’organisme de toute la jeunesse des deux îles, créant un engouement à la fois sympathique et désordonné. Si nous remontons le fil de ces dix ou vingt dernières années, nous trouvons des tentatives d’organisation de ce sport d’équipe, en particulier la création d’une société « L’Essor saintois » qui malheureusement fut victime d’une maladie infantile précoce : le manque d’espace. C’est là le vrai problème, cause du retard saintois sur la toute proche Guadeloupe. Le manque de terrain convenable avait fait du football un sport saisonnier, un sport de carême puisque les parties se déroulaient sur le fond sablonneux du Marigot, complètement asséché en cette période de l’année. Trois mois, c’était peu et même si l’énergie déployée par les participants était multipliée par cent, elle restait trop longtemps en veilleuse pendant les mois « à pluie » pour être assimilable.

Au centre, la Saline du Marigot en période de pluie - Année 65

Au centre, la Saline du Marigot en période de pluie – Année 65 – Futur stade du foot saintois.

Le ballon était alors mort pour quelques mois seulement, car tel Lazare, il ressuscitait pendant les vacances avec l’apport neuf des étudiants saintois du continent. On jouait alors sur la mince bande de terrain couverte de gazon, plat, quoique criblée de trous à tourloulous, située entre le chemin de Pompière et l’étang.

Ainsi vivotait le football saintois, sans le moindre soupçon d’organisation, lorsque sur l’initiative d’une bande de jeunes, un terrain boisé fut amicalement prêté par la famille FOY. La persévérance et l’ardeur avec lesquelles ils défrichèrent et aménagèrent le sol sont tout à leur honneur et témoignent d’un amour passionné pour le ballon. Ayant ainsi trouvé un berceau, une base solide quoique restreinte, la jeunesse saintoise commence à s’organiser.

L'Avenir Saintois -1965 : debout de gauche à droite : Marcel Déher - Gilbert Samson - Ga - Éric Joyeux - Maxime Procida - Euphrase Hoff Accroupis de g à droite : Michel Bocage - J.Pierre Péter - Yves Espiand - Raymond Joyeux - Euphrase Bocage

L’Avenir Saintois -1965 : debout de gauche à droite : Marcel Déher – Gilbert Samson – G. Gamas – Éric Joyeux – Maxime Procida – Euphrase Hoff – Accroupis de gauche à droite :
 Michel Bocage – J.Pierre Péter – Yves Espiand – Raymond Joyeux – Euphrase Bocage

Des matches contre l’île sœur de Terre-de-Bas objectivèrent toute la différence qui existe entre un nourrisson et un adolescent. Le tournoi du 15 août devait cependant apporter une satisfaction toute légitime aux Saintois de Terre-de-Haut qui, aidés de deux ou cinq vacanciers, tinrent en échec une équipe de Saint-Claude. Le football avait alors démarré et les frénétiques encouragements du nombreux public qui assista aux matches démonstration de la Juventus et de la Solidarité scolaire saluèrent les nets progrès réalisés par l’équipe saintoise. L’organisation d’un bal de nuit permet de subvenir largement aux dépenses inhérentes au déplacement des deux clubs de la Grande-Terre et le 28 décembre 1964, vers 19 heures, la naissance de l’Avenir Saintois était enregistrée à la mairie de Terre-de-Haut. Que Dieu lui prête longue vie, bonheur et discipline.

Composition du Bureau : Année 1965 :

Président : AZINCOURT Claude
1er Vice Président : CASSIN Daniel
2ème Vice Président : PETIT Geo
Secrétaire : VINCENT Georges
Secrétaire adjoint : JOYEUX Raymond
Trésorier : HOFF Eugène
Trésorier adjoint : MOLINIÉ GEORGES
Conseiller technique : ESPIAND Yves
1er Assesseur : VINCENT Maurice
2ème Assesseur : PÉTER Jean-Pierre.

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Et aujourd’hui ?

