Souvenirs, souvenirs !..

Félix FOY aujourd'hui

Félix FOY aujourd’hui

Les lecteurs de nos chroniques connaissent déjà notre ami Félix FOY. Sous sa signature, nous avons publié au mois de septembre un magnifique texte empreint de nostalgie : Aux sources de notre identité. Ce texte qui évoquait les Saintes d’autrefois a déjà été lu plus de mille fois. Voici aujourd’hui un nouveau récit de Félix FOY. Nous sommes en 1947,  juste après la Seconde Guerre mondiale, toujours présente dans les esprits. Se souvenant d’une excursion faite avec sa classe de CM2 au Morne à Craie, sous la conduite de son maître, M. Hélissey, Félix nous raconte avec émotion cet épisode de sa vie d’écolier à Terre-de-Haut et voit défiler en pensée des faits en rapport avec la guerre qui ont marqué le jeune préadolescent éveillé qu’il était alors.

Excursion

L’ascension du Morne à Craie

Oublions la guerre et ses misères ; un petit saut en avant dans le temps, nous voici en 1947. La journée est belle, le soleil radieux et nous sommes plus enclins à la rêverie qu’au travail scolaire.  Monsieur Clermont Hélissey, notre maître d’école s’en aperçoit et crie : « Debout, nous partons pour le Morne à Craie ! « 

Terre-de-Huat : CM2 1947  Félix Foy est au 3ème rang, 3ème à partir de la gauche

Terre-de-Haut : classe de CM2 1947 – Félix Foy est au 3ème rang, le 3ème à partir de la gauche

Agitation immédiate dans la classe pour préparer jus de fruit, limonade et goûter ; musettes pour rapporter des échantillons de calcaire. Nous quittons le bourg, traversons la Savane, le Bois d’Inde, et là, Florimont Foy, Stéphane et Yvan Dabriou, prennent la tête, comme des premiers de cordée. Ils connaissent le coin, ils sont nos guides pour l’ascension par La Ravine qui nous conduit au sommet du Morne Carette. De là-haut, nous découvrons les îlots du Sud : La Redonde, le Grand-îlet, la Coche, les Augustins et, en fond de tableau, la Dominique.

Le Grand Îlet vu de l'Anse Rodrigue

Le Grand Îlet vu de l’Anse Rodrigue – Éditions Candalen

Vivre au paradis

La Rade vue du Morne à Craie - Carte postale Boisel

Une partie de la baie et le bourg vus du Morne à Craie – Éditions Boisel

En bordure de la falaise qui surplombe l’Anse Figuier, nous longeons, entre les têtes anglaises et autres raquettes, une trace à cabris qui nous conduit à la « mine » : la carrière où pendant la guerre de grosses quantités de calcaire, de craie, ont été extraites. La Roche à Pain nous domine. Nous sommes éblouis par ce splendide paysage. Un demi-tour et la merveille s’offre à nous : c’est le bourg et la Baie, (ne dit-on pas que nous avons la troisième baie du monde ?) Nous sommes assez fiers d’être et de vivre en ce petit paradis.

 Le retour nous affole un peu. Car revenir par le même chemin est extrêmement difficile et dangereux. Nous décidons donc de dévaler la pente Sud de la colline de Figuier. Branches, souches, lianes brûlantes sont des appuis qui nous assurent la descente. Joyeusement, nous traversons le Pré Cassin pour regagner notre école, bien heureux d’avoir accompli un exploit.

L’entrepôt du débarcadère

Cette promenade a été décidée simplement parce que, pendant la guerre, les militaires entassaient près de l’embarcadère pour une destination et une utilisation inconnues de nous des tonnes de craie qui quittaient les Saintes. Pour en faire de la chaux, peut-être ? Ou, compte-tenu des propriétés chimiques de la craie, vers un éventuel laboratoire…

À droite, emplacement réservé au stockage de la craie

À droite, emplacement réservé au stockage de la craie extraite de la « mine » – Coll Boisel

