Une escale aux Saintes en 1935- 4/5

La Jeanne d’Arc : fleuron de la marine nationale

Logée chez les Saint-Félix, comme précisé précédemment,  Marthe Oulié lors de son séjour à Terre-de-Haut en 1935, a rencontré sur ses terres le plus haut personnage de l’île, le maire Benoît Cassin qui lui expose ses difficultés d’éleveur. Mais une  autre surprise l’attend : l’arrivée de la Jeanne. Avec enthousiasme, elle nous décrit aujourd’hui l’arrivée de ce croiseur-école de la marine nationale de l’époque, la vie des marins sur le navire et à terre ainsi que les retombées inattendues de cet événement au sein de la population…

Quand je suis partie à la recherche du maire, c’était l’heure de la sieste. Persiennes closes, le village dormait, sans un bruit de mouches. Le vent était seul à se promener en secouant des feuilles, le long de la rue. Mais maintenant, on s’est réveillé, des femmes au pas des portes, leurs cheveux crépus bien roulés en tortillons sur le front et les tempes, s’étirent en faisant saillir leurs seins et leurs hanches. Les hommes, bras ballants, sont groupés sur la jetée, car le vapeur hebdomadaire « Le Trois-Ilets » vient d’y accoster et on débarque quelques tonneaux, de quoi enivrer en imagination tous les assistants.

Arrivée d’une barge à Terre-de-Haut  au siècle dernier 

Les fenêtres jettent par poignées, comme des confetti, des notes criardes d’accordéon. C’est que toutes les maisons de la Grand’Rue sont transformées momentanément en débits. Elles ont pris licence pour un mois, et elles arborent de petites enseignes peinturlurées : Au sans- pareil. Au Café de la Marine. Au cœur marin (celle-ci a un cœur en peinture traversé d’une flèche d’argent).

— Et pourquoi tout ce remue-ménage?
— Ah! C’est que le Bateau est là. »
Quand on parle du « bateau » aux Saintes, tout le monde sait qu’il s’agit de la « Jeanne », c’est-à-dire du croiseur-école Jeanne d’Arc.

Il mouille en rade environ trois semaines et débarque quotidiennement ses midships et ses matelots pour les travaux hydrographiques et autres, et pour les exercices de tir. Pas moyen de s’approvisionner : tout est gardé pour le bateau, le lait, le poisson et le cœur des femmes. On prétend que neuf mois après le passage de la Jeanne, il y a dans l’île toute une portée de moussaillons. Ainsi se perpétue la tradition bretonne, qui en vaut bien une autre.

La Jeanne aux Saintes – Collection Catan

La Jeanne se profile, toute claire, sur le sombre îlet à cabris. Elle évite lentement. On voit tantôt son avant aigu, tantôt sa coque dans toute la longueur, et son frêle hydravion qui sautille sur la mer suspendu par une amarre à un tangon comme un jouet au bout d’un élastique.

Le D’Entrecasteaux qui est mis provisoirement à la  disposition de la Jeanne apparaît, lui, et disparait comme un blanc fantôme, dans cette baie d’Along en miniature que forment les découpures des Saintes et les bosses saillantes de leurs ilets.

Le D’Entrecasteaux à l’époque du récit

« L’escadre » comporte encore une annexe… c’est le « Lamentin », le petit remorqueur fumeux de Fort-de- France qui s’essouffle à faire la liaison avec les îles.

Vers les quatre heures, les permissionnaires « descendent » à terre. C’est alors un va-et-vient d’embarcations : pimpantes vedettes à bâches blanches des officiers, larges chaloupes pour les hommes.

Elles déversent une multitude de petits matelots tous pareils, vêtus de toile blanche et du célèbre col bleu, dont le soleil a teint les visages en rouge brique. Certains s’engouffrent dans les débits. Beaucoup gagnent les plages pour se baigner, ou bien, munis d’un Kodak ils escaladent les mornes en « touristes ».

