Terre-de-Haut, une exposition de haute tenue : la photographe Claire Jeuffroy à l’honneur

À l’initiative conjointe d’Alain JOYEUX, de la Galerie Île-Art, et de la photographe Claire JEUFFROY, c’est une manifestation hors du commun qui nous est proposée à Terre-de-Haut jusqu’au 31 août de cette année 2024.

Pour le plaisir, je vous invite à prendre connaissance du reportage que le journal France-Antilles a consacré à cette exposition…. Mais surtout, si ce n’est déjà fait, à vous rendre en masse à la Galerie ÎLE-ART, 50 Rue Benoît Cassin à Terre-de-Haut, pour y admirer les remarquables photographies sous-marines de Claire Jeuffroy.

Outre le talent exceptionnel de Claire, vous y découvrirez en effet la richesse insoupçonnée de la faune et la flore sous-marines de notre région, mises en valeur par des clichés jamais réalisés à ce jour dans les eaux de notre archipel et pour lesquels notre photographe a maintes fois été primée.

Si cette exposition a pour vocation première de nous faire admirer cette richesse, elle nous invite aussi à prendre conscience de sa fragilité et de la nécessité urgente de la préserver.

À ce propos, vous lirez avec intérêt, j’en suis persuadé, la réflexion d’Alain Joyeux, jointe à ce dossier… En attendant les mesures qui seront préconisées à l’occasion d’une table ronde sur le sujet prévue sous peu, avec la participation de Claire Jeuffroy, invitée à juste titre par M. Louly Bonbon, maire de Terre-de-Haut, présent au vernissage de l’exposition le 10 août dernier.

Bonne expo à toutes et tous… et à bientôt pour une nouvelle chronique.

Raymond Joyeux

De la nécessité d’une collaboration active et responsable entre tous les intéressés

Par-delà la beauté des vues photographiques qu’elle partage à travers cette exposition et ses ouvrages, le rôle  de Claire Jeuffroy est important comme « sentinelle » du milieu naturel sous-marin saintois, car sa présence régulière sur les sites sous-marins du littoral mais aussi de Cabri, de Grand-ilet, de la Coche et des Augustins, de la Baleine et du Sec-Pâté, permet de rendre compte par la photographie de leur beauté et de la richesse de leur biotope, mais aussi d’alerter lorsque celui-ci est mis à mal.

Sa démarche écologique-sensible la confronte naturellement avec les premiers usagers « traditionnels » de la mer, les marins-pêcheurs, qui revendiquent parfois la mer comme leur propriété, tant cette pratique vitale est ancrée au cœur de l’archipel et des îles en général. Les pêcheurs sont normalement et par principe les premiers protecteurs de la mer tant il est vrai qu’elle est leur gagne-pain et première ressource depuis des générations.

Cela dit, la course au profit ne les épargne pas et certaines pratiques et techniques pas toujours maîtrisées (dur métier) créent « des dommages collatéraux » sur le milieu. Certains pêcheurs  n’apprécient bien-sûr pas d’être pointés du doigt comme étant par exemple responsables de la raréfaction des tortues, à cause notamment de filets perdus ou de folles à lambis les prenant dans leurs mailles.

Il ne s’agit pas d’opposer écologie et pêche. il s’agirait plutôt de continuer à associer ces termes dans une vue commune : « responsabilité » . Dans son action de sensibilisation pour la protection du milieu marin, Claire Jeuffroy alerte également sur l’utilisation abusive de certaines zones sensibles et fragiles du littoral comme le mouillage des bateaux de plaisance (entre autre la zone entre Pain de Sucre et Morne Rouge où le libre mouillage est encore permis) dont l’ancrage, fers et chaînages trainés endommagent parfois de façon irréversible les récifs, les coraux et leurs habitants. Son  travail d’observation est aussi une action de veille vigilante. Les autorités concernées n’ont parfois pas les moyens de faire ce travail colossal de surveillance et ne prennent pas toujours en compte les observations rapportées, se bornant au mieux  à produire des rapports ou signalements qui sont malheureusement souvent sans effets (ou effets encore attendus…), rapports sans doute perdus dans les labyrinthes administratifs ?

De fait, ces autorités publiques tardent également trop souvent à engager des actions qui sont pourtant dans certains cas urgentes, à régler dans l’immédiat. Il  n’est bien sûr pas question de jeter la pierre à qui que ce soit, étant conscient des limites de ces juridictions et des freins des procédures interminables ; des années parfois pour obtenir un financement et aller au bout d’un petit projet… 

Tout cela pour dire qu’il importe de soutenir le travail transversal des « amateurs », des bénévoles, des amoureux de la nature et de l’art, comme Claire Jeuffroy et de tous ceux qui engagent souvent des milliers d’heures incognito sur leur temps libre pour une noble cause : ici celle de la Mer. 

Ces « amateurs » peuvent réellement aider, travailler de concert avec les « professionnels » et officiels… Nous voyons une fois encore, ici avec l’engagement de Claire, le rôle majeur des observateurs indépendants pour tenter de sensibiliser la population sur des aspects peu connus et néanmoins majeurs de leur cadre de vie. Ses photographies, par leur aspect documentaire, vont ainsi  au-delà de la dimension artistique-esthétique, qui est ici remarquable, il faut le souligner, dimension qui simplement nous réjouit, nous éblouit, à travers cette exposition. Merci à elle d’avoir accepté d’exposer dans l’espace saintois ILE-ART… « ILe Aw' » en créole (Ton île !)

