Terre-de-Haut, grandeur et décadence : point de vue tiré d’une revue de 1949

Un article d’août 1949
sur le tourisme à Terre-de-Haut

Pour les amateurs d’histoire de la Guadeloupe en général et des Saintes en particulier, je propose ces réflexions d’un auteur anonyme qui a signé simplement de ses initiales : L.P. Réflexions publiées dans La Revue Guadeloupéenne datée du mois d’août 1949, opuscule aujourd’hui disparu, mais dont on doit trouver certainement la trace aux Archives départementales. Sous le titre LES SAINTES DANS LE TOURISME EN GUADELOUPE, l’auteur regrette « les temps heureux » où, selon lui, Terre-de-Haut prospérait grâce à la présence sur son sol d’une garnison militaire, et déplore ce qu’elle est devenue en 1949, à la suite de la démilitarisation de l’île par les autorités coloniales. Voici en quels termes la rédaction de La Revue Guadeloupéenne présentait ces réflexions :  » L’article ci-dessous résume assez bien ce que pouvait penser sur la question des Saintes le commun des mortels et en particulier un promoteur du tourisme local avant l’acquisition par nos Pouvoirs publics d’un bateau confortable et rapide précisément destiné à assurer la correspondance entre les îles… »

Le charme saintois d’antan

 » Nous ne nous attarderons pas à vanter ici le charme des Saintes. Tout a été dit à ce sujet et d’autres que nous, et mieux que nous, sauront décrire la pureté de l’air qu’on y respire, la splendeur de sa lumière, les formes de ses roches vives qui se profilent toujours sur le même azur imbibé de clarté dorée, ses plages, ses calanques, ses falaises que caresse perpétuellement l’haleine égale de la mer… et cependant ces merveilles si proches de la Guadeloupe en sont pratiquement très éloignées. Si dans notre jeunesse, l’attrait de l’inconnu, de l’aventure, nous incitait à traverser le « canal » sur le plus frêle des canots, battu le plus souvent par des lames agressives, à partager la case du pêcheur, à parcourir les sentiers piquants, à escalader les roches coupantes, pour jouir de sites « merveilleusement romantiques », aujourd’hui que le temps a fait, hélas, son chemin, nous n’entendons plus nous déplacer que dans certaines conditions, c’est-à-dire franchir le « canal » sur un bateau bien établi, embarquer et débarquer sans acrobatie, pouvoir, si nécessaire, faire appel à un médecin résidant et faire confectionner son ordonnance sur les lieux mêmes, avoir l’assurance de trouver, le cas échéant, gîte et nourriture dans un hôtel et enfin la perspective de quitter notre villégiature le jour que nous nous serons fixé, sans être à la merci d’un bateau aux horaires fantaisistes.

La pureté de l'air, la splendeur de la lumière

La pureté de son air, la splendeur de sa lumière

Une époque glorieuse à tout jamais disparue

Combien sont attirés par ces îles d’or et s’y rendraient fréquemment s’ils ne se trouvaient pas en présence d’invraisemblables difficultés qu’il serait si facile de leur éviter. Aucune localité de la Guadeloupe n’a connu comme Terre-de-Haut autant de haut et de bas et, sans remonter aux temps lointains où ce « Gibraltar » de la Mer des Antilles y imposait l’auréole de sa puissance, les vieux se souviennent encore et nous racontent l’époque glorieuse, où, dans leur île, résidaient un chef d’Escadron d’artillerie, un commissaire de la Marine, deux médecins, un pharmacien, de nombreux officiers, l’époque pendant laquelle les forts étaient occupés par la troupe et l’hôpital par des convalescents venus d’un peu partout. Ils nous parlent du mouvement que portait dans le pays le lazaret, de l’animation bruyante de la rade, des allées et venues perpétuelles des avisos entre Basse-Terre et Terre-de-Haut ; ils nous citent enfin bien d’autres splendeurs à tout jamais disparues. C’était en effet l’époque heureuse où la population gravitait autour de la garnison militaire et maritime qui engendre toujours une grande activité partout où elle est installée.

