Le 12 septembre dernier, j’ai publié la première partie de cette chronique consacrée à mon entrée au collège en 1953 intitulée Le départ. Voici, ci-dessous le second chapitre.
Âgé de dix ans, l’auteur, accompagné de sa mère, quitte pour la première fois sa commune de Terre-de-Haut (petite île de l’archipel des Saintes) pour se rendre en Guadeloupe dite continentale afin d’effectuer son entrée en 6ème comme pensionnaire au séminaire-collège de Blanchet.
Ce texte est extrait du récit d’enfance Les manguiers du Galion, publié en 2020 chez CaraïbÉditions.
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La rentrée des pensionnaires précédait cette année-là de deux jours celle des externes et des demi-pensionnaires. C’est donc le samedi trois octobre 1953, après notre visite du mois de septembre au directeur, que ma mère et moi avons gravi pour la seconde fois les marches du séminaire-collège de Blanchet.
Quelques garçons, sans doute aussi timides que moi, accompagnés d’un parent, se trouvaient déjà dans la cour avec leurs sacs ou leurs valises, certaines grossièrement attachées avec une cordelette de chanvre, celle qui servait d’habitude à ficeler l’emballage des régimes de bananes destinés à l’exportation. D’autres, livrés à eux-mêmes, plus hardis ou anciens du pensionnat, déambulaient bruyamment dans les couloirs, attendant l’intervention du surveillant chargé de nous accueillir pour la circonstance.

La visite a commencé par le grand dortoir, à l’étage du bâtiment principal, non loin du bureau du directeur. Ma mère m’a aidé à faire mon lit et à disposer mes affaires sur l’étagère qui m’était dévolue dans le placard collectif adossé au mur. Aux petits cônes de sciure sur les planches, on voyait que les termites y avaient élu domicile et établi leur garde-manger. À la demande du surveillant, nous avons dû remiser dans ma valise, au grand désappointement de ma mère, le petit casque colonial et l’ensemble de toilette, broc et cuvette émaillés, dont elle avait fait naïvement l’acquisition, pendant les grandes vacances, aux établissements Le Bon Marché de Pointe-à-Pitre.
Lorsque les lits ont été faits et les trousseaux rangés dans les placards, que fermait un simple rideau de tissu, le surveillant a vérifié que les valises portaient bien en évidence une étiquette au nom de leur propriétaire puis les a fait monter au galetas. Il a précisé qu’elles y resteraient jusqu’à la fin de l’année scolaire. Chaque pensionnaire devant posséder un sac ou une deuxième valise plus petite, en prévision des sorties éventuelles de fin de semaine et des retours à la maison aux vacances de la Toussaint, de Noël et de Pâques.
D’une voix volontairement pleine de gravité qui m’a impressionné, il a rappelé les heures de fonctionnement du dortoir et son règlement particulier : coucher et extinction des feux à 21 heures 30 tous les soirs ; lever à 5 heures 30 en semaine, à 6 heures le dimanche. Il a longuement insisté sur le fait que le silence absolu y était à tout moment exigé et que, sous aucun prétexte, nous ne devions nous y rendre au cours de la journée, sauf, a-t-il ajouté, après le petit-déjeuner pour refaire ensemble nos lits et ranger nos affaires de toilette. Qu’enfin les WC à la turque n’étaient à utiliser qu’exceptionnellement, en cas d’extrême urgence, chacun devant prendre ses précautions pour la nuit aux cabinets extérieurs de la cour, avant la prière commune en salle d’étude.
Il nous a donné ensuite des instructions pour l’utilisation des lavabos collectifs, sortes de longs abreuvoirs métalliques comme ceux que j’aurais l’occasion d’observer bien plus tard, dans les prés d’élevage en France métropolitaine. Bien entendu, ils n’étaient alimentés que par d’uniques robinets d’eau froide. Et quoique cette eau provînt, par un système complexe de pompage, de la rivière Galion qui coulait en contrebas du collège, outre qu’elle était impropre à la consommation, il nous était formellement recommandé de l’économiser. Cette consigne répondait à un impératif éducatif de savoir-vivre et de civisme : « la gratuité ne justifie pas le gaspillage ».
Cette leçon de morale improvisée m’a laissé pour tout dire indifférent. J’avais l’habitude, aux Saintes, en période de carême, de me laver les pieds à l’eau de mer avant d’aller me coucher. D’ailleurs un de mes oncles, mari d’une sœur de mon père, qui avait mis en location un appartement au Mouillage, à Terre-de-Haut, avait apposé au-dessus du lavabo de l’étroite salle de bains cette inscription qui m’est revenue en mémoire : « Ne gaspillez pas l’eau, c’est criminel pour ici.» Et mon oncle devait savoir de quoi il parlait, il était percepteur à Trois-Rivières.
La salle d’étude se trouvait juste au-dessous du dortoir. Ce fut la deuxième étape de notre visite. En y entrant, la première chose qui m’a frappé a été la pendule murale et son carillon caractéristique. J’ignorais bien sûr à cette époque l’existence de Big Ben en Angleterre. Mais ceux qui ont entendu sonner l’horloge de cette tour historique de Londres sauront à quoi ressemblait le carillon de notre étude. C’est lui qui allait pendant six ans ponctuer chaque quart d’heure de mes journées de pensionnaire.
Quand tout le monde fut entré, notre guide nous a fait chercher le pupitre en bois massif au couvercle articulé qui nous avait été attribué. Le mien se trouvait au milieu de la salle. « C’est ici, nous a-t-il dit, que vous rangerez vos affaires de classe, étudierez vos leçons et ferez vos devoirs. Comme pour le dortoir, c’est avant tout un lieu de silence. Vous y passerez une grande partie de votre emploi du temps, en dehors des heures de cours et de récréation. C’est ici aussi que vous terminerez la journée. Nous y ferons ensemble, à 21 heures, la prière du soir avant de nous rendre au dortoir.»
Puis, claquant dans ses mains, il nous a désigné du menton le crucifix de bronze, patiné de vert-de-gris, qui ouvrait ses bras au-dessus d’un long tableau noir où figurait une phrase à la craie dont je n’ai pas saisi le sens : « Deviens ce que tu es ». Il a mis un doigt sur ses lèvres, pour nous signifier sans doute, comme au catéchisme, que « Jésus voit tout et nous écoute, scrutant surtout ce qu’il y a de caché au plus profond de nos cœurs. » La légère bousculade occasionnée par la re-cherche des pupitres s’est arrêtée net. Surpris comme tous les autres par le brusque silence et l’attitude de notre accompagnateur, je n’ai pas eu le temps de faire la connaissance de mon voisin d’étude. Mais j’ai entendu nettement sonner pour la seconde fois la pendule. J’ai compris alors que ces huit notes, régulièrement répétées, allaient me devenir familières. Je crois même que ce carillon a été le premier ami que je me suis fait secrètement en cette matinée de rentrée au séminaire-collège.

