Le GWOKA, une tradition guadeloupéenne (1)

En fin d’année scolaire, les élèves de 3ème, en vue de l’obtention du Brevet des Collèges, subissent une épreuve orale d’Histoire des Arts. Le dossier qui suit (publié en deux parties) est celui qu’a présenté une élève du Collège Saint-Joseph de Cluny de la Jaille à Baie-Mahault, en Guadeloupe, Danitzia LOGIS, âgée de 15 ans. Avec son autorisation et moyennant quelques légères modifications de présentation pour l’adapter au format de nos chroniques, nous avons le plaisir de vous proposer son travail, vous laissant le loisir d’apprécier la qualité exceptionnelle de la recherche, de l’expression et des illustrations.

Patrimoine Culturel Immatériel de l’Humanité

Gwoka (1)Le Gwoka est une quadruple entité c’est-à-dire qu’il est une danse, une musique, un instrument et un chant. Il a fait son apparition durant la période esclavagiste en Guadeloupe et depuis le 26 novembre 2014 est inscrit au Patrimoine Culturel Immatériel de l’Humanité. Cette danse traditionnelle évoluant dans le contemporain et contenant une multitude de facettes différentes, n’a pas toujours été aussi appréciée et surtout acceptée depuis sa création. Malgré le fait qu’elle fasse partie de notre culture et de notre patrimoine, bien souvent nous ne la connaissons que vaguement et ne cherchons jamais à entrer dans ses détails.

Quelle est l’histoire de la danse Gwoka, quelles sont ses caractéristiques, qu’en est-il aujourd’hui de cette danse et qu’est-ce qui m’a poussé à vouloir présenter cette culture ?

Son histoire

À l’origine

Danse GKL’histoire de la Guadeloupe est riche en rebondissements. Après avoir vu défiler les Caraïbes, les Espagnols, les Français, les Africains, les Anglais et les Indiens, la culture Guadeloupéenne et surtout la danse, a été imprégnée de toutes ces nations qui sont passées sur son territoire. L’esclavage qui a duré de 1640 à 1848 en Guadeloupe, fortement favorisé par le commerce triangulaire, est la cause de l’arrivée des Noirs africains en Guadeloupe. Ces derniers maltraités et exploités appartenaient à de riches planteurs Blancs qui les exploitaient.

Le témoignage du Père Labat

Le Père Labat, qui a écrit de nombreux ouvrages sur la traite négrière, décrit les conditions de vie des esclaves. Il dit que tous les samedis soirs, le seul moment qui leur était accordé, les esclaves Noirs qui vivaient dans les habitations se réunissaient et dansaient une danse que les maîtres nommèrent la Banboula. Ces soirées étaient animées de chants, de musiques (tambours), d’abus de rhum et de danses lascives qui furent rapidement interdites à cause des révoltes qu’elles incitaient par la suite.

Soirée d'esclaves animée par le Gwoka

Soirée d’esclaves animée par le Gwoka

Comme ces esclaves aimaient la danse, les maîtres leur en apprirent d’autres d’origine française et européenne telles que le quadrille, la branle ou encore la rumba espagnole. Malgré toutes ces répressions, les esclaves ne pouvaient s’empêcher de se réunir et de danser leurs danses lascives. Le Gwoka est donc la seule musique et danse qui ont véritablement été créées par les Guadeloupéens constituées à partir d’éléments africains mais aussi sûrement d’éléments européens apportés à cause des nombreux bouleversements sociaux, économiques et politiques dont notre pays a été le théâtre.

L’électrochoc de la Guadeloupe

Pochette de disque de la Brisquante

Pochette de disque de la Brisquante

Malgré l’abolition de l’esclavage, la danse Gwoka est restée très mal vue aux yeux des gens qui ne s’y identifiaient pas du tout et rejetaient l’idée qu’elle fasse partie de leur culture. On ne pouvait la pratiquer que dans deux milieux totalement opposés : Elle se dansait dans un milieu scandaleux essentiellement par des macoumès ou par des gens de bas quartiers durant les « Kou’t tambou » ou les « Bo Ka » auxquels il était hors de question qu’une personne de bonne famille participe. Cette danse était qualifiée de « biten a vyé nèg » et on ne pouvait l’apprendre nulle part ailleurs que dans les léwoz par oralité c’est-à-dire par observation et imitation car les cours de danses de Gwoka n’existaient pas encore.

Ou bien nous retrouvons le Gwoka dans un milieu plus chorégraphique c’est-à-dire dans les danses folkloriques. Le doudouisme attirant la petite bourgeoisie a poussé Madame Adeline à former la troupe de danse La Brisquante qui ne regroupait que des danseurs et danseuses à peau claire. Cette troupe sillonnait la Guadeloupe et participait au Carnaval dans les années 1970 toujours accompagnée de leurs tambouyés hors pair : Vélo, Sopta et Artème Braban.

Jacqueline Chachemire Thôle

Jacqueline Chachemire Thôle

Ce milieu encouragea l’apparition de nombreuses troupes de danses (Karukéra, Acacia,…). Parallèlement à l’arrivée de la télévision, toujours dans les années 1960/1970 environ, une dame qui est très importante au niveau des écoles de danses de Gwoka a fait son apparition : Madame Jacqueline Cachemire Thôle. Elle a introduit petit à petit, d’abord de manière déguisée la danse à l’école car à cette époque le Gwo Ka restait interdit aux yeux des gens.

