Le Gwoka une tradition guadeloupéenne (2)

Comme promis, voici la 2ème et dernière partie du dossier sur le GWOKA présenté au Brevet des Collèges en juin 2015, dans le cadre de l’épreuve d’Histoire des Arts, par la jeune Danitzia LOGIS, 15 ans, élève au Collège privé Saint-Joseph de Cluny de la Jaille, à Baie-Bahault, en Guadeloupe. La première partie ayant fait l’objet de la précédente publication. Texte et illustrations, sauf pour la dernière photo, sont de Danitzia.

L’analyse

gwoka A1. La musique

Le Gwoka est la forme musicale, à base de Ka, essentiellement constituée d’un ensemble précis de rythmes, de chants et de danses.  Il est joué par des tambouyés qui ont une organisation bien précise : les « Boulayè » ou « Boulakchen » sont les joueurs de tambours que l’on nomme « boula » (d’où leur nom) et sont au nombre de deux. Ensuite il y a le « Makchè » ou le « Chèf tambouyé » qui porte également le nom du tambour qu’il joue. Il émet des sons plus aigus et a une manière de jouer différente des « Boulayè » car c’est lui qui suit et marque les pas des danseurs. Il y a également des « Répondè » qui complètent ce que le « Chantè » dit, et qui animent un peu plus la musique.

. Les 7 rythmes du Gwoka

GWO K 30Le Gwoka possède 7 rythmes. Chacun de ces rythmes possède ses pas de base et ses pas spécifiques. Ils sont cités ci-dessous, du plus lent au plus rapide.

  • Le Kaladja

Le Kaladja est un rythme lent qui exprime avant tout une certaine douleur morale ou une idée de tristesse. C’est une danse dans laquelle la notion d’ondulation est très importante.

  • Le Woulé

Le Woulé est un rythme lent et qui se dansait avec un foulard. Il a été créé à partir de l’une des différentes phases de travail du manioc qui consiste à départager les grains fins de la farine de manioc des gros grains. Il serait donc également une danse de travail. Les pas de danse donnent un ensemble de mouvement glissé. Il est l’un des rares rythmes à être joué sur un rythme ternaire c’est-à-dire qui se joue sur trois temps par rapport aux autres qui sont joués sur un rythme binaire c’est-à-dire sur deux temps.

  • Le Padjanbel

Le Padjanbèl est un rythme qui exprime la joie et un certain désir de liberté, d’évasion et de ralliement d’individus vivant dans des sections différentes. Il lui arrive parfois de retracer un événement heureux ou malheureux. Cette danse dynamique a la particularité d’avoir un « piké » à la fin de chaque pas tout comme pour la Mazouka. Il est également un rythme ternaire.

  • Le Léwoz

Dande GK

Le Léwoz est un rythme assez riche et très compliqué. Il peut traduire un désir de lutte, et exprimer tantôt une certaine mélancolie face à une situation décourageante, tantôt une joie saine et mobilisatrice. Toutefois, il reste principalement une danse de combat. On y trouve des pas hésitants jouant énormément sur le déséquilibre permanent. Aujourd’hui, c’est un rythme qui amène les danseurs, chanteurs et musiciens à jouer en contre temps. L’effet de surprise engendré par l’improvisation constante anime énormément.

  • Le Graj

Le Graj est un rythme créé à partir d’une tâche de travail du manioc qui consiste à réduire le manioc en une espèce de pâte destinée à faire de la farine. C’est donc également un rythme de travail qui exprime l’envie de se rendre actif. Il est très semblable au Toumblak. Les pas se font au sol comme si l’on voulait rentrer dans la terre. Le Graj a comme particularité d’avoir une « rèpriz » qui se fait en trois temps. Le sentiment dominant est la communication, le « liyannaj ».

  • Le Menndé

Le menndé est un rythme qui exprime l’idée d’évasion collective. Ceci a fait de lui un rythme de Carnaval. Les mouvements y sont plus syncopés, plus cassés et plus hachurés. Le menndé est le dernier des rythmes à être arrivé dans la tradition. On prétend qu’il s’agit d’un rythme guerrier que les esclaves utilisaient pour aller attaquer les plantations.

  • Le Toumblak

Le Toumblak est un rythme qui exprime en général de la gaieté et de l’amour. Il y a beaucoup de sauts dans les chorégraphies. Il existe une variante de ce rythme qui est un Toumblak plus rapide : le Toumblak Chiré. Durant les « swaréléwoz », les convives sont si excités et emportés par la musique qu’à tout moment, on a l’impression que sous la pression, vêtements, instruments ou même le corps vont céder et être amenés à éclater. Tous les mouvements sont accélérés. Vitesse et dextérité sont les moteurs de ce rythme.

