Escale aux Saintes en 1935 -2/5

Après une traversée pittoresque du canal des Saintes en canot à voile, l’archéologue Marthe Oulié est arrivée à Terre-de-Haut. Elle est accueillie dans une famille saintoise dont la maison en bois se situe à proximité de l’église, sur la route de Pompierre. Cette maison aujourd’hui délabrée a servi de cadre d’exposition aux œuvres de l’artiste
Pascal FOY, petit-fils de Gerville Saint-Félix.

Accueil chez l’habitant

La petite maison où je suis à l’abri est celle d’un jeune ménage qui fait partie d’une des trois familles influentes du pays : les Saint-Félix. Elle est de planches comme les autres, avec une cloison pour séparer la salle à manger de la chambre à coucher tout entière occupée par un grand lit.

Ce qui reste de la maison Saint-Félix – Ph. P. Procéda

Mais à ce lit, dans cet intérieur peu aisé, les draps ont de magnifiques broderies de style vénitien. Car les femmes des Saintes comme celles de la Guadeloupe sont fort habiles dans ce genre de travaux. Malheureusement elles n’ont aucun débouché pour en tirer parti, et se contentent d’orner leurs intérieurs, où cette note de luxe contraste avec le reste.

Dans une petite cabane à part est la cuisine, isolée selon la mode des Antilles. Mais aux Saintes, ce sont des maisons et non des cases nègres qui abritent les habitants : tradition bretonne ou normande de même que pour les canots, qui ne sont pas des « gommiers ». Tout le village, le Mouillage, est d’une propreté méticuleuse avec une chaussée cimentée et des trottoirs, le long de son unique rue. Une sorte de place précède la jetée. Et puis une sorte de faubourg (qui est en réalité la prolongation du village au bord de la mer, mais que les gens du Mouillage affectent de traiter en faubourg), porte le nom pittoresque de Fond-Curé. En fait de curé, il n’y a, je crois, de ce côté, qu’une vieille sorcière retraitée et qui se met en rage quand on la prend pour… ce qu’elle fut !

Arrivée d’une barge à Terre-de-Haut – Année 1920 – Candalen

Avec ses beaux arbres, ses maisons pimpantes dont les jardins côtoient la plage, ce petit Fond-Curé est digne de rivaliser avec nos plages méridionales, celles du moins qui ont encore un petit aspect familier. Il y a du Porquerolles là-dedans et, avec des communications plus faciles, Terre de Haut deviendrait une charmante station balnéaire. Son climat très sain et sec y attire déjà les Guadeloupéens en vacances. Elle est considérée comme le sanatorium des Antilles. Certains y ont fait construire ce qu’ils appellent « un changement d’air ».

Terre-de-Haut début 20ème siècle. Ph. Candalen

Les femmes, au pas des portes, tressent des chapeaux ou brodent. Les hommes sur la plage repeignent de couleurs vives leur canot. De petits cabris sautent en bêlant. Des treilles ombragent les auvents, promettant un délicieux muscat qui mûrit deux fois l’année.

Un vieil homme, vêtu d’un sac, cueille son coton en chantonnant. « Que chantez-vous là? » Il ne se retourne pas tout de suite et d’une main tremblotante, couleur de café, il picore la blanche touffe qui semble tout juste posée sur l’arbuste. Il n’enlève pas les grains noirs qui l’alourdissent. Ce sera le travail des femmes. Enfin il se retourne : « Je chante : « en passant par la Lorraine »... vous savez, la Lorraine, c’est en France… Nous l’avons reprise aux Allemands. — Etes-vous allé en France ? — Non, jamais. Mais mon fils y est allé. Il est employé à la Transatlantique, à bord du Cuba.

Je le vois passer dans le canal tous les quinze jours, c’est-à-dire, je vois passer le bateau. Je le reconnais bien. Je me dis : voilà mon fils, qui passe! mais lui, je ne le vois pas, c’est trop loin ! et puis, il est occupé à l’intérieur dans les fonds. C’est comme des villes, ces bateaux-là ! Ils font bien escale à la Pointe et à Basse-Terre, mais je suis trop vieux, je ne peux plus traverser. Et lui, quand il a un congé, il le prend en France, pensez bien! Il est marié là-bas. Je ne lui parlerai peut-être plus jamais, à mon Robert. Mais ça ne fait rien. Il laisse toujours quelque chose pour moi à la Grande-Terre. Et je le vois passer tous les quinze jours. Je me dis : voilà mon fils qui passe! »

Paquebot Cuba – Coll. Musées de Bretagne

Je me retourne pour que le vieil homme ne voie pas les larmes qui me montent aux yeux malgré moi… Deux cheminées noires et rouges sur une coque noire, voilà de quoi réconforter ce vieux cœur. Son fils pourrait mourir. Si on ne lui disait rien, le père continuerait à se réjouir chaque fois que le grand paquebot paraîtrait au large…

Et je l’entends qui reprend son refrain accompagné par le tourbillonnement des insectes en joie.

« Si vous voulez parler au maire, m’a-t-on dit, il faut longer ce petit sentier jusqu’à une savane où vous verrez des bœufs. C’est celle du maire, un homme riche! »

Pour rappel :

Texte de Marthe Oulié extrait des Antilles Filles de France, édition Fasquelle  1935
Publié par Raymond Joyeux
le 27 novembre 2020

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Un commentaire pour Escale aux Saintes en 1935 -2/5

  1. igorschlum dit :

    Merci d’avoir en plus illustré le texte de photos bien choisies.

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