Le rude métier de marin-pêcheur aux Saintes

Réputés les meilleurs de la Caraïbe

Îles par définition à vocation maritime, nos deux communes saintoises sont réputées pour compter parmi leur population les marins-pêcheurs les plus hardis, les plus habiles et les plus expérimentés de la Caraïbe. Et même si aujourd’hui peu de jeunes s’engagent dans cette activité traditionnelle et que le nombre d’inscrits maritimes ne cesse chez nous de diminuer, la pêche reste de loin l’activité professionnelle la plus attachée à l’essence même de nos deux communautés. Certes les techniques de pêche ont grandement changé depuis quelques années et les moyens matériels à la disposition des pêcheurs ont évolué dans la même mesure, améliorant sensiblement les dures conditions de la pratique halieutique.

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Boat saintois au siècle dernier – Collection Marc-Alain Foy, via Alain Joyeux

Ainsi, la modification des embarcations pour mieux les adapter aux puissants moteurs hors-bord qui ont avantageusement remplacé la voile traditionnelle, l’introduction des filets en nylon devenus imputrescibles, plus légers et plus solides que les sennes en fil de coton de jadis, et surtout, alliée au GPS, l’utilisation du DCP (dispositif de concentration du poisson) qui permet des prises plus abondantes et moins aléatoires, tout en réduisant le temps passé en mer, sont autant d’innovations qui ont, au fil des années, rendu moins pénible la vie de nos marins-pêcheurs. Pourtant, si leur activité semble aujourd’hui plus aisée qu’il y a quarante ou cinquante ans, il faut l’avoir exercé ou l’avoir vu pratiquer de près pour comprendre et mesurer la rudesse et les contraintes du métier de pêcheur.

Remontée de la senne- Photo bulletin municipal de TDH 1995

La pêche à la traîne en 1901

Source inépuisable d’informations sur la vie dans nos îles au début du XXème siècle, le docteur militaire Sauzeau de Puybernau – auteur déjà maintes fois cité  sur ce blog – n’a pas manqué de nous décrire, avec poésie, un certain romantisme et parfois un zeste de commisération, la rude vie des marins-pêcheurs saintois de son époque. Voici ce qu’il écrivait à ce propos en 1901 sur la pêche à la traîne :

 » Le genre de pêche varie selon la saison. Pendant les quatre ou cinq premiers mois de l’année, les pêcheurs saintois font « la traîne ». Avant le lever du soleil, trois ou quatre hommes montant un boat d’une tonne environ, quittent les Saintes et filent vers Marie-Galante, la Dominique ou dans le Sud, croisent des heures entières sous les ardeurs d’un ciel de feu, luttent contre la lame tour à tour violente ou perfide, tantôt inquiets et fermes, tantôt souriants et nonchalants ; ils ne rentrent que le soir au coucher du soleil. À cette heure où le calme est très grand, on peut jouir alors d’un petit spectacle charmant et pittoresque.

retour de pêche

Retour de pêche à la senne aux Saintes – Photo Raymond Joyeux 1971

C’est la fin la plus suave des jours longs. Les femmes et les enfants des pêcheurs vont sur la berge épier l’horizon ; ils se groupent en causant, ils se querellent aussi. Petit à petit se dessine dans le lointain une voile blanche qui oscille légèrement ;  à  peine entrevue, elle est reconnue et désignée par tout ce monde dont la vie tient à la vie de cette voile. Après celle-ci en vient une autre, puis plusieurs, et pendant un gros moment on voit ces petites embarcations s’approcher, lutter inconsciemment de vitesse et atterrir lentement, comme fatiguées de ce voyage d’un jour, toujours obéissantes néanmoins.

