1865 : une année terrible pour les Saintes

1- Six septembre : un cyclone dévastateur

Témoignage de l’abbé Le Couturier, Curé de Terre-de-Haut

Un de ces ouragans affreux,PhotoHugo_1989_sept_21_1844Z qui ravagent de temps en temps nos Antilles, s’est déchaîné en 1865 sur la partie Sud de la Guadeloupe, les Saintes et Marie-Galante, et, dans le court espace de deux heures et demie, a renversé grand nombre de solides maisons, dévasté les campagnes, écrasé et coulé à fond la plupart des embarcations qu’il a atteintes et fait périr plus de deux cents personnes. Comme chaque curé de ce diocèse doit consigner sur un registre à demeure les principaux maux dont sa paroisse a été affligée dans cette dure calamité et les secours qui y ont été apportés, je ne parlerai ici, d’une manière spéciale, que ce dont j’ai été le témoin à Terre-de-Haut.

Six septembre 1865

La journée du 6 septembre 1865 avait été à Terre-de-Haut un peu pluvieuse. Le soir vers cinq heures, la mer se trouva fortement agitée tout à la fois par un raz de marée qui se faisait sentir depuis le matin et par une brise tourbillonnante qui soufflait de plus en plus fort du S-E.

Entre six heures et demie et sept heures du soir, le vent passa subitement au Nord. Alors on s’empressa de consolider les portes et les fenêtres des maisons, et les marins accoururent au rivage pour retirer leurs canots des vagues qui s’en emparaient et les haler au loin sur la terre ferme. Bientôt, force fut à tous d’abandonner le travail et de se tenir enfermés. Des rafales d’une violence extrême ne permettaient plus à personne de se tenir dehors. Pendant l’heure et demie environ qui suivit, la tourmente que nous eûmes à subir fut telle qu’elle arracha des eaux de notre rade en fureur l’aviso à vapeur « Le Vautour » et le précipita, avec plusieurs bateaux de cabotage à demi-brisés sur nos sables. Beaucoup de maisons furent abîmées, vingt-trois d’entre elles furent complètement détruites ; nos pêcheurs perdirent complètement leurs canots et le Pénitencier de l’Islet-à-Cabris ainsi que l’installation en bois du Fort Napoléon volèrent en éclats.

À huit heures le calme se rétablit. Quoique mon presbytère fût bien avarié, vite je m’empressai d’aller par le bourg pour m’informer s’il y avait des morts et blessés et aussi pour m’assurer de l’état de l’église. Mais je ne tardai pas à à être contraint de regagner ma demeure : le vent était passé au Sud-Sud-Est et commençait à nouveau à se montrer menaçant. De huit heures et demie à neuf heures et quart, il souffla de cette partie avec une intensité qui, ce me semble, surpassa tout ce que nous avions éprouvé auparavant.

Effets de cyclone sur le littoral à Terre-de-Haut- Ph. R. Joyeux

Pendant ce temps la pluie tomba par torrent et des éclairs sans tonnerre ne cessèrent de se succéder. Enfin, à neuf heures et quart, tout fut terminé : nous ne ressentions plus qu’un léger zéphyr venant de l’Est, la mer reprit le calme des plus beaux jours et le ciel devint d’une pureté admirable.

Dégâts considérables et morts au Pénitencier

Alors seulement je pus connaître d’une manière certaine l’état de nos pauvres gens. Grâces à Dieu, aucun de nos Saintois n’était mort ; personne même parmi eux n’avait été blessé grièvement. Mais un soldat (l’Ordonnance de M. Le Capitaine du Génie) avait été tué, trois condamnés furent trouvés écrasés sous les décombres du Pénitencier de l’Islet et deux autres prisonniers moururent, dans le délai de deux jours, des blessures qu’ils avaient reçues, ou des privations et des fatigues qu’ils eurent à endurer dans cette circonstance mémorable.