Mais imaginerait-on la distraction favorite de ces matelots en récréation? C’est de louer pour quelques heures un canot de pêche, et de partir à la voile, tirer des bords dans la baie, là où jadis l’amiral Rodney remporta une victoire navale sur De Grasse.

Pour trois semaines le village est associé à la vie du croiseur. Son cœur bat à l’unisson. De la terre, on entend distinctement « piquer » les heures à bord, et le Mouillage n’a pas d’autre horloge, à part celle de l’église.

Les sonneries de clairons retentissent jusque dans les maisons, toutes significatives pour ces paysans-pêcheurs à qui elles inculquent une fièvre momentanée. « Ils se lèvent, sur la Jeanne. Ils vont manger, sur la Jeanne », se dit-on de porte en porte.

Le dimanche soir, les chaloupes viennent chercher par centaines les villageois pour la séance de cinéma parlant qui se déroule à l’avant du navire. Mêlés aux matelots bouche bée, ils ont pour l’écran lumineux et sa musique les yeux et les oreilles qu’ils auraient pour le Paradis.

Quelques privilégiés, le matin, assistent même à la messe à bord.

La salle de conférences des midships avec ses pupitres d’écoliers est transformée en chapelle. Une armoire aux battants ouverts forme un autel, décoré simplement du pathétique médaillon de la Jeanne-d’Arc de Réal del Sarte. Tabernacle, calice, rien ne manque, ni des ornements sacerdotaux de fort bon goût pour l’aumônier. Des matelots particulièrement doués sont groupés en un chœur à plusieurs voix qui chante du Haëndel ou du Bach. Les officiers suivent l’office dans leurs livres. C’est très simplement, et sans cloches, Pâques à bord d’un vaisseau de guerre. Juste de quoi faire revivre dans le cœur de chacun des assistants la vision différente qu’il garde de chez lui. En plus, la notion présente du sacrifice qui d’un jour à l’autre peut être exigé par la guerre ou par la tempête, notion qui donne au marin à la fois le sens précis de la relativité des choses, et l’ardeur à accumuler des souvenirs.

Cet aumônier, l’abbé Pierra, grand, mince, de figure ascétique, presque théâtrale à force d’élégance, tient son prestige de sa vie romanesque. Colonel aviateur brillant, ancien polytechnicien, ancien commandant de l’escadrille des « Cigognes », ayant tous les succès, il s’est fait, à l’âge mûr, bénédictin, et pour deux ans aumônier de la Marine. De son passé il garde des goûts artistiques rebelles à Saint-Sulpice et dessine les broderies de ses ornements et les émaux du calice, d’après l’orthodoxie bénédictine. « Nos jeunes gens, me dit-il, sont plus religieux qu’on ne croirait : 70 % d’entre eux ont fait leurs Pâques ». Sa soutane blanche est à l’aise parmi l’élégant état-major : de beaux hommes de six pieds, qui sont de taille à donner une belle idée des Français, à l’étranger.

C’est d’ailleurs une marotte du commandant de changer l’étalon d’officier de marine.

« Trop longtemps on l’a connu à la Pierre Loti, un intellectuel pâlot, et poète, qui tournait à l’homme de bureau. Il faut maintenant revenir au type sportif qu’il fut jadis, du temps de la dure marine à voile, mais pourvu en plus de la science moderne. Je veux de bons boulangers aux muscles solides, aux nerfs sûrs. Pas d’intellectuels compliqués, qui lisent André Gide. Finie la légende du marin, ténébreux fumeur d’opium… Je suis content quand je les entends rire bruyamment, comme des gosses, ou que je les vois partir à la voile, à la chasse. »

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En fait, les sports sont brillamment représentés à bord de la Jeanne-d’Arc. Elle a ses équipes de fleuret, d’aviron, de rugby, de pelote basque. Sous la direction du lieutenant de vaisseau Camenen, deux équipes de football sont composées d’officiers, élèves officiers, et marins, dans un même esprit de camaraderie sportive. La Jeanne a aussi son champion de tennis : Gojan.

