Terre-de-Haut : une vraie folie de chien

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs les humains,

Depuis quelque temps, nos amis Saintois – les meilleurs paraît-il à notre égard – se sont pris d’une folie subite et effrénée pour nous les chiens qui subissons, de par notre race supérieure, l’injuste réputation d’être les malvenus en Guadeloupe continentale à cause d’une stupide et ignoble légende aujourd’hui obsolète. Sur notre petite île, en revanche, beaucoup possèdent au moins un ou une de nos congénères, quelquefois deux ou trois – pour faire bonne mesure – et pour la plus grande joie de la famille, sans oublier les enfants, nos presque semblables. Nous sommes de toutes les races, de tous les poils, de toutes les tailles, de tous les crocs…

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Nous ne pouvons que nous réjouir de cette situation privilégiée, car, si vous ne l’avez pas encore observé, à Terre-de-Haut, nous sommes particulièrement aimés, gâtés, dorlotés par nos propriétaires. Des chiens-rois en quelque sorte. Et si on nous affuble d’un collier, ce n’est pas pour y fixer une laisse (le vilain mot), ou par snobisme, mais tout simplement pour arborer notre supériorité, je le dis sans arrogance. Pour marquer notre différence d’avec ces errants SDF, bourrés de puces, mamelles pendantes et squelettiques comme des clous – expression purement saintoise mais qui veut dire ce qu’elle veut dire ! Et aussi surtout pour qu’on nous confonde pas avec l’ordinaire canis vulgus, individu à la dérive, sans pedigree, sans papier, sans matricule, sans famille ni patrie ! Rappelez-vous le beau titre du livre de Gilbert Cesbron : « Chiens perdus sans collier »…

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De plus en plus nombreux, nos compagnons hommes ou femmes de Terre-de-Haut on les appelle à tort nos maîtres ou nos maîtresses nous trimballent partout, sauf peut-être, pour le moment, à la messe et aux enterrements. Il nous arrive néanmoins de les accompagner religieusement à l’église mais c’est seulement en solitaires, lorsqu’il n’y a pas d’office. C’est déjà un début. Et, quand ils ne nous serrent pas avec amour dans leurs bras, comme de fragiles bébés humains nouveau-nés en nous gratouillant la caboche entre les oreilles, ils nous laissent gambader, libres à leurs côtés, ou plus souvent devant eux, nous suivant péniblement à pied, à trottinette ou à vélo, au milieu de la foule et de la tourbillonnante circulation urbaine… Si bien qu’on dirait que ce n’est pas nous, mais eux les vrais toutous. Lorsqu’ils nous font monter enfin fièrement sur leur scooter, la truffe au vent, entre leur conjoint grimaçant et le petit dernier de la famille, il ne nous manque que le casque pour respecter le règlement, mais ça viendra.

Bien entendu nous sommes souvent invités au restaurant, privilégiant surtout ceux du littoral. Ou chez des amis du bord de mer. Ce qui nous permet de faire les 400 coups en nous ébattant comme des (chiens) fous sur la plage. À nous la belle vie (de chien) ! Se rouler sans complexe dans le sable et se jeter à l’eau vingt fois, et vingt fois revenir en soupe (encore une expression saintoise !) s’ébrouer hardiment contre les jambes des clients, quel ineffable bonheur ! C’est vrai, y en a qui sont pas contents et qui rouspètent mais nous, on comprend pas pourquoi. Par la chaleur qu’il fait, une bonne petite rincée rafraîchissante sous les tablées, ça devrait au contraire les enchanter et, au lieu de nous lancer des coups de pied rageurs et pousser des cris hargneux, ils devraient nous en remercier. Ce serait la moindre des choses, mais bon !…

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Ce qu’ils n’aiment pas non plus les bizarres humains, ce sont les trous que nous creusons à tout bout de champ dans le sable, à la recherche d’un crabe chevalier – pas errant celui-là. Et pour le trouver, il faut parfois fouiller avec ardeur très en profondeur. Ils prétendent, ces chers humains, que lorsqu’ils déambulent en amoureux sur la plage, les soirs sans lune, ils risquent de se tordre malencontreusement une cheville ou de se briser carrément les deux jambes en basculant paraît-il dans un de ces trous. Tu parles, et alors ? Une petite virée en hélico n’a jamais fait de mal à personne. Et surtout on peut en profiter pour contempler d’en haut sa modeste case du bord de mer ou sa somptueuse villa des mornes, flanquée de sa piscine olympique éblouissante.

