Quand science et poésie se rejoignent

C’est le Prix Nobel guadeloupéen de Littérature, Saint-John Perse, qui déclarait dans son discours de Suède le 10 décembre 1960 :

«  Du savant comme du poète, c’est la pensée désintéressée que l’on entend honorer ici. Qu’ici du moins ils ne soient plus considérés comme des frères ennemis. Car l’interrogation est la même qu’ils tiennent sur un même abîme, et seuls leurs modes d’investigation différent.« 

En illustration de cette déclaration, j’ai le plaisir de vous présenter un poème inédit de Bernard S. Bonbon, écrit voilà 40 ans, dont j’ai tenté, bien modestement, de faire l’analyse que vous découvrirez à la fin de cette chronique littéraire.

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L’auteur

On ne présente plus Bernard S. Bonbon, mathématicien et scientifique de renom,
originaire de Terre-de-Haut (Saintes) en Guadeloupe.
Après de brillantes études à Paris, il a consacré son existence à la recherche en Sciences de l’Art et en Sciences Appliquées.

Éminent spécialiste des problèmes mathématiques de l’espace visuel, il est l’auteur de pas moins de huit ouvrages référencés dans le monde.
Sélectionné dans le Top 2% des meilleurs chercheurs en Sciences Appliquées, il a été nommé Chevalier dans l’Ordre National du Mérite en 2016 par décret du Président de la République.

Son dernier ouvrage paru aux éditions l’Harmattan en 2023, qui s’intitule Géométrie parabolique tridimensionnelle ou Perspective parabolique, réalise le souhait du mathématicien Henri Poincaré (1854-1912) qui espérait qu’un jour un savant inspiré découvrirait le secret de la représentation de la quatrième dimension. C’est chose faite aujourd’hui grâce à notre compatriote et ami Bernard S. Bonbon !
Mais en plus d’être le savant mondialement reconnu que l’on sait, Bernard est aussi poète à ses heures. Jugez-en plutôt :

Le crépuscule des Saintes

Le visage calme offert à la caresse du vent,
Alors que du « canal » arrive un bateau blanc,
Je regardais là-bas se coucher le soleil
Qui donnait à mon île une beauté sans pareille.

Les rayons lumineux glissaient au ras des flots,
Ils incendiaient la baie, illuminaient le port.
Les barques, sur le sable semblaient jouir du repos,
Alors que doucement ma belle île s’endort.

Le soleil maintenant n’est plus qu’un disque d’or,
En équilibre parfait sur la ligne d’horizon,
Entre l’azur et l’eau, hésite-t-il encore ?
Le choix est impossible. C’était une illusion.

Il s’est paré enfin de son habit de nuit :
De légers nuages roses, et par endroits très gris.
Le bateau en passant, un instant m’a surpris,
Alors que lentement il arrivait sans bruit.

Le ciel s’est embrasé, la mer s’est assombrie
Et la longue silhouette de l’Ilet aux cabris »,
Après une journée qui fut belle et tranquille,
Semble être un lourd rideau abaissé pour la nuit.

Elle était déjà là, patiente et un peu pâle,
Cette pleine lune des Saintes qu’accompagne une étoile,
Messagère d’une nuit sereine et tranquille,
Comme le sont toujours, toutes les nuits de mon île.

Bernard S. Bonbon

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Sur un poème de Bernard S. Bonbon

Comme l’indique son titre, ce poème évoque un moment privilégié du cycle cosmique journalier vu et apprécié par un observateur immobile, sensible à la beauté d’une nature exceptionnelle dans une de ses manifestations les plus pittoresques : le coucher du soleil. Pittoresque étant à prendre en son sens étymologique : digne d’être peint. Et c’est en effet un véritable tableau que nous offre avec justesse Bernard Bonbon, Plume d’or et Médaille d’or internationales des lettres.

Ce qui frappe d’emblée à la lecture de ce beau texte, c’est la progression tout en douceur des étapes du crépuscule. Par petites touches subtilement colorées, l’auteur non seulement nous transporte sur les lieux d’implantation de son chevalet, mais nous donne à voir en direct le sujet central de sa peinture : l’astre du jour en son déclin. Sujet central certes mais auquel sont associés tous les éléments du décor : le vent, le bateau, les flots, la baie, les barques, l’îlet, la lune et sa fidèle étoile-rémora Antares… et, bien entendu, l’île originelle elle-même, non comme décor cette fois, mais comme toile de fond de l’ensemble de la composition. Car ce n’est pas un crépuscule ordinaire qui est décrit ici par le poète, même s’il est majestueux, mais LE crépuscule des Saintes, titre et véritable sujet du poème. Hommage de l’auteur à ses origines insulaires dont on sent qu’elles ont pétri très tôt son imaginaire et sa sensibilité.

De facture toute personnelle, l’architecture interne de la poésie de Bernard Bonbon, en tout cas dans ce présent texte, en dehors de la structure fixe en quatrains et de la présence des rimes, s’affranchit le plus souvent de la rigidité des règles établies de la versification classique. On trouve ainsi en alternance des alexandrins réguliers avec césure à l’hémistiche et des vers de 11 voire de 13 syllabes, comme si l’auteur faisait sienne, volontairement ou non, l’injonction de Verlaine dans son Art poétique :

De la musique avant toute chose,
Et pour cela préfère l’Impair
Plus vague et plus soluble dans l’air,
Sans rien en lui qui pèse ou qui pose…

Les puristes, inconditionnels de la métrique orthodoxe et du précis académique de versification, oubliant Verlaine, prétendront, j’imagine, que le texte de Bernard Bonbon pécherait par une absence de rigueur dans la composition et par l’alternance improbable de vers réguliers et irréguliers qui nuiraient selon eux à l’unité conceptuelle et à l’harmonie architecturale et musicale de son poème. Mais c’est oublier aussi que l’artiste est maître de son pinceau et de son art, et qu’il n’a que faire d’une structure préétablie qui enfermerait son inspiration dans un cadre formel qu’il considère comme réducteur.

