Terre-de-Haut historique : naissance et évolution d’une communauté

Des îles désertes

Ridolfo_Ghirlandaio_ColumbusTout le monde le sait, l’archipel des Saintes a été découvert par Christophe Colomb le 4 novembre 1493. C’est d’ailleurs en l’honneur de la fête de la Toussaint que le navigateur génois l’a baptisé LOS SANTOS, appellation devenue par la suite, par francisation du terme : LES SAINTES. L’Histoire ne dit pas si Colomb y mit pied à terre avec son équipage. Nous savons seulement que, bien que servant d’étape aux Caraïbes lors de leurs pérégrinations, ces îles étaient désertes avant leur découverte. D’autre part, rien ne prouve que des pirates y avaient installé leurs repaires avant leur prise de possession par les Européens. Mais, pour ne pas décourager les éventuels chercheurs de trésors et mettre fin à leurs rêves de découvreurs, on peut toujours imaginer que quelque malle pleine de pièces d’or et de bijoux précieux est enfouie quelque part, à proximité de nos plages ou plus avant dans nos mornes !

L’occupation de Terre-de-Haut

Mémorial colonisation de Terre-de-Haut

Mémorial colonisation de Terre-de-Haut

Ce n’est qu’un siècle et demi plus tard, en 1648, en même temps que Saint-Barthélemy, Saint-Martin et Marie-Galante, que Terre-de-Haut reçut ses premiers colons. Les Français établis en Guadeloupe, craignant que les Anglais qui rôdaient dans la Mer Antilles ne s’en emparent avant eux, expédièrent un dénommé DU MÉ avec trente hommes pour s’y établir au nom du Roi de France. C’était exactement le 18 octobre 1648. Cette première occupation fut cependant de courte durée car une terrible sécheresse chassa DU MÉ et ses hommes avant la fin de l’année, l’île ne possédant ni source ni rivière. Il fallut attendre 1652, soit quatre ans plus tard pour que Hazier DUBUISSON y débarquât à son tour avec bon nombre d’hommes qui commencèrent à cultiver les terres, créant les conditions d’une installation définitive. On a tout lieu de croire que ces hommes, marins ou soldats, furent les premiers Saintois, ancêtres éloignés des habitants actuels de Terre-de-Haut.

Arrivée des filles en Guadeloupe

Débarquement de colons en Guadeloupe


Cependant l’implantation de ces premiers colons ne fut de tout repos puisqu’ils durent subir de nombreuses attaques des Caraïbes de la Dominique et faillirent tous être exterminés par l’une d’entre elles en 1653. De plus les Anglais, toujours tentés de débarquer aux Saintes essayèrent à plusieurs reprises de s’emparer de Terre-de-Haut qui allait être longtemps occupée alternativement par les Français et les Anglais.

Le cyclone de 1666

Bataille-Cardinaux - copieLa première attaque sérieuse des Anglais contre Terre-de-Haut remonte au mois d’août 1666. Elle se solda par une « victoire » française un peu particulière, dont le souvenir s’est immortalisé dans la fête patronale de la paroisse célébrée chaque année le 15 août. Voici comment les choses se sont passées : Arrivés dans les eaux saintoises, les vaisseaux anglais réussirent à se rendre maîtres de la rade de Terre-de-Haut et à débarquer dans l’île marins et soldats. Pendant 10 jours, celle-ci vécut sous la domination des Britanniques, car leurs navires prévenaient toute contre-attaque française par la mer. C’est pourtant la mer et les éléments déchaînés qui allaient renverser la situation et faire perdre aux Anglais le bénéfice de cette première occupation. Dans la nuit du 13 au 14 août, un terrible cyclone coula la quasi totalité de leur flotte, laissant les occupants à terre sans soutien maritime. Le Gouverneur DULION, profitant de l’occasion, de la Guadeloupe, envoya ses hommes chasser de Terre-de-Haut les rescapés ennemis et demanda aux pères Jacobins de chanter chaque année au 15 août un TE DEUM en action de grâces à la Providence. Ainsi naquit, pense-t-on, le jour de l’Assomption, la fête patronale de Terre-de-Haut.

