Lettre à mon île

Un texte éloquent de Geo PETIT, toujours d’actualité

GEO2 - copie 3 (1)Georges M. PETIT est né à Terre-de-Haut le 1er Janvier 1938. Comme un don du ciel à sa famille et à notre île. Plus connu sous le diminutif de Geo, il a marqué de son empreinte l’actualité maritime, politique et sportive saintoise et seule la jeunesse d’aujourd’hui ignore peut-être qui il fut pour notre commune. Sportif émérite et adepte de culturisme à ses débuts, Geo fut à maintes reprises champion de Guadeloupe de natation et leader incontesté d’une équipe de nageurs saintois qui comptait alors, entre autres, dans ses rangs : Gilles DabriouGilbert, Max et Yvan Samson, Auguste Bartoche, Roger et Raymond Cassin. Équipe inexistante aujourd’hui qui pourtant, sous la conduite de Geo, a dominé dans les années 70-80 la natation guadeloupéenne. Mais outre son engagement sportif et citoyen au service des jeunes de Terre-de-Haut et du développement de la natation saintoise, Geo PETIT fut, avec son comparse Alain FOY, un pionnier de la construction navale de haut niveau avec un outillage à l’époque plus que rudimentaire.

 

Le Café de la Marine : maison familiale de Geo Petit à Terre-de-Haut

Le Café de la Marine : maison familiale de Geo PETIT à Terre-de-Haut

Fourmillant d’idées et de projets raisonnables pour notre île, Geo fut aussi un conseiller municipal éclairé. Ardent défenseur d’une évolution modérée, condamnant le tout béton, privilégiant l’utilisation des matériaux naturels et la protection à tout prix de notre environnement et de son fragile écosystème, il a toujours regretté qu’un modernisme un peu trop brutal ait altéré l’âme saintoise au point de la menacer à tout jamais de disparition. Enfin, collaborateur de L’IGUANE, entre 1989 et 94, Geo PETIT, féru par ailleurs de généalogie, y présentait régulièrement des articles d’opinion et de réflexion dont la pertinence 25 ans plus tard n’a pas pris une ride. À preuve cette lettre à son île, toujours d’actualité, que je vous propose aujourd’hui et qui parut dans l’IGUANE N° 19 de juillet 1992. Préfiguration sans doute d’un ouvrage en préparation qu’il a l’intention à 77 ans, de publier sous peu, si les dieux de l’édition lui sont favorables. Je te salue Geo et, au nom de notre amitié, je te souhaite courage et bon vent pour ta prochaine publication. Raymond Joyeux

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J’ai rêvé d’une île…

J’ai rêvé d’une île où les gens s’arrêtent un instant pour se regarder, s’aimer, s’embrasser. J’ai rêvé de réflexions qui nous viendraient non seulement de la tête mais aussi du cœur. J’ai rêvé que chez moi l’espoir renaissait…

Enfant du souvenir et de l’espérance, fils nostalgique, comment avec de telles pensées lancinantes ne pas t’écrire mon désespoir ? Je te regarde, île chérie, et ne vois plus que ta beauté physique, toujours apte à captiver les visiteurs en mal d’exotisme, mais ne retrouve plus ton âme qui me faisait croire en ton avenir. Tu l’as perdue au carrefour de la société de consommation, au carrefour du modernisme !

Terre-de-Haut, vue panoramique

Terre-de-Haut, vue panoramique : Photo R. Joyeux

Tu as placé entre toi et moi une immense barrière, une vaste palissade. Dans ton sein, là où j’ai trouvé l’épanouissement de mon enfance, je ne retrouve qu’incompréhension, je ne vois qu’un esprit frileux en mal d’intérêt, un monde froid et impersonnel. Oui ! Mon île chérie, tu as misé sur les affaires, et ta nature est une enchère au regard même de tes propres fils. Emportée par ce flot venu de l’Est, tu ballottes et tu dérives au gré des vents et des courants. Ton passé, ta belle et humaine société a fait place à la division et à l’égoïsme. L’amour, la galanterie, le spirituel, ton vieil héritage, sont devenus une tare.

