Sargasse d’un jour, sargasse toujours ?

Je remercie l’Association AEVA de m’avoir très aimablement permis de publier cet intéressant dossier sur le phénomène des Sargasses qui continue de faire des siennes dans la Caraïbe, en Guadeloupe et, bien sûr, aux Saintes où la plage de Pompierre vient d’être interdite par arrêté municipal à toute activité nautique et touristique. Interdiction qui oblige les restaurateurs du secteur à ralentir, sinon à interrompre totalement leur fonctionnement. En plus de l’aspect scientifique et particulièrement bien documenté de cet article, vous apprécierez, je l’espère, tout comme moi, la dose d’humour de l’auteur et ses superbes illustrations. Merci encore à AEVA pour cet amical partage. J’invite ceux qui souhaitent connaître davantage cette Association et ses publications à se rendre sur son site.
Raymond Joyeux

A Viard, les mouettes atriciles se délectent des invertébrés qui se développement sur les échouages.

Ne croyez pas que je veuille vous saper le moral

Il n’est pas certain que le phénomène sargasses garde toute son ampleur dans les années à venir. Mais il n’est pas certain non plus que ça s’arrange !

Etant d’un naturel curieux, je me suis invité à une réunion au sommet la semaine dernière. Perché sur le rebord de la fenêtre, j’ai pu suivre les explications de la DEAL (environnement), de l’ARS (santé) et de l’ADEME (financement d’actions). Si ce n’est que la terre s’est mise à trembler pendant que je me concentrais sur le sens du courant équatorial, je pense avoir à peu près compris. Je vous livre ce qu’a saisi ma cervelle d’oiseau.

Un peu d’histoire tout d’abord

2011 – Premiers échouages massifs de sargasses en Guadeloupe. Le phénomère dure de juillet à octobre.
2012 – Même scénario, d’avril à octobre.
2013 – Rien !
2014 – A nouveau des échouages, cette fois de juillet à décembre.
2015 – Les choses se gâtent, année maudite mes frères. Ca a repris fin février, avec une ampleur jamais vue de mémoire de Pélican.

Moi je veille au grain, et j’avertis les services de la commune si elles arrivent.

A retenir pour l’interro écrite :

Avant 2011, les sargasses étaient si peu nombreuses dans nos eaux qu’elles ne s’échouaient pas. Quelques petites touffes pouvaient traîner en mer, mais pas de quoi casser trois pattes à un Diablotin.

On embraye avec un peu de géographie et de climatologie
(c’est bien la peine d’être en vacances).

Les sargasses naissent dans le Golfe du Mexique, puis – en passant par le sud de la Floride – rejoignent le vortex du Triangle des Bermudes (où elles côtoient les monceaux de bois et plastiques qui s’y accumulent également, mais ceci est une autre histoire).

Ce Triangle des Bermudes, c’est ce que le commun des mortels (vous) appelle la Mer des Sargasses. Dans le temps (avant 2011), des petites quantités de sargasses voguaient vers le sud et fréquentaient de façon très discrète les eaux des petites Antilles.

C’était nickel en ce temps-là.

Mais voilà qu’en 2010, il se passe quelque chose de bizarre. Deux choses bizarres même.

Le pot-au-noir (à ne pas confondre avec le pot-aux-roses) s’est beaucoup renforcé. Le pot-au-noir (aussi appelé zone de convergence inter-tropicale ou ZIC) est une ceinture d’air à basses pressions, qui entoure la Terre près de l’équateur. Cette zone est appelée pot-au-noir par les marins, car elle est synonyme de situation peu claire et dangereuse.

Cette ZIC fait habituellement quelques centaines de kilomètres de large, et sa position évolue légèrement selon la période de l’année.

Et alors, quel rapport avec les sargasses ? J’y viens, un peu de patience.

La Guyane est également concernée par le phénomène. Mais là, c’était avant.