La fameuse Bataille des Saintes

La seconde attaque anglaise fut plus retentissante. Elle a eu lieu un peu plus d’un siècle plus tard, le 12 avril 1782. C’est celle que l’Histoire a retenue sous le nom de Bataille des Saintes. Au cours de cette célèbre confrontation navale, l’amiral Anglais RODNEY écrase le contre-amiral français DE GRASSE, détruisant dans le Canal de la Dominique la totalité de la flotte royale, s’emparant de son navire emblématique la Ville de Paris, dont une maquette se trouve actuellement au musée du Fort Napoléon. C’est à compter de cette date fatidique que les Anglais occupèrent de façon quasi permanente Terre-de-Haut et l’ensemble de l’archipel qui ne furent repris momentanément par les Français qu’en mars 1809.

bataille des saintes

 Nouvelle occupation anglaise et exploit de Calo, Cointre et Solitaire

Le 30 mars 1809, sachant la rade des Saintes libre de tous navires ennemis, trois vaisseaux français, le D’Hautpoul, le Courageux et le Félicité, viennent apporter des troupes neuves et des approvisionnements à Terre-de-Haut. Le 14 avril, alors qu’ils sont encore dans la baie, les Anglais débarquent par surprise derrière le Gros Morne et s’emparent de l’île. La division française, commandée par TROUDE, se trouve ainsi prisonnière, encerclée par les navires anglais. Mais la nuit venue, trois Saintois, Jean Calo, Charles Cointre et Solitaire, connaissant parfaitement les passes et les hauts fonds, jouent un bon tour aux Anglais en réussissant à faire sortir de la rade les navires français et, dit la légende, « à regagner de nuit la côte à la nage ».

LacourSi ce fait lui-même de l’histoire des Saintes n’est pas contesté, les circonstances de sa réalisation sont controversées. Oruno LARA, auteur d’une Histoire de la Guadeloupe prétend que les Français, aidés des trois pilotes saintois, sont sortis par la Passe de la Baleine, entre la Pointe Bombarde de l’îlet à Cabris et la Pointe Coquelet, au Nord de Terre-de-Haut. C’est cette première version qui est généralement retenue. Auguste LACOUR, autre historien des Antilles, affirme quant à lui que c’est par le Sud, entre Terre-de-Haut et Terre-de-Bas que les Français prirent le large à la barbe des Anglais. On sait par ailleurs que Jean Calo, pilote de son état, ne savait pas nager. Bref, le lendemain matin, les Anglais, surpris de se retrouver tous seuls dans la rade, se lancèrent à la poursuite des fugitifs, laissant à terre des hommes de troupe qui, le 17 avril, forcèrent  le commandant des Saintes à capituler. Ce dernier, un dénommé Madier, fut fait prisonnier avec sa garnison et tout ce petit monde fut expédié sous bonne escorte à la Barbade, laissant l’archipel sous domination britannique. C’est au cours de cette ultime occupation que les Anglais détruisirent toutes les fortifications de Terre-de-Haut, dont 18 d’entres elles (entre autres, le Fort Napoléon entre 1845 et 1867, La Tour Modèle du Chameau en 1843 la Batterie du Morne Rouge entre 1869 et 1870), seront reconstruites par les Français qui entrèrent définitivement en possession des Saintes en 1815.

Évolution de la population de Terre-de-Haut entre 1830 et 2015

L’anthropologue Jean-Luc Bonniol qui séjourna aux Saintes à la fin des années 1970 et qui exerça comme professeur d’histoire au collège de Terre-de-Haut a établi l’état démographique de notre île et l’évolution de sa population à partir de 1830. On trouve le tableau suivant à la page 191 de son ouvrage La couleur comme maléfice, publié chez Albin Michel en dévier 1992 :

1830 : 508 habitants
1831 : 507 habitants
1832 : 507 habitants
1833 : 498 habitants
1834 : 454 habitants
1835 : 502 habitants
1836 : 491 habitants

De son côté, Patrick Péron, à la page 89 de son livre : Petite histoire de Terre-de-Haut – ASPP 2003, complète la précédente liste :

1882 : 772
1920 : 754
1945 : 1039
1999 : 1729

Il nous donne parallèlement un aperçu de la population des deux îles de l’archipel depuis l’origine de la colonisation jusqu’à l’abolition de l’esclavage, population qui passe de 43 habitants en 1664 à 1287 en 1848.