Comme le souligne J.M. G. Le Clézio :

« Le monde ne sera sauvé, s’il peut l’être, que par des insoumis »

Alain Joyeux

Les photographies sont de Claire Jeuffroy

Publié par Raymond Joyeux
le lundi 19 août 2024

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Mickaël s’en est allé…

Mickael à 5 ans. Ph. R. Joyeux

Hé, Mickaël, mon neveu, qu’est-ce que tu nous as donc fait en cette veille du 14 juillet 2024 ? Parti si tôt rejoindre ton père Joseph ! On n’a pas idée ! Tu n’pouvais pas attendre encore un peu, non ? Oh, c’est vrai, lui-même nous a quittés, quand toi tu n’avais que 14 ans. Ce n’était pas non plus un cadeau à faire à l’ado que tu étais, ni à Line, ta maman, ni à ta mamie de 82 ans, ni à nous tous, sa famille… 

Et toi, à la veille de tes 40 ans, voilà que tu suis son exemple. Que tu nous tires la langue et nous fais le même mauvais coup que lui, le même faux bond inattendu. Comme déconneurs, vous n’étiez pas tous les deux en reste, mon frère Joseph et toi, son fils. Et pour votre dernière connerie, vous vous êtes fait attraper et mordre tous les deux par le crabe, cette odieuse créature du diable qui ne connaît ni âge, ni raison !

Mickaël, chemise bleue, au mariage de sa cousine Sandrine en 1998, à Solliès-Pont (Var)

La déconne et la convivialité, voilà, entre autres, les traits de caractère que tu as hérités de ton père Joseph qui t’aimait plus que tout. Et tout compte fait, ce n’était pas un si mauvais héritage. Car de la vie, même trop courte, pour lui comme pour toi, vous en avez, tous les deux, tiré le meilleur. Et ce ne sont pas tes proches ni tes amis qui me démentiront. Ils et elles sont si nombreux, si nombreuses, aujourd’hui à poster ta photo en leur compagnie, à te rendre hommage. Si nombreux à pleurer leur deuil, qu’il n’y a pas assez de place sur leur portable pour t’exprimer leur tristesse et leurs regrets, leurs mots de tendresse et de sympathie : Mickaël, la gentillesse ; Mickaël, la fidélité ; Mickaël, la gaité ; Mickaël, la serviabilité ; Mickaël le beau parleur ; Mickaël, le toujours souriant, le raconteur de blagues à faire plier les tablées entières, aux Pieds dans l’eau ou ailleurs…. Bref, Mickaël ceci, Mickaël cela. Toujours le positif en somme, car bien souvent dans ces cas-là on oublie le négatif, et c’est tant mieux. 

Mickaël à droite en croisière à Saint-Martin avec deux amis. Facebook de Mickaël

Mais chez toi, Mickaël, le négatif, il fallait fouiller bien loin, pour le trouver. Et encore ! Si minime. Ah oui, quand tu venais frapper à ma porte à une heure du matin, une bière à la main, un peu éméché, et que tu me disais : « Tonton Raymond, ce poème affiché sur ton frigo, Il faut toujours être ivre, c’est pour moi que tu l’as écrit. » « Mais non, Mickaël, ce poème n’est pas de moi. C’est un poème de Baudelaire. Il ne l’a pas écrit pour toi. Il l’a écrit pour lui, et pour nous, tous les hommes, pour nous faire oublier nos tracas. Et si tu observes, Mickaël, ce que dit le poète, ce n’est pas seulement d’alcool qu’il faut nous enivrer, mais aussi de poésie et de vertu… » Et là, tu ouvrais grand tes yeux, soulevais ta canette en souriant et me disais, malicieux : « Il ne dit pas de bière, alors, tonton Raymond ? » Voilà, c’était toi, Mickaël, mon neveu. C’était toi dans ta ressemblance parfaite avec ton père Joseph. Au fait, n’oublie pas de le saluer de ma part, de la part de ses camarades de bordées, de déconnades et de poissons grillés. 

Une soirée grillade avec Joseph, 2ème à partir de la gauche, et la complicité de Man Joubè. Ph. R.Joyeux

Comme nous tous, ta mère, Line, tes frères et sœurs, tes oncles et tantes, tes cousins et cousines, tes amis et amies si nombreux, si nombreuses, nous te saluons à notre tour pour ta dernière croisière.

Adieu mon neveu, repose en paix… et n’oublie pas ton smartphone, au cas où tu aurais une nouvelle blague à nous raconter… pour nous faire rire de la mort. Mais avant, si tu veux bien, laisse-nous sécher nos larmes.

