Pérégrinations françaises : Le Dépaysement de Jean-Christophe Bailly

JCB

Les éditions du Seuil ont publié en avril 2011 un livre de Jean-Christophe Bailly intitulé Le Dépaysement, avec en sous-titre : Voyages en France. Paru récemment en poche, c’est ce livre que je me propose de vous présenter aujourd’hui.

Mais d’abord un mot sur l’auteur. Jean-Christophe Bailly est né à Paris en 1949. Géographe de formation et docteur en philosophie, il est professeur au Centre National de la Nature et du Paysage (CNNP) de Blois. Auteur prolifique d’une œuvre polymorphe importante et reconnue, mais ne revendiquant aucune étiquette, même pas celle de pédagogue, il a publié pas moins de 60 ouvrages, toutes catégories littéraires confondues, du théâtre à la poésie en passant par des essais, des récits et des écrits sur l’art.

Il raconte dans l’introduction de ce livre, écrit en trois ans, du printemps 2008 à l’automne 2010, comment lui en est venue l’idée, dix ans auparavant, alors qu’il séjournait à New-York. « C’est en regardant à la télévision La Règle du jeu de Jean Renoir en version originale qu’il m’arriva, écrit-il, ceci d’inattendu que ce film se mue en révélation. Non parce que je l’aurais découvert, (…) mais parce qu’à travers lui, j’eus la révélation, à ma grande surprise, d’une appartenance et d’une familiarité… » Corrigeant par la suite cette dernière formule, l’auteur dira préférer finalement la notion de provenance à celle d’appartenance, termes qui selon lui, et à juste titre, ne sont pas du tout synonymes.

Cela dit, en dépit de son sous-titre, Voyages en France, au pluriel, ne vous attendez pas à trouver dans cet ouvrage de plus de 400 pages, une succession de simples descriptions des paysages, des régions ou des villes et villages traversés ou visités, comme le ferait un guide touristique même très savant. Ce n’est pas là du tout le propos de l’auteur qui ne s’attache pas non plus à aller chercher pour les exalter les racines d’une quelconque identité, notion qu’il définit non comme un résultat fermé, replié sur lui-même, mais comme étant un processus en marche, forcément ouvert, indépendant de toute nationalité.

Utilisant à dessein le bus ou le train à petite vitesse, afin de mieux capter le paysage défilant, de s’en imprégner visuellement et de prendre au passage de rapides et succinctes notes, son projet, de Dépaysement donc, est d’aller voir sur place ce qui constitue les différentes couches de sédimentations historiques et « nationales » d’un certain nombre de lieux caractéristiques, et de s’attacher justement à les « dénationaliser ».

Dans cette optique, le terme polysémique de dépaysement est à prendre dans un double sens : celui d’abord, premier et habituel, d’être ailleurs, de ne plus savoir où l’on est, mais aussi et surtout celui strictement étymologique d’une opération consistant à débarrasser « le pays » de cette tourbe qu’est la glu identitaire, afin de n’en dégager que l’essence pure, l’état brut, en quelque sorte, et actuel du lieu, celui d’aujourd’hui mais le plus souvent façonné par des siècles, voire des millénaires d’histoire.

Des 34 chapitres qui composent cet étonnant ouvrage, et qui commencent par Bordeaux et Toulouse, pour finir par le concept de quartier (en l’occurrence un de Paris, un autre de Marseille), que l’auteur nomme le  bariol, mot qu’il écrit volontairement sans guillemets ni italique, en passant par Toul, Lorient, et inévitablement… Beaugency et Vendôme, vous en trouverez nécessairement un qui évoquera un lieu connu de vous, que vous avez un jour visité ou peut-être même habité en France hexagonale. Ce qui vous ravira à coup sûr!

Pour ma part, je suis « entré » dans ce livre tout bêtement par le début où il est question d’une boutique bordelaise de nasses, de foënes et de filets de pêche, ce qui pour un Saintois, fils de pêcheur,  ne pouvait pas mieux tomber. J’ai dévoré bien entendu tout l’ouvrage avec un plaisir fou, (sans pour autant éprouver le syndrome de Stendhal, mais pas loin !), en prenant le temps de savourer une écriture poétique, originale et inattendue, et sans suivre nécessairement l’ordre des chapitres, qu’un fil ténu, souvent une rivière ou un fleuve, relie néanmoins.

J’ai retrouvé des lieux connus, entre autres, la banlieue de Saint-Étienne et, non loin de Paray-le-Monial où j’ai vécu 15 ans, Saint-Christophe en Brionnais où je me suis rendu à plusieurs reprises par le passé pour assister à la vente des fameux bovins charolais, à la robe blanche caractéristique qu’évoque non sans humour Jean-Christophe Bailly dans un chapitre intitulé : Du côté des bêtes…

Friand depuis toujours de ce type de littérature, j’associe ce livre, bien que d’une démarche radicalement différente, à Voyages en Italie de Stendhal (Rome Naples et Florence), à L’été grec, Chemin faisant et Flâner en France de Jacques Lacarrière, auteur que je vous recommande en passant. Je pense également aux savoureuses Pérégrinations portugaises de José Saramago, mais aussi au splendide ouvrage illustré de notre compatriote géographe Max Etna, Le voyage en Guadeloupe, paru en 2004 aux Éditions du Félin et dont la couverture représente une sublime vue aérienne de la plage de Pompierre à Terre-de-Haut.

Puisse mon enthousiasme vous inciter à la satisfaction de découvrir à travers son Dépaysement notre auteur d’aujourd’hui, Jean-Christophe Bailly, mais aussi, encore une fois, si vous ne les avez pas encore lus, ceux que je viens de citer.

C’est tout le plaisir littéraire et dépaysant, au sens premier du terme, que je vous souhaite pour cet été 2013. Bonne lecture et bonnes vacances à tous.

Raymond Joyeux

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