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Autre chose : les gens n’aiment pas non plus qu’on fasse nos besoins sur le sable. On se demande bien pourquoi. Y a rien de plus naturel. Autrefois, c’était bien à la mer qu’ils balançaient à la volée le contenu odorant de leurs moyenâgeux seaux hygiéniques, les Saintois chatouilleux ! Hygiéniques, hygiéniques, c’est bien le mot. Et nos déjections à nous, le seraient-elles moins que les leurs à l’époque ? Sauf que les nôtres contiennent, disent-ils, de sympathiques vers microscopiques et autres intéressantes cochonneries qui polluent leur précieux sable et pénètrent leurs chairs lorsqu’ils s’étalent huilés comme des sardines entre deux canots pour faire bronzette à moitié nus. Et que nos parasites seraient dangereux pour leur petite nature. Peut-être. Mais pensent-ils aux médecins qui doivent, les pauvres, gagner eux aussi leur chienne de vie ? !..

https://www.santevet.com/articles/vers-du-chien-quels-risques-pour-l-homme

Sans compter que nous sommes, nous les cabots, beaucoup moins hypocrites que ces matous grassouillets qui font semblant de recouvrir de sable leurs immondes diarrhées, soi-disant parce qu’ils seraient plus civilisés que nous ! Parlons-en de civilité. Ces prétentieux ne daignent même pas bouger le moindre poil de leurs minables oreilles quand on les appelle gentiment par leur nom. Ce sont des mal élevés, oui, fourbes et serviles qui restent le plus souvent à faire le dos rond en ronronnant hypocritement contre les gambettes glabres de leur maîtresse, ou à pioncer, les feignasses, sur une table de cuisine ou dans un couffin miteux sentant la pisse et le ranci. Pour le coup, puisqu’on en parle, bonjour l’hygiène…

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Bon, c’est vrai, il nous arrive comme à tout un chacun de nous défendre lorsque nous sommes pris à partie. Ou lorsqu’on veut faire taire nos saluts amicaux à un congénère de passage, ou nos mélodieux appels à l’amour à l’approche d’une femelle les soirs de pleine lune ! Alors quoi, on n’a plus le droit d’interpeler une avenante demoiselle sous prétexte que ça dérange ces susceptibles messieurs-dames, allergiques à ce qu’ils nomment, offusqués, nos abominables jappements. Dans ce cas, nos canines, les bien nommées, ne sont pas faites pour la galerie, et un beau steak saignant de mollet vaut bien un filet grillé de vivaneau.
http://www-bo.guadeloupe.franceantilles.fr/actualite/faits-divers/le-pitbull-de-son-voisin-s-acharne-sur-elle-510644.php

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Bref, respectez-nous un peu, vous les humains malintentionnés. Vous faites semblant de nous complimenter lorsque nous sommes tranquilles comme des chiens de faïence, mais pour peu que nous donnions libre cours à notre vraie nature, vous nous promettez illico la noyade comme dans la fable, nous accusant jalousement de propager la rage. N’est pas Pasteur qui veut quand même !

Bien sûr, certains de nos congénères attardés se laissent encore mener par le bout du collier, comme si la révolution de 1700 et quelque n’avait pas eu lieu ni l’abolition des privilèges et autres servitudes ! Toujours tenus en laisse, ceux-là ne fréquentent guère les plages, sinon celles isolées où ils peuvent se dégourdir les papattes et se rouler dans le sable sans gêner qui que ce soit. Et leurs maîtresses sont aux petits soins pour leur c…, qu’elles collectent  méticuleusement avec pelle et sachet adéquats. On aura tout vu !

