Terre-de-Haut pendant la guerre : une page de notre Histoire

Revenir sur le passé d’un peuple n’est pas toujours une mauvaise chose. C’est en effet l’Histoire avec une majuscule qui souvent permet de connaître l’origine des mentalités et de comprendre les comportements d’aujourd’hui. Les Saintes sont un petit archipel au peuplement relativement récent. Si l’on excepte les occupations épisodiques des Amérindiens avant l’arrivée des premiers Européens en 1648 puis en 1652, moins de quatre siècles nous séparent de l’installation progressive et permanente sur nos îles de ceux dont nous sommes les descendants. Sans remonter aux origines, voici une nouvelle page de notre Histoire, que notre ami, feu Félix FOY a rédigée en 1993 pour le journal L’IGUANE déjà plusieurs fois cité.

Félix Foy, dit Féfé, en habit de diacre – Ph. Église de Guadeloupe

Difficultés et ténacité

Nous sommes en pleine période de guerre mondiale, celle de 1939-45. Le 14 mars 1941, la commune de Terre-de-Haut, dont le conseil municipal élu en 1936 a été dissout par le gouverneur Sorin, sur ordre de Vichy, est dotée d’une nouvelle municipalité nommée par ce même gouverneur. Elle est dirigée par une personnalité d’origine martiniquaise, Louis de Maynard, et comprend un certain nombre de notables de l’île, dont un instituteur à la retraite, Nestor Azincourt ; un père de famille nombreuse, Octave Jacques ; un charpentier, Hervé Bonbon ; un marin-pêcheur représentant la profession, Jean-Marie Joyeux. Ces hommes dirigeront la commune jusqu’à ce que le maire élu, M. Théodore Samson retrouve son poste en juillet 1943. Il sera réélu en 1947.

Texte de Félix Foy

Une vie de misère

La misère est là en ces années 1939-1945. Pourtant, plutôt que de mourir, l’homme se bat, se surpasse et gagne à vivre ces épreuves qui le forment et le fortifient. Aux Saintes, nous vivons un peu cela. Livrés à nous-mêmes, toutes nos actions sont optimisées. Un meilleur rendement avec nos faibles moyens, tel est, tacitement, le but fixé.

Approvisionnement et rationnement

Plus de pain ? Qu’à cela ne tienne ! Les enfants partent joyeusement vers l’école, ayant pris pour petit-déjeuner du café clair ou du cacao (gros caco, sans lait) mélangé à la farine de manioc. Réchauffé, cela donne une épaisse pâte d’amidon appelée « grignogo »Tout est rare ici. S’alimenter est un problème. La distribution des vivres est organisée. Les cartes de ravitaillement sont là. La cargaison des navires venus des Etats-Unis est équitablement répartie sur toute la Guadeloupe par les grossistes ayant chacun leur secteur de distribution. Le fournisseur désigné pour les Saintes est le magasin Belmont de Basse-Terre. À Terre-de-Haut, notre part est centralisée chez M. Louis Azincourt, au bas du Coq d’Or, plus tard chez M. Guy Jacques et Mme Amilcar Bocage. La farine est distribuée à nos cinq boulangers du moment : MM. Henri Déher, Émilien Azincourt, Bermond Quintard, Montavel Procida et Mme Vve André Foy, ma mère. Munis de nos cartes, nous retirons nos rations chez notre commerçant désigné : un demi-litre d’huile, 200 gr de saindoux, 500 gr de riz ou de haricots secs, 100 gr de pain par personne. Pour combien de temps ? Nous n’en savons rien. Ce qui est sûr, le stock sera épuisé avant l’arrivée du prochain cargo.

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Type de voilier assurant le ravitaillement de Terre-de-Haut pendant la guerre

Comment cela nous parvient-il à Terre-de-Haut ? Par des barges et des boats qui mettent plusieurs heures pour venir de Basse-Terre, de Trois-Rivières ou de Pointe-à-Pitre. Ces bateaux sont : Maroc appartenant à M. Quintard ; La Belle Saintoise à la famille Jacques ; Nuage, à la famille Lorgé ; Vénus, à M. Bernard Quintard ; Sorin, à M.Létang ; Pétain, à M. Yves Célestine ; Cassiopée, à M. Robert Joseph (barré par M. Émile Pineau), et les vapeurs Ballata, Espéranto, Trois-Îlets.