Une chute brutale de 30 ans

Après leur démilitarisation par suite d’une nouvelle orientation de la politique coloniale de la France, ce fut pour ces îles la chute brusque. Pendant plus de trente ans, Terre-de-Haut se consuma sur elle-même. De très rares excursionnistes allaient dans cette commune malheureuse où cependant ils trouvaient, en même temps qu’un accueil empressé, tous les produits de la mer, sans compter : volailles, œufs, lait en abondance et à des prix dérisoires. C’était pour les fervents des Saintes le temps exquis de douces vacances. Alors les maringouins ne troublaient pas votre sommeil et l’on pouvait impunément se baigner dans la rade sans fâcheuses rencontres. 

Se baigner en toute sécurité

Se baigner en toute sécurité

De 1932 à 1939 : nouveau départ

Somme toute, c’est vers 1932 que beaucoup de nos compatriotes découvrirent Terre-de-Haut. Jusqu’aux premiers jours de la guerre, ce fut la ruée, facilitée sans doute par l’accroissement des moyens de transport, consécutifs au développent du trafic bananier et aussi à ce besoin de déplacement qui s’est manifesté dans toutes les classes sociales. On acheta des terrains à tour de bras. Puis de nouveau, le calme. Jusqu’en 1939, indépendamment du boat postal, le trafic était assuré une fois par semaine par un vapeur de la Transat. C’était peu mais c’était encore le rêve à côté du néant actuel, car si on subventionne un service postal, par contre, aucun service public n’a été prévu pour le transport des passagers, avec les garanties de sécurité et le minimum de confort que nous trouvions au moins sur les vapeurs de la Cie Gle Transatlantique. Ainsi le bateau postal étant appointé uniquement comme boîte postale, comment lui imposerait-on des obligations à l’égard des voyageurs, autres que celles exigées par l’Inscription Maritime ou la Douane.

Le boum de la banane

À nouveau, aujourd’hui, les moteurs pétaradent dans le « canal ». Est-ce le « boum » de la banane qui permet les dépenses de gazoline ? Est-ce la pénurie de poissons qui incite le citadin à aller chercher dans le vivier des Saintes cette rarissime nourriture ? Quoi qu’il en soit, Terre-de-Haut, ces dernières vacances, était comble. Et pour cela même, certaines mesures d’hygiène ne devraient-elles pas s’imposer ? Si la population sédentaire et flottante va en augmentant, la plage du bourg, elle, n’est pas élastique, elle ne s’agrandit pas. Ou alors, si l’on se trouve dans la nécessité de considérer cette petite rade comme le réceptacle indispensable des ordures communales et de ce fait proscrite aux baigneurs, ne pourrait-on pas aménager pour ceux-ci quelques criques à proximité qui seraient maintenues en parfait état de propreté avec tant soit peu de vigilance ?

Emballage de bananes en Guadeloupe

Emballage de bananes en Guadeloupe dans les années 30

Les nuisances du petit élevage

Plus haut nous parlions des temps heureux où Terre-de-Haut ne connaissait que de très rares et débonnaires maringouins. Au travers des ans, comme d’ailleurs dans tout le département, même aux plus hautes altitudes, au Matouba par exemple, cette gent ailée s’est transformée sous l’appellation d’anophèles, en vols progressifs. La cause ? Pour certains, c’est à Terre-de-Haut, la diminution des mancenilliers, arbres-poisons, pour d’autres la multiplication des trous creusés par les petits éleveurs, comme réservoirs à eau pour leurs bêtes. Jadis, il y avait dans l’île 2 ou 3 grands éleveurs, plus ou moins fournisseurs de la Troupe et de la Marine et qui disposaient de vastes mares, loin dans les terres. Aujourd’hui, chacun aspire à avoir une vache … et sa mare. Mais puisque le nombre de bovidés va en augmentant – encore que cet élevage semble de prime abord paradoxal dans un pays où l’herbe et l’eau font parfois complètement défaut – ne conviendrait-il pas aussi dans cet hymne à la production, porté à faux, souvent, d’introduire un couplet plus réaliste à l’adresse de nos compatriotes des Saintes : l’industrie de la pêche, par exemple ? C’est dans cette voie, plutôt que dans celle de l’élevage que devrait peut-être se canaliser l’effort des Saintois, dans cette profession de pêcheurs, où, de père en fils, ils ont toujours fait preuve d’une maîtrise incomparable. Les jeunes s’en éloignent, mais nul doute qu’ils y reviendraient par goût, par instinct atavique, si on leur donnait sans restriction les possibilités d’entreprendre l’exploitation de leurs eaux, avec des moyens plus étendus, plus perfectionnés, en un mot plus efficients que ceux dont disposaient leurs aînés à l’époque où le temps ne comptait pas.