La jeunesse – ton avenir – s’enfonce et tu t’en fiches

Pleinement consciente de tes limites, ton activité, comme on le constate, semble beaucoup plus gouverner ton ambition personnelle ; quant à ton imagination, elle n’est plus stimulée que pour mettre en avant ta négativité. En cela tu n’es aucunement gênée. Tu n’as plus d’orgueil en ce sens que tu ne donnes aucune importance à ce qui était ta jeunesse et ce qu’elle est devenue. Cette même jeunesse – ton avenir – s’enfonce et tu t’en fiches ! Quand bien même tu aurais choisi, il faudrait que tu saches qu’une attitude partisane n’est nullement un signe de réussite à ton développement matériel. Ce développement, tel que tu le conçois ne prépare vraiment pas ton avenir. Si tu as de l’aversion pour une majorité de tes propres enfants, comment feras-tu pour affranchir de la crainte tes amis financiers étrangers d’une xénophobie galopante que tu ne contrôles pas ?

Senne traditionnelle au soleil couchant- Ph R.Joyeux

Senne traditionnelle saintoise au soleil couchant- Ph R.Joyeux

Non ! île chérie, si tu n’apportes pas de clarté et de brillance là où règne la confusion ; si tu ne sais pas garder ton intelligence propre et sans déviation face à la pression de l’argent ; si tu n’es pas celle qui, grâce à ses pouvoirs donne un conseil désintéressé et un jugement constructif, tu continueras encore longtemps avec tes arguments fallacieux à justifier une politique humaniste inexistante. Il est stupéfiant de constater, quand il s’agit de politique, comment tu méprises ton propre sang. Ce pouvoir que tu possèdes d’étaler pendant tes campagnes électorales ton beau programme, invoquant une masse de promesses confuses en direction de ta jeunesse désarmée et de te voir le lendemain te vautrer dans ce qui fait tes habitudes.

Arc en ciel

 Plus de clarté et de brillance là où règne la confusion. – Ph R.Joyeux

Demain il faudra que tu rendes des comptes

Quel mépris ! Quelle leçon pour ta progéniture ! Demain il faudra bien que tu rendes des comptes. La division a cela de formidable qu’elle rend l’opprimé plus apte à cultiver son mental, ainsi, plus riche de connaissances, il pourra affronter des lendemains plus difficiles… N’oublie pas, mon île, que ton travail était de poursuivre et d’amener à la manifestation objective la vision qui a fait ton nom, aujourd’hui ton renom. Ta mission était de donner forme à ce qui faisait dans le passé ton charme et la chaleur de ton contact. Aujourd’hui tu as voulu et tu as pris ce qui appartenait aux autres, tu as perdu ce qui était à toi. Oh, oui ! mon île, depuis toujours je dialogue avec toi, mais comme une amante capricieuse, toujours tu as refusé d’écouter, préférant la démagogie à la réalité. Amoureux fervent, je n’ai jamais abdiqué, espérant un jour retrouver le chemin de ton cœur. Mais, là encore, la déception est grande.

Voiles traditionnelles

Voiles traditionnelles au départ d’une régate  – Photo Adieu Vat

Tu ne parles que d’affaires, que d’argent, que de haine

Ta moralité, comme l’égalité, n’était pas une vague aspiration. Elles plongeaient leurs racines, ces deux vertus, au plus profond de ton être. Le plus haut cri de la fraternité n’était-ce pas le symbole de tes maires humanistes du passé ? Qu’as-tu fait pour honorer cet héritage ? Tu m’en veux de te parler avec le cœur, et toi, tu ne parles que d’affaires, que d’argent, que de haine. Est-ce cela ton évolution ? Comment ne pas trouver chez toi une autre dimension ? Si vraiment les affaires, le tourisme, l’argent, t’ont changée, si tes richesses augmentent si bien ta politique, pourquoi ce désespoir chez tes enfants ? Est-ce cela ta réussite ? Est-ce cela, pour toi, être « Saintes » ? Île chérie, redeviens virginale. Tu as perdu ton âme, il est temps de la retrouver…