De tous temps, la passion du sport a animé la jeunesse saintoise, que ce soit en natation qu’en athlétisme (Berthaud Samson pour la course à pied), en voile traditionnelle ou en football. Mais pour amorcer cette passion, l’allumer, la porter, la maintenir, en dépit des aléas de l’insularité et de l’exiguïté du territoire, il faut des pionniers. Il faut à la base des individus volontaires, persévérants et désintéressés. Une équipe fondatrice, soudée et déterminée. Quitte à ce que d’autres, par la suite, prennent la relève. Parmi les pionniers de notre football saintois, avec feu Claude Azincourt, le docteur Yves Espiand est de ceux-là. De sa lointaine résidence provençale, nous lui adressons notre reconnaissance et notre salut amical. L’enfant qu’il a fait naître, avec d’autres en 1964-65  et pour lequel il prédisait un brillant avenir, se porte bien. Il a changé de nom en cours de route, passant de L’AVENIR SAINTOIS à l’AJCS en 1993, et à l’AJSS en 2001, mais son parcours est exemplaire puisque, après ses victoires en coupe et en championnat, il est en passe de retrouver la Division d’Honneur et qu’il nous promet des jours meilleurs, pour notre plus grand plaisir. À ses joueurs comme à ses dirigeants, pour faire honneur à leurs aînés et à leur maillot, nous ne pouvons que souhaiter : bon vent pour d’autres prouesses, pour d’autres victoires, pour d’autres émotions…

Équipe AJSS 2014-215 - Ph. site de l'AJSS

Équipe AJSS 2014-215  avec Samuel Péter – Ph. Site de l’AJSS

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Art et poésie du charbon de bois

Rodolphe FOY, maître charbonnier

IMG_4500Rodolphe FOY est né à Terre-de-Haut en 1952. Titulaire d’un CAP de maçonnerie et de carrelage, obtenu lors d’un séjour en Métropole, il regagne les Saintes en 1994 pour y exercer son métier et bâtir sa maison sur les hauteurs dominant la plage mythique de Grande-Anse. Une vue imprenable sur le large et les rouleaux de l’Atlantique. Vue grandiose balayée par les alizés et qu’il faut mériter car le morne est bien haut qui mène à sa demeure. Très jeune, alors qu’il est écolier, son beau-père Julien, lui enseigne les rudiments de la fabrication du charbon de bois. (Petit clin d’œil en passant : vous aurez sans doute observé l’occurrence des deux prénoms, héros célèbres de la littérature française : Rodolphe l’amant de Mme Bovary ; Julien, l’amoureux de Mme de Rénal. Flaubert et Stendhal pour une fois réunis aux Saintes!) Bref, Rodolphe perfectionne au cours des ans les rudiments enseignés par Julien et devient à l’instar de son mentor un maître charbonnier incontesté…

IMG_4406 - copie 2Il est actuellement, l’un des seuls à pratiquer cet art à Terre de-Haut, mais pas aux Saintes car beaucoup de ses compatriotes de Terre-de-Bas possèdent des fours à charbon artisanaux et alimentent régulièrement restaurateurs et particuliers de l’archipel. Certes, les Saintois ne cuisent plus depuis belle lurette leurs aliments au réchaud à charbon ou sur trois pierres comme autrefois. Mais, sans que les collines saintoises soient dévastées comme en Haïti, les amateurs de barbecues traditionnels sont demandeurs, laissant l’emploi du gril électrique aux citadins quelque peu snobs, indifférents à la saveur de leurs grillades et peu enclins à se noircir les mains…

Le bois

IMG_4407 - copieQui dit charbon de bois, dit bois, évidemment, vous l’aurez deviné. À raison de deux fournées seulement par an, Rodolphe doit néanmoins s’approvisionner régulièrement en matière première. Mais rassurez-vous. Fini le temps où il fallait courir les mornes armé de sa machette. En réalité ce n’est pas Rodolphe qui va au bois, c’est le bois, pourrait-on dire, qui vient à lui. Un ami, un particulier, s’apprête à élaguer ou à abattre un arbre, quel qu’il soit, notre charbonnier en est le premier informé. Il n’aura que les frais de transport jusqu’au pied de son domaine, à charge pour lui de le tronçonner (le bois, pas le domaine !) encore vert aux dimensions adéquates et de le laisser sécher le temps nécessaire, (autour de 6 mois), avant de le conditionner dans le four suivant une technique éprouvée, acquise au fil de l’expérience. Il convient en effet d’alterner gros et petits tronçons, en tenant compte de la noblesse de leur essence. Mahogany, raisinier de mer, quénettier, savonnette, tous, bois noble naturellement, n’auront pas le même traitement que le mancenillier, par exemple, bois traitre par excellence qui pourrait vous anéantir toute une fournée s’il est mal positionné dans l’agencement. De la qualité du bois et de sa place dépend la qualité de la combustion et du charbon. En plus d’être un art, c’est une évidence.

