Terre-de-Haut : le nécessaire retour à la fraternité

Abolir l’arbitraire

« Plus encore que le déficit financier, Terre-de-Haut souffre d’un déficit démocratique abyssal… Je ne crois pas à l’avènement d’un homme providentiel… Seule la fédération de toutes les intelligences nous sauverait du chaos qui couve. »
Chrysos Chrysostome Bélénus ( Terre-de-Haut Indiscrétions, 12 janvier 2018)

UnknownCe blog n’étant ni un magazine politique ni une tribune judiciaire, nous nous garderons bien de commenter ici les houleux événements qui ont marqué ces derniers mois et semaines notre petite communauté saintoise. À savoir, après les nombreuses, inhabituelles et inquiétantes perquisitions effectuées aux Saintes et ailleurs en 2017, la comparution devant le Tribunal correctionnel de Basse-Terre, les 11 et 12 janvier 2018, de son plus haut dignitaire et de quelques autres prévenus. Que les personnes impliquées dans cette affaire, bénéficiant jusqu’au verdict, pressons-nous de le rappeler, de la présomption d’innocence, encourent de lourdes peines dont, pour certains, la prison ferme et des années d’inéligibilité, cette situation infamante, loin de nous réjouir, nous plonge au contraire dans un abîme de tristesse et de honte. Car, au-delà de l’iniquité reconnue des faits et de leurs responsables présumés, il s’agit avant tout, de la réputation et de l’image de notre communauté, mises à mal et ternies pour longtemps par des agissements impardonnables et leurs éventuelles condamnations à venir, sur lesquelles nous serons définitivement fixés ce vendredi 23 février. Pas de commentaire donc mais une proposition d’abandon de l’état d’esprit partisan et arbitraire qui prévaut depuis plus de quarante ans à Terre-de-Haut au sein de notre gouvernance municipale. Autrement dit le souhait d’un retour à la fraternité perdue, telle qu’elle était pratiquée chez nous autrefois – il y a bien longtemps ! – par des élus intègres, étrangers à toute recherche d’intérêt personnel, soucieux uniquement d’une juste administration communale, pour la satisfaction de tous, sans distinction d’opinion ni exclusion malveillante systématique…

Une devise républicaine trop souvent malmenée

La devise républicaine, est-il besoin de le rappeler ? Liberté-Égalité-Fraternité, inscrite au fronton de nos mairies exprime et garantit, dans le principe, les droits fondamentaux des citoyens dans nos pays sous régime démocratique – y compris celui de prétendre légitimement exercer un jour à son tour les responsabilités électorales ! Dans la réalité, c’est une évidence que ces trois piliers du fonctionnement institutionnel de notre vie publique : sociale, politique et morale, sont souvent ébranlés. Dans les rapports des citoyens entre eux d’abord mais surtout dans les relations que ces derniers entretiennent avec le pouvoir établi, qu’il soit local, régional ou plus largement national. Proposer une politique de fraternisation et en établir les conditions et les modalités d’application nécessite d’abord de définir les termes de la proposition.

Une mairie entièrement à part – Photo R.Joyeux

Une conception oubliée de la politique 

« Une île qui devrait être si agréable à gérer loin de tout raisonnement politique ou personnel c’est-à- dire financier. » Docteur Yves Espiand – Médecin aux Saintes de 1962 à 1965

Tout le monde le sait, la politique, au sens large, c’est l’organisation au mieux des affaires de la cité. Elle a globalement pour objectif de réguler les interactions entre les aspirations des citoyens et les moyens mis en œuvre pour satisfaire leurs légitimes attentes. Concrètement, c’est, d’un côté, la possibilité pour les membres de la communauté  – quelles que soient par ailleurs leurs opinions – d’exprimer librement leurs aspirations ; de l’autre, pour le pouvoir élu, l’obligation d’entendre, de prendre en considération cette expression et de déterminer les priorités en fonction des moyens dont dispose la collectivité. Or cette nécessaire mise en adéquation des moyens et des fins, reposant principalement sur des richesses financières plus ou moins étoffées, – à condition qu’elles ne soient pas dilapidées sans contrôle, à tort et à travers comme c’est le cas aujourd’hui – aboutit fatalement à des choix et par là-même à des conflits d’intérêts souvent néfastes à l’harmonie des rapports entre administrés et administrants. Surtout lorsque ces choix, opérés sans consultation, ne sont ni justifiés ni portés explicitement au préalable à la connaissance de la population. Tel fut le cas chez nous de l’onéreuse réalisation de la fameuse plage artificielle du Fond Curé… aujourd’hui entièrement engloutie sous les flots.