Ton oncle Raymond

Mickaël, croqué par Bruno Coiffard. Facebook de Mickaël

Publié par Raymond Joyeux
le lundi 15 juillet 2024,

Jour d’inhumation de Mickaël

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Nouvelle publication

Amies lectrices, amis lecteurs, j’ai le plaisir de vous informer de la publication à compte d’auteur par Les Ateliers de la Lucarne de mon nouvel ouvrage : L’arbre du dromadaire. Ce récit au format A5, relate mes quatre années d’exil en France métropolitaine de 1960 à 1964. Édité en nombre restreint, il n’est disponible que chez l’auteur, au prix de 20 € (frais d’expédition compris). Pour toute demande s’adresser à : raymondjoyeux@yahoo.fr. Afin de vous mettre, je l’espère, l’eau à la bouche, je vous propose quatre extraits exclusifs des 192 pages de cette chronique. Merci infiniment pour vos encouragements.

Arrivée à Cannes- Septembre 1960
Page 29

J’ignore s’il existe aujourd’hui à Cannes des installations portuaires permettant aux navires de gros tonnage d’accoster pour embarquer et débarquer des passagers. C’est en tout cas en chaloupe que j’ai mis pour la première fois le pied sur le sol de France en cette fin septembre 1960. Mes yeux n’étaient pas assez grands pour savourer la majesté des paysages, l’extraordinaire beauté des lieux. J’ai alors pensé à mes amis des Saintes qui prétendent qu’il n’y a pas de plus beau pays que le leur. Oui, Terre-de-Haut, mon île natale, est certainement plus que belle… si l’on ne s’en tient qu’à ses seuls paysages, à la diversité harmonieuse de son relief, au sable immaculé de ses plages et des criques innombrables qui cisèlent son littoral en baies cristallines. Mais pour moi la beauté d’un site ne se réduit pas toujours à ce que nous offre généreusement la nature. L’homme, pour peu qu’il soit mesuré, respectueux de ce qui l’environne, peut contribuer par son art et son intelligence à rehausser cette beauté, à nous la rendre plus proche, plus accessible, plus aimable. Malheureusement, sa main trop souvent sacrilège, peut aussi enlaidir le plus beau des panoramas, saccager pour longtemps le plus pittoresque des paysages. Par des aménagements intempestifs, désordonnés ou incongrus, des détériorations dues à l’absence volontaire ou non d’embellissement et d’entretien du cadre de vie, par l’irrespect insoucieux de l’environnement, concept récent à l’époque mais qui englobe aujourd’hui davantage que signifiait alors ce terme. En débarquant à Cannes en cette matinée de fin d’été méditerranéen, époustouflé par tout ce qu’il m’était donné à voir, j’étais loin d’imaginer que j’allais au-devant d’autres merveilles qui devaient pour toujours imprégner mes sens et mon esprit. Et dès le premier jour, je me suis pris d’amour pour cette Côte d’Azur où j’allais vivre deux années de ma jeune existence.

Installation à l’institution : La Croix-Valmer- Septembre-octobre 1960
Page 35

Avant d’être conduits à nos logements respectifs, nous avons eu droit à une collation servie au réfectoire. Une immense salle à haut plafond, carrelée à l’ancienne, au fond de laquelle serpentait un escalier en marbre menant aux étages. Je découvrais pour la première fois une boisson au lait fermenté légèrement gazéifiée, le kéfir, spécialité de la maison qui allait nous être servie régulièrement les fins d’après-midi après les cours. Puis chacun a investi sa chambre au premier et second étages, selon une répartition préalablement établie dont les critères nous échappaient. La mienne était bien plus qu’une simple chambre. Spacieuse et orientée plein Est, elle donnait sur le parc, du côté opposé à la façade principale. Si bien que j’allais avoir droit tous les matins, dès le printemps, au lever du soleil à travers les branches ajourées des pins et autres chênes-lièges, végétation spécifique de la région.

Famille d’accueil en Saône et Loire Juillet 1961
Pages 80-81

Je me souviens de l’état d’esprit qui était le mien simplement en lisant le nom de ce village inconnu : Châtenay-sous-Dun. J’ignorais, bien sûr, ce que j’allais découvrir et dans quelle famille je serais reçu, mais cette dénomination m’avait tout de suite emballé et rassuré, et j’étais tout excité à l’idée de m’y rendre. J’avais eu la prémonition que je me retrouverais chez moi, aux Saintes, dans ma propre famille, et que de ce point de vue je ne serais ni dépaysé ni considéré comme un étranger. Je peux dire aujourd’hui que ce sentiment n’était pas une vue de l’esprit, une chimère, mais une réalité qui allait bien au-delà de tout ce que j’avais imaginé… et me réjouissais à l’avance de ce changement d’air et d’atmosphère : j’allais quitter l’ambiance vernissée, feutrée, studieuse et monastique du pensionnat pour me retrouver à l’air libre, battre la campagne, de la paille dans les cheveux, avec des champs à perte de vue, dans des odeurs de ferme, de foin coupé, de moisson, d’étable, d’écurie et de poulailler… Bonjour « veaux, vaches, cochons, couvées », j’allais vivre, à l’envers et pour de bon, l’aventure de Perrette et le pot au lait !

