Une rentrée scolaire en 1953. 1 – Le départ

Âgé de dix ans, l’auteur, accompagné de sa mère, quitte pour la première fois sa commune de Terre-de-Haut (petite île de l’archipel des Saintes) pour se rendre en Guadeloupe dite continentale afin d’effectuer son entrée en 6ème comme pensionnaire au collège de Blanchet.
Ce texte est extrait du récit d’enfance Les manguiers du Galion, publié en 2020 chez CaraïbÉditions.

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À mesure que La Belle Saintoise* traçait sa route vers Basse-Terre, les Saintes s’éloignaient à l’horizon, se rapetissant lentement, comme happées par une main invisible. Recroquevillé sur la banquette arrière, exposé au vent et aux embruns, ma valise entre les jambes, je jetais de temps en temps mes yeux embués vers l’archipel. Le cœur entre deux eaux, la tête submergée d’un flot confus d’images et de pensées.

Sitôt franchi le cap de la pointe Vieux-Fort, nous avons abordé le glacis du Houelmont. Il n’y avait alors plus rien derrière nous que le sillage vite effacé de la barge. J’avais l’impression que se tournait sans appel sous mes yeux la plus belle page de ma vie.

Mon passé tout frais de petit Saintois promis à l’exil n’était pourtant pas mort. Du haut de mes dix ans, je me remémorais ce que j’avais vécu jusque-là au bord de la mer : mon passage chez madame Olime*, les arrivées de la Jeanne d’Arc, le parfum de M. Dévarieux*, mes dernières heures de cours avec M. Pioche en classe de fin d’études, ma vie d’enfant de chœur et mes courses aux tourterelles avec mon ami Christian dans les mornes de mon île natale.

Dessin Alain Joyeux

Ces images d’une enfance heureuse et ensoleillée défilaient dans mon esprit avant de se mêler et s’assembler à la manière des fils multiples d’une trame, celle de ma jeune existence.

Le sillage de La Belle Saintoise qui s’élargissait en éventail et s’évanouissait progressivement à la surface de la mer, alors que les Saintes avaient complètement disparu, n’était pourtant pas à l’image de mes souvenirs.

Je savais qu’ils finiraient fatalement par s’estomper au fil des années. Mais j’avais vécu si intensément certains fragments de mon enfance et les sentais si profondément ancrés dans ma mémoire que j’avais le sentiment que rien ne pourrait jamais les effacer. Et malgré mon angoisse à l’idée de me retrouver bientôt en terre inconnue, je m’efforçais de me raisonner. De penser que d’autres aventures m’attendaient qui viendraient s’y adjoindre. Qu’en définitive les études que j’allais entreprendre, les expériences, les rencontres accumulées, ne pourraient que m’enrichir et me former. Les paroles du directeur de Blanchet en présence de ma mère, lors de mon inscription : « Nous ferons de lui un homme », me revenaient sans cesse à l’esprit. Elles écrivaient pour moi le lumineux programme des années à venir.

Maison natale de l’auteur à Terre-de-Haut

N’empêche que, ruminant toutes ces pensées, les yeux mi-clos, pelotonné sur mon siège à bord de cette barge où j’avais été ballotté pendant près de trois heures, et qui m’éloignait inexorablement de mon milieu naturel, j’avais l’amère impression d’être un prisonnier arrêté malgré lui qu’on emmenait de force au pénitencier.

C’est alors que La Belle Saintoise a accosté au quai du port de Basse-Terre. Un panache de nuages noirs enveloppait le sommet habituellement dégagé de la Soufrière*. Le clocher de la cathédrale finissait de sonner huit heures.

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La Belle Saintoise : nom de la bargeliaison entre les Saintes et la Guadeloupe
Mme Olime : institutrice école payée classe enfantine
M. Dévarieux : Instituteur CM2
école publique
La Soufrière : volcan actif dominant la ville de Basse-Terre

Texte de Raymond Joyeux
Illustration de la couverture Alain Joyeux
CaraïbÉditions 2020

Photo maison natale année 1900

Publié par Raymond Joyeux
Le samedi 12 septembre 2026



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