Plage du Fond Curé : un gaspillage inconsidéré des deniers publics- R.Joyeux

La fraternisation : moteur et conséquence de l’action politique

Mais la politique ne se réduit pas à cette seule et unique question de rapport de force entre les citoyens et leurs élus, généré par un incontournable problème de trésorerie. Elle repose tout aussi essentiellement sur des considérations humanistes à haute valeur philosophique et morale qui devraient permettre de dépasser sinon d’éviter les conflits et de les apaiser au mieux dans un esprit et une volonté de conciliation. C’est en ce sens que nous parlons de politique de fraternisation. Aussi, loin d’être une simple invite, la notion de fraternité doit être considérée, par-delà le concept abstrait, comme le moteur premier de toute action politique digne de ce nom en même temps que sa conséquence naturelle, génératrice d’harmonie et de solidarité.

Fraternité : Marianne place du débarcadère à Terre-de-Haut – Ph. R.Joyeux

La collectivité communale : une grande famille ?

Sans tomber dans le cliché ou le lieu commun dépourvu de signification et de substance, on peut comparer l’entité communale à une grande famille. Avec ses modalités de fonctionnement, ses aspirations morales et éducatrices, ses réalisations concrètes et ses projets d’avenir, le tout chapeauté et mis en œuvre au sein des assemblées communales par une organisation institutionnelle ouverte, impartiale mais nécessairement hiérarchisée : le conseil municipal. Cette comparaison de la commune avec la famille a été évoquée maintes fois et continue de servir dans les discours électoraux de nos hommes politiques de tout bord. Nous savons tous, malheureusement, que ce n’est, le plus souvent, que vague formulation de style et de principe, sans contenu véritable ni réalité. Pour se donner bonne conscience, pour tenter de faire oublier leurs éventuelles turpitudes, combien de ténors de nos assemblées communales, ici comme ailleurs, tyranneaux avérés et parfaits briseurs d’égalité et de fraternité, ont usé et abusé sans honte de cette comparaison si belle en soi mais trompeuse et vide de sens dans leur bouche ?

La démocratie confisquée – Image labrique.net

Sans nous étendre sur le cas de Terre-de-Haut, chacun se souvient de cet ex-élu qui, dans ses nombreuses et interminables interventions publiques, particulièrement celles des vœux de nouvel an, s’est imposé comme le plus grand diviseur historique de notre petite communauté et qui n’avait pourtant de cesse de ne parler, avec des trémolos de crocodile, que de notre grande famille saintoise. Grande famille saintoise dont il se considérait évidemment comme le tout puissant et vertueux gourou, s’arrogeant le droit et la liberté de dénigrer à sa guise, d’enfoncer et d’exclure, sans possibilité de contradiction ni de réponse, la moitié – considérée à ses yeux comme rebelle – de cette soi-disant famille, la traitant successivement d’irresponsable, de traître, d’ennemi public, d’irrécupérable, que sais-je encore. Et cela, en des termes haineux et méprisants d’une innommable et lâche mesquinerie…

Quatre maires dignes de ce nom 

Mais si nous remontons un peu plus loin dans le temps, nous trouverons heureusement l’exemple inverse. Nous trouverons des magistrats communaux comme Théodore Samson, Georges Azincourt, Eugène Samson et plus temporairement le docteur René Germain, pour qui la fraternité et la réconciliation avaient un sens et un visage. Ces maires successifs qui ont dirigé notre commune, sans arrogance, sans prétention ni fausse hauteur, ne se sont jamais focalisés sur leurs pouvoirs éphémères pour en abuser et chercher à les élargir au détriment de la collectivité. Ils ne se sont jamais focalisés sur leurs prétendus adversaires pour leur en faire voir de toutes les couleurs, celles du mépris, celles de l’exclusion, celles de l’obstruction systématique.