Au voisinage du pot-au-noir,  les vents sont faibles dans les basses couches de l’atmosphère. Ca crée comme qui dirait des calmes équatoriaux. Pétole.

En 2010 donc, ce pot-au-noir devient beaucoup plus large que d’habitude. Onlo ptéol ! De quoi bloquer le transit des sargasses.

On dirait que c’est ce qui s’est passé en 2010 : les algues se sont accumulées dans cette zone de calme, au nord-est du Brésil. Dans le même temps, il s’est passé un deuxième truc bizarre.

En temps normal, il existe un courant équatorial qui va vers l’ouest, et qui repousse donc les sargasses qui seraient dans le secteur. Ce courant est contrebalancé par un léger contre-courant qui va dans l’autre sens, vers l’est. Eh bien vous me croirez ou pas, en 2010 ce courant a été un peu plus fort que d’habiture, ce qui a encore plus empêché les sargasses de repartir vers l’ouest.

Résumé des faits pour 2010 :

Un gros paquet de sargasses stagne au nord-est du Brésil.

Toujours pas de rapport avec la Guadeloupe. La vie n’est pas simple, je vous l’ai déjà dit.

Ibis sacrés regardant passer les nutriments dans l’Amazone, sur l’île de Marajo.

Il se trouve que dans cette zone du Brésil, le gros fleuve Amazone déverse ses eaux, chargées en nutriments. Et que cette interaction entre les nutriments et les sargasses a causé leur énorme prolifération. Nitrates et phosphates fournis par le fleuve ! Cerise sur le gâteau, 2015 est également une année anormale pour ce qui est des brumes de sables. Ce phénomène est intense depuis deux à trois mois et sans répit. Et ces brumes déposent des quantités importantes de nitrates, phospahtes et fer, tout ce qu’aiment les sargasses.

La suite on la connaît. Le courant Caraïbe fait voyager ces algues, qui viennent maintenant apporter une touche de déco à certaines parties du littoral.

Enfin de nouvelles teintes dans la palette du peintre. Ocre, rouge et brun. Ici, à Marie-Galante.

Les questions que je me pose sont les suivantes :

Est-ce que les apports de nutriments de l’Amazone ont été plus forts en 2010 que par le passé ? Certains en effet mettent en cause la déforestation, qui aurait pour conséquence un apport accru de nitrates et de phosphates dans le fleuve. Mais je me dis que malheureusement, la déforestation ne date pas d’hier, ni d’avant-hier. Y aurait-il eu un effet de seuil ? Ou alors, le taux de nutriments normal de l’Amazone aurait-il de toutes façons suffi à booster les algues ?

Est-ce que cette énorme masse d’algues au large du Brésil a tendance à se réduire ? Puisque le renforcement du pot-au-noir et du contre-courant – causes premières de l’accumulation – ne se sont pas renouvelés, peut-être y a-t-il une chance que l’intensité du phénomène diminue globalement ? Et qu’à moyen terme, les impacts sur notre petite île soient moins importants ?

Comment se fait-il que l’espèce de sargasse dominante aux Antilles ne soit pas la même que celle du Triangle des Bermudes ? Deux espèces co-existent aux Bermudes : Sargassum natans (90%) et S. fluitans (10%). Aux Antilles, seule S. fluitans a été observée jusqu’à maintenant.

Pourquoi ne s’est-il rien passé en 2013 ? 

 

Un œil exercé repèrera un petit banc de S. fluitans juste derrière l’îlet.

En conclusion, plus on en sait, et plus des questions se posent. C’est tout le temps comme ça depuis Galilée, il n’y a pas de raison que ça cesse.

C’est bien parce que c’est vous, je me suis fendue de deux petits dessins pour résumer l’histoire.