Le porte-avions Le Béarn

Porte-avions le Béarn en rade de Terre-de-Haut Mai 1941

Porte-avions Le Béarn en rade de Terre-de-Haut en Mai 1941

Difficile donc d’oublier la guerre pas si lointaine. Quand nous étions sur les mornes, au pied de la Roche à Pain, j’ai revu en pensée tous ces bateaux et hydravions qui ont fréquenté notre rade durant les années 1939-45. Ma mémoire s’est arrêtée au BÉARN, un porte-avions !  Une chose que nous ne connaissions qu’en photo. Je revois le Béarn qui approche, la population sur la plage et sur la jetée est en admiration ; des jeunes gens sonnent de la corne de lambi, d’autres crient :  «  Mili, mili .. » (le voici, le voici). Il est énorme et grossit encore, il s’approche toujours, les visages se figent : quand va-t-il stopper ses machines ? Il avance encore ! Manœuvre audacieuse ou erreur de jugement ? Il vire en catastrophe. Trop tard. Le Béarn accroche le fond : accélération, marche arrière. La boue, le sable, les coraux montent à la surface. Nous sommes médusés. Quelques-uns crient :  « Y encayé », d’autres « coulé ! »  Il s’éloigne et mouille enfin. Plus tard, nous apprendrons qu’une des ses pales d’hélice s’est cassée. Avec nos masques taillés dans une chambre à air, nous pouvons l’apercevoir en plongeant près d’une petite « caye » ronde, non loin du rivage, face à la batterie du bourg. Quelques années après, les équipages des « maîtres sennes », Montavel Procida, Norvin Samson et Charles Dorrifourt ont bien du mal à renflouer cette pale. Ils y arrivent. Qu’est-elle devenue ? Vendue ou envoyée aux affaires maritimes ? Je ne sais pas.

Navires de guerre et hydravions 

Navire de combat et hydravion en rade de Terre-de-Haut pendant la guerre

Navire et hydravion militaires en rade de Terre-de-Haut pendant la guerre

Une distraction nouvelle pour les enfants que nous étions : assister aux opérations de remplissage en carburant des réservoirs de nos hydravions. Roulement de fûts depuis la Caserne où se trouve le dépôt de kérosène. Les aéronefs viennent jusqu’à la plage, devant les maisons Pouzol et Bartoche et là, commence le pompage manuel. Quelques vérifications effectuées par les équipages, les hélices tournent et c’est une longue glissade dans la baie qui les conduit jusqu’au Pain de Sucre. Face au vent pour l’envol, ils foncent vers le village et passent à basse altitude, juste au-dessus de nous. À leur retour, mission accomplie, ils nous gratifient de quelques piqués sur l’Îlet à Cabris : un ravissement pour les petits.

L’arrivée du navire-atelier

Un jour, un de ces hydravions abordant la plage, heurte une conque : c’est la voie d’eau. Un colmatage sommaire lui permet d’effectuer sa mission habituelle, mais pendant la nuit, le flotteur est inondé, le vent souffle fort, notre hydravion coule, amarré à sa bouée. Un bateau atelier est dépêché de la Martinique. L’appareil est remis à flot, embarqué pour réparation.

Navire atelier de la Marine nationale

Navire-atelier de la Marine nationale

Durant des mois encore, le lieutenant Agérie poursuit ses vols dans la région, puis s’en va. Avec ses hommes, aux dires de certains, il aurait rejoint les Forces Françaises Libres aux Etats-Unis, dissident à son tour, comme quelques uns de nos compatriotes Saintois de cette époque : Masséna Desbonnes, Eugène Hoff, Raphaël Cassin, et tant d’autres… dont nous relaterons peut-être l’histoire une prochaine fois.

 Une période difficile mais enrichissante

Pêcheurs ravaudant leurs filets - Plage de Petite Anse

Pêcheurs ravaudant leurs filets – Plage de Petite Anse

Entre nous et à la maison, nous parlons souvent de la guerre, mais elle n’est quand même pas, heureusement, à nos portes. Éloignés de tout et privés du superflu, c’est pour nous, somme toute, une période difficile mais enrichissante. Nous découvrons des choses jusque là inconnues de nous. Les enfants que nous sommes profitons des apports extérieurs. Nous jouons à la guerre, aux soldats, aux marins et aviateurs. Notre esprit inventif nous permet de nous amuser en découvrant de nouveaux jeux avec des jouets fabriqués de nos mains. Les femmes de notre île excellent dans la tenue de leur maison, les hommes rivalisent d’ingéniosité dans leur travail et un certain progrès est en marche. À l’école, nous utilisons la craie rapportée par les militaires, ayant au préalable choisi les morceaux les plus tendres.

Chansons, violons et accordéons

Tendres aussi les morceaux de musique interprétés à l’accordéon par « Dodo » Samson qui nous font rêver. Comme nous font chanter et danser les bals animés par Nivard Cassin, Jean Jacques, Octave Samson, Achille Delannay, Joseph et Gaston Vincent : « ban mwen un ti bo, deux ti bo, trois ti bo doudou… »

Félix FOYUnknown-1

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7 commentaires pour Souvenirs, souvenirs !..

  1. chrysos dit :

    Cet article est un concentré de plusieurs événements importants dans la vie de son auteur et de notre ile. Il nous éclaire sur le chemin parcouru par notre communauté.C’est une passerelle jetée entre des générations .
    En outre, je remercie Félix pour ses observations et informations sur la « mine « de Morne à craie.Cela me permet de comprendre l’origine des saignées sur le flanc sud de Morne à craie, ou se trouve le parc paysager de grande ravine .C’est une véritable catastrophe que les militaires ont laissé derrière eux: des rochers de plusieurs tonnes en équilibre précaire, des éblouis de roche et de craie sur toute la longueur de grande ravine…Quand à la ravine dolphin située au vent du morne la haut surplombant Anse Figuier , c,est un paysage lunaire ; même les roches ont souffert, je dirais.
    Merci à toi Félix pour cet excellent travail et au plaisir te relire ici.