Service militaire : Lons-le-Saunier Septembre 1963Novembre 1964
Page 151-152

Une classe d’appelés chassant l’autre, les libérables qui nous avaient précédés, avant de rentrer définitivement dans leurs foyers à la fin de leur service, une énorme et ridicule quille en bois autour du cou, devaient rendre leur paquetage au grand complet, alors que nous, nouveaux arrivants, nous venions de recevoir le nôtre. Naïvement, j’avais étalé le contenu du mien sur le lit de la chambrée qu’on m’avait attribuée et revenais d’une boule à zéro règlementaire afin de me mettre en tenue pour la photo destinée à la carte d’identité militaire. C’est alors que je me suis aperçu que la vareuse que j’avais laissée sur un cintre à portée de main pour m’en vêtir rapidement, s’était volatilisée, l’espace d’un cillement, subtilisée sans doute par un quillard qui s’était fait lui-même chaparder la sienne ! Et c’est un sergent antillais, beaucoup plus athlétique que moi, qui m’a prêté sa veste pour la photo, ayant pris soin de dégrafer des épaulettes ses galons de sous-officier. Ainsi, c’est en flottant dans une vareuse trop large, que débutait ma période militaire, comme le symbole de cette parenthèse flottante qui allait me voler 14 mois de ma vie.

Publié par Raymond Joyeux
le mardi 2 juillet 2024

Publié dans Rétrospective, Témoignage | 2 commentaires

Voici la saison cyclonique…

Fin juin a débuté en zone Nord-Atlantique ce qui est convenu d’appeler la saison cyclonique. Pour coller à cette actualité météorologique, je vous propose ce poème et l’analyse qui le suit.

L’œil du cyclone

Lorsque le vent se lève
au nord de mon pays
s’inscrit la fuite des courants
à la lisière des hauts-fonds.

Et le ciel s’écartèle
aux quatre-temps de la saison
lorsque septembre en transe
en voile de mariée
gravit les marches du cyclone.

La mer, huilée
en tous ses muscles de lutteur
déploie sur toutes rives dévastées
ses grandes rages tapageuses.

Et le soir qui s’essouffle
à cerner l’œil de la tempête
grave l’espoir
au cœur de l’homme.

(L’analyse proposée ici n’est pas celle, classique, que l’on fait habituellement d’un poème, avec étude détaillée de la versification, des figures de style, de la musicalité et autres éléments littéraires spécifiques que comporte un texte de ce type. C’est simplement une approche globale tendant à faire comprendre la démarche de l’auteur à travers l’objectif qu’il s’est fixé et les moyens mis en œuvre pour l’atteindre et l’exposer au lecteur.)

1 – Genèse de la composition

Ce court texte a été écrit en 1975, en réaction à un très long poème sur le même sujet dans lequel l’auteur (dont j’ai oublié le nom) s’était appesanti sur les effets dévastateurs de cette catastrophe météorologique. 

Pour tenter de montrer que l’on pouvait faire plus court et plus efficace, en allant à l’essentiel, j’ai écrit l’œil du cyclone. En d’autres termes, j’ai recomposé le poème, que l’on pourrait sous-titrer : petite météorologie poétique, avec une stricte économie de moyens. Économie de moyens, à l’image même du phénomène dont les effets ne durent en réalité que peu de temps. Mais également en rapport inverse de ces effets qui détruisent tout sur leur passage et qui s’exercent, eux, sans aucune épargne d’expression. Par comparaison avec la réalité, ce poème est donc construit selon un double parallélisme : le premier, par sa brièveté, correspond à la rapidité relative du phénomène, comme une sorte de symétrie exacte dans leur géométrie commune ; le second inverse le rapport énergétique car la force du cyclone n’a aucune commune mesure avec le peu de mots utilisés pour l’exprimer et dépasse de loin, par ses effets son architecture verbale.

2 – Structure du poème

1ère strophe :  

Premier tableau : L’arrivée du cyclone 

Vent du Nord – Fuite des courants.  (L.1-3)

Deux éléments vécus et constatés, à la fois origine et conséquence du phénomène dépressionnaire à venir. Ces deux faits, aériens et maritimes dont le premier est la cause du second, se traduisent par une modification de l’état de la mer et de l’atmosphère, donc influent sur la géographie locale qui devient progressivement le champ de manifestations météorologiques d’une grande ampleur, face auxquelles l’homme est impuissant. Le vent du Nord, inhabituel dans cette zone insulaire généralement visitée par les paisibles alizés venus de l’Est, témoigne des premières bourrasques générées par l’avancée tourbillonnaire du cyclone. Cette manifestation est le signe avant-coureur de l’arrivée imminente du phénomène. La mer se désorganise et se prépare à fondre sur les côtes : fuite des courants, non pour échapper au désastre annoncé mais pour y participer et prendre sa part du festin eschatologique en préparation. Le vent qui se lève et le courant en fuite figurent en quelque sorte deux des quatre cavaliers de l’Apocalypse, les deux autres étant le ciel qui s’assombrit et l’orage qui menace, implicitement évoqués. 

2ème strophe :

Deuxième tableau : L’installation du cyclone.