Et aujourd’hui ?

Aujourd’hui, 2015, en attendant le prochain recensement, avec l’apport de nombreux nouveaux éléments venus s’y installer au cours de ces dernières années, on estime, sauf erreur, la population de notre île à environ 1830 habitants. Anciens et nouveaux Saintois formant à ce jour une communauté apparemment homogène, grâce principalement à une bonne intégration des arrivants et à l’accueil bienveillant des résidents « de souche », pour employer une expression suspecte, à la mode, mais pas toujours bien appréciée.

Ruine du Fort Joséphine à l'Ilet à Cabris

Ruines du Fort Joséphine à l’Ilet à Cabris

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10 commentaires pour Terre-de-Haut historique : naissance et évolution d’une communauté

  1. Luc dit :

    Merci Raymond pour ces écrits qui font rayonner de couleurs tropicales notre maigre soleil parisien.
    Attisant néanmoins ma curiosité sur le mode ethno-archéologique concernant l’installation anthropique pré-colonienne… Aucun site Caraïbe répertorié aux Saintes?? Qu’est-ce qui pourrait prouver le contraire? La trace de pérennisation des indiens caraïbes, des constructions en pierre ou des soubassement, des adduction d’eau, des canaux d’irrigation, citernes, sépultures, foyers, hameçons en nacre, pétroglyphes… Une civilisation sans trace?? En Touareg on dit « amaniman », l’eau c’est la vie.. Son abscence ici parait cruciale!

    « Pas de source ni de rivière »??? Je m’inquiète aussi de savoir quel est l’aquifère qui nourrit le petit  » fleuve » qui se jette sur la plage du « Fond curé »…???… Les eaux grises du « Fond curé »??

    Et concernant la sargassisation? Je me pose une question : As t’on des coupes géomorphologiques qui attesteraient d’épisodes passés pendant lesquels les mêmes dépôts alguaires se seraient accumulés? Est-ce vraiment un phénomène récent?

    Bon, le périphérique m’attend… Merci et à bientôt!
    Luc Federmeyer

    • raymondjoyeux dit :

      Le seul point d’eau naturel épisodique existant à Terre-de-Haut, est le Saut d’Eau, une chute active au flanc du Chameau en période d’hivernage. Le « petit fleuve » du Fond Curé dont tu parles et qui se jette sur la plage, ce ne sont tout simplement que les eaux usées des riverains du caniveau. Lesquels riverains sont censés être raccordés au tout à l’égout mais dont les effluents (toilettes, éviers…) se déversent impunément à cet endroit. Ce caniveau charriait autrefois uniquement les eaux pluviales qui allaient directement à la mer en passant sous un « pont ». Cet endroit s’appelle justement « Le Pont » dont les hauts parapets et les bancs attenants ont été supprimés. Les eaux de pluie continuent d’alimenter ce large canal polluées par les rejets domestiques mais la configuration de l’ouvrage est telle que ces eaux dorment en permanence, bourrées de bactéries et de staphylocoques qui rendent l’endroit particulièrement insalubre.

  2. Duval Michel dit :

    Sur le plan linguistique, ma perception de visiteur régulier des Saintes est que :
    -il y a 30 ans, une majorité de Saintois (90% ?) parlaient principalement le créole, avec un peu de difficulté à s’exprimer en français.
    -aujourd’hui la majorité d’entre eux (70% ?) est parfaitement bilingue créole/ français, alors que de plus en plus de résidents de l’île (20% ?) parlent principalement le français (métros, jeunes Saintois partis aux études en métropole).