Les différentes facettes de la danse

  • La danse ethnique

G K 2Dans le Gwoka, la danse ethnique, presque de l’ordre du sacré, peut se caractériser par ce qui était appelé autrefois un « Gwotambou » et qui a pour autre nom « Swaréléwoz » : le Léwoz.

Dans ce cas précis, le Léwoz est une soirée animée par le tambour. Dans les « wond a Léwoz », chacun est libre de faire ce qu’il veut mais dans un cadre bien précis. La notion d’improvisation y est essentielle. Lorsque l’on y rentre, il n’y a aucune chorégraphie et le musicien joue en suivant le danseur. C’est véritablement un moment de libre expression corporelle à laquelle se livre tout un chacun. Dans un Léwoz, on joue principalement trois rythmes : le Graj, le Léwoz et le Toumblak qui est joué le plus fréquemment. Cependant certaines fois, il arrive que les 7 rythmes y soient joués car il peut être difficile de n’en danser que quatre jusqu’au petit matin. Tout dépend du « Makchè » ou du « Vokal ».

danseuses de GK

Pour y participer, des règles bien précises et sérieuses sont à maitriser. Ces règles dépendent des rythmes employés car chacun des trois rythmes du Léwoz possèdent leurs règles spécifiques et donc à la reconnaissance d’un des rythmes durant une « wond a Léwoz », le danseur sait quelles sont les règles qu’il doit utiliser et à quel moment.

Il faut commencer en présentant une phrase musicale qui est composée de la « rèpriz », suivi de pas de base, puis de l’improvisation et enfin de nouveau par une « rèpriz ».

La « rèpriz » est donc la majuscule, autrement dit le début et le point, ou en d’autres termes la fin de cette phrase qui devient la majuscule de la phrase suivante. La « rèpriz » est l’arrêt que marque le danseur devant le « Makchè », après avoir exécuté le même pas un certain nombre de fois. Sa règle est différente selon le rythme joué, cependant le système cité ci-dessus est à appliquer pour chaque rythme.

Dans la « wond a Léwoz », lorsqu’un Léwoz est joué, la « rèpriz » est lente et le danseur ne doit marquer qu’une seule « rèpriz ».

Lorsqu’il s’agit d’un Graj , la « rèpriz » se fait en trois temps et pour le Toumblak elle est rapide et sèche.

Lorsque les personnes présentes dans cette ronde disent «  Grammatikal », cela veut dire qu’une personne parmi elles s’est trompée ou ne connaît pas ses règles. Au bout du troisième « Grammatikal » pratiqué par la même personne, soit une autre personne rentre et la fait sortir en lui demandant d’observer ceux qui connaissent ces codes afin qu’elle les retienne, qu’elle les connaisse et qu’elle puisse rentrer à nouveau, soit le « Makchè » ne suit plus le danseur, ce qui lui assure une honte certaine aux yeux des autres danseurs de la ronde.

  • Les groupes folkloriques

danseuses bisUn groupe folklorique est un ensemble de personnes dont le nombre varie entre vingt et cinquante et qui font de la danse Gwoka le plus souvent sans en avoir une connaissance réelle. On y retrouve un début de chorégraphie mais les thèmes abordés ne sont que superficiels. Les « Bèl doudou » portent du madras et ont pour but de charmer le public de façon à ce que ce dernier pense par la suite que la Guadeloupe est un très beau pays où les habitants vivent heureux et sans problèmes. Les groupes folkloriques ne contiennent que des personnes qui savent déjà danser venant faire des prestations dans des hôtels, des restaurants, des galas, à l’occasion de visites de Présidents et de ministres venus pour se détendre,…

Ce genre de groupes considèrent et pratiquent le Gwoka comme étant un reste de tradition du peuple guadeloupéen, ce qui n’est pas le cas.

Le Gwoka ne peut pas être traditionnel avant même d’avoir vécu, avant d’avoir eu l’occasion de s’affirmer pleinement.

  • Les Kou’t tambou

GK DernièreLes Kou’t tambou, que l’on retrouve à la piétonne (surtout à Pointe-à-Pitre) ou encore à la plage, peut-être assimilé aux « wond à Léwoz » mais cette fois-ci dans un contexte plus laxiste. La rigueur est moindre car il s’agit juste d’un passage pour le plaisir dans lequel le danseur veut montrer un aperçu de son savoir-faire au public qui le regarde.

  • La danse artistique

Le côté artistique du Gwoka permet à un chorégraphe d’exprimer son opinion en décidant, à partir de sa position, de dire ce qu’il a à dire par le biais de la danse. Il la déforme comme il veut selon le message qu’il veut faire passer. Il n’y a pas vraiment de règles mais des thèmes bien spécifiques. La chorégraphie, la musicalité, les costumes sont choisis selon le thème du chorégraphe.