Le ciel s’écartèle
aux quatre temps de la saison.  (L.5-6)

L’écartèlement, c’est l’image de l’agitation démesurée des nuages qui courent en tous sens dans le ciel. Il va de pair avec les quatre-temps liturgiques de la crucifixion, que le calendrier biblique fixe à la mi-septembre, date de la survenue de l’automne septentrional et période apogéique de formation des cyclones tropicaux en zone atlantique. Mais cet écartèlement du ciel et sa manifestation, la course effrénée des nuages, sont aussi le symbole de la vulnérabilité et de l’impuissance de l’humain face aux cataclysmes naturels en général et aux ouragans en particulier. Dénuement et souffrance qui, tant sur le plan psychique que physique affectent l’homme, lequel, inquiet, tiraillé entre ce qu’il lui faut entreprendre sans tarder pour se protéger et l’inconnu que représentent le passage et les effets du cyclone, ne sait à quel saint se vouer.

Lorsque septembre en transe
en voile de mariée, 
gravit les marches du cyclone 
(L 7-9)

Le cyclone installé poursuit son inéluctable progression. Septembre, féminisé et assimilé par métonymie au phénomène, est le mois cyclonique redouté par excellence ; c’est celui de l’alliance sacramentelle des éléments déchaînés contre la nature elle-même ; contre la géographie préexistante, prélude à une nouvelle géographie née de et dans la violence. Arbres déracinés, littoral remodelé, fonds marins saccagés, c’est une transformation radicale du paysage intérieur et extérieur. Paysage naturel mais aussi humain, car l’homme, pris dans les transes de septembre ne sort pas indemne de ce déchaînement des éléments, dont la lune de miel, suggérée par les transes, le voile de mariée et la montée des marches, n’était en réalité qu’une lune de fiel.

3ème strophe :

Troisième tableau : Les effets suggérés du cyclone

La mer huilée 
en tous ses muscles de lutteur
déploie sur toutes rives dévastées

ses grandes rages tapageuses.

Généralement quand on parle d’une mer d’huile, c’est pour signifier le calme absolu des eaux. Ce vers utilise la même comparaison mais en la prenant à contre-pied. Présentée comme un lutteur antique, dont le corps était huilé pour offrir moins de prise à l’adversaire, la mer au plus fort du cyclone, exhibe sa puissance destructrice sans rencontrer de résistance. C’est une lutte fratricide inégale entre, d’un côté, la nature paisible du paysage qui n’offre que sa fragilité placide en refusant le combat et, de l’autre, l’hostilité de cette même nature, aveugle et brutale, qui déploie sur toutes rives dévastées ses grandes rages tapageuses. L’évocation des effets du cyclone est concentrée en une seule phrase qui fait contraste, comme il a été dit plus haut, avec la puissance dévastatrice du phénomène. Chacun des termes de cette strophe suffit à renseigner le lecteur sur les effets de cette puissance aveugle. Nous sommes en plein dans la fonction majeure de la poésie qui est de suggérer plutôt que de décrire. C’est au lecteur de faire l’autre moitié du chemin en se servant de son imagination pour compléter le tableau. C’est à lui d’imaginer la nouvelle géographie modelée par la violence des éléments. Le poème a joué sa partition, il n’a pas à s’étendre au-delà de son rôle.

4ème strophe :

Tableau final : Déclin du cyclone et espoir de la délivrance

Et le soir qui s’essouffle 
à cerner l’œil de la tempête
 grave l’espoir au cœur de l’homme…
 (L.14-17)

Les forces élémentaires finissent par s’épuiser et le parcours en spirale du phénomène progressi-vement l’éloigne de son point d’impact. Le calme règne à nouveau, c’est l’œil du cyclone. Mais un calme provisoire. Le soir, symbole de paix, est choisi comme terme momentané de l’angoisse et des fracas engendrés par les intempéries. Le jeu de mots cerner l’œil de la tempête est bâti sur une double métaphore : les cernes au sens propre désignant les demi-cercles sombres sous les yeux qui indiquent fatigue et épuisement, l’approche de la nuit figure la couleur des cernes et renvoie à l’œil du cyclone, synonyme d’essoufflement des bourrasques et du vent. L’homme reprend espoir même s’il ne lui reste désormais qu’à contempler les dégâts. Il doit simplement veiller à ce que cet espoir ne soit pas vain car la tempête n’est peut-être pas complètement terminée et pourrait reprendre avec plus d’intensité.  Rien n’est sûr. Il ne faut pas baisser la garde et la protection des habitations doit être maintenue jusqu’au lende-main pour parer à une éventuelle reprise des forces de l’ouragan. C’est alors seulement qu’il pourra se trouver face à une nouvelle géographie qu’un prochain cyclone remodèlera à son tour. C’est le cycle cosmique toujours recommencé des saisons qui continuera son cours et que clôturera un nouvel espoir suivi lui-même d’une nouvelle géographie…

Conclusion : 

Des 43 poèmes qui composent les Poèmes de l’archipel publiés en 1986, L’œil du cyclone est sans doute l’un de mes préférés. Sa brièveté, qui consiste à traduire en peu de mots la quintessence d’une réalité complexe comme une manifestation cyclonique, (son développement, sa maturité, son déclin), représente à mes yeux ce que doit être la poésie : capacité objective d’évocation et pouvoir maximum de suggestion avec un minimum de moyens. D’un côté une géographie littéraire presqu’esquissée, mais suffisamment précise pour cerner le sujet, de l’autre une dynamologie naturelle extrêmement élaborée de la naissance, de l’évolution, des effets et de la dissolution d’un phénomène météorologique à l’ampleur démesurée.