Pas commode, le commandant Yves Donval, Breton aussi, naturellement. Est-ce en Angleterre, quand il était attaché naval à Londres, qu’il s’est forgé, par contagion, cet idéal pour notre marine? Grâce à lui, grâce à une poigne qu’on dit de fer, la belle Jeanne-d’Arc qui boucle en une année son tour du monde, fait brillante figure dans les ports étrangers.

Mais le « Pacha » a de la peine à tenir toute cette jeunesse ivre de soleil et d’impressions neuves, si gâtée par l’enthousiasme qui l’accueille. « A New-York, me disait- on, avant que le croiseur n’ait accosté, des autos pleines de jeunes filles sont rangées sur le quai, et hop! les midships sont enlevés en un clin d’œil pour une destination inconnue et pour tout le temps que dure leur permission. Partout ce sont des bals, des réceptions, où on se jette à leur cou. A vingt ans, il y a de quoi en avoir la tête tournée ». Cela n’empêche pas d’être brave.

Sur l’immense plage arrière, comme je visitais avec un midship une des tourelles :
« Quand on pense, dis-je à mi-voix, que tout cela peut être détruit en quelques minutes, et toutes ces vies… — On est là pour ça », répliqua la jeune voix si grave et si sincère.

Ici, aux Saintes, pas de bals. Mais un travail intensif heureusement en plein air. Tout le jour on voit passer au ralenti des embarcations chargées d’instruments d’observation et de jeunes gens en maillot de bains, l’œil vissé à des télémètres.

Les derniers jours, à l’aube, le village est sur les dents. On fait « la petite guerre ». Les sonneries de clairons cette fois sont si proches qu’on est tenté de leur ouvrir la porte! Les chaloupes distribuent copieusement, comme des boîtes de soldats de plomb, les compagnies de débarquement qui vont s’éparpillant dans les mornes.

On simule l’attaque par l’Anse-figuier, la défense du haut du Fort-Napoléon, le repliement sur le village, et pour finir, devant toute la population, aux accents de la Marseillaise, l’Etat-Major passe la revue, défile et se rembarque. C’est un joli spectacle, plein d’émotions, et où personne ne s’est rien cassé. La garnison sur ce regagne ses quartiers, c’est-à-dire que le gendarme rentre dans sa gendarmerie.

Pourtant, il est en émoi. Oui, pour une fois, il y a une « affaire judiciaire » à Terre-de-Haut. Un vol. Le portefeuille d’un officier a été soustrait de sa veste tandis qu’il se baignait. Finalement, un pauvre innocent de quinze ans, s’est trahi en achetant dans une épicerie. Hâve, idiot, il pleurniche misérablement. On l’appelle Dix-Sous. Ce nom lui est venu, paraît-il, de ce que son père… accidentel avait donné à sa mère cette somme en unique cadeau !

Il a donc dérobé cent francs qu’il a caché dans une marmite. Il n’en connaît pas la valeur exacte. Il sait seulement que c’est de l’argent.Les grands-parents, qui l’ont depuis longtemps renié, le réclament pour le battre. Les voisins s’en mêlent. Si bien que le gendarme et le volé se tournent en sa faveur et le défendent contre le village. L’officier, pour finir, le prie pour qu’il accepte ce qu’il a négligé de soustraire ! Décidément les Saintes sont un pays de cocagne !

Marthe Oulié à la barre de son voilier

Texte de Marthe Oulié

Publié par Raymond joyeux
Le 16 janvier 2021

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Un commentaire pour Une escale aux Saintes en 1935- 4/5

  1. Lysimaque Maguy dit :

    Quel enchantement de retrouver sous la plume minutieuse de Marthe la vie simple et tranquille des gens de Terre de haut en 1932.On s’y croit et c’est avec encore plus d’émotion que j’y ai retrouvé mes grands parents et proches :la famille SAINT-FELIX dont mon arrière grand-père était secrétaire de mairie ,son fils Gerville avait perdu son fils et sa femme lors de l’accouchement de celle ci.J’ai retrouvé ce livre retraçant l’histoire des îles Guadeloupe…Martinique,Haiti…une vraie pépite anthropologique

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