Arrivée d’un navire de ravitaillement 

Sacs à farine pour les habits,
chambres à air et pneus usagés pour les chaussures

Se vêtir n’est pas plus facile. Ce qui n’est pas trop usé est reprisé, rapiécé. Les boutons sont soigneusement récupérés. Mais la trouvaille est la confection des vêtements avec les sacs ayant contenu la farine. Nous sommes surnommés Gold Médal, (la marque de farine US). Pour la lessive, nous utilisons des plantes à forte teneur en glycérine. Le séchage sur l’herbe et la chlorophylle aidant, notre linge se trouve relativement propre. Plus tard, à Vieux-Habitants, M. Blandin fabriquera du savon à base de copra (amande de la noix de coco). Résultat, nos vêtements sont mieux lavés. D’où la chanson : « Bay coco pou savon ! » Notre cordonnier, Jojo Judes, nous fabrique des sandalettes avec des bandelettes taillées dans de vieilles chambres à air et les semelles dans des pneus hors d’usage. Nouveau surnom : Michelin. Jojo est aussi tanneur et produit du bon cuir pour les chaussures convenables. Sa cordonnerie est assez importante car il emploie son frère Sadi, M. Lancastre de Basse-Terre et Alex Molza formé aux ateliers BATA.

Pénurie de médicaments

Le docteur Monrose et sa compagne, sage-femme, sans grand médicament, font l’impossible pour nos malades. La malnutrition aidant, les maladies sont nombreuses : angines et diarrhées tuent les enfants. Les plaies soignées à la teinture d’iode et à la pommade iodoforme ne guérissent pas. Seule la cautérisation en arrive à bout. Pas de pharmacie mais un dépôt de médicaments tenu par Éléonore Quintard (épouse Guy Jacques) qui devient par la suite notre infirmière et sage-femme.

La maison du Docteur Monrose, aujourd’hui à Terre-de-Haut – Photo R. Joyeux

Matériel de pêche manquant ou hors d’usage : il faut s’adapter

Les sennes sont en mauvais état ; les lignes se cassent ; pas de toile métallique pour nos nasses aussi nous les tressons en bambou tillé. Il y a moins de poisson et notre pouvoir d’achat baisse. Une partie de nos maigres prises est vendue à M. Bennet, mareyeur à l’ïlet à cabris. Le reste est gardé comme monnaie d’échange car à Trois-Rivières, c’est le troc : poissons contre légumes.

L’invention de la drague à lambis

La pêche aux lambis qui se pratique à la folle connaît une révolution. Le masque de plongée, fabriqué à partir d’une vieille chambre à air et d’une vitre découpée au diamant permet un travail plus facile aux plongeurs. Mais il y a mieux : M. Raymond Fougasse introduit à Terre-de-Haut la première drague à lambis, qu’il confie à M. Eugène Foy, et qui fait des pêches miraculeuses. La drague est bien cachée dans un sac et enroulée dans une voile. Mais le secret est vite percé. L’équipage Foy est surpris et la drague découverte. Tous nos jeunes se mettent alors à la pêche aux lambis et des montagnes de conques jonchent nos plages, faisant la joie des rares touristes que nous appelons les étrangers !

Drague lambi rognée 2

Drague à lambis ayant appartenu à M. André Bonbon – Photo Marc-André Bonbon


Rentrée d’argent, marché noir et bonne humeur

Un peu d’argent entre dans les familles et permet l’acquisition de quelques produits au marché noir. Une vie dure, un travail rude, un résultat merveilleux et la bonne humeur est sauve. Pendant ce temps la dissidence continue vers la Dominique et nous chantons « France, bay adan, France » !…(1)

1 : Traduction : France ne t’arrête pas, continue le combat !

Félix Foy

Pour mémoire, Félix Foy, auteur de ce texte, publié en juillet 1993, nous a quittés en août 2015 à l’âge de 81 ans. Gardien de notre Histoire saintoise, cet enfant du pays nous manque aujourd’hui pour ses connaissances et ses récits toujours palpitants, empreints de simplicité, de sagesse et de bonne humeur, quelle que soit la situation relatée. Merci Féfé.

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Un commentaire pour Terre-de-Haut pendant la guerre : une page de notre Histoire

  1. Liliane CORBIN dit :

    Félix FOY … un homme de ma génération… Il reste de moins en moins de témoins de cette époque douloureuse !
    Bien sûr, pendant la guerre on a eu faim à Terre-de-Haut et la « débrouille » s’est développée, comme en métropole. Mais, dans certains lieux de cette dernière, nous avons eu, en plus, froid (manque de combustible) et peur à cause des bombardements…
    Merci Raymond pour vos articles si intéressants !

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