Nous, par contre,  heureusement, nos maîtres ou nos maîtresses, (il faut bien finir par appeler un chat un chat !) nous laissent faire ce qu’on veut. Car, au moins eux, ils sont compréhensifs, nous adorent en toutes circonstances et s’amusent de nos bêtises, c’est le cas de le dire… Sans se soucier de nos échappées clandestines, ni de nos mélodieuses mélopées à la lune, ni de nos ébrouements intempestifs, ni de nos crottes, molles à la Dali ou empilées comme des osselets chinois, ni de nos soi-disant mortels parasites intestinaux, ni enfin, et à plus forte raison, de nos innocents cratères dans le sable des plages qu’ils ont bien raison de ne pas s’abaisser à reboucher ! Eux au moins sont de vrais connaisseurs et amis incontestés de notre race inégalable. Et c’est pour cela que nous leur adressons un joyeux, sincère et enjoué ouaf-ouaf… ce qui signifie en notre langue, vous l’aurez deviné : merci et bravo  !

À bon aboyeur, salut…
Au nom de tous mes semblables,
votre fidèle et dévoué Médor !

PS : pour ne pas m’attirer d’ennuis de la part de mes ennemis, vous comprendrez que je n’ai pas mis mon vrai prénom,
Ouaf-ouaf !…

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PCC Raymond Joyeux

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7 commentaires pour Terre-de-Haut : une vraie folie de chien

  1. BROC dit :

    Très beau morceau de littérature ! 🙂

  2. ALAIN THOURET dit :

    Superbe texte Raymond. Les chiens accompagnent ma vie depuis toujours. Il y a eu Fifi, j’avais 7 ans, puis Médor, Pupuce, Mambo, Goliath (mon fils ainé s’appelant David…),Iris, et depuis 13 ans c’est Babouche qui m’accompagne dans mes randonnées. Ces vrais compagnons (pas des animaux) me sont chers, et ils me l’ont toujours bien rendu.

    • raymondjoyeux dit :

      Alain, mon premier chien, un petit bâtard blanc, s’appelait Touki. Lorsque je rentrais du collège par bateau, (j’avais 11-12 ans), le premier jour des vacances scolaires (Noël, Pâques, et début juillet), il était sur les quais à m’attendre… Le second s’appelait Jouska, un cocker marron, c’est lui qui est sur la première photo de cette chronique. Nous étions en 1972-73.

  3. ALAIN JOYEUX dit :

    En lisant cette chronique qui se veut légère mais pose de bonnes questions sur notre vie en société insulaire, ou comment assumer nos choix individuels sans « emmerder » les autres (« Vivre et Laisser Vivre »), je tombe sur ce passage à propos des chiens dans le livre de Philip Pullman que je suis en train de terminer, « A la croisée des mondes »:
    « …A mesure que tu grandis, tu commences à réfléchir : tu te dis que ton Daemon ( compagnon animal) pourrait être ceci ou cela…Et généralement cela correspond à ta véritable nature. Par exemple, si ton compagnon est un chien, ça veut dire que tu aimes faire ce qu’on te dit de faire, savoir qui est le chef, obéir aux ordres et faire plaisir à celui qui commande… »
    J’ai lu ça à mon chat, il a bien rigolé.
    Miaou!

  4. Jean S Sahaï dit :

    On ajoute toujours vraie, véritable… Pourquoi

    • raymondjoyeux dit :

      Peut-être parce qu’il y a des folies (ou autres) qui sont simulées ! Merci Jean pour cette leçon de stylistique ! Je t’aurais reconnu entre 1000. Vrai de vrai ! The good word in the good place .. (Excuse mon anglais approximatif)…

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