1865 : une année terrible pour les Saintes ( suite )

2 – Le choléra asiatique

Suite de la chronique précédente. Toujours extrait de la brochure de clochers en clochers, sous  la signature de l’abbé Le Couturier, curé de Terre-de-Haut en 1865. Peu après le désastre du cyclone du 6 septembre, voilà que le choléra se déclare aux Saintes, probablement venu de la Guadeloupe proche où il fera, du 22 octobre de cette année-là au 1er juin de l’année suivante, près de 12000 victimes pour l’ensemble de la colonie. Aux Saintes, en deux mois et demi, 174 décès seront à déplorer pour nos deux communes dont plus de 100 pour la seule paroisse de Terre-de-Haut. L’abbé Le Couturier ne se contente pas de décrire l’origine, les causes et les effets de la maladie. Il s’étend longuement sur la façon dont elle a été combattue grâce au courage de quelques hommes et femmes, civils et religieux qu’il cite nommément. Il évoque les conséquences morales et religieuses que l’épidémie a déclenchées au sein de la population en déplorant en bon curé, qu’un an après le passage de « L’Ange exterminateur »,  les Saintois, à part quelques-uns, n’avaient guère changé…

Récit de l’abbé Le Couturier

L’année 1865 n’est pas seulement mémorable pour la Guadeloupe et ses dépendances, par les épreuves que leur fit subir le « coup de vent » du six septembre ; elle est encore et surtout par les dures étreintes de la maladie la plus cruelle qui se déclara contre les malheureux habitants de cette Colonie. Du 22 au 30 octobre, plusieurs personnes, dans le voisinage du Canal Vatable, à Pointe-à-Pitre, moururent au bout de quelques heures seulement de souffrances. Leur mal à toutes avait manifesté les mêmes symptômes, et ce mal, loin de cesser après ces huit jours, se répandit par la ville. Alors, toutes les classes de la population, et spécialement les gens de couleur parmi lesquelles presque toutes les victimes avaient été choisies, furent terrifiées. Beaucoup de familles espérant de trouver le salut à l’étranger se hâtèrent d’abandonner leurs demeures. Bientôt la Basse-Terre et les autres communes virent affluer chez elles l’abondance des fuyards.

Rue Vatable à Pointe-à-Pitre d’ où est partie l’épidémie en octobre 1865

Origine de la maladie

Mais quelle avait été la cause de cette maladie ? Des étrangers l’avaient-ils apportée du dehors ou avait-elle pris naissance sur les lieux mêmes ? Personne ne pouvait le dire d’une manière certaine ; personne encore, jusqu’à présent, n’a pu le découvrir. Cependant les désastres du mal allaient en grandissant de manière la plus effrayante. Au 15 novembre, presque toutes les paroisses en étaient atteintes. Le 22 du même mois, les Saintes seules et l’Anse-Bertrand restaient intactes. Mais aux Saintes, pouvions-nous espérer de demeurer longtemps ainsi épargnés ? Non, à mon avis. Une quarantaine de cinq jours d’observation qui fut imposée aux embarcations venant des points contaminés ne me semble pas avoir été suffisante. Et puis, les relations fréquentes que nous étions obligés d’avoir, pour notre approvisionnement, avec Pointe-à-Pitre et surtout avec Basse-Terre, où l’on voyait mourir, à certains jours, plus de cent cinquante personne, nous présentaient le plus grave danger. D’autre part, il n’y avait que quelques jours qu’un beau nombre de personnes étaient venues de la Guadeloupe se réfugier sur notre île. Toutes ces circonstances ne nous étaient pas favorables ; elles nous faisaient craindre…

Le premier décès

Enfin, le 24 novembre, un pauvre père de famille de l’extrémité sud de notre bourg mourait. À partir de ce moment, le choléra, qui l’avait emporté, ne cessa de nous tourmenter jusqu’au commencement de février suivant. Dans ce court espace de temps, il nous emporta cent et quelques personnes à Terre-de-Haut, c’est-à-dire le sixième de la population.

