Voici la saison cyclonique…

Fin juin a débuté en zone Nord-Atlantique ce qui est convenu d’appeler la saison cyclonique. Pour coller à cette actualité météorologique, je vous propose ce poème et l’analyse qui le suit.

L’œil du cyclone

Lorsque le vent se lève
au nord de mon pays
s’inscrit la fuite des courants
à la lisière des hauts-fonds.

Et le ciel s’écartèle
aux quatre-temps de la saison
lorsque septembre en transe
en voile de mariée
gravit les marches du cyclone.

La mer, huilée
en tous ses muscles de lutteur
déploie sur toutes rives dévastées
ses grandes rages tapageuses.

Et le soir qui s’essouffle
à cerner l’œil de la tempête
grave l’espoir
au cœur de l’homme.

(L’analyse proposée ici n’est pas celle, classique, que l’on fait habituellement d’un poème, avec étude détaillée de la versification, des figures de style, de la musicalité et autres éléments littéraires spécifiques que comporte un texte de ce type. C’est simplement une approche globale tendant à faire comprendre la démarche de l’auteur à travers l’objectif qu’il s’est fixé et les moyens mis en œuvre pour l’atteindre et l’exposer au lecteur.)

1 – Genèse de la composition

Ce court texte a été écrit en 1975, en réaction à un très long poème sur le même sujet dans lequel l’auteur (dont j’ai oublié le nom) s’était appesanti sur les effets dévastateurs de cette catastrophe météorologique. 

Pour tenter de montrer que l’on pouvait faire plus court et plus efficace, en allant à l’essentiel, j’ai écrit l’œil du cyclone. En d’autres termes, j’ai recomposé le poème, que l’on pourrait sous-titrer : petite météorologie poétique, avec une stricte économie de moyens. Économie de moyens, à l’image même du phénomène dont les effets ne durent en réalité que peu de temps. Mais également en rapport inverse de ces effets qui détruisent tout sur leur passage et qui s’exercent, eux, sans aucune épargne d’expression. Par comparaison avec la réalité, ce poème est donc construit selon un double parallélisme : le premier, par sa brièveté, correspond à la rapidité relative du phénomène, comme une sorte de symétrie exacte dans leur géométrie commune ; le second inverse le rapport énergétique car la force du cyclone n’a aucune commune mesure avec le peu de mots utilisés pour l’exprimer et dépasse de loin, par ses effets son architecture verbale.

2 – Structure du poème

1ère strophe :  

Premier tableau : L’arrivée du cyclone 

Vent du Nord – Fuite des courants.  (L.1-3)

Deux éléments vécus et constatés, à la fois origine et conséquence du phénomène dépressionnaire à venir. Ces deux faits, aériens et maritimes dont le premier est la cause du second, se traduisent par une modification de l’état de la mer et de l’atmosphère, donc influent sur la géographie locale qui devient progressivement le champ de manifestations météorologiques d’une grande ampleur, face auxquelles l’homme est impuissant. Le vent du Nord, inhabituel dans cette zone insulaire généralement visitée par les paisibles alizés venus de l’Est, témoigne des premières bourrasques générées par l’avancée tourbillonnaire du cyclone. Cette manifestation est le signe avant-coureur de l’arrivée imminente du phénomène. La mer se désorganise et se prépare à fondre sur les côtes : fuite des courants, non pour échapper au désastre annoncé mais pour y participer et prendre sa part du festin eschatologique en préparation. Le vent qui se lève et le courant en fuite figurent en quelque sorte deux des quatre cavaliers de l’Apocalypse, les deux autres étant le ciel qui s’assombrit et l’orage qui menace, implicitement évoqués. 

2ème strophe :

Deuxième tableau : L’installation du cyclone.

Le ciel s’écartèle
aux quatre temps de la saison.  (L.5-6)

L’écartèlement, c’est l’image de l’agitation démesurée des nuages qui courent en tous sens dans le ciel. Il va de pair avec les quatre-temps liturgiques de la crucifixion, que le calendrier biblique fixe à la mi-septembre, date de la survenue de l’automne septentrional et période apogéique de formation des cyclones tropicaux en zone atlantique. Mais cet écartèlement du ciel et sa manifestation, la course effrénée des nuages, sont aussi le symbole de la vulnérabilité et de l’impuissance de l’humain face aux cataclysmes naturels en général et aux ouragans en particulier. Dénuement et souffrance qui, tant sur le plan psychique que physique affectent l’homme, lequel, inquiet, tiraillé entre ce qu’il lui faut entreprendre sans tarder pour se protéger et l’inconnu que représentent le passage et les effets du cyclone, ne sait à quel saint se vouer.