Le four et la préparation à la combustion

mimi 1Les producteurs de charbon de bois d’autrefois se contentaient de creuser le sol et d’y agencer leur bois, ménageant sur le sommet du four une cheminée centrale, ce qui ne les empêchait pas de faire du très bon charbon. Rodolphe a perfectionné le système en bétonnant le fond de sa fosse (6 mètres sur 1 mètre 25 et 0 m 80 de hauteur), la délimitant latéralement par un assemblage de quatre rangs de parpaings. L’ensemble est protégé par un petit toit de tôles soutenu par des madriers servant supports. La cheminée se trouve au sol, à l’opposée de l’entrée du four.

Mimi éMais si le système de base est différent du modèle traditionnel, la technique de préparation n’a pas évolué. Lorsque le bois est bien agencé dans le four, selon la grosseur et l’essence des tronçons, les premières traverses reposant sur deux barres de fer disposées horizontalement à 20 centimètres du sol, le tout est recouvert d’une épaisse couche d’herbe verte, elle-même recouverte de terre puis de carton et de tôles. Autant de précautions pour prévenir toute entrée d’air extérieur au cours de la combustion et permettre ainsi une pyrolyse parfaite, condition indispensable à la carbonisation du bois.

Mise à feu et temps de cuisson

R 1Avant de fermer hermétiquement la gueule du four, le charbonnier procède à la mise à feu. Surtout pas de pétrole ou de papier. Quelques copeaux ou brindilles bien sèches de bois du Nord suffisent. S’étant assuré que le feu a pris, Rodolphe peut maintenant fermer le four par une triple protection : plaque de tôle, herbe et planches alternées, solidement maintenues par des étais métalliques enfoncés dans le sol. La lente et mystérieuse combustion peut alors commencer et se poursuivre entre 4 et 5 jours, nécessitant une surveillance de jour comme de nuit. Et c’est là que réside la poésie de la fabrication du charbon. Car si la combustion se fait toute seule, dans le silence et le secret de la fosse, la fournée, elle, a besoin de compagnie. Pour ne pas s’embraser toute et réduire à néant les efforts du charbonnier, elle exige de lui une présence quasi permanente. L’obligeant à se lever plusieurs fois la nuit, elle lui permet ainsi non seulement d’imaginer et d’observer en surface la progression souterraine du feu qui couve, mais de contempler au passage le ciel étoilé, de suivre le défilé des nuages sur la lune, d’apprécier la musique nocturne du vent dans les palmes, mêlée à la voix sourde et continue des rouleaux océaniques. En parlant de lune, foi de charbonnier, il faut savoir qu’il n’est pas recommandé d’allumer son four à la pleine lune. En effet, le feu, attisé par l’attraction lunaire, peut embraser toute la fournée, la réduisant en cendre, sans profit aucun, bien évidemment, pour le malheureux charbonnier.

Défournage et tri du charbon

IMG_4493 - copieSi le travail de préparation du four est exigeant et méticuleux, celui du défournage n’est pas moins astreignant. Lorsqu’il se rend compte que la combustion est complète car toute la fournée s’est effondrée sur la totalité de sa longueur comme un soufflé qui s’est affaissé, le charbonnier peut procéder au défournage. Il enlève successivement les différentes couches de protection et s’active de ses outils à sortir le charbon de la fosse. Les morceaux mêlés à la terre sont tamisés, les autres, plus nombreux et de grosse taille sont étalés sur des tôles pour éviter toute reprise du feu au sol. Mais attention, une braise non repérée et qui continue d’être active sous l’effet de l’air, peut faire repartir spontanément la combustion et c’est tout le charbon encore au four ou déjà sorti, laissé sans surveillance, qui s’enflamme et part en cendre. C’est pour éviter ce danger que Rodolphe est attentif à tout filet de fumée suspecte, à la moindre odeur caractéristique de « brûlé ». Muni d’un seau d’eau, il prend soin d’éteindre toutes les braises repérées et les met de côté, car il a déjà perdu par le passé une fournée entière et ne souhaiterait pas connaître pareille mésaventure.

