Solution au problème des Saintes ou les idées avant-gardistes d’une Saintoise de 1970

Fille de Théodore Samson

MaryaMarya SAMSON était née le 18 novembre 1914 à Terre-de-Haut. Elle est décédée dans son île natale en août 1996. Elle allait avoir 82 ans. Elle était la fille de Léontine CÉLÉRIÉ et de l’ancien maire Théodore SAMSON, lui même décédé dans l’exercice de ses fonctions en 1959, à la gendarmerie communale, dans des circonstances jamais totalement élucidées. Prise en charge très jeune par sa tante Anne LASSERRE dont le mari était percepteur à Terre-de-Haut, elle fut scolarisée à Basse-Terre avant de se rendre en Métropole avec le couple pour s’inscrire en fac de Bordeaux où elle suivra une formation médicale couronnée par un diplôme d’infirmière. Par la suite, étudiante aux Cours Pigier, elle acquiert une solide formation de secrétariat-comptabilité-commerce et revient à 20 ans aux Saintes revoir ses parents. Mais c’était pour retourner peu après en métropole où elle fera sa vie. Trois fois mariée, après les Saintes et Basse-Terre, elle vécut successivement à Bordeaux, Paris, Tunis, Fort de France et Pointe-à-Pitre puis enfin à nouveau à Terre-de-Haut. Marya SAMSON, femme ouverte et entreprenante, bourrée d’idées et de projets, était la mère de la sympathique et avenante Anne-Marie MONPOIX, bien connue aujourd’hui à Terre-de-Haut où elle dirige une entreprise de location de scooters et de voitures électriques : la société CAPTHÉO2.

Un testament socio-économique

Marya 2C’est en 1965, que, jeune enseignant, je fis la connaissance de Marya Samson alors qu’elle était installée à Pointe-à-Pitre avec sa fille. Se rendant régulièrement aux Saintes, elle était intarissable sur l’évolution de sa commune d’origine pour laquelle elle entrevoyait un avenir lumineux, lié à celui de Terre-de-Bas. Les notes qui suivent, intitulées Solution au problème des Saintes, et qui sont comme une sorte de testament socio-économique m’ont été confiées en 1967. Ce ne sont pas moins de 6 feuillets manuscrits 21 x 27, couverts recto-verso d’une écriture régulière, sans ratures ni rajouts, comme une conversation continue dont je suis obligé malheureusement de ne proposer que des extraits, vu la densité et la longueur du contenu. Idées avant-gardistes d’une Saintoise du siècle dernier dont certaines propositions ont été réalisées sans qu’elle en ait eu connaissance et dont certaines autres, loin d’être de douces rêveries d’une utopiste éthérée, pourraient bien inspirer nos dirigeants et populations d’aujourd’hui…

Union des deux îles et création d’une Coopération mutualiste

« L’union des deux îles est indispensable. Elles doivent coopérer et s’unir ! Leur problème est le même et c’est leur union qui fera leur force. C’est dans un esprit d’accord mutuel, affectif, social, économique et financier que doit s’effectuer cette fusion. Une élite sélectionnée dans les deux îles doit se grouper et créer un comité responsable organisateur et dévoué à cette tâche, qui aura la direction totale des réformes. La seule, l’unique possibilité de s’en sortir et d’entrer dans la voie de l’avenir est que les deux îles créent en commun la Caisse de Coopération Mutuelle Saintoise. Le Comité créera cette Mutuelle, cette Banque régie comme les autres banques, dont le siège sera à Terre-de-Haut, groupera les fonds de tous les Saintois des deux îles, en faisant appel aux Saintois du dehors, aux amis des Saintes afin d’y coopérer par leur effort. Les Saintois d’aujourd’hui seront les pionniers de cette vraie révolution sociale et économique. Dans un délai sûrement pas très long ils deviendront les actionnaires de cette belle affaire prospère que deviendra la Caisse de Coopération Mutuelle Saintoise. Quelle que soit la somme versée, un Saintois ou un autre jouira des avantages de la Caisse. Un jour on percevra des intérêts au prorata des dépôts. Ce sera la caisse de tous les Saintois. Dès la mise en fonction et l’ouverture de la Caisse elle prendra en mains la solution au Problème des îles. »