Observation du maire de Basse-Terre : déclaration collective des décès

Mesures prises contre l’épidémie et désenchantement

Ici je dois, ce me semble, rapporter la manière dont le fléau fut combattu dans cette paroisse, et l’influence morale qu’il produisit sur les habitants. D’abord deux ambulances, destinées à recevoir, l’une les hommes, l’autre les femmes, furent établies grâce aux soins de MM. Sylvestre Thomas, adjoint au Maire, le Commissaire de la Marine Bonnefoy, le Docteur Pommeau et Émile Fournier. Il m’en coûte de l’avouer, mais la vérité m’y contraint, ces ambulances recueillirent certains malades qui, si les familles auxquelles ils appartenaient avaient eu plus de cœur, n’auraient pas dû y apparaître. Elles ne furent pas non plus souvent assistées par ceux de nos Saintois qui étaient en santé. Dire, en revanche, l’admirable dévouement qu’y déployèrent les Frères Justin et Barnabé, de la Maison de Ploërmel, et les sœurs Adélaïde et Delphine, de la Communauté de Saint-Joseph de Cluny, ne serait pas chose difficile. Cependant, ces bons frères et ces bonnes sœurs, pas plus que leur curé, n’ont été trouvés bien méritants aux yeux de l’Administration civile. Ici, quatre médailles avec mention honorable ont été accordées, au sujet de l’épidémie qui nous occupe, et nous n’y avons eu part ni les uns ni les autres.

Celles et ceux qui se sont dévoués

En dehors des ambulances où travaillèrent avec une bonne volonté remarquable plusieurs prisonniers de la Maison Centrale qui, en récompense, reçurent une large diminution de leurs peines, les personnes de cette paroisse qui, selon moi, ont, avec les bons frères et les bonnes sœurs précités, marqué le plus d’assiduité et de générosité dans le soin des cholériques sont : MM. le Docteur Poumeau, Floresty, Desvallons, Casimir Lognos, Schmüntz, capitaine du Génie, Bonnefoy, Commissaire de la Marine, les sœurs Saint-Valentin et Stéphanie, de la communauté de Saint-Paul de Chartres, M. Émile Fournier, M. Sylvestre Thomas, adjoint au maire, Melle Olympe Lognos, feu Mme Clément Ihaut et Mme Vve Tichon Saint-Romain. Bien d’autres personnes encore ont marqué un véritable dévouement ; mais comme ç’a été plutôt à l’égard de leurs parents qu’à l’égard du public, je ne cite pas leurs noms…

(NB : les patronymes en rouge ont encore aujourd’hui des descendants à Terre-de-Haut, NDLR)

Influence morale et religieuse de la maladie

Quant à l’influence morale que produisit le choléra sur les habitants de Terre-de-Haut, elle fut immense. Un beau nombre de concubinaires contractèrent mariage ; presque tous les autres cessèrent leurs désordres ; et, parmi les gens qui avaient négligé précédemment leurs devoirs de religion, il ne resta qu’un bien petit nombre de personnes qui ne reprirent pas le chemin de l’église et ne vinrent pas se confesser. Les victimes de la maladie aussi marquèrent les meilleurs sentiments. Toutes demandèrent et reçurent les secours de mon ministère, excepté trois dont deux furent emportés subitement et une mourut au Grand-Ilet sans qu’on soit venu me chercher. Mais ces bons effets religieux ont-ils persévéré ? Quelques-uns ont persévéré et sont pour mon cœur un vrai sujet de consolation. Mais il n’en est pas ainsi de tous, malheureusement. Aujourd’hui, l’indifférence pour l’assistance à la messe et l’immoralité recommencent. En un mot, les Saintois d’aujourd’hui, à quelques exceptions près, sont ce qu’ils étaient il y a un an.