    Pour paraphraser la chronique d’avril 2014 sur la situation du français au Québec, doit-on en déduire que le créole est menacé aux Saintes ? Je ne le pense pas, mais je serais intéressé à avoir votre avis.

  3. Chrysos dit :

    Salut raymond,
    J’ ai sous les yeux un plan en anglais de notre archipel avec des annotations dans la langue de Shakespeare. C’est tres intéressant de savoir que, chez les anglais, les iles de notre terroir ne portent pas les mêmes noms qu’aujourdhui:
    St Paul c’est Terre de Bas
    St Peter c’est Terre de Haut
    St John c’est le Grand ilet
    St georges ou Sorber island c’est l’ilet à cabris
    Pie 1er c’est le Pâté.
    Aussi on constate que le chameau se nomme Morne Rossel.
    J’arrete là car, il y a des points importants qui nécessiteraient réflexions et debats collectifs , pour mesurer le chemin parcouru et nous enthousiasmer de cette richesse que constitue notre metissage . N’ayons crainte du regards de nous mêmes sur nous mêmes.

    • raymondjoyeux dit :

      Merci Chrysos pour ces intéressantes et surprenantes précisions. Je suppose que ces appellations avaient été données par les Anglais à l’époque où ils affrontaient les Français pour la possession des îles. Il reste à savoir depuis quand les appellations françaises actuelles ont été données et officialisées et par qui. Question : les cartes marines, ou tout simplement géographiques anglaises d’aujourd’hui ont-elles conservé les noms anciens de St Paul, St Peter etc… Peut-être pourrais-tu nous donner la réponse ?

  4. Chrysos dit :

    Pour info: Le plan que j’ai date des années 1980. C’est vraisemblablement une reproduction d’une carte datant des années 1800 car on y trouve une annotation de 1816.

  5. Chrysos dit :

    Il me parait utile de signaler la baisse de la population due à l’epidemie de cholera, durant la mandature de Jean Pierre LOGNOS, en 1863. Un quart de la population aurait trouvé la mort dont mon arrière arrière grand mère Rosiellette BELENUS.Selon la patente de liberté en ma possession , elle serait née à la Dominique et son patronyme lui a été attribué le 16 Aout 1848 ainsi qu’à ses 7 enfants nés au grand ilet.De nombreuses familles portent aujourd’hui des noms attribués à la même periode:Azincourt, Bonbon entre autres.

    • Duval Michel dit :

      Sur le plan démographique, on dit souvent que les Saintois d’aujourd’hui sont des descendants de Bretons. C’est vrai mais en partie seulement. De nombreuses familles bien connues de l’île sont originaires du Portugal, de Hollande, ainsi que de Guinée, Saint Domingue et Dominique au moment de l’esclavage, comme vient de le confirmer Chrysos pour sa propre famille.

      En fait, seule une étude ADN permettrait de remonter les liens anciens de consanguinité et les filiations croisées complexes entre familles. Par exemple, autrefois et encore récemment il n’était pas rare que des Saintois aient des enfants avec plusieurs femmes différentes, et que des enfants soient déclarés sous un autre nom que celui de leur père.

      Par ailleurs, les Saintois d’aujourd’hui sont passés, en moins de deux générations, de pêcheurs intrépides ou rudes éleveurs de cabris, à bourgeois de province prospères ou exilés temporaires en métropole (Raymond ayant été un précurseur à cet égard).

      Comme dans d’autres îles (par ex, la Sicile), ils ont tendance à se regrouper en clans farouchement opposés. Pour le moment, la comparaison s’arrête là, fort heureusement !

      • Felicite dit :

        Excellente analyse puisque vous êtes dans le vrai concernant la démographie idem pour le problème de consanguinité et l étude des populations
        Les saintois sont réputés comme étant l un des meilleurs pêcheurs au monde. Ce sont d’excellents navigateurs.pas besoin de faire de recherches plus loin tout est dit dans ces quelques phrases.
        Félicite

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