Une petite île heureuse

51WQqk+D+fL._SY445_Ignorant l’existence de cet auteur  finlandais Lars Sund, né en 1953, c’est le titre de son dernier roman, traduit du suédois et publié au Mercure de France en janvier 2012, qui m’a incité à l’acheter et à le lire d’une traite : Une petite île heureuse…

D’aucuns me reprocheront sans doute de toujours voir midi à ma porte, et je dois avouer en effet que c’est surtout par référence à ma propre origine insulaire que j’ai eu la curiosité d’acquérir sans hésiter cet ouvrage et de le parcourir avec la plus grande attention. Que dis-je ? le parcourir ! le scru-ter plutôt dans ses moindres détails et réflexions, chapitre après chapitre, paragraphe après paragra-phe, rebondissement après rebondissement.

La petite île heureuse en question est une pure invention de l’auteur. Elle se nomme Fagerö et fait partie d’un archipel imaginaire lui aussi, situé au sud-ouest de la Finlande. Comme dans toutes les petites îles, on y vit principalement de pêche, d’un peu d’agriculture familiale, d’élevage et d’artisanat. Tout le monde, évidemment, connaît tout le monde et les cancans vont bon train, comme vous pouvez l’imaginer…

Mais, mis à part la situation géographique et le climat, ce ne sont pas, tant s’en faut, les seules ressemblances avec ma propre île natale, Terre-de-Haut des Saintes, que j’ai retrouvées dans ce livre. Le comportement individuel et collectif des habitants, leurs relations ambivalentes pour ne pas dire ambiguës, l’impact des familles influentes, l’attitude souvent arrogante des autorités et de quelques fonctionnaires, dont un facteur farfelu particulièrement indélicat, la marginalité de certains individus, une solidarité nécessaire apparente et… la propension légendaire à la boisson, m’ont rappelé en permanence la réalité saintoise ordinaire et plus largement celle de la Guadeloupe dite « continentale ».

Pourtant là ne réside pas l’intérêt principal de ce livre. D’autant qu’à l’évidence la plupart des îles, quels que soient leur latitude ou leurs particularismes, se ressemblent plus ou moins toutes et induisent une microsociété caractérisée pratiquement par les mêmes relations tendues d’alliance ou de rejet ; les mêmes réflexes conditionnés, individuels, claniques ou communautaires ; les mêmes nécessités d’entraide plus ou moins consenties lorsque les contingences naturelles, sanitaires, religieuses ou autres l’exigent.

Ce livre est en réalité une allégorie : les habitants de Fagerö, vivent heureux à leur manière, autant que l’on peut l’être sur un territoire exigu isolé, privé des commodités habituelles des grandes agglomérations continentales, jusqu’au jour où… le cadavre d’un homme non identifié est découvert dans la mer, à proximité d’un îlot, et ramené à terre par deux pêcheurs marginaux qui le déposent dans une cabane, sans prévenir les autorités.

De là, les événements se succèdent et s’enchaînent, révélant au lecteur, au fil de l’intrigue et  des rebondissements, la véritable personnalité des uns et des autres et, plus globalement, de l’ensemble de la communauté insulaire. Car ce cadavre anonyme que l’on enterre en présence de la population au grand complet, avec toute la commisération, le rituel, le respect, les cérémonies et les discours d’usage, n’est que le premier d’une longue série d’hommes, de femmes et d’enfants, noyés inconnus, venus d’on ne sait où, dérivant au gré des courants et s’échouant jour après jour sur les rivages de Fagerö.

Cadavres qui vont finir par perturber l’existence, l’intimité, les activités et l’ordonnancement de cette petite société, pas méchante, mais repliée sur elle-même et qui ne demande qu’à vivre heureuse, sans bouleversement, au rythme des saisons et du bon déroulement de la fête traditionnelle annuelle de la Saint-Jean, point culminant des réjouissances populaires.

Je vous laisse imaginer ce qu’il advient par la suite de tous ces corps étrangers encombrants venus d’ailleurs, porteurs de bactéries, qui envahissent la petite île heureuse, s’invitent dans les rêves des habitants, et qu’ils ne regardent plus de la même façon, qu’ils envisagent même d’exhumer de leur cimetière pour les expédier ailleurs !…

Mais vous avez, sans doute, depuis longtemps, saisi le sens et la portée de l’allégorie ; le sens et la portée de cette longue métaphore macabre, terriblement d’actualité. Aussi, pour terminer, pardonnez-moi, par ces temps agités d’indifférence et d’égoïsme, d’oser soumettre à votre méditation ces deux réflexions apparemment contradictoires et vous laisser, si ce n’est déjà fait, le loisir de vous forger votre propre opinion.

La première de ces réflexions est connue. Elle est bien réelle et de qui vous savez. Elle a fait à l’époque le tour de tous les médias français et étrangers et couler beaucoup d’encre et de commentaires. Elle résume tristement avant la lettre toute l’histoire du livre, là voici :

« Quand il y en a un, ça va. C’est quand il y en a plusieurs que..! ».Vous connaissez la suite !

La seconde est celle d’une petite fille, personnage solaire et fictionnelle du roman, à la limite de l’autisme, mais qui pourrait être chacun d’entre nous. Elle tient dans ses bras au bord de la plage, comme elle le ferait d’une poupée pour jouer à la réchauffer, le corps sans vie d’une petite noyée qu’elle a enveloppée dans son châle, et, s’adressant à sa tutrice qui souhaite qu’elle s’en débarrasse au plus vite, la supplie :

« Je veux juste la tenir un moment. Elle est toute seule et toute petiteCar il faut bien que quelqu’un s’en soucie. Tu ne crois pas ?.. » 

Voilà : il ne vous reste plus qu’à vous plonger à votre tour dans cette allégorie passion-nante, réaliste et d’actualité pour affiner votre jugement sur le sujet. 

Retenez bien son titre et le nom de son auteur : Une petite île heureuse de Lars Sund, publié en janvier 2012 au Mercure de France. 343 pages, 24,50 € (prix Métropole). Bonne lecture. Et à la prochaine chronique…

                                                                                                                            Raymond Joyeux

Terre-de-Haut : une petite île heureuse ?

Terre-de-Haut : une petite île heureuse ?

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