Carte des Saintes

 Poisson et viande

poissonPoisson : « La Caisse se portera garant d’un prêt à la SICOOP. Chambres froides – magasins de vente au détail dans les deux îles. Le poisson des deux îles vendu exclusivement à la Caisse – entreposé à Terre-de-Haut. (Pour les pêcheurs rien ne change, ils vendent leur poisson à la Caisse, réglés sur l’heure. Ils auront l’avantage de n’en pas perdre un kilo et ils en tireront encore plus tard les bénéfices de la Caisse. On achètera même une pêche d’enfant !). Le directeur de la Poissonnerie délégué pour traiter les marchés de gros et détail. »

 CabrisViande : Il est indispensable que tous les Saintois se nourrissent d’une façon rationnelle. On doit pouvoir acheter de la viande dans les deux îles comme partout ailleurs et en vendre au dehors. Les Saintois peuvent avoir leur cheptel. Il suffit d’un peu d’organisation et d’un peu d’effort au départ. Messieurs les maires décideront des terrains municipaux, pour le bien de leur île des locations possibles et la Caisse patronnera l’élevage. Main d’œuvre de bonne volonté. Jeunes, au travail : on déboise, on entoure, un bel enclos assez vaste bien sûr. Pierres, sable, ciment, on construit une très grande citerne avec bassin extérieur (abreuvoir), tout autour, de grands hangars couverts (étables) – au-delà on entretient les espaces verts qu’on arrose de temps en temps. 

vachesBœufs, vaches, moutons, cabris, nourris comme les bêtes de France en hiver, abreuvées abondamment, soignées, abritées, qui donneront une chair savoureuse et une reproduction bien menée. Porcs, volailles, selon la technique moderne. Des cours seront donnés pour mener cette organisation productrice. Nos mornes incultes peuvent faire notre richesse ! Vous en serez surpris. L’élevage est une étude, on vous guidera, le pays s’y prête. Le mouton pré-salé est réputé. Il y aura plusieurs centres d’élevage. À chacun sa citerne et ses employés. »

Pas assez de culture dans nos îles

Jardin biologique de Tonton Fernand

Jardin biologique de Tonton Fernand

« Ici, j’insiste sur la culture du raisin-muscat qui devient si beau dans nos îles. Entourons nos enclos d’une double garniture de treilles entretenues, arrosées, taillées. Non content que tous les gens du pays seront heureux d’en savourer, mais combien de cageots régaleront ceux du continent guadeloupéen… Nos salades sur des installations sous nos treilles, fumées par nos bêtes approvisionneront l’île à discrétion et qui sait ? mieux encore… Un bateau de transport fera la livraison à la ville des commandes de poisson, de viande, de poulets, de raisin, de  légumes, de souvenirs. Il ramènera aux Saintes, au retour, la nourriture des bêtes… Bon nombre d’emplois nouveaux seront ainsi assurés par la Caisse qui rémunéra d’une façon décente avec sécurité et avantages de sa direction… »

Une priorité : les jeunes

Un établissement technique sera créé pour initier les jeunes à la création de souvenirs et d’objets de toutes sortes qui seront vendus aux touristes :

« Garçons : Coquillages, empaillages, naturalisation, menuiserie, dessin, peinture, petit bateaux miniatures, salacos miniatures et tailles normales etc… « Filles : Jours, broderies, costumes antillais toutes tailles, coloris divers au complet : avec jupons, madras, colliers grains d’or, le tout sous cellophane. Poupées, napperons, colliers de graines et coquillages. Tout y sera vendu en grosse production les Saintes classées premières dans cette industrie et leurs expositions feraient le ravissement des touristes. Très vite cette affaire deviendrait rentable et pourvoirait seule à ses besoins. Les jeunes y gagnant leur vie en continuant de se perfectionner. « 