Poème et texte de Raymond Joyeux

Publié par Raymond Joyeux
Le vendredi 28 juin 2024

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Un texte de circonstance du philosophe Alain

La pluie

Il y a exactement 115 ans, le 3 juin 1909, Alain publiait ce texte que je vous propose aujourd’hui.

Prenant le contrepied de la plupart d’entre nous, Alain fait ici l’éloge de la pluie.
Celle qui depuis le mois d’avril de cette année 2024, inonde la France, fait dégringoler le moral et pourrit les jardins. Mais sans doute parmi vous il s’en trouve quelque-uns qui comme le philosophe aiment la pluie et lui trouvent toutes les vertus du monde… Pour les autres ce morceau de littérature les aidera peut-être à prendre leur mal en patience…
J’avoue que c’est mon cas… en attendant l’été.
R.J.

J’aime la pluie. L’air est lavé et la terre m’offre ses odeurs. J’aime la grande pluie qui tambourine, les nuages qui s’effilochent, la douce lumière qui change d’instant en instant, et la délicate ligne rose au-dessus de l’horizon.

Comme j’expliquais à l’homme cultivé ces plaisirs de Normand, il me dit : « Vous voulez faire un paradoxe. La pluie est bonne pour l’agriculture, je ne dis pas non. Mais la pluie est sale et triste. Je viens de rencontrer un lourd camion dont les chevaux pataugeaient, et je suis crotté jusqu’aux oreilles. Le ciel est gris ; mes idées sont grises. J’ai froid aux yeux, et j’ai froid au cœur comme s’il pleuvait dans mon estomac. Non, voyez-vous, le ciel bleu, et la pleine lumière, voilà les sources de vie. Comme je comprends les Grecs, et les grandes clartés de l’Iliade, et la douce Iphigénie qui dit adieu à la lumière ! »

Il y a beaucoup de littérature là-dedans. La boue est bien plus propre que la poussière ; on voit la boue, on peut l’enlever ; on ne la respire pas. J’ai lu Homère; ses héros sont de redoutables brutes, et les tragédies grecques sont assez ennuyeuses. La forme en est belle, mais la couleur manque. Cela est naturel, car le soleil mange les couleurs. A la vive lumière, remarquez-le, toutes les couleurs pâlissent. Le Midi saisit un homme du Nord par quelque chose de sec, de net, de rude dans les lignes. Ce sont des montagnes pelées, des terrasses pierreuses, des oliviers plutôt gris que verts, des cyprès sans grâce, et qui semblent noirs. Il faut des yeux noirs comme des puits pour noyer toute cette lumière-là.

Il nous faut une lumière plus douce, et des ombres moins heurtées. Quand un carré de ciel bleu lavé de pluie se montre entre les nuages, c’est alors que les chênes, les hêtres, les ormeaux, les marronniers, les acacias étalent devant nos yeux les nuances innombrables du vert, plus pur et plus riche que les couleurs vierges sur la palette. Un vent frais secoue les feuilles ; une buée flotte le long du sentier ; la terre est molle et élastique sous le pied; les toits brillent. L’oeil saisit toutes les choses selon leur distance.

Ce qui est tout près est riche et vigoureux ; ce qui est loin est comme un rêve. C’est alors que votre pensée se promène autour de vous, faisant mille tours comme un chien fidèle. Tandis que dans ces paysages de terre cuite, la pensée court perpétuellement sur l’horizon, ce qui fait sans doute qu’ils sont passionnés et discoureurs, car leur pensée n’a ni détail ni premier plan ; ils sont juristes; philosophes; et, au surplus, noirs comme des taupes, tout cela faute de pluie. S’il avait plu sur le Forum, César aurait eu la tête plus fraîche, et nous n’aurions pas connu le catholicisme.

3 juin 1909

Publié par Raymond Joyeux
le lundi 3 juin 2024

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Il pleut

Un poème de circonstance de Raymond Queneau

Linternaute.com

Averse averse averse averse averse averse

pluie ô pluie ô pluie ô ! ô pluie ô pluie ô pluie !

gouttes d’eau gouttes d’eau gouttes d’eau gouttes d’eau

parapluie ô parapluie ô paraverse ô !

paragouttes d’eau paragouttes d’eau de pluie

capuchons pèlerines et imperméables

que la pluie est humide et que l’eau mouille et mouille !

mouille l’eau mouille l’eau mouille l’eau mouille l’eau

et que c’est agréable agréable agréable

d’avoir les pieds mouillés et les cheveux humides

tout humides d’averse et de pluie et de gouttes

d’eau de pluie et d’averse et sans un paragoutte

pour protéger les pieds et les cheveux mouillés

qui ne vont plus friser qui ne vont plus friser

à cause de l’averse à cause de la pluie

à cause de l’averse et des gouttes de pluie

des gouttes de pluie et des gouttes d’averse

cheveux désarçonnés cheveux sans parapluie.