Flottant dans sa chemise beige à quatre poches retombant sur son pantalon, façon saharienne de ministre africain, après le dortoir et la salle d’étude, le surveillant nous a conduits au réfectoire. Le règlement, selon lui, y était plus souple : « Le matin, à sept heures, petit déjeuner en silence. Le midi et le soir de la semaine, autorisation de parler au dessert, après les lectures. Les samedis et dimanches, conversation libre à tous les repas. Les couverts, passés à l’eau chaude dans une bassine, séchés et enveloppés dans les serviettes, devront rester dans les tiroirs de la table. Il faudra bien les laver et les essuyer pour éviter que les ravets y viennent se réfugier et y pondre leurs œufs. »
(….)
Contiguë au réfectoire, longeant le couloir principal, la chapelle, dernière étape de notre visite. Il n’a pas été nécessaire ici de réclamer le silence. Chacun des futurs pensionnaires que nous étions, accompagné le plus souvent de sa mère, comprenait bien que c’était le lieu sacré par excellence qu’il fallait naturellement respecter.
Après nous avoir laissé quelques minutes de recueillement, notre accompagnateur nous a informés de l’obligation pour les séminaristes d’assister à la messe tous les matins, dès leur descente du dortoir, alors que les simples collégiens iraient en étude jusqu’au petit déjeuner. Puis il nous a distribué un missel à garder toute l’année, le Gaschy, du nom de son auteur, un certain Théodore, probablement abbé ou chanoine du début du siècle. Enfin, prenant une dernière fois la parole, il nous a exhortés à la prière : « Un jour de rentrée scolaire, a-t-il susurré d’une voix faussement suave de vicaire général, nous devons nous confier à Dieu et à la Vierge. À genoux, récitons ensemble Notre Père et Je vous salue Marie.
J’imagine que, comme moi, la plupart de mes camarades devaient avoir le cœur serré. La perspective d’une séparation imminente n’était pas pour nous réjouir. Elle nous empêchait qui plus est de nous concentrer sur nos prières. Pour beaucoup d’entre nous, l’internat était une expérience nouvelle, excitante peut-être, mais sans doute secrètement redoutée. Laissant derrière nous nos habitudes familiales et l’affection quotidienne de nos proches, sans attaches ni repères, en tout cas les premiers jours, nous allions nous retrouver entre nous, comme des orphelins égarés que le hasard avait réunis.
Dans la grande cour en contrebas, sous l’un des nombreux manguiers qui jalonnaient depuis la route le chemin d’accès au collège, à quelques mètres du grand escalier que je commençais à bien connaître maintenant, parmi d’autres automobiles garées également à l’ombre, une voiture attendait ma mère.
Je l’ai accompagnée jusqu’à la portière. Sans effusion particulière, elle m’a embrassé et m’a passé la main sur le visage avec un sourire plein de tendresse, et peut-être même, j’ai cru le deviner, un soupçon d’inquiétude et de tristesse. Des larmes ont perlé aux coins de mes yeux que je me suis empressé d’essuyer de la manche de ma chemise.

Texte extrait de l’ouvrage Les manguiers du Galion
Publié par Raymond Joyeux le dimanche 4 octobre 2026