Portant l’écharpe, Théodore Samson et une partie de ses conseillers en 1936

Ils n’étaient certes pas tous des hommes de haute culture ou de science mais ils avaient tous le même cœur, la même intelligence pratique, le même sens de la justice, la même conception de l’action politique, si restreinte soit-elle ici. Avec eux, sitôt les soubresauts des consultations électorales enterrés, il n’y avait plus ni partisans ni adversaires. Avec eux, sitôt les élections passées, la communauté saintoise redevenait une et indivisible, c’est-à-dire constituait une vraie famille. Une famille où tous les membres étaient égaux, où personne n’était défavorisé au profit d’un autre. Une famille où il n’était pas interdit aux uns de parler aux autres, comme c’est le mot d’ordre officiel d’aujourd’hui. Une famille enfin où chacun avait libre accès à la maison commune sans se faire malproprement rejeté.

Respect mutuel et tolérance : un exemple venu d’en haut

Il ne s’agit pas ici de faire de l’angélisme et de prétendre qu’avec ces maires regrettés tout conflit disparaissait comme par miracle ou enchantement. Mais si, après les inévitables joutes électorales, chacun gardait ses idées et ses convictions, le respect mutuel et la tolérance étaient de mise et l’exemple en ce domaine venait toujours d’en haut. Car, ces quatre maires n’étaient pas des personnages exceptionnels, mais des êtres humains tout simplement équilibrés. Ces quatre maires dont nous avons cité le nom et dont l’action éducatrice, disons même, à notre échelle, civilisatrice, a été radicalement anéantie par le sabotage méthodique qui s’ensuivit. Ces quatre maires saintois non seulement étaient ouverts à toute discussion, à toute réflexion, à toute proposition des administrés, mais allaient au-devant d’eux, sans distinction d’opinions, sans arrogance. Ils écoutaient leurs doléances, examinaient leurs propositions, les rencontraient dans la rue, sans faire de différence entre « partisans » et « adversaires ». Toujours disponibles, leur bureau c’était la place publique, c’était leur chantier, c’était l’appontement, leur bateau ou leur cabinet médical. Ils n’étaient pas hommes à s’enfermer à double tour comme des taupes aveugles et sourds dans un cabinet secret, à refuser des rendez-vous, à prendre des semaines pour signer un document, à ne jamais répondre aux courriers, à renier la parole donnée, à dire oui en pensant non..

Sortir du tunnel

À leurs yeux, la commune considérée comme une grande et vraie famille, justement, n’était pas une simple comparaison, une figure de style pour faire bien dans des discours alambiqués et trompeurs. La grande famille communale, c‘était pour eux une réalité concrète, palpable. La grande famille communautaire, au bon sens du terme, il la vivait et la faisait vivre quotidiennement par leur écoute, par leur sens du rassemblement et de la fraternité, par leur compréhension, leur honnêteté foncière et la force de leur conviction. Ils n’étaient pas hommes à mettre de l’huile sur le feu et à attiser les haines et les conflits au sein des familles et de la population. Leur sens de l’équité et de la morale publique leur interdisait de pratiquer la discrimination en fonction de la couleur du bulletin de vote ou du slogan inscrit sur le tee-shirt électoral…

À Amsterdam en 2016 – Photo Raymond Joyeux

C’est tout cela, en moins de trois générations, qu’à Terre-de-Haut nous avons perdu. Et si, en près de 50 ans de gouvernance locale (*), tout a été fichu par terre, et qu’en 2018 nous sommes toujours politiquement et moralement dans un tunnel, ce n’est pas en reprochant sans rire à l’opposition « de vouloir prendre le pouvoir », c’est-à-dire à se considérer soi-même, implicitement, au sortir du tribunal le 12 janvier dernier, comme seul légitime à y prétendre, à l’exercer et à le conserver indéfiniment dans des conditions de régularité plus que douteuses, que s’instaurera malheureusement aux Saintes une autre politique. Celle plus que jamais nécessaire de l’acceptation de l’autre, de la tolérance et de la fraternité retrouvée.