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L’opération de défournage est donc particulièrement délicate et difficile sous l’action combinée de la chaleur et de la poussière. Mais notre ami Rodolphe n’en a cure. Si ce n’est pas avec son charbon qu’il gagne sa vie, c’est un passionné qui tient à respecter ses engagements auprès des restaurateurs et des particuliers qui ont passé commande. Aussi, malgré les contraintes – souvent nocives – du défournage, prend-il toutes les précautions pour fournir en temps voulu un combustible de qualité que les amateurs ont d’ores et déjà labellisé comme étant le meilleur des Saintes, sans aucune comparaison avec ce qui s’achète dans le commerce.

Refroidissement et mise en sacs

Le charbon sorti du four et protégé de la pluie reste deux jours à refroidir à l’air libre. Si aucun départ de feu n’est survenu avant ou après le défournage, la partie est gagnée pour Rodolphe et il peut procéder à la mise en sacs. Autrefois, le charbon se vendait en « barrique » qui était la mesure officielle aux Saintes pour ce combustible, utilisé dans tous les foyers (c’est le cas de le dire), à l’époque où ni le gaz ni l’électricité n’étaient parvenus jusqu’à nous. Aujourd’hui, à l’instar de ce qui se vend en plus petit volume dans le commerce, c’est en sacs de 100 à 150 litres que sont conditionnées toutes les fournées de charbon de Rodolphe.

IMG_4488 - copie

Mais si vous avez besoin d’une plus petite quantité, Rodolphe, conciliant et ami de tous, peut vous en conditionner à votre demande, modulant son prix au volume souhaité. Et, au vu du travail et de l’investissement personnel requis pour cet art exigeant qu’est la fabrication du charbon de bois, un sac, quelle que soit sa contenance, n’est jamais trop cher. Sauf pour ceux qui sont inconscients des efforts fournis par le charbonnier et des contraintes qu’il doit subir pour satisfaire sa passion et la nôtre, amateurs de viande et de poisson grillés,  en toute convivialité.

Pour finir, une anecdote piquante

C’est Rodolphe lui-même qui me l’a racontée, en toute naïveté et sans aucune acrimonie, mais tout le monde la connaît à Terre-de-Haut. J’ai dit de notre charbonnier de Grande-Anse qu’il était l’ami de tous. Pas si sûr. Voilà déjà plusieurs mois, la commune de Terre-de-Haut disposait d’une plantation embarrassante de quénettiers située dans l’arrière cour de la mairie. Le maire ordonne donc l’abattage d’un ou de plusieurs de ces arbres fruitiers, laissant les employés disposer à leur guise du bois ainsi récupéré. Le chauffeur du camion communal, en toute naïveté lui aussi, ne sachant où entreposer son chargement, sollicite Rodolphe, qu’il sait à la recherche de bois pour son charbon. Rendez-vous est pris et le bois municipal est déversé à Grande-Anse, non loin de la propriété de Rodolphe. Que croyez-vous qu’il arriva ? Furieux de la « trahison » de son employé, le maire ordonne illico la récupération de « son » bois et le lendemain, à cinq heures du matin, le chargement réintègre le camion communal et la cour de la mairie où il continue de pourrir. Moralité, pour parodier un adage célèbre, il y a le bois dont on fait… le charbon, comme sur la photo ci-dessous, celui dont on fait les gens normaux, mais il y a aussi, hélas, le bois dont on fait les… (complétez à votre guise ).