Raymond Queneau
L’Instant fatal -1946

Publié par Raymond Joyeux
le lundi 6 mai 2024


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Revenir aux Saintes…

Chers amis,
Dans de ma chronique du 4 avril 2024, Quitter les Saintes, j’évoquais, par Baudelaire interposé, le bénéfice et le plaisir d’aller voir ailleurs. D’aller respirer un autre air et prendre du recul. Or il se trouve que depuis mon arrivée à cet ailleurs, alors que nous sommes au printemps, ma saison préférée, ce n’est que pluie, vent glacial et gelée nocturne. D’où le désir de retrouver, ne serait-ce que par la pensée, un peu du soleil et de la chaleur qui me font défaut. C’est ce désir, sur le mode Partir-Revenir, que tente d’exprimer cette nouvelle chronique en espérant qu’elle vous plaira.
Bonne lecture et merci infiniment pour votre fidélité.
R.J.

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Nuages de lumière
Pluies de soleil bleu

Réverbération sur les mornes édentés 
Couleur de maïs.

Joie de te revoir ô ma terre !

De dénouer les lacets de ces chaussures 
Où blanchit encore le dos de mes orteils ramollis. 

Hâte de poser à nouveau le pied
Sur le ciment d’enfer de ton débarcadère

De dégrafer la chemise qui me boucle le cou 
Et cadenasse mes poignets.

Serre étanche où fermentent encore
Les taches de rousseur de mes bras
Et de mon ventre pâli. 

Hâte que ton sel me taraude à nouveau le visage 

Que ton soleil inouï
Me pigmente comme autrefois le corps. 

À la manière des œufs de minimes *
Dans l’anfractuosité de leurs nids de rocaille

Sur la ceinture volcanique
De tes sept sentinelles de basalte. 

*****

*Minimes : oiseaux marins nichant sur les îlets, dont les œufs sont piquetés de taches de rousseur.
La photographie du milieu représente la Vierge des Augustins avant le séisme de 2004.

Texte : Raymond Joyeux
extrait du recueil Poèmes de l’archipel

Editions Les Ateliers de la Lucarne -1985
Aquarelle d’Alain Joyeux
Photographies de Raymond Joyeux


Publié le mercredi 24 avril 2024

Publié dans Poésie | 4 commentaires

Un cyclone au Grand-Îlet

Septembre 1886. Alors que les familles présentes sont évacuées sur Terre-de-Haut à l’approche d’un ouragan, Ti-Auril reste seul au Grand-Îlet. Le récit qui suit est extrait de Ti-Auril, l’enfant sauvage du Grand-Îlet, publié chez CaraïbÉditions en 2023.

C’est sous un ciel drapé de gris, presqu’à portée de main, avant que la nuit ne tombe complètement et n’envahisse de ses ombres les bois du Grand-Îlet, que Ti-Auril prit le chemin de son refuge par l’intérieur des terres. Lorsqu’il atteignit le Figuier maudit, le sifflement continu du vent dans les branches lui indiqua que le cyclone s’installait progressivement. Il aimait cette musique des éléments et, sans se préoccuper de l’avancée des intempéries, resta un long moment à l’écoute, tous les sens aux aguets. Des feuilles voletaient autour de lui et les lianes du sommet de l’arbre cathédrale se balançaient légèrement, balayant le sol de leur extrémité effilochée. Une petite pluie fine s’était mise à tomber qui rafraîchissait l’air, faisant remonter du sol d’enivrantes senteurs végétales et de terre mouillée. Ti-Auril n’attendit pas que le grain venteux le surprenne dans la forêt de mancenilliers. Il pressa le pas, constatant que toutes les bêtes avaient cessé de se faire entendre, réfugiées dans leurs cachettes souterraines ou les trous de rochers qui leur servaient d’abri.  

       Après ce prélude nocturne, ce fut avant le jour que les éléments se mirent réellement d’accord pour déclencher simultanément les hostilités. Averses et rafales se succédèrent alors à une allure effrénée engloutissant le Grand-Îlet dans un malstrom infernal et brutal. Et ce n’était qu’un début.

Tapi au fond de sa voûte, Ti-Auril entendait craquer les branches, s’entrechoquer les troncs, gronder au loin la mer lancée à l’assaut du rivage, de part et d’autre de l’îlet. Lorsque les éclairs zébraient par intermittence le manteau impénétrable du ciel, il voyait par l’ouverture de sa grotte courir en tous sens des lambeaux de nuages, tel un troupeau de chevreaux affolés, poursuivis par un invisible prédateur dont on ne percevait que le souffle, puissant, intraitable. Puis le roulement de l’orage ébranlait les parois de la grotte, faisant débouler de la falaise des quartiers de rochers descellés par la pluie.

Photo Pixabay

Ti-Auril n’avait pas peur. Il craignait seulement qu’un éboulis plus important ne vienne obstruer l’ouverture de sa caverne et l’emprisonner vivant à l’intérieur. Il hasarda une sortie mais une rafale le plaqua contre les aspérités du mégalithe qui lui servait de rempart. Il sentit son dos transpercé de mille poignards comme s’il avait été projeté dans un buisson d’acacia et s’accrocha des deux mains pour ne pas s’envoler. S’éloigner de son gîte ne lui parut pas une bonne idée. À tâtons, se traînant à genoux dans la boue et la rocaille, il regagna son refuge, transi et hagard, s’imaginant ce qui devait se passer à l’autre bout de l’îlet.