Appel à la fraternité : Jeune fille à la fleur – Photo Marc Riboud

* Voir notre chronique du 16 juillet 2017 :

https://raymondjoyeux.com/2017/07/16/chronique-dun-desastre-annonce-ou-les-racines-du-mal-saintois/comment-page-1/#comment-1490

Raymond Joyeux

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10 commentaires pour Terre-de-Haut : le nécessaire retour à la fraternité

  1. yves.espiand@sfr.fr dit :

    E‌XCELLENT ARTICLE – Raymond ,mais comment s’en sortir et combler l’abyssal déficit de la commune ??

  2. BONBON Bernard dit :

    EXCELLENT !

  3. josette Pasquet dit :

    Excellent commentaire, maintenant il faut se relever les manches car il y a beaucoup de travail sur la planche! Bon courage à vous. Cette Île est une petite merveille, elle le mérite.

  4. Liliane CORBIN dit :

    Je suis impatiente de connaître les résultats du vendredi 23 février !

  5. Marc Bartoche dit :

    Bien dit et bien écrit Raymond,on ressent un profond sentiment de honte quand Terre de haut et son premier magistrat fait la une des médias pour ses actes peu élogieux, mais il faudra bien passer par là, pour essayer de reconstruire la grande famille saintoise, ce qui prendra encore des générations.

  6. raymondjoyeux dit :

    Merci Marc pour ton commentaire. Beaucoup pensent comme toi concernant la reconstruction. Les réflexes de rejet de part et d’autre sont tellement ancrés dans certaines mentalités qu’on a du mal à croire à une solution à court terme. As-tu reconnu ton arrière grand-père, Félix Lorgé, sur la photo du conseil municipal de 1936 ? Il est juste derrière le maire Théodore Samson, moustache et cravate. Amitié.

    • Marc Bartoche dit :

      Merci pour pour la précision, j’avais pas reconnu Pa Félix, effectivement il y a des airs de papy Léon. Merci pour ton site qui est une mine d’information pour les gens de ma génération.

  7. cathy V dit :

    Merci pour votre article. Il est vrai que la démocratie a été bien mise à mal et que des années voire des décennies, de « dysfonctionnement » ont durablement et collectivement ruiné les valeurs de l’intérêt général et le sens même de l’action publique qui se résument actuellement « tu me donnes quoi en échange de ma voix ? ». Nous aspirons aussi à retrouver fraternité, harmonie et paix … mais peut-être pas une gestion « familiale » de la commune, qui dit famille dit paternalisme …dans l’idéal chaque citoyen devrait se sentir responsable de la bonne marche de la commune, mais pour cela il faudrait un modèle si ce n’est exemplaire au moins acceptable.

  8. raymondjoyeux dit :

    Entièrement d’accord avec vous, Cathy. La notion de famille évoquée venait, dans mon esprit, pour renforcer l’idée de fraternité et d’un minimum d’harmonie entre les gens. Vous définissez bien le fonctionnement municipal actuel, celui du donnant donnant électoral au détriment de l’équité, et générateur de discrimination. La détestable notion de paternalisme est évidemment à exclure car altère et annihile le jeu des responsabilités. Or, comme vous, je pense que cette notion de responsabilité est essentielle dans un sens comme dans l’autre, et c’est surtout cela qui a été détruit à Terre-de-Haut. Personne ne se sentant plus responsable de rien, la commune ne cesse d’aller à vau-l’eau, au propre comme au figuré. Merci pour votre contribution au débat.

    • cathy V dit :

      Merci à vous d’initier ce débat ! Le problème est en effet que le maire est dans une petite commune, le principal représentant de l’Etat, l’exemple donné est catastrophique et la parole étant confisquée (celle des « opposants » comme celle des partisans d’ailleurs), les citoyens ont fini par se désintéresser de l’intérêt général, ils sont désabusés, défaitistes et peu enclins à participer à quoique ce soit. On peut les comprendre, je suis moi même depuis longtemps ostracisée et donc tout à fait démobilisée pour contribuer à la « vie publique ». je m’autorise à peine quelques commentaires de temps à autre, tout en en craignant que cela n’aggrave ma situation ! La peur est en effet un ressort bien ancré à Terre-de-Haut …

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