Récolte et distribution des secours

Après avoir parlé des désastres du choléra, je devrais, ce me semble, annoncer que des secours abondants sont venus soulager la misère de nos veuves et de nos orphelins. Des sommes considérables, il est vrai (plus de douze cent mille francs) ont été recueillies en France tant pour nous relever des pertes que nous a occasionnées le coup de vent du 6 septembre que pour assister ceux que la maladie a plongés dans la détresse ; mais à part six cents francs que nous devons à la bienfaisance de Mgr Boutonnet, notre Évêque, pas un centime jusqu’ici n’a été donné à nos pauvres Saintois au sujet du choléra ; beaucoup même d’entre eux n’ont encore rien reçu pour les aider à rebâtir leurs maisons, détruites par l’ouragan du 6 septembre précité. Je n’accuse personne, je constate un fait.

Signé : P. Le Couturier

P.S. Il est à noter que quatre ans plus tard, exactement en avril 1869, une nouvelle épidémie se déclare à Terre-de-Haut : la fièvre jaune. Entre temps, l’abbé MOULY a remplacé le Père Le Couturier à la tête de la paroisse. À peine installé, voici ce qu’écrit le nouveau curé à propos de cette épidémie :
« J’ai eu à songer plutôt aux malades de l’hôpital qu’à mes paroissiens. Une épidémie venait de se déclarer. D’après le docteur chargé du service médical, il y aurait eu soixante-cinq personnes atteintes de ce terrible fléau, et nous avons eu à déplorer trente-cinq morts dont une sœur de Saint-Paul de Chartres : sœur Alexis, un officier du génie et une brigade entière de gendarmerie… Sur la demande de quelques personnes pieuses de la paroisse, et par l’autorisation de l’Évêché, j’ai fait édifier une petite chapelle à l’honneur de la Sainte Vierge, afin de mettre sous son patronage cette paroisse qui a tant besoin de la protection de la Reine des Anges. Parmi les personnes qui ont le plus contribuer à la construction de ce petit monument, je ne puis citer que M. Reimonet. »

Tombe de la sœur Alexis, décédée de la fièvre jaune le 6 avril 1889, comme le rapporte le paragraphe ci-dessus. Ignorant sans doute l’histoire de cette religieuse, ceux qui ont restauré sa tombe l’ont confondue vraisemblablement avec un militaire d’où la bande tricolore au-dessus de la croix et le masculin à décédé.

La petite Chapelle de la vierge

La petite chapelle de la Vierge, inaugurée le 1er mai 1870, telle qu’elle était à l’origine. Rénovée depuis, elle est appelée aujourd’hui Chapelle des Marins et donne lieu chaque 16 août à une traditionnelle procession à la Vierge.

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4 commentaires pour 1865 : une année terrible pour les Saintes ( suite )

  1. raymondjoyeux dit :

    La Croix qui domine le bourg de Terre-de-Haut, à proximité de la Chapelle des Marins, a été érigée ultérieurement, sans doute au début des années 1900. Une plaque de marbre indiquait qu’elle était un don fait par la famille DAVID à la paroisse. Lors de la réfection récente du monument, aux dires du responsable des travaux, cette plaque historique, au lieu d’être préservée, a été cassée et enfouie dans le béton du nouveau socle du Crucifix. Ce nouveau socle en forme de pyramide détruit l’harmonie de l’ensemble, d’autant plus que les proportions de la croix elle-même n’ont pas été respectées. Voilà comment s’effectuent aux Saintes certains travaux de réfection, en dépit de toutes considérations esthétiques, historiques et patrimoniales.

  2. yves.espiand@sfr.fr dit :

    M‌on cher RAYMOND Merci pour ce passé médical que j’ignorais et bien documenté  Amitiés

  3. Alain Thouret dit :

    Bonjour Raymond,

    cette tombe m’avait toujours intrigué, ce n’est donc pas un militaire mais une religieuse.
    Tes chroniques sont toujours riches d’enseignement, merci et à bientôt, en septembre pour le ti punch.

  4. Liliane CORBIN dit :

    Comme c’est étrange !!!
    Hier soir, je me suis plongée dans les registres de Pointe-à-Pitre à la recherche de certains décès. Dans celui de 1865, les pages sont si nombreuses que j’ai pensé : » Il a dû y avoir une épidémie. Je vais essayer d’en trouver la raison. ». Et à l’instant, en ouvrant ma messagerie, je trouve votre article qui répond à ma question.
    Merci Raymond.

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