Crochet saintois. Capture d'écran fête de Terre-de-Bas

Crochet saintois. Capture d’écran fête de Terre-de-Bas 2015

 Autre œuvre sociale : le palais des divertissements

jeux - copie« Quand ils ne travaillent pas, nos insulaires s’ennuient ! Ils ne savent pas comment employer leurs heures creuses ! d’où tant de petits défauts que nous leur reprochons. Guidons leurs loisirs, divertissons-les d’une façon saine. Pour nos jeunes, maintenons l’esprit de discipline et de sociabilité même dans la détente. Pour nos adultes qui s’y distrairont autant que les jeunes, soumis à la même discipline, ils en oublieront leurs anciennes habitudes. Dès maintenant, cette nouvelle génération prise en mains du réveil au coucher sera parée pour l’avenir, car sitôt la sortie de l’École Technique ils iront au Palais des Divertissements… Un vaste enclos, une grande bâtisse compartimentée : des pelouses, balançoires, toboggans, jeux de jardins, ping-pong, baby-foot. Une salle de musique : pianos, guitares, médiathèque, discothèque, jeux de société. Un bar : jus, sodas, gâteaux, sandwichs. Une salle de lecture : bibliothèque, journaux de toutes sortes. Échange de cartes et de lettres avec des correspondants. Une salle de projection, une caméra pour filmer documentaires, reportages… Chacun y fait ce qu’il veut, ce qu’il aime… Parfois on y organisera des bals, des soirées théâtrales et toute la population se fera belle pour aller applaudir ses enfants… Les vieux, isolés, seront également pris en charge. »

Équipements et tourisme

De l'eau venue de Guadeloupe

De l’eau venue de Guadeloupe 1994

« Cela va sans dire, tout le reste suivra : eau, électricité, cours complémentaires, téléphone, un médecin avec sa clinique, laboratoire, pharmacie… Aides aux familles nombreuses en période de rentrée scolaire, réorganisation de l’habitat sans abîmer le site mais tout confort avec de profondes citernes en sous-sol, même si le problème de l’eau était résolu par l’État. Appartement en location, on verrait des fleurs aux fenêtres, des jardinets coquets et nos îles comme de vrais bijoux. Terre-de-Haut et Terre-de-Bas vont se parer pour le tourisme : hôtels, bungalows, restaurants, salons de coiffure, magasins de luxe, blanchisserie et repassage automatique, piscines dans la mer, canots à voiles en location… Des plages ratissées nettes comme des salons. Ceci dit, dès maintenant. Saintois, un peu d’organisation : un râteau, une pelle, on brûle les ordures et le bois mort, on enlève pierres, conques de lambis, tessons de bouteille et vieilles boîtes et nous voilà dans l’honneur… »

L’apothéose

« Nous voulons aller de l’avant. C’était hier nos Saintes de misère. Celles dont on disait : les Saintois !… ah !.. Nous sommes combien de Saintois ? Sans rien demander à personne, par nous-mêmes, sinon des prêts d’État sous forme légale… Tous ensemble, comme une levée en masse de l’amour et de la foi. Nous disons tous : OUI ! OUI ! pour tout cela. Élite saintoise qui me comprenez faites-le comprendre aux autres ! Assez de misère ! »                                                                                                Marya

Voilà. C’est ainsi, telle qu’en elle-même, Marya SAMSON, fille de Théodore, notre regretté maire, envisageait en visionnaire l’évolution et l’avenir de nos îles. À chacun de se faire son opinion ou d’exprimer ses commentaires ou ses réserves sur les propositions avant-gardistes de notre compatriote qui aurait eu 101 ans cette année. Il ne me reste plus qu’à remercier chaleureusement sa fille Anne-Marie MONPOIX de m’avoir aimablement communiqué la photo de sa mère ainsi que le logo de son entreprise Capthéo2 que je vous propose volontiers : car comme sa mère, Anne-Marie voit loin. Elle est la première et la seule pour le moment aux Saintes à recharger les batteries de ses voiturettes à l’énergie solaire, en attendant que les autres s’y mettent… cartello_cap_4Raymond Joyeux

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3 commentaires pour Solution au problème des Saintes ou les idées avant-gardistes d’une Saintoise de 1970

  1. MONET dit :

    Combien de projo. ont-ils pu être ….réalisés ( je ne suis pas saintoise mais connais grâce à des ami-e-s….) ??? car il y a parfois des problèmes de….distribution d’eau ?!?!?