Élevage de bovins à Terre-de-Haut à l'époque de l'article

Élevage de bovins à Terre-de-Haut à l’époque de l’article

Un développement raisonné à l’échelle de la commune

Que demande-t-on pour Terre-de-Haut ? Non pas son aménagement en prévision de clients genre Agence Cook, dames à grosses lunettes, messieurs roses et gras, sanglés d’appareils photographiques et de jumelles. Non, on lui souhaiterait un sort plus modeste plus en harmonie avec notre genre de vie, mais quand même encadré dans d’élémentaires disciplines ; de sortir de son isolement par l’usage de moyens de transport fréquents, réguliers, rapides, confortables, offrant toute sécurité. Immédiatement alors fonctionnera cet hôtel tant réclamé mais irréalisable sans les transports qui doivent lui assurer : clientèle régulière et ravitaillement.

Perspectives d’avenir

Avec la fréquence et le bon conditionnement des communications, les citadins afflueront à Terre-de-Haut, tout comme à Petit-Bourg, Gourbeyre, Saint-Claude, les officiels s’y rendront et constateront de visu qu’il n’y a pas grand chose à entreprendre dans cette merveilleuse île pour en faire tout simplement ce qu’elle était jadis, une délicieuse station de convalescence. En appeler au passé pour justifier le progrès paraît assez anormal, mais en Guadeloupe, ne faut-il pas en bien des cas user de ce mode rétrospectif ? Bref, espérons que par ces temps de projets à outrance, l’aménagement des Saintes ne sera pas oublié. Cependant comme nous le dicte l’expérience, ne craignons pas de dire qu’il serait absolument illusoire d’entreprendre quoi que ce soit aux Saintes tant que leur accès sera subordonné aux caprices et imperfections des moyens de transport dont nous disposons présentement. » L.P.

Arrivée bateau

Le vapeur des Pouvoirs publics arrive à Terre-de-Haut

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2 commentaires pour Terre-de-Haut, grandeur et décadence : point de vue tiré d’une revue de 1949

  1. raymondjoyeux dit :

    Selon des informations recueillies par ailleurs (une lettre de M. Roger FORTUNÉ, directeur à l’époque de l’Office du Tourisme de Pointe-à-Pitre, lettre adressée au maire de Terre-de-Haut, le Dr GERMAIN, le 11 octobre 1971), l’auteur de l’article ci-dessus (L.P.) s’appelait M. PINDER, sans précision de prénom. Il semblerait que ce M. PINDER aurait créé et animé à Terre-de-Haut, avant la 2ème Guerre mondiale, un embryon d’office de tourisme avant la lettre, destiné à informer les visiteurs sur les horaires des bateaux, les locations, sites remarquables et activités susceptibles de les intéresser. L’article de M. PINDER a été publié dans le N° 22 de La Revue Guadeloupéenne de Juillet-août 1949. M. FORTUNÉ regrettait dans sa lettre que rien n’avait remplacé l’association de M. PINDER et incitait le Dr GERMAIN à créer à Terre-de-Haut un syndicat d’initiative.  » Je me tiens à votre disposition, précisait M. FORTUNÉ, pour vous communiquer des projets de statuts de Syndicat d’Initiative, au cas où ma suggestion serait susceptible d’être retenue. » Il proposait par ailleurs la réalisation d’une carte touristique de l’archipel destiné aux visiteurs.

  2. alain thouret dit :

    Concernant les transports, je regrette qu’il n’y ai pas de navettes régulières vers Pointe à Pitre , la Dominique ou la Martinique sans oublier la Désirade et Marie Galante.Probablement une question de rentabilité !

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