Lorsque septembre en transe
en voile de mariée, 
gravit les marches du cyclone 
(L 7-9)

Le cyclone installé poursuit son inéluctable progression. Septembre, féminisé et assimilé par métonymie au phénomène, est le mois cyclonique redouté par excellence ; c’est celui de l’alliance sacramentelle des éléments déchaînés contre la nature elle-même ; contre la géographie préexistante, prélude à une nouvelle géographie née de et dans la violence. Arbres déracinés, littoral remodelé, fonds marins saccagés, c’est une transformation radicale du paysage intérieur et extérieur. Paysage naturel mais aussi humain, car l’homme, pris dans les transes de septembre ne sort pas indemne de ce déchaînement des éléments, dont la lune de miel, suggérée par les transes, le voile de mariée et la montée des marches, n’était en réalité qu’une lune de fiel.

3ème strophe :

Troisième tableau : Les effets suggérés du cyclone

La mer huilée 
en tous ses muscles de lutteur
déploie sur toutes rives dévastées

ses grandes rages tapageuses.

Généralement quand on parle d’une mer d’huile, c’est pour signifier le calme absolu des eaux. Ce vers utilise la même comparaison mais en la prenant à contre-pied. Présentée comme un lutteur antique, dont le corps était huilé pour offrir moins de prise à l’adversaire, la mer au plus fort du cyclone, exhibe sa puissance destructrice sans rencontrer de résistance. C’est une lutte fratricide inégale entre, d’un côté, la nature paisible du paysage qui n’offre que sa fragilité placide en refusant le combat et, de l’autre, l’hostilité de cette même nature, aveugle et brutale, qui déploie sur toutes rives dévastées ses grandes rages tapageuses. L’évocation des effets du cyclone est concentrée en une seule phrase qui fait contraste, comme il a été dit plus haut, avec la puissance dévastatrice du phénomène. Chacun des termes de cette strophe suffit à renseigner le lecteur sur les effets de cette puissance aveugle. Nous sommes en plein dans la fonction majeure de la poésie qui est de suggérer plutôt que de décrire. C’est au lecteur de faire l’autre moitié du chemin en se servant de son imagination pour compléter le tableau. C’est à lui d’imaginer la nouvelle géographie modelée par la violence des éléments. Le poème a joué sa partition, il n’a pas à s’étendre au-delà de son rôle.

4ème strophe :

Tableau final : Déclin du cyclone et espoir de la délivrance

Et le soir qui s’essouffle 
à cerner l’œil de la tempête
 grave l’espoir au cœur de l’homme…
 (L.14-17)

Les forces élémentaires finissent par s’épuiser et le parcours en spirale du phénomène progressi-vement l’éloigne de son point d’impact. Le calme règne à nouveau, c’est l’œil du cyclone. Mais un calme provisoire. Le soir, symbole de paix, est choisi comme terme momentané de l’angoisse et des fracas engendrés par les intempéries. Le jeu de mots cerner l’œil de la tempête est bâti sur une double métaphore : les cernes au sens propre désignant les demi-cercles sombres sous les yeux qui indiquent fatigue et épuisement, l’approche de la nuit figure la couleur des cernes et renvoie à l’œil du cyclone, synonyme d’essoufflement des bourrasques et du vent. L’homme reprend espoir même s’il ne lui reste désormais qu’à contempler les dégâts. Il doit simplement veiller à ce que cet espoir ne soit pas vain car la tempête n’est peut-être pas complètement terminée et pourrait reprendre avec plus d’intensité.  Rien n’est sûr. Il ne faut pas baisser la garde et la protection des habitations doit être maintenue jusqu’au lende-main pour parer à une éventuelle reprise des forces de l’ouragan. C’est alors seulement qu’il pourra se trouver face à une nouvelle géographie qu’un prochain cyclone remodèlera à son tