La guerre aux Saintes : une page d’histoire

FEFEDécédé en août 2015 à l’âge de 81 ans, notre ami Félix FOY nous a laissé de précieux et émouvants témoignages sur l’histoire de notre commune, Terre-de-Haut. Passionnément amoureux de son île natale à laquelle il était indéfectiblement attaché, il s’est souvenu de l’époque où, écolier, il avait vécu des épisodes de la seconde guerre mondiale qu’il a rapportés dans des récits parus dans le journal L’IGUANE, entre 1990 et 1994. C’est l’un de ces nombreux récits que je vous propose aujourd’hui pour compléter la série de ses articles déjà publiés ici-même sur la période de la guerre et de l’après-guerre, telle qu’elle était vécue aux Saintes dans les années 1940-47. Je vous laisse apprécier, outre la prodigieuse mémoire de l’auteur, son style attachant et précis, non dénué de pittoresque et d’une pointe d’humour, caractéristique du personnage qui, de son vivant, était particulièrement apprécié de ses proches, de ses amis et pour tout dire de l’ensemble de la communauté saintoise qui gardera de lui l’image d’un sage érudit, attentif et bienveillant.

Vent d’noroît et courant d’bas

Le réveil est précipité et tout le monde se dirige vers la mer. En ce samedi matin, la tempête fait rage, le ciel est bas, la Chameau fume sa pipe, les nuages s’y accrochent annonçant la pluie, la Bombarde gronde et la Passe de la Baleine est bouclée.

Par temps de pluie, on dit aux Saintes que Le Chameau fume sa pipe.

Par temps de pluie, on dit aux Saintes que « Le Chameau fume sa pipe ». Ph. R. Joyeux

C’est jour de marché à Trois-Rivières, mais les anciens disent que c’est risqué de prendre la mer aujourd’hui. Nous irons la semaine prochaine et devrons nous serrer la ceinture.  Il faut dire que de Trois-Rivières nous ramenons des bananes, des fruits à pain, racines et autres légumes : cela complète bien ce que nous recevons des États-Unis.

Savez-vous qu’à Terre-de-Haut nous ne mangions les bananes que lorsqu’elles étaient mûres ?  Mais avec la guerre, les Saintois apprennent à les consommer vertes, en légume : les « poyos » que nous appelions encore les « petits sorins », les « vermicelles à grandes feuilles » ou les « petits bandits ».

Les « boats » de Sainte-Marie, de Bananier et de Saint-Sauveur (1) nous arrivent avec leur chargement de vivres et repartent avec du poisson et des lambis, (souvenez-vous de Mme ORVILLE). Les barges de Marie-Galante nous approvisionnent en charbon de bois, farine de manioc, pois de bois ou pois d’Angole, gros sirop ou sirop de batterie. La nourriture n’est peut-être pas à notre goût mais la quantité est suffisante. Notre goûter après l’école, des restes du midi : poyos, fruit à pain, racines (igname, madère, malanga...) ou encore farine de manioc et sucre, farine et gros sirop, farine et banane. Essayez, ce n’est pas mauvais !
(1)  : Sainte-Marie, Bananier et Saint-Sauveur sont trois localités agricoles de la côte Sud-Est de la Guadeloupe dépendant de la commune de Capesterre-Belle-Eau.

Arrivée de passagers et de ravitaillement aux Saintes pendant la guerre

Arrivée de passagers et de ravitaillement aux Saintes pendant la guerre

Des Allemands internés au Fort Napoléon

Le Fort Napoléon et sa prison au premier plan

Le Fort Napoléon et sa prison au premier plan

L’heure avance et nous ne cessons de regarder la mer déchaînée ; puis chacun retourne à ses occupations.
– Où cours-tu, Gérard ? (Mon ami Gérard PROCIDA).
– Je vais au Fort Napoléon chercher STEINHAUSER pour qu’il répare notre pendule.
– Attends-moi, je viens avec toi. La machine à coudre de ma mère fonctionne mal. Peut-être que WILLENDORF pourra s’en occuper.
Qui sont ces personnes ? Des Allemands internés au Fort. Ils sont libres de circuler le jour et ainsi effectuent au village quelques menus travaux de mécanique. Ils restent sous la responsabilité des familles qui les emploient et retrouvent leur prison le soir venu. La population ne nourrit aucun grief à l’égard de ces hommes qui sont très gentils…

Roger Collomb : un bienfaiteur guadeloupéen ami des Saintes

Où Courrez-vous ainsi mesdames ? – Nous rentrons à la maison car M. COLLOMB est arrivé et nous aurons de la visite. Qui est ce monsieur ? Vous connaissez au moins son petit-fils, notre ami Roger, un amoureux des Saintes. Il tient cela certainement de son grand-père et porte comme lui le même prénom. Un homme bâti comme un roc, à l’allure « far west », énergique, actif, un rude gaillard et grand navigateur. Il fait l’acquisition de la barge « Sorin » et la rebaptise GÉE. Avec ce bateau il parcourt la Caraïbe et nous ramène des produits manufacturés et des vivres : vêtements, matériel de pêche, vaisselle et, bien sûr, alcool et tabac, chocolat et autres friandises…

