Derniers jours
Vendredi 22 août
Et le soleil continue ce vendredi de nous être complice pour un périple touristique à la découverte de la Côte de granit rose et du Gouffre de Plougrescant. Une réplique monumentale de la modeste Roche Percée saintoise de Pompierre, fait observer Alex. Gouffre qui me ramène à mon très lointain passé lycéen et à mon camarade de seconde Louis D. dit Loulou, surnommé Le gouffre de Padirac à cause de sa corpulence et de son imposant postérieur… on se demande bien pourquoi. Lamentable facétie d’ado.
La célèbre maison entre deux rochers est intrigante. Classique pub pour la Bretagne, vue sur tous les magazines. Privilège de la découvrir in situ. Étonnant rêve d’un bâtisseur original avant la loi littoral et les interdits du conservatoire…

Perros-Guirec
Escale bien venue et déjeuner à Perros-Guirec, occasion pour nous de nous souvenir de nos amis Annie et Marcel R. qui y possédaient une maison face aux îles.
Parking ombragé le long d’un bassin nautique urbain où s’exercent les futurs amiraux de la Royale sur de minuscules embarcations à moteur, grossière imitation des paquebots d’antan et autres barcasses insolites.
Le personnel du Bistrot de la Rade où nous avons table dressée sur réservation opportune d’Alex nous attend. En ce domaine, rien n’a été laissé au hasard. C’est une chance que nous apprécions. Car en cette fin août les visiteurs sont encore nombreux et les restos submergés d’affamés patientant à la queue leu-leu sous le soleil. Je tente la pêche du jour : aile de raie sur coussin de légumes, particulièrement goûteuse qui change des innommables préparations ammoniaquées à l’huile rance servies parfois aux Saintes. Et nous voilà repartis pour l’escalade programmée des rochers roses de Perros.

Petite déception : aucune place disponible aux nombreux parkings côtiers de Ploumanac’h – village préféré des Français en 2015 – en dépit d’une recherche assidue de notre opiniâtre conductrice.
Ce changement de programme nous conduit à Trégastel et à la minuscule île Grande, qu’un pont relie au continent depuis 1891.

Faute d’escalader les rochers roses, paisible marche le long de la plage de Saint-Sauveur encore découverte par la marée. Inutile de chercher à se rincer ne serait-ce que le bout du plus petit orteil mais la langue de sable, parsemée de varech séché, est plus agréable que la rugosité des cailloux du sentier !
De Trégastel, nous prenons la direction de Lannion par Trébeurden, ce village où j’ai eu le privilège il y a quelque vingt ans de rencontrer chez lui l’écrivain écossais, inventeur de la géopoétique, Kenneth White, aujourd’hui décédé, et son épouse Marie-Claude. La simplicité du personnage, sa modestie naturelle et l’image des feuillets manuscrits éparpillés à même le béton du sous-sol, en petits paquets retenus par des galets, et les dédicaces qu’il me fait l’honneur de signer me sont restées en mémoire.

Lannion
À Lannion, nous nous garons en haut de la rue principale et parcourons le centre-ville jusqu’à la librairie Gwalarn au rayon poésie bien garni.
Une édition bilingue de poèmes d’Erri De Luca pour Anne et achat de Rue des fleurs de Jean-Michel Maulpoix et Mathématique générale de l’infini de Serge Pey, poète toulousain. Titre qui me fait penser à mon ami Bernard Bonbon et ses recherches et publications en géométrie parabolique.
«La poésie n’est pas faite pour être comprise, elle sert à comprendre. »
Rasade de bière, cidre et menthe à l’eau, à chacun selon ses goûts, nous faisons le plein de liquide avant retour à notre gîte de Plouézec, pour notre dernière soirée bretonne et repas pour une fois à domicile…
Samedi 23 août
Sur la route de Rennes
Branlebas dès le matin avant la visite des proprios et remise des clés. La confiance règne : aucun CR de l’état des lieux sur lesquels nous revenons après 20 minutes de route récupérer la veste d’Alex oubliée derrière la traitresse porte d’entrée. Heureuse coïncidence, nos véhicules se croisent à l’entrée du bourg. Ce qui favorise le retour à la résidence et la récup du bien d’Alex qui doit regagner Paris en train avec Anne depuis Rennes.
Mais nous ne sommes pas au bout de nos petites frayeurs. Un accident sans gravité apparente ralentit la circulation. Puis c’est l’invraisemblable recherche de la gare en centre ville. Les panneaux se contredisent et les travaux affolent le GPS. C’était sans compter sur la légendaire perspicacité d’Anne. En moins de temps qu’il faut pour l’écrire, elle repère l’entrée de la gare et c’est l’inéluctable séparation… En attendant nos retrouvailles à l’anniv d’Alex en septembre.
Retour : compter les pieds de l’infini
Quel périple, avons-nous ensemble accompli ! Quelle richesse désormais inscrite en nos mémoires et dans nos cœurs ! Exceptionnelle beauté de la géographie et de l’histoire, merveille de la gastronomie, plaisir des yeux et de la marche, redécouverte d’une boisson traditionnelle injustement oubliée… et la complicité qui nous unit. Mais rien de tout cela n’aurait été possible sans l’implication fructueuse en amont de nos deux chercheurs-randonneurs enthousiastes à l’affût des curiosités à partager.
Curiosités ? Non. Splendeurs de la nature, œuvres de l’homme, traditions, art et culture. En un mot : poésie rayonnante qui, selon Serge Pey, est « l’art de renverser la terre ». Renverser la terre, ce que nous avons fait en six petits jours,
« en comptant deux fois nos pas courts au bout de nos sandales puis encore deux fois nos pas lents. Et encore les courts deux fois et les longs quatre fois jusqu’à compter les pieds de l’infini. »
À 13h50 nous quittons Rennes, allégés de nos deux comparses et de leurs pesantes valises d’intenses images, le cœur un peu lourd aussi, jusqu’à notre point de départ qui semble désormais si lointain, pour mettre pied à terre après six heures de route et un périple de 2149 kilomètres ensoleillés au compteur de la Captur.
Texte inédit publié par Raymond Joyeux
Le vendredi 19 septembre 2025





