L’aérodrome de Terre-de-Haut : entre désastre écologique et échec économique

Un projet pharaonique inscrit au programme du IV ème Plan national de développement économique et social 1961-1965

Au milieu des années 60, voilà bientôt soixante ans, sous l’égide conjointe du maire de l’époque, M. Eugène Samson, du Conseiller Général René Germain et de l’Assemblée départementale de la Guadeloupe dirigée par M. Henri Rinaldo, débutaient les travaux de la construction de l’aérodrome de Terre-de-Haut inscrits au programme du IVème plan national de développement. Les motivations partaient d’un bon sentiment : celui de désenclaver les Saintes en permettant à leurs habitants de bénéficier d’un moyen de transport moderne et rapide susceptible d’apporter un plus non négligeable à long terme, dans les liaisons avec la Guadeloupe en anticipant (à tort) le déclin présumé des transports maritimes.

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Aérodrome de Terre-de-Haut achevé – Photo Raymond Joyeux -Juillet 1978

La Saline du Marigot écartée, c’est le site de Grand’Anse qui est choisi

La décision étant prise, restait à choisir le site le plus approprié à la réalisation du projet. Dans un premier temps on parla de la Saline du Marigot située entre le Fort Napoléon et l’Anse Mire. Mais la topographie tourmentée nécessitait d’araser trop de mornes pour dégager un espace à la piste d’atterrissage. De plus, le risque était grand de construire un équipement aéroportuaire au moins aussi dangereux à l’approche que celui de Saint-Barth. Les autorités s’arrêtèrent alors sur le Fond Curé, et c’est la coulée naturelle entre les collines aboutissant à l’Étang Bélenus et à la plage de Grand’Anse qui fut finalement choisie. Avec à la clé de nombreuses procédures d’expropriation pour utilité publique.

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Premier site potentiel : la Saline du Marigot – Collection Iris

Les notions actuelles d’écologie et de protection environnementale inexistantes ou totalement négligées à l’époque

Il y a 60 ans, les concepts d’écologie et de protection environnementale n’étaient pas particulièrement à la mode. Et, de la même manière que la Marine nationale, sans soulever la moindre désapprobation, avait détruit les exceptionnelles stalagmites des Quilles, à la pointe du Grand Îlet, en les utilisant comme cible à ses exercices de tir, la question ne se posait pas d’épargner quoi que ce soit en matière d’écologie. Il semble même que le terme était pratiquement inconnu à l’époque. Pourtant l’Étang de la Grand’Anse, dit Bélénus, en plus d’avoir été un site de passage pour les oiseaux migrateurs, représentait un écosystème aquatique unique, aussi bien végétal qu’animalier, et servait d’abreuvoir naturel pendant le carême aux nombreux troupeaux existants. Il est aujourd’hui enfoui pour toujours sous le béton !

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Un écosystème exceptionnel à jamais détruit – Éditions Phos

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Rochers des Quilles pilonnés par la Marine au début des années 60 – Cliché Bréta 1939

Des militaires spécialisés en terrassement venus de la Jaille

C’est donc sans scrupule, ni la moindre hésitation, que les travaux débutèrent en juillet-août 1966, avec la participation des appelés du SMA (Service Militaire Adapté) et des VAT (Volontaires d’Action Technique), basés à la Jaille près de Baie-Mahault. Ingénieurs, chauffeurs, topographes, conducteurs d’engins, manœuvres, chefs de travaux, tous militaires, débarquèrent à Terre-de-Haut avec leur puissant matériel et s’établirent à la Savane, dans un village de toile monté à cet effet à proximité du chantier.

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Les puissants engins de terrassement du SMA – Photo Raymond Joyeux -Octobre 1966

Une série de diapos historiques

Les photos présentées ci-dessous, montrant quelques étapes de ces travaux, ont été réalisées par votre serviteur entre octobre et novembre 1966. Diapositives à l’origine, elles ont été converties en photos numériques pour les besoins, entre autres, de cette chronique. Sans avoir la valeur ni l’importance des clichés de M. Catan, offerts depuis peu aux Archives départementales, elles témoignent néanmoins d’un pan de l’évolution de notre commune et constituent à ce titre un intérêt certain pour notre mémoire collective et notre patrimoine iconographique.

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La fin d’un rêve

Inauguré en 1968, l’aérodrome de Terre-de-Haut était exploité principalement à ses débuts et jusqu’à la fin des années 80, par la compagnie départementale régulière de transports de passagers et de marchandises, Air Guadeloupe.  Avec des appareils de 20 ou 5 places, à raison de plusieurs rotations par jour, cette compagnie a rendu maints services à la population saintoise et justifié pendant un temps l’existence de l’aérodrome. Si ce dernier a cessé de recevoir ce type d’avions, à l’exception de ceux épisodiques d’Air Caraïbes, jusqu’en 2008, il n’est pas cependant totalement à l’abandon. Il est en effet utilisé par de petites compagnies privées et sert de terrain d’exercices aux écoles de pilotage. Il fait également et surtout office d’héliport pour le service départemental d’évacuation sanitaire et de protection civile et pour les rotations des hélicoptères de la gendarmerie nationale. Conçu pour suppléer au déclin attendu des transports maritimes, cet aéroport a souffert, au contraire, de l’expansion de ce moyen traditionnel de liaison entre les Saintes et la Guadeloupe. Ajouté à cela l’augmentation régulière des tarifs aériens devenus pour beaucoup prohibitifs, il était fatal que son exploitation devînt à son tour déficitaire, donc commercialement peu rentable.

Il n’empêche que l’ implantation de cet aérodrome restera toujours une plaie au cœur du bourg de Terre-de-Haut et que le paysage initial et l’écosystème du site utilisé ont été à jamais anéantis pour un résultat finalement bien peu satisfaisant ! 

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Comblement de l’Étang de Grand’Anse- Photo Raymond Joyeux – Nov 1966

Raymond Joyeux – 11 novembre 2019

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2 commentaires pour L’aérodrome de Terre-de-Haut : entre désastre écologique et échec économique

  1. Dario dit :

    Bonjour Raymond, les enfants de mon âge s’en souviennent encore. Nous allions par curiosité sur le morne de Mr Bélénus pour voir les travaux, c’était impressionnant.
    Petite anecdote : Ceci dit, j’ai pris l’avion pour la première fois dans les années 70 pour Baillif dans le but de me rendre à Basse Terre pour déposer un chèque pour payer l’assurance de mon père et je suis aussi revenu le même jour par avion.
    Dans tous les projets de cette taille il y a toujours une part de destruction de la nature pour apporter du bien être aux hommes : C’est ça l’Homme, toujours la recherche d’optimiser, d’améliorer, de créer des richesses au détriment soit de la nature soit des autres êtres.
    Aujourd’hui on ne peut plus refaire le passé mais on peut utiliser les erreurs à notre profit : Je trouve que c’est un cadre tout à fait adapté pour développer l’énergie solaire en y implantant des panneaux solaires évolués et recyclables. Terre de Haut pourrait être autonome en énergie grâce au solaire.
    Et pourquoi pas une filière d’avenir pour les jeunes Saintois ?
    Article sur la recyclabilité des panneaux : https://www.greenpeace.fr/impact-environnemental-solaire/

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