Tiré d’Anabase, voici pour célébrer la venue de l’été cet hymne magistral du poète guadeloupéen Saint-John Perse, Prix Nobel de littérature, que je vous laisse apprécier.
Merci pour votre fidélité
bon été à tous.
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L’Eté plus vaste que l’Empire suspend aux tables de l’espace plusieurs
étages de climats. La terre vaste sur son aire roule à pleins bords sa braise pâle sous les cendres. Couleurs de soufre, de miel, couleur de choses immortelles, toute la terre aux herbes s’allumant aux pailles de l’autre hiver – et de l’éponge verte d’un seul arbre le ciel tire son suc violet. Un lieu de pierres à mica ! Pas une graine pure dans les barbes du vent. Et la lumière comme une huile. De la fissure des paupières au fil des cimes m’unissant, je sais la pierre tâchée d’ouïes, les essaims du silence aux ruches de lumière ; et mon cœur prend souci d’une famille d’acridiens…
Chamelles douces sous la tonte, cousues de mauves cicatrices, que les
collines s’acheminent sous les données du ciel agraire – qu’elles cheminent en silence sur les incandescences pâles de la plaine ; et s’agenouillent à la fin, dans la fumée des songes, là où les peuples s’abolissent aux poudres mortes de la terre.

Ce sont de grandes lignes calmes qui s’en vont à des bleuissements de vignes improbables. La terre en plus d’un point mûrit les violettes de l’orage ; et ces fumées de sable qui s’élèvent au lieu des fleuves morts, comme des pans de siècles en voyage…

A voix plus basse pour les morts, à voix plus basse dans le jour. Tant de douceur au cœur de l’homme, se peut-il qu’elle faille à trouver sa mesure ?…« Je vous parle mon âme ! – mon âme toute enténébrée d’un parfum de cheval ! » Et quelques grands oiseaux de terre, naviguant en Ouest, sont de bons mimes de nos oiseaux de mer.

A l’Orient du ciel si pâle, comme un lieu sain scellé des linges de l’aveugle, des nuées calmes se disposent, où tournent les cancers du camphre et de la corne… Fumées qu’un souffle nous dispute ! la terre toute attente en ses barbes d’insectes, la terre enfante des merveilles !…
Et à midi, quand l’arbre jujubier fait éclater l’assise des tombeaux, l’homme clôt ses paupières et rafraîchit sa nuque dans les âges… Cavaleries du songe au lieu des poudres mortes, ô routes vaines qu’échevèle un souffle jusqu’à nous ! où trouver, où trouver les guerriers qui garderont les fleuves dans leur noces ?
Au bruit des grandes eaux en marche sur la terre, tout le sel de la terre tressaille dans les songes. Et soudain, ah, soudain que nous veulent ces voix ? Levez un peuple de miroirs sur l’ossuaire des fleuves, qu’ils interjettent appel dans la nuit des siècles ! Levez des pierres à ma gloire, levez des pierres au silence, et à la garde de ces lieux les cavaleries de bronze vert sur de vastes chaussées !… »

Publié par Raymond Joyeux
le dimanche 21 juin 2026
Texte de Saint-John Perse
Illustrations-photos Raymond Joyeux