  2. raymondjoyeux dit :

    J’aimerais savoir s’il existe encore un sentier, ou trace praticable, qui permet d’accéder aux différents sites mentionnés par Félix. J’ai parcouru, comme beaucoup, bien des mornes de notre île dans mon enfance, du Nord au Sud, et d’Est en Ouest, mais n’ai pas le souvenir d’être monté jusqu’à la Roche à Pain et la Grande Ravine. Pourrais-tu préciser, Chysos, à quoi correspondent la Ravine Dolphin et le parc paysager auxquels tu fais allusion ? J’aimerais bien aller faire un tour là-haut si c’est encore possible. Merci de me renseigner. Autre question : pourquoi la trace des Crêtes, entre Grand’Anse et Pompierre, est-elle fermée sans aucune réaction de qui que ce soit ? Quelqu’un peut-il me donner une explication, sans mettre en cause nommément qui que ce soit et en restant dans les limites du respect des personnes ? Merci de vos réponses.

  3. chrysos dit :

    Tous les chemins mènent à ROME …Idem pour le parc paysager de Grande Ravine qui n’a pas encore d’existence légale ( lire l’article du 8 septembre 2013 catégorie Chrysosblog); je travaille pour que ce projet se concrétise.
    Concernant la Ravine Dolphin,comme je l’ ai indiqué ,elle se situe entre deux falaises abruptes au vent du Morne la Haut .J,ignore l,origine de cette appellation , je la tiens de mon père qui m,a enseigné bien des choses dans l’art de suivre les cabris , de jouer avec les plans inclinés pieds nus…Je connais chaque centimètre carré de ces lieux. Là trace qui conduit à la Roche à la Pain décrite par Félix existe toujours .Elle permet une vue au couper le souffle …C,est là que se trouve l,unique Ximenia (prune de mer) de terre de haut.
    Maintenant , je reste disponible à toi et à tous ceux qui voudraient connaître ces lieux insolites (des photos sont visibles sur ma page facebook)

  4. chrysos dit :

    Ce soir, j’ai reçu la visite de Félix l’auteur de l’ article et grâce à sa mémoire j’ai pu obtenir l’identité de quelques personnes , sur la photo de classe illustrant cette page de notre histoire locale…Je ne citerai que les patronymes: Cassin .Dabriou. Azincourt .Hoff .Peter .Léon.Foy.Maisonneuve.Et enfin pour finir notre J.R…En cinquième position ,au troisième rang en partant de la gauche.

  5. DORRIFOURT sabine dit :

    Très beau travail. Merci. Sabine Dorrifourt

  6. Dario dit :

    Bonjour, en lisant l’article sur l’exploitation de la mine du Morne à « Craie » j’aimerais juste signaler que cette dénomination est trompeuse. Il ne s’agit pas vraiment de la « Craie » mais d’un substratum volcanique ancien (environ 5 à 6 millions d’années) qui a été transformé par une intense activité fumerolienne. C’est cette même matière qu’on aperçoit aux abords de la piste d’atterrissage. La vraie « Craie » est un sédiment marin constitué des coques de phytoplancton or lors de la réalisation de la carte géologique des saintes en 1982 aucune trace sédimentaire d’origine marine n’y a été décelée. Il faut plutôt imaginer la partie centrale de Terre de Haut, il y a 5 à 6 millions d’années, comme un volcan encore actif notamment marqué par une intense activité fumérolienne. La roche d’origine est complétement altérée par cette manifestation hydrothermale, les couleurs blanche, rouge et brune montre le degré croissant de l’hydrothermalisme. Merci à tous

  7. raymondjoyeux dit :

    C’est toi que nous devrions remercier, cher Dario, pour ces précisions hautement scientifiques ! Ta contribution à la connaissance géologique de notre petit territoire est particulièrement pertinente et constitue, pour nous Saintois, un sujet de fierté. Féfé aurait été heureux de te lire ! Je n’ai malheureusement pas de photo de « notre » classe de CE1, comme tu me l’as demandé par SMS. Et je ne me souviens pas d’avoir reçu de photographe dans l’école cette année là. J’ai moi-même réalisé quelques clichés, surtout en dia-positives, dans ce cas, à mon retour à PAP, je vérifierai dans mon stock. J’en ai beaucoup de la réalisation de l’aérodrome, mais aussi de balades d’élèves, alors peut-être trouverai-je une des tiennes, auquel cas je t’en informeraI. Bien à toi.

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