IMG_4514 - copie

Crédit photos : Mimi Gain et Raymond Joyeux

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Petite fantaisie politico-poétique

Le contexte

Journal L'IGUANE - N° 2 Janvier 1990

Journal L’IGUANE – N° 2 Janvier 1990

Septembre 1989, l’Association saintoise L’Œil de l’Iguane est déclarée à la préfecture de la Guadeloupe.
Décembre 1989, le  premier N° du mensuel L’IGUANE, journal de l’Association, voit le jour.
1er Janvier 1990, le maire de Terre-de-Haut, mécontent de cette publication qu’il estime être le porte-parole de l’opposition, la dénigre publiquement dans son discours officiel de présentation des vœux.
Paradoxalement, alors qu’un arrêté municipal, décrétant l’espèce menacée, vient juste d’interdire la chasse aux iguanes et d’instaurer leur protection, l’orateur, se comparant à la frégate, prévoit la disparition rapide du journal et fait cette fracassante déclaration  : 

« Leur journal L’IGUANE, comme l’animal du même nom, nuisible et dévastateur, ne passera pas le carême. Moi je suis la frégate que rien ne peut atteindre… etc. »

*********

Pour la petite histoire, la publication de L’IGUANE se poursuivra jusqu’en 1994 avec 28 N° parus sur 2 doubles pages 21 x 30, rendant compte de la vie politique, sociale, sportive et culturelle de la commune de Terre-de-Haut. (Un projet de publication en un seul volume de l’ensemble des numéros est en cours).

La fable qui suit, écrite après le discours du maire, le premier janvier 1990, sur la navette reliant Terre-de-Haut à Trois-Rivières, a été publiée dans le N°2 de janvier 1990 du journal.

L’Iguane et la Frégate

Une frégate un jour avisa un iguane
Qui paisible au soleil se réchauffait le sang.
Du haut de sa superbe et dans la langue idoine
Elle ouvrit grand le bec en ces termes blessants :

IMG_0170 (1)

Pauvre terrien rampant, vil animal sans ailes,
N’es-tu donc point jaloux de mes exploits célestes ?
S’il t’arrive parfois de regarder le ciel
N’envies-tu pas mon vol et ma grâce et mes gestes ?

Ton espèce est nuisible et dévaste les clos
Tu seras par ma foi bien avant le carême
Dans l’herbe rabougrie qu’un squelette et des os.
Ou bien tu finiras déchéance suprême

La panse emplie de paille et la peau formolée
Dans le salon d’un maire en guise de trophée.

IMG_0665 - copieMoi je continuerai voyageur éternel
À planer dans l’azur tel un sphinx incompris,
À mépriser le monde et ses rêves mortels
Car jamais je ne pleure et jamais je ne ris.

À quelque temps de là comme avait dit l’oiseau
D’une grande sécheresse arriva la saison.
L’iguane déserta les ravines sans eau
Et de vivre de peu se fit une raison.

Mais toujours dans le ciel la frégate orgueilleuse
Traînait sur l’océan sa sinistre envergure
Proférant sans répit des sentences railleuses
Et traitant le requin de vulgaire friture.

Or un matin, la faim, comme à son habitude,
Fit quitter son repaire
Au phénix des airs.
Le fretin était rare,
Il fallait pour le voir
Prendre de l’altitude.

Notre frégate s’envola
Monta tant et si bien qu’elle se saoula
Pour son malheur
D’espace et de hauteur.

monstre - copiePuis tombant de l’azur plus vite que l’éclair
Dans le goitre béant d’un beau monstre marin
Éclaboussé d’écume
S’abîma bec et plumes.

Lorsqu’il apprit
Que c’en était fini
De la frégate altière
Le saurien millénaire
Que des ans la sagesse avait rendu serein
Se contenta prudent de bouger la paupière.

Moralité

Plutôt qu’à croasser sur le destin d’autrui
Mieux vaut fermer le bec quand on manque d’esprit.

R.J. de La Fontaine Municipale

iguane copie2

Texte et photographies © Raymond Joyeux

PS : Cette fable a été publiée en 2010 dans un recueil de poèmes intitulé
Au hasard de la nuit, édité aux Ateliers de la Lucarne.

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