Quant aux images nées de cette inspiration, on peut noter quelques-unes qui devraient ravir les connaisseurs, en particulier, parmi d’autres, celles de l’îlet à Cabris présenté comme un lourd rideau abaissé pour la nuit, ou encore la pleine lune messagère d’une nuit sereine et tranquille…

Mais le point d’orgue de cette imagerie poétique, selon nous, c’est certainement celle qui décrit le soleil, sur le point d’atteindre son hypogée, comme un disque d’or en équilibre parfait sur la ligne d’horizon. Et quand on connaît l’éblouissante carrière de scientifique de Bernard Bonbon, spécialiste mondialement connu et reconnu de l’ellipse et de la géométrie parabolique, on ne s’étonnera pas de trouver ici une telle image, nous montrant le soleil qui semble hésiter entre l’azur et l’eau…

 Choix impossible nous précise l’auteur – C’était, dit-il, une illusion ! Mais ce n’est pas par hasard que ce vers se situe au milieu du poème comme ligne de partage entre le jour qui s’enfuit et la nuit qui s’apprête à prendre la relève.

Pour conclure cette brève et très incomplète analyse, on observera l’omniprésence de l’auteur tout au long du poème, comme l’épicentre de la composition : « le visage calme, je regardais, mon île, ma belle île, le bateau m’a surpris, mon île...  » présence qui nous renvoie à un célèbre tableau de la peinture traditionnelle chinoise où l’on voit évoluer un personnage au milieu d’un décor de montagne et qui semble être le point central de la composition en dépit du gigantisme du décor qui l’entoure. Et là, c’est loin d’être une illusion !

Raymond .Joyeux, 15 octobre 2023

Photo Raymond Joyeux – Crépuscule sur l’Îlet à Cabris -Terre-de-Haut

Publié par Raymond Joyeux
Le Lundi 16 septembre 2024

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4 Responses to Quand science et poésie se rejoignent

  1. Avatar de BONBON BERNARD BONBON BERNARD dit :

    Bonjour Raymond, Il est minuit 20 et je viens juste de prendre connaissance de ton article dont je découvrais avec une stupéfaction un peu étourdissante, que j’ en étais le centre d’intérêt, alors que je m’apprêtais à lire une rubrique concernant Saint John Perse dont je suis un fervent admirateur. Associer mon parcours à la citation de ce génie de la littérature est un très très grand hommage qui me transporte et que je garderai à jamais jalousement dans ma mémoire, connaissant ta rigueur et ta justesse de vue. Cela m’oblige ici à rompre avec la décence, et la modestie qui caractérisent généralement mes comportements , à la discrétion dont j’aimais jusqu’ici m’entourer. Je ne sais vraiment pas comment te remercier de me faire un peu connaître à une nouvelle génération de compatriotes iliens que je n’ai pas eu la chance de côtoyer, mais dont j’ai bien connu les parents et qui pour beaucoup me le rendaient bien. Le temps est passé si vite et nous le savons bien tous les deux, puisque nous partageons le même âge. J’ai affronté des gentils reproches de ne pas être retourné au pays( comme on dit), mais ma carrière-passion ne se trouvait que dans une grande métropole, ou j’avais les outils, les matériaux, et le contexte, pour évoluer, éventuellement grandir, et aussi assouvir ma passion, mes passions. J’espère de tout cœur que l’on puisse un jour se revoir, et échanger de vive voix. Mais même maintenant je me bats toujours et encore avec ce temps ⌛️ qui file comme le sable entre les doigts, alors que j’ai beaucoup à faire, pour en faire profiter les autres. Je remercie le grand poète et littéraire pour son magnifique analyse de l’un de mes poèmes de jeunesse. La « plume d’or » entre autres, concernait bien plus les écrits scientifiques. Je voudrais me joindre à tous tes lecteurs pour te féliciter et te remercier pour les moments de bonheur que tu nous offres au travers de la lecture des publications de tes poèmes et de tes romans. Je ne m’étalerai pas plus longtemps. Il se fait tard, mais je ne voulais pas attendre à demain. Je te tiendrai informé de « l’evolution des choses » au fur et à mesure qu’elles se dérouleront. Je te salue très affectueusement. Benard

  2. Avatar de annie lionet annie lionet dit :

    oui le temps file comme le sable entre les doigts et le marchand de sable vient de passer

  3. Avatar de duvalm166efdde87 duvalm166efdde87 dit :

    Merci Bernard et Raymond pour ce poème, très touchant pour ceux qui connaissent bien les couchers de soleil de Terre de Haut vers l’Ilet à Cabris ( »Impression Soleil couchant » ).

    Bernard, juste par curiosité, où situerais-tu ta quatrième dimension mathématique dans le tableau de ton poème ?

    Si Antarès est l’étoile associée au lever de la Lune pendant l’été, c’est plutôt Sirius pendant l’hiver, époque habituelle de mes visites.

  4. Avatar de Jean S Sahaï Jean S Sahaï dit :

    Barques qui revenez… Restera le sommet du Graal des poêtes.

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