Une pluie de secours

Si le coup de vent du six septembre 1865 répandit autour de nous de grands désastres, je me hâte de dire que des cœurs généreux vinrent à notre aide pour réparer ceux des désastres qui étaient réparables. Trois cent mille francs furent d’abord pris par le Gouverneur sur la Caisse d’épargne de la Colonie et répartis à titre de don entre les habitants qui avaient le plus souffert dans chaque commune, pour les aider à faire les réparations les plus urgentes à leurs maisons d’habitation… En même temps, une quête fut faite, ordonnée dans toutes les églises du diocèse par M. le Vicaire général Ginestet, et la somme de cent francs, montant que nous eûmes dans le produit de cette quête, fit voir aux Saintois au moins la sympathie qu’avait pour eux l’Évêché. L’administration de la Marine usa aussi d’une bienveillance digne de tout éloge à l’égard de nos marins. Elle leur accorda des secours si abondants qu’ils équivalaient presque au prix des canots qu’ils avaient perdus. Peu de temps après, une généreuse assistance nous arriva de la Martinique, qui se montra envers nous d’une admirable sensibilité – et de toutes les îles anglaises, suédoises et danoises qui nous avoisinent… Enfin, Mgr notre Évêque, dans sa tournée pastorale, me laissa la somme de 600 francs qui fut distribuée dans la huitaine suivante aux personnes les plus nécessiteuses de cette paroisse.

Telle est, en abrégé, l’histoire du coup de vent du 6 septembre 1865, et des principaux remèdes qui ont été apportés à ses ravages…

Ce texte est extrait de la brochure de clochers en clochers, éditée en 1979 par le Père Camille Fabre.
Prochaine chronique : 2ème épisode : Le choléra qui frappa Terre-de-Haut cette même année 1865.

PS. À propos de cette tempête du 6 septembre 1865, Félix Bréta écrit dans son livre :
 Les Saintes, recueil de Notes et Observations générales :

« A Terre-de-Haut, les toits de la maison des Sœurs, de la Caserne et d’autres maisons sont emportés, toutes les portes et fenêtres des habitations arrachées. Inondation générale des maisons. La plupart des embarcations sont brisées. Les constructions en bois du Fort Napoléon ont volé en éclats. Tous les bâtiments du Pénitencier de l’Ilet à Cabrits sont rasés. Bon nombre de blessés sont entrés à l’hôpital. Beaucoup de familles sont sans abri. Terre-de-Bas complètement ravagée. La majeure partie de la population se trouve sans asile et sans pain.

Vous pouvez visionner ce document de l’ INA sur les dégâts du cyclone Cléo aux Saintes en 1964 en cliquant sur le lien :
http://m.ina.fr/video/RYC9711066075/les-saintes-video.html

Cascade du Saut d’eau à Terre-de-Haut suite aux pluies diluviennes du 11 mai 2017 – Capture d’écran – video Cathy Foy

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4 commentaires pour 1865 : une année terrible pour les Saintes

  1. Inaki Euskadi dit :

    Merci Monsieur Joyeux,
    Plus de 50 ans après, c’est une chance historique de voir comment cette île, même ravagée, devait être un havre de paix et de solidarité:
    Touristes, restez chez vous, vous détruisez quotidiennement bien plus qu’un cyclone et rendez une population qui était libre, et fière de l’être, esclave de l’argent et des potentats qui lui ont pris le pouvoir.

  2. Harry LOUIS dit :

    Beau récit , merci Raymond !

  3. Liliane CORBIN dit :

    J’ai travaillé plusieurs mois sur les différents séismes et cyclones qui ont dévasté la Martinique et la Guadeloupe. Vous avez raison Raymond de raconter l’histoire de votre commune dans votre blog. Cela éclairera certainement ceux de vos compatriotes qui vous lisent.

  4. Françoise Nassau-kuhn dit :

    BRAVO et félicitations. Comme il est dit : un mal pour un bien ! Ce n’était pas retour vers le futur mais noyade dans le passé !!!!!
    Ps réaction à la lecture d’un commentaire. Cette personne devrait se demander ce que deviendraient les Saintes sans le tourisme étant bien entendu que les autochtones ne génèrent aucune pollution. Bonne réflexion.
    Bien cordialement. ….par respect à l’esprit de la Fête Dieu !

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