Ne laisse point l’amertume remplacer l’amour au cœur de ton fils. Tu étais née pour être une épouse tendre et romantique, telle que je t’avais connue. Maintenant tu es une  femme quelconque, celle qu’on « baise » et qu’on n’épouse plus. Une maîtresse ! Tu crois l’être pour tes soi-disant amants, mais ne t’ont-ils pas prostituée ? Te libérer de ton esprit sectaire, de tes préjugés étroits ; savoir effacer les limites dans tes relations avec tes proches voisines ; retrouver ta culture originelle. Voilà ce qu’il faut pour te reprendre et te retrouver. Ainsi nous reverrions le respect du prochain, l’absence d’égoïsme, une conformité avec la loi humaine. Suis mon conseil, oh mon île !  Il est encore temps. Oublie ta beauté physique, ferme ton peignoir et parle-moi avec ton âme…

Solidarité et fraternité : deux vertus saintoise à retrouve Ph R. Joyeux

Solidarité et fraternité : deux vertus saintoises selon Geo à réhabiliter –  Ph R. Joyeux

J’ai rêvé d’une île où les gens s’arrêtent un instant pour se regarder, s’aimer, s’embrasser. J’ai rêvé de réflexions qui nous viendraient non seulement de la tête mais aussi du cœur. J’ai rêvé que chez moi l’espoir renaissait…

Geo PETIT- L’Iguane – Juillet 1992

Geo Petit : Culturiste, champion de natation- Année 1980

Geo Petit : Culturiste amateur, champion saintois de natation.

PS : Je remercie la famille de Geo Petit et particulièrement sa fille Marlène pour m’avoir gracieusement transmis les photos de Geo. 

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3 commentaires pour Lettre à mon île

  1. Alain Joyeux dit :

    Notre planète Terre n’est elle pas une île dans l’océan cosmique? La complainte de Géo (le bien nommé: géo-gaïa, la terre en grec) à propos de notre archipel n’est elle pas applicable à notre biosphère dans sa globalité, planète que nous découvrons défigurée par les mêmes perversions évoquées ?

    On peut se dire avec résignation : « les problèmes décrits sont d’ordre global pour l’humanité, et il est alors logique qu’une petite île ne soit pas épargnée par son époque, et que l’on ne peut rien faire individuellement face au déferlement d’un phénomène aussi général »…
    Cette façon de voir pousse évidement au découragement des âmes sensibles et laisse alors libre cours à la maladie pour poursuivre son travail de sappe. Cette façon de voir est donc stérile.

    En thérapeutique, il est maintenant connu et reconnu qu’un patient cultivant un moral positif, combatif, une hygiène de vie sobre et saine, un humour joyeux et convivial, ainsi qu’une conviction profonde de sa capacité à s’en sortir, augmente considérablement ses chances de vivre, voire, pour de nombreux cas qualifiés d' »inéxpliqués », de guérir totalement.

    Quelles seraient alors les thérapies à mettre en oeuvre dans les comportements individuels et sociaux ?
    Jadis les valeurs morales de la religion pouvaient prétendre « tenir » un équilibre social viable.
    Par ailleurs la lenteur relative du déroulement de la vie permettait des espaces et des temps de réflexion, de méditation, de pondération, de contacts chaleureux… la précarité matérielle imposait la solidarité comme valeur de survie du groupe et des individus.
    Aujourd’hui, la religion n’a plus de prise, les aspects matériels se sont certes adoucis par les technologies, mais en même temps ces mêmes aspects matériels ont envahi la sphère d’intérêt dans une course qui ne laisse plus beaucoup de « temps ouvert », ni à la contemplation, ni à l’écoute de la valeur de l’autre, ni à la gratuité du don de soi.. ni à l’esprit.
    Ceux qui cultivent encore ces valeurs font figure d’énergumènes décalés… et pourtant!

    Quelle thérapeutique aujourd’hui sinon celle de reprendre du terrain sur cette apparente vitesse et facilité des choses, qui pourtant nous laissent désemparés à la moindre épreuve ?