La suite de la réunion a été consacrée à l’impact potentiel de l’accumulation de ces algues sur la santé humaine et la santé animale tout court, et sur la façon de traiter le problème localement. Le sujet est vaste. Si vous me le demandez gentiment, un article fera suite à celui-là, lorsque des projets de collecte et de valorisation de cette biomasse auront vu le jour.

Il n’est pas interdit d’être optimiste !

Cet article a été publié dans Actualités générales. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

4 commentaires pour Sargasse d’un jour, sargasse toujours ?

  1. Duval Michel dit :

    J’étais en Amérique du Sud la semaine dernière. Dans un journal de Mexico, cet article en espagnol (je vous laisse le traduire):

    INVASION DE ALGAS
    La invasion de algas en playas de Cancun y la mayor parte del Caribe en este ano ha occasionado algunas cancelaciones de reservaciones de hoteles. Cientificos ligan este fenomeno a las altas temperaturas.

    Une belle photo de la plage de Cancun recouverte d’une épaisee couche d’algues brunes accompagnait l’article, avec quatre jeunes baigneuses en bikini ne pouvant s’approcher de la mer !
    Le phénomène est donc très étendu et pas limité seulement aux Antilles et aux Bermudes !

  2. alain thouret dit :

    Bref, on ne sait pas quand ça finira (pas demain la vieille ?), comment s’en débarrasser(manque de moyen ou de volonté de la part des politiques ?), dame nature nous réserve t’elle d’autres surprises ?
    Réunions, questions multiples, bon maintenant il faut agir ! Je sais, facile à dire.
    En tout cas article enrichissant et effectivement ,Raymond son humour et ses illustrations nous font presque oubliés ce qui pourrait devenir un drame pour les Antilles et mon caillou du bonheur.

    • raymondjoyeux dit :

      Alain, je précise que ni le texte ni les illustrations de cette belle chronique ci-dessus ne sont de moi, mais d’une responsable de l’Association AEVA de Guadeloupe qui m’a gentiment autorisé à la reproduire sur mon blog. Association dont j’ai indiqué le lien en introduction. Rendons donc à César ce qui appartient à César. Voilà qui est fait et dit. Comme n’est pas de moi non plus le texte qui suit, extrait du Journal de Saône et Loire du 25 juillet 2015 et écrit par un certain Jacques Cambry en 1799 dans un ouvrage intitulé Voyage dans le Finistère :
      La récolte du varech
      « C’est au moment de la tempête, au coup de la pleine mer, dans la plus profonde obscurité, dans les nuits affreuses de l’hiver, que tous les habitants de ces contrées, hommes, femmes, filles, enfants sont particulièrement occupés. Point de récolte sans goémon ; et c’est la nuit surtout qu’ils le ramassent ; ils sont nus, sans souliers, sur des pointes de rochers glissants, armés de perches, de longs râteaux, et retiennent étendus sur l’abîme ce présent que la mer leur apporte et qu’elle entraînerait sans leurs efforts… Imaginez les peines de ceux qui, dégouttant d’eau de mer et de vase, sont obligés de réunir, de rassembler, de presser, de lier cette masse infecte de goémon ; ce n’est rien, il faut la conduire, la diriger à travers les écueils, à l’aide de longs bois ferrés. Souvent, les cordes sont rompues, les malheureux s’abîment et se noient. »

      Pour copie conforme, Journal de Saône et Loire – 25 Juillet 2015.

  3. alain thouret dit :

    Oui Raymond j’avais bien compris, d’ailleurs je suis allé faire un p’tit tour sur son site.
    Concernant la récolte du varech , au moment de la tempête, la nuit, l’hiver, nus, pas besoin de se noyer car vu la température de l’eau dans ces moments…plus d’un a du attraper du mal comme on dit. Dure vie pour ces bretons d' »antan lontan » (je m’essaiye au créole alors n’hésite pas à me corriger).En tout cas ces anciens auraient prit plaisir à ramasser les sargasses dans les eaux chaudes et calmes de Pompierre .
    Kenavo

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s