  2. raymondjoyeux dit :

    Pour répondre à vos interrogations, si on enlève le côté kibboutz et le souhait d’engagement populaire et d’implication collective un peu trop utopique des projets de Marya Samson, beaucoup de ce qu’elle avait entrevu il y a 50 ans s’est réalisé. Les problèmes de l’électricité et de l’eau par exemple, même si comme vous dites, il y a parfois des coupures de distribution. Mais sur ce plan nous sommes, aux Saintes, un peu mieux lotis qu’en Guadeloupe. Les deux îles disposent chacune de leur collège avec bibliothèque et CDI. Dans chacune d’elles un jardin public aménagé pour les enfants est opérationnel. À Terre-de-Haut une poissonnerie ultra moderne propose tous les jours les produits de la pêche aux habitants et visiteurs. Le tourisme s’est développé au-delà même de ce qu’elle prévoyait. Certains habitants continuent à entretenir et nourrir un petit cheptel : bovins, ovins, volailles… D’autres ont aménagé des jardins potagers et proposent régulièrement leurs produits à la vente. Les artistes et artisans se sont multipliés : miniatures, peintures, et même littérature, ainsi que les boutiques de souvenirs. Beaucoup de particuliers proposent bungalows et gîtes tout confort à la location, souvent avec piscine.. Le problème du confort de l’habitat et du traitement des ordures ménagères et encombrants est résolu. Terre-de-Bas dispose d’un local pour son association des Anciens avec chorale et sorties régulières… À Terre-de-Haut, un stade et une équipe de foot rassemblent les jeunes… Des bateaux de marchandises relient quotidiennement les Saintes à la Guadeloupe : matériaux, produits frais. Une boucherie existe sur place où tout un chacun peut s’approvisionner en viande et laitage. Deux médecins, un dentiste, des kinés et un service d’HAD (Hospitalisation À Domicile) exercent sur place. Une pharmacie est ouverte voilà déjà quelque temps…. Il reste bien sûr, encore beaucoup à faire, mais ne serait-ce qu’en cela, Marya avait vu juste car de son temps les Saintes c’était le désert… Un regret : l’union des deux îles en collectivité unique, comme elle le souhaitait à la base de tous ses projets, tarde à se réaliser, mais c’est un problème de volonté politique qui sans doute, par nécessité, trouvera un jour sa solution.

  3. ALAIN JOYEUX dit :

    Le cœur de la vision ici révélée est l’idéal projeté par beaucoup d’éclaireurs: celui de « l’union et de la coopération », qui fait la véritable force d’un collectif quel qu’il soit, « alliance » comme véritable moteur de toute cohésion familiale, sociale et communautaire.
    C’est à n’en pas douter l’antidote universel face à ce qui, malheureusement, gangrène notre communauté planétaire, le poison du « diviser pour mieux régner » issu de la peur et de l’ignorance, de la crispation et de la frustration….
    Tant que nous ne guérirons pas de nos frustrations infantiles et que nous ne sauront pas les gérer chez nos enfants, les forces de coopération et d’union fertile seront entravées par celles des égos souffrants, accapareurs et tyranniques, comme le sont aujourd’hui la plupart de nos dirigeants élus par leurs semblables dont nous sommes aussi, pour la plupart: brimés et sans pardon…
    « Devenir soi-même le changement que nous voulons voir dans la société » , cette parole de Gandhi est assurément l’antidote. Facile à dire…. yaka !

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