    Prendre à nouveau du temps pour s’arrêter, observer, réfléchir, imaginer, anticiper, créer… sans menace, sans oppression…. Ne serait-ce pas cette tendance que l’on voit doucement émerger ici et là ? : « Soyons « slow »  » entendons-nous….  » prenons à nouveau du temps et de l’espace pour vivre enfin dans la qualité des choses ! »

    « S’arrêter pour voir »: la lenteur et la prise de recul comme préalable à l’action pleine de sens.
    « S’arrêter pour voir », telle a été de tous temps la prérogative des poètes, des artistes, qui seraient tant utiles à présent comme éducateurs sociaux : transmette une « attitude artistique » à chacun(e) comme valeur de progrès et instrument de guérison sociale : « Attitude artistique » dans tous nos actes quotidiens : apprendre ou réapprendre à voir comme un peintre, à parler comme un poète, à entendre comme un musicien, marcher comme un danseur… « devenons artisans et artistes de nos vie » !

    Aux Saintes comme ailleurs, il ne s’agit pas pourtant d’attendre pour que le meilleur ou le renouveau advienne depuis l’extérieur, depuis les dirigeants… Cette espérance du « messie » extérieur (religieux ou politique – fut-il parachuté) est une illusion localement et mondialement dévastatrice et, tant qu’elle prévaudra dans l’image d’un sauveur extérieur à nous même, l’assurance du pire sera l’unique perspective.
    Seule la responsabilisation individuelle pour prendre part au changement est opérante. Et si une seule personne devait changer en depit de l’inertie de tout le monde, sans doute celle-ci serait-elle déja une amorce d’influence pour son voisin et, de proche en proche, telle une trainée de poudre, enflammerait les âmes de toute une communauté. Et si je devenais cette personne? Et si le monde n’attendait plus que moi ? Chacun de nous avons le devoir de se poser cette question et d’y répondre en actes. Et si je n’y arrive pas, d’essayer et d’essayer encore…

    Si une seule personne est capable de réveiller les autres qui sommeillent, une petite communauté peut alors reveiller sa voisine et, de suite en suite…. « imaginons »..!. mais d’abord commençons par soi, chacun(e) de là où nous sommes.
    … petit à petit l’oiseau pourra, fera son nid.

    Naïveté de croire à cette logique ?

    Seule une attitude véritablement artistique, c’est-à-dire contemplative puis active, créatrice, peut alors affronter puis dépasser une idée naïve et la transformer en idéal-réaliste.

    « J’ai rêvé d’une île où les gens s’arrêtent un instant pour se regarder, s’aimer, s’embrasser. J’ai rêvé de réflexions qui nous viendraient non seulement de la tête mais aussi du cœur. J’ai rêvé que chez moi l’espoir renaissait… » nous dit Geo.

    Rabinrath Tagore nous dit à son tour:

    « Je dormais
    et je rêvais que la vie n’était que joie
    je m’éveillais
    et je vis que la vie n’était que service
    je servis
    et je vis que le service était la joie. »

    Merci au joyeux poète d’offrir ces chroniques comme espace de libre expression pour des amorces de changement.

    Libres jardiniers nous sommes.

    Alain JOYEUX – Art thérapeute.

  2. LAURENT Aline dit :

    Merci à Raymond de mettre sur fb ce beau texte de Geo ; j’ai aussi la nostalgie deTerre de Haut de mon enfance sans voiture, sans mobylette; Terre de Haut où nous allions à Pompierre prendre un bain et revenions assoiffés vider les cruches d’eau ; Terre de Haut et le chameau où nous allions voir se lever le soleil, Terre de Haut et le manque d’eau qui nous obligeait à économiser pour rester plus longtemps ; tous mes souvenirs d’enfance sont à  » l’ermitage » maison de mes grands-parents ! si seulement Terre de Haut pouvait revenir comme avant !

  3. lerosey dit :

    L’avenir est devant et il faut toujours se battre quelque soit l’époque.Alors avançons le mieux possible avec aussi un peu d’humilité et de générosité car il y a toujours des erreurs.
    Peut être justement réhabilitons l’amour pour son « voisin » et arrêtons de maugréer inutilement contre « l’étranger ». Cherchons le bon sens. Bisous

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