Figuier-maudit du Grand-îlet -2019 – Photo Raymond Joyeux

       Plus encore qu’à Grosse-Pointe, la partie sud du Grand-Îlet, pratiquement au niveau de la mer, subissait de plein fouet la furie de l’ouragan qui s’était renforcé. Les effets conjugués des vagues, du vent et de la pluie se concentrant en un hurlement sinistre et continu sur les terres basses, pulvérisaient la végétation et, rouleaux compresseurs implacables, arrachaient, engloutissaient tout sur leur passage. La mer, propulsée par un invisible et puissant ressort, avait scindé en deux cette partie de la presqu’île abritant la petite plage, la traversant de part en part, submergeant pâturages et enclos. À la section des habitations, il ne restait pas un seul arbre intact.

Les cases, posées sur leurs pierres d’angle, à force d’être ballottées, secouées en tous sens par le bélier des rafales, avaient perdu leurs assises et, ayant rompu leur ancrage, s’étaient disloquées dans un fracas d’apocalypse. Aucune n’avait résisté. Noyées sous des cascades d’eau et de boue, elles gisaient au sol en un enchevêtrement de cordes, de poutres, de planches et de tôles dont certaines, arrachées de leurs chevrons, s’étaient envolées comme fétus de paille pour aller s’encastrer en sifflant dans des troncs cisaillés. 

Le Grand-Îlet vu de Terre-de-Bas. Ph. Raymond Joyeux

       Ce cauchemar dura toute la matinée du six septembre, traversée d’un semblant de répit. Puis les rafales reprirent leur course aveugle et désordonnée jusqu’au milieu de l’après-midi, changeant constamment de direction. Mais suffisamment nerveuses et violentes pour coucher ou déraciner les derniers poiriers et gommiers dépenaillés encore debout. Enfin un calme impressionnant s’ensuivit peu à peu. Le vent, comme sous la baguette d’un chef d’orchestre, mit progressivement une sourdine à son lugubre et meurtrier récital. Seules la pluie et la mer continuèrent de jouer en duo leur partition jusqu’à la tombée de la nuit. Alors seulement une lune anémique et de pâles étoiles délavées apparurent au firmament, piquées dans ce voile de brume laiteuse qu’on appelle ciel de traîne et que laissent habituellement à leur suite toutes les tempêtes.

Ciel de traîne – Photo Raymond Joyeux

       Le soleil se leva le lendemain dans un ciel cristallin, purgé de ses oripeaux, et se pavana toute la journée, comme si de rien n’était. Ti-Auril quitta son trou de falaise, le corps endolori, les mains et les genoux tailladés par le rasoir ébréché des roches, et se dirigea vers Basse-Pointe.

Texte : Raymond Joyeux
Ti-Auril, l’enfant sauvage du Grand-Îlet (CaraïbÉdition 2023)
Publié le Lundi 22 avril 2024

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Tireurs de barque

Sur un tableau d’Alain Joyeux

Ode pour un retour de mer

Encore une lutte achevée
Parmi la houle l’embrun le vent
La lourde ligne à tirer
Voici la terre enfin devant.

Sois doux à mon étrave 
Sable de mon enfance
À ma lisse touchant son havre
Le ber accueillant de mon anse.

Halez ferme matelots 
Avant demain retour en mer
Où chacun gagnera son lot
Tiré du grand bleu-outremer.

Laissez-moi dormir sur ma quille
Que repose le gouvernail
L’étambot que l’algue maquille
Qu’à son foyer chacun s’en aille.

Attendre l’aube demain
Pour renaître encore à la vie
Que la rudesse de vos mains
De mer me donne l’envie.

Halez ferme matelots 
Avant demain retour en mer
Où chacun gagnera son lot
Tiré du grand bleu-outremer.

Tableau Alain Joyeux
Texte Raymond Joyeux

( Poésie instantanée)

Publié le samedi 6 avril 2024

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Quitter les Saintes…

ÉLÉVATION

Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées,
Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,
Par delà le soleil, par delà les éthers,
Par delà les confins des sphères étoilées,

Mon esprit, tu te meus avec agilité,
Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l’onde,
Tu sillonnes gaiement l’immensité profonde
Avec une indicible et mâle volupté.

Photo Raymond Joyeux

Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides ;
Va te purifier dans l’air supérieur,
Et bois, comme une pure et divine liqueur,
Le feu clair qui remplit les espaces limpides.

Derrière les ennuis et les vastes chagrins
Qui chargent de leur poids l’existence brumeuse,
Heureux celui qui peut d’une aile vigoureuse
S’élancer vers les champs lumineux et sereins ;

Celui dont les pensers, comme des alouettes,
Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
– Qui plane sur la vie, et comprend sans effort
Le langage des fleurs et des choses muettes !

Charles Baudelaire, Les fleurs du mal

Publié par Raymond Joyeux
le Jeudi 4 avril 2024

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