Une aubaine venue du large

Décidément, tout le monde court aujourd’hui. Qu’y a-t-il ? Il se passe quelque chose à Grande-Anse. Un container, (nous disions radeau) vient d’échouer. C’est la ruée. Notre engin est vite éventré et son contenu emporté : rations de guerre, cigarettes, conserves, légumes secs.. C’est la joie dans la population. Grande-Anse est le lieu d’autres échouages : blocs de crêpe, blocs de paraffine, fûts d’huile-moteur, fûts de pétrole et nombreux autres objets provenant de navires coulés, sans parler des habituelles noix de coco de la Dominique.

Grand'anse - copie

Des hydravions en patrouille

Un énorme vrombissement déchire le ciel et nous courons encore. Nous n’en croyons pas nos oreilles et nos yeux ; la peur s’empare de nous, puis l’étonnement et enfin c’est la joie, la fête. Jamais vu pareil spectacle ! Les enfants intenables nagent déjà à la rencontre de trois hydravions qui viennent d’amerrir dans notre rade. Ils s’amarrent à des bouées mouillées à moins d’une encablure de la plage. C’est l’escadrille commandée par le lieutenant AGÉRIE qui nous vient du porte-avions BÉARN ancré en baie de Fort-de-France. Comme le croiseur JEANNE D’ARC en Guadeloupe, le BÉARN en Martinique est le garant des lois et ordres établis par Vichy. Les esprits se calment et la question se pose : Que viennent-ils faire ? Nous protéger contre un éventuel envahisseur ou occuper l’espace aérien pour mieux traquer nos dissidents ?

Hydravion en rade des Saintes pendant la guerre

Hydravion en rade des Saintes pendant la guerre

Tant pis ! Car vaille que vaille
Au cœur de la bataille
Par vent d’nordet ou vent d’suroît
Vent d’Est ou vent d’En bas
De Terre-de-Haut ou Terre-de-Bas
Tiennent bon tous les Saintois.

Félix FOY
1934-2015

Porte-avion le BÉARN à Terre-de-Haut

Porte-avions le BÉARN à Terre-de-Haut à l’époque du récit

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6 commentaires pour La guerre aux Saintes : une page d’histoire

  1. GERMAIN dit :

    super recit merci

  2. CASSIN-BOURGUIT dit :

    J’ai beaucoup aimé ce récit qui m’a projetée dans cette vie que me racontait souvent ma grand-mère. Paix à leur âme.

  3. CASSIN-BOURGUIT dit :

    j’ai passé un moment nostalgique en lisant ce texte. Ma grand-mère me racontait souvent l’histoire de notre île. Et c’est avec quelques larmes que je vous écrit. Merci.

  4. raymondjoyeux dit :

    Merci, Chantal, pour ton commentaire. C’est vrai que les récits de « Féfé » sont émouvants et je comprends ton émotion. Il y aurait aussi des pages à écrire sur l’époque où ta grand-mère, Florissia était l’une des seules à vendre du lait en bouteille en passant de maison en maison. Ma mère était une de ses clientes et je me souviens de la crème épaisse qui se formait au-dessus de la casserole lorsqu’on chauffait le lait. Et nous, les enfants, nous nous chamaillions pour la récupérer avec un plaisir fou. Et de l’époque où l’on vendait dans les rues le chadron roussi… et des parts de gâteau aux patates douces de madame Émilien Azincourt ou de « Da »… Et bien d’autres agréments spécifiques à notre culture saintoise aujourd’hui disparus ! Grâce à la plume de Félix Foy, certains de ces faits nous sont restitués, ce qui nous permet de nous plonger dans notre histoire avec reconnaissance et nostalgie, comme tu l’as ressenti pour ce présent récit !

  5. Alain Thouret dit :

    Bonjour Raymond, toute une époque, la vie n’était pas simple, mais on sent les gens heureux loin des drames qui se jouent en Europe. Au fait, qui étaient ces internés allemands ?

    • raymondjoyeux dit :

      Bonjour Alain. Je me suis posé la même question à propos de ces Allemands. Je pense que c’étaient peut-être des gens de passage en Guadeloupe et qui n’avaient pas pu regagner leur pays à cause de la guerre… Mais il se pourrait aussi que c’étaient tout simplement des Français d’origine allemande qu’on avait arrêtés à cause de leur origine. Comme on internait les ressortissants français d’origine italienne, l’Italie étant alliée alors aux Allemands. Beaucoup d’iItaliens, vivant depuis longtemps en Guadeloupe, et naturalisés français bien avant la guerre, se sont retrouvés au fort Napoléon, comme le député Paul Valentino… qui d’ailleurs s’était évadé.

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