Voiles saintoises – Tableau d’Alain Joyeux – 2018

Les hommes, eux, trempés et las, réintègrent avec peines leurs agrès et versent sur le sable leur pêche. Trop souvent ils n’ont « rien piqué », ils en expliquent les raisons : « la lune, les courants, les hameçons… » Ils retourneront demain. En attendant, le travail n’a rien produit : il n’y a rien pour la famille. On mangera demain ; pour ce soir on jeûne. Demain, si « rien n’est piqué » on se serrera encore le ventre ou l’on se contentera d’une croûte de pain achetée sur la pêche à venir. C’est affreux, mais c’est réel. Et j’ai vu, trop souvent ai-je dit, ces scènes se reproduire. Oh, comme ces êtres paient cher leur indépendance !

nasse

Pêcheur saintois au casier – Photo Raymond Joyeux 

La traîne cesse au moment où commence l’hivernage, à l’époque bien connue d’avance des marins, où les traitrises des éléments deviennent trop grandes et trop fréquentes. Ils fréquentent alors davantage les bancs de grand et de petit fond, à la ligne, au « casier », ou bien encore collaborent aux opérations des seines (sic) dont ils constituent les diverses équipes… »

Sauzeau de Puyberneau
(Monographie sur les Saintes, dépendances de la Guadeloupe Bordeaux 1901)

ravaudage

Préparation de la senne à Terre-de-Haut années 50 – Cliché Candalen

Ma modeste contribution poétique au sujet 

Appareillage 

Le soleil dort encore
mais la maison s’éveille où le Saintois repose
et la mer, cette nuit, comme les autres nuits,
a bercé son sommeil
car le rivage est proche et la mer babille
au pied des cocotiers qui tanguent
sur son toit.
Il se lève avant l’aube
l’homme de l’île belle
et tandis que sa femme au pauvre feu de bois
fait couler goute à goutte
l’amer café d’ébène
il hume sur la plage la route de la brise
et regarde le ciel comme un ordre du jour.
Les courants seront durs, la rafale est sud-est
il faudra aujourd’hui mettre deux hommes au vent
et tirer des bordées allant jusqu’à la passe
pour prendre avant midi le cap
du port d’attache.
L’équipage un à un aux salacos blanchis (1)
a rejoint avec lui leur boat fidèle et fier.
Déjà la Croix du Sud
au bout de l’horizon
plonge dans l’eau sa queue
ouvrant la porte au jour.
Et les pêcheurs s’embarquent
sous le signe de la Croix
qu’ils font chaque matin
jetant leur main calleuse
dans l’immense bénitier bleu de la mer.
Ils sont partis ces hommes
fils brunis
nés de la houle et du vent.
Pour eux la vie commence
au creux salé des vagues
lorsque la risée fraîche
gonfle en éventails blancs
Leurs voiles raides.
1- Salaco : chapeau traditionnel saintois à larges bords fait de lamelles de bambou tressées et recouvert d’un tissu.

Raymond Joyeux – Poèmes de l’archipel -1986

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Pêcheur saintois au tazard – Photo Henry Migdal – 2016

Une vidéo de Dominique Perruchon

Pour clore ce sujet, je vous propose, en cliquant directement sur la flèche ci-dessous, de visionner la video de M. Dominique Perruchon sur la pêche à la senne, également visible sur le site Maria Terre-de-Haut et Terre-de-Bas. Mieux que des mots, ce film nous montre le savoir-faire de ces pêcheurs aguerris, leur technique élaborée et la somme d’efforts déployés pour capturer le poisson, et souvent pour ne ramener qu’un dérisoire butin…. Parfois au péril de leur vie. Aussi, ayons une pensée pour tous ces marins-pêcheurs qui, connus ou inconnus, sont morts ou ont disparu en mer dans l’exercice de leur périlleuse profession.

 Un grand merci à M. Dominique Perruchon pour ces images exceptionnelles et son intérêt pour les traditions saintoises. Intérêt qu’il manifeste par la publication régulière sur Youtube de nombreuses vidéos tournées aux Saintes.

Raymond Joyeux

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Un commentaire pour Le rude métier de marin-pêcheur aux Saintes

  1. Annie Lionet dit :

    Merci pour cette superbe escapade en mer amitiés pedro

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