  • Les écoles de danse

Dans les écoles de danse, on paye une cotisation et on prend des cours de danse Gwoka dans le but d’apprendre à danser. Les gens qui savent déjà danser y vont dans le but de se perfectionner et de devenir expert en la matière. Généralement, les écoles de danse organisent un spectacle tous les deux ans auxquels les élèves ne sont pas obligés de participer. Chaque école a sa couleur et sa pédagogie.

  • Les compagnies

Une compagnie ou autrement dit une troupe de danse professionnelle. Les personnes qui y sont, sont des intermittents du spectacle et soignent le côté artistique du Ka.

Les particularités du gwoka

dansaeuse de béléLe Gwoka détient des particularités qu’aucune autre danse ne possède en même temps. Tout d’abord le Gwoka est une dance qui s’est beaucoup enseignée par oralité. De nos jours, grâce à Léna Blou, Raymonde Pater Torin et bien d’autres qui ont travaillé cette danse d’un point de vue pédagogique, on sait qu’elle possède énormément de techniques. La danse Gwoka se caractérise par la flexion permanente des genoux et par le relâchement au niveau des extrémités. Rares sont les pas où les jambes sont tendues. Les volumes du corps du danseur sont discontinus, décalés cependant le buste reste toujours droit, à part dans certains mouvements.

Elle est aussi caractérisée par « l’en-dehors » (manière de faire les pas à l’extérieur), par « les parallèles » (manière de positionner les pieds, dans certains pas pour cette danse) et par « l’en-dedans » (manière de faire les pas à l’intérieur). Elle est l’une des danses aussi, où le haut du corps fait totalement de « l’en-dedans » et de « l’en-dehors ».

Enfin, elle est également caractérisée au niveau de la technique par l’utilisation de toutes les surfaces du pied. Le Gwoka est l’une des rares danses où l’on tourne sur les talons, où l’on utilise le dos du pied, où l’on danse sur le coté extérieur du pied mais également sur le côté intérieur. Le pied peut être pointé ou en « flexion ». Ces surfaces sont utilisées dans toutes les positions (« en-dehors »,…). Le Gwoka est donc une danse unique et exceptionnelle.

Les tenues de danse

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la tenue du Gwoka n’est pas forcément la tenue madras traditionnelle que tout le monde connaît. Cette grande robe madras est plus destinée aux danses de salon telles que le quadrille ou la biguine mais est souvent utilisée à l’occasion de prestations de Gwoka.

tenue de danse

Dans une « wond a Léwoz », les femmes portent des jupes ou des robes particulièrement grandes, souples et larges car elles leur permettent d’être à l’aise pour danser et pour effectuer tous les mouvements, même les plus compliqués sans être gênées. Dans une chorégraphie artistique, la tenue est libre et se choisit en fonction de ce que le chorégraphe va vouloir représenter.

Les Écoles de danse

Après Madame Jacqueline Cachemire Thôle, de nombreuses écoles de danse et associations de Gwoka ont vu le jour en Guadeloupe. J’en cite quelques-unes :

  • L’akadémiduka fondé en 1987 et actuellement dirigée par Nadia Pater
  • Kamodjaka fondé en1998 et actuellement dirigée par Raymonde Pater Torin
  • Sakitaw fondé en 1999 et actuellement dirigée par Nelly Cériac
  • École Gran Jan bèl fondée en 2007 et actuellement dirigée par Sylvie Sagaliapidine.
  • Bébé rospart fondé en 2006 et actuellement dirigée par Pierre-Jean Rospart
  • Ka Tout’Jan fondé en 2010 et actuellement dirigée par Christian Saint-Val.
  • Chaque année, il y a le Festival de Gwoka à Sainte-Anne et le Gwoka Jazz Festival.
  • Des concours sont également organisés autour de la danse Gwoka comme Bidim Bo…Wabap… ou encore le Concours de Léwoz du Nord Grande-Terre…

 Conclusion

Le Gwoka se chante, se joue et se danse. C’est une danse magnifique qui a servi de « langage », d’évasion psychologique et de liberté corporelle aux esclaves qui n’avaient que cela comme raison de vivre. Longtemps brimée, cette danse trouve son essor, certes dans des circonstances attristantes mais qui ont été nécessaires pour faire prendre conscience à la population guadeloupéenne qu’elle possède une culture particulière. Aujourd’hui, nous sommes décidés à ne plus renier nos origines et à renouer avec notre passé.  Mais il faut que nous restions vigilants pour ne pas le faire oublier avant même qu’il ne ce soit vraiment libéré. Cette œuvre est espoir depuis sa création et le sera toujours jusqu’à la fin des temps.

Danitzia LOGIS

Exposition de KA à la Médiathèque de Baie-Mahault - Ph R. Joyeux

Exposition de KA à la Médiathèque de Baie-Mahault – Ph R. Joyeux

 

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Un commentaire pour Le Gwoka une tradition guadeloupéenne (2)

  1. M-J GARAY dit :

    Beau travail! félicitations à cette élève…

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