Dans les années 1980, grâce aux Pères Serge Plocoste et Céleste, qui encourageaient les Guadeloupéens et surtout les jeunes à valoriser le créole, le Gwoka et le savoir-faire guadeloupéen ont commencé à faire leur entrée dans l’église. Tout ceci a été énormément critiqué. De plus, il y eut la création d’un groupe non folklorique imposant des thématiques et problématiques dans leurs chorégraphies : KASANGWA qui veut signifier « Ka sé San a nèg Gwadloup » (Le Ka est le Sang des Nègres de Guadeloupe). De 1979 à 1984, les Guadeloupéens se questionnaient très fortement à propos de leur identité culturelle.

Le phénomène VÉLO

Marcel Lollia dit VÉLO

Marcel Lollia dit VÉLO

Subitement, le 5 juin 1984, un événement bouleversa le pays tout entier et changea le regard des gens sur le Gwoka. Marcel Lollia, plus connu sous le nom de Vélo, tambouyé le plus doué de son époque meurt d’une cirrhose du foie. À partir de cette date qui fut un ébranlement révélateur, les Guadeloupéens prirent véritablement conscience de la présence de cette culture de leur pays qu’‘ils ne cessaient de renier. La Guadeloupe était pratiquement en deuil national, le corps de Vélo fut exposé pendant trois jours sur la place de la victoire à Pointe-à-Pitre et des milliers de personnes vinrent assister à l’enterrement à l’Église St Pierre et St Paul. La messe fut menée par le père Blanchard. Les pères Plocoste et Céleste  firent toute la cérémonie en créole, sur la musique du Ka et ce n’est qu’à ce moment que le Gwoka est véritablement entré dans l’église.

Ray

Raymonde Pater Torin

Création d’écoles de danse GWOKA

En 1987, Jacqueline Cachemire Thôle a ouvert la première école de danse de Gwoka : l’AKADÉMIDUKA. Elle a mis en place une pédagogie autour de l’apprentissage de cette danse qui permettait à tout un chacun, ayant déjà payé une cotisation, d’apprendre à danser en suivant des cours. En 1991, Madame Cachemire, Madame Raymonde Pater Torin et d’autres enseignants ont interpellé l’Inspecteur général de l’éducation nationale afin que le Gwoka puisse également s’enseigner à l’école et que les jeunes puissent avoir la possibilité de passer le bac danse en Gwoka de manière officielle.

De nombreuses écoles de danse de Gwoka se sont multipliées par la suite telles que Bébé Rospart, Kamodjaka, SAKITAW, Ka Tout’Jan… Parallèlement, l’école de danse Léna Blou étudiait vigoureusement la danse Gwoka car elle voulait en faire une danse contemporaine c’est-à-dire une danse artistique reconnue à l’échelle internationale.

Le Gwoka de nos jours

Aujourd’hui, le Gwoka est ancré en chacun de nous et est présent dans de nombreux événements de la vie quotidienne. Depuis les années 1960, le Gwoka est souvent utilisé dans les milieux de revendications comme dans les grèves ou les manifestations. Le Gwoka est également joué à l’occasion de fêtes de communes, de sacrements, de veillées mortuaires, de spectacles de danses, à Noël, au Carnaval, à la messe,…

Il est tout à fait normal, voire préférable, de voir le Gwoka se jouer dans la rue, à la télé ou ailleurs sans que personne soit gêné ou choqué. La population favorise la valorisation de sa culture car maintenant elle sait que c’est grâce à la connaissance et à l’acceptation de cette dernière qu’elle pourra véritablement avancer.

Affiche manifestation Médiathèque de Baie-Mahault- Ph Raymond Joyeux

Affiche exposition et séminaire sur le Gwoka – Médiathèque de Baie-Mahault- Ph. Raymond Joyeux

Nous remercions chaleureusement la jeune Danitzia Logis  de nous avoir autorisé à publier sur ce blog sa très sérieuse étude sur l’art du GWOKA, élément capital de la culture guadeloupéenne, inscrit désormais au Patrimoine Culturel Immatériel de l’Humanité. Étude qu’elle a présentée, nous le rappelons, dans le cadre du Brevet des Collèges 2015. Vu l’importance et la qualité de ce dossier, une seconde partie sera publiée dans notre prochaine chronique. En dehors de la dernière photo, texte et illustrations sont de Danitzia.

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3 commentaires pour Le GWOKA, une tradition guadeloupéenne (1)

  1. luc dit :

    Chapeau Danitzia!

  2. alain thouret dit :

    Magnifique travail !

  3. Duval Michel dit :

    Alors que le Gwoka a certainement un bel avenir en Guadeloupe et à Terre-de-Bas, où il y a beaucoup de descendants d’esclaves noirs, il sera intéressant de voir comment il sera accueilli à Terre-de-Haut.

    Les Saintois de TdH sont en effet fiers de leurs origines d’hommes blancs et libres. Ceux, minoritaires, qui ont des esclaves parmi leurs ancêtres cherchent plutôt à le faire oublier.

    Les Guadeloupéens et Saintois de TdB sont d’ailleurs l’objet de nombreuses blagues à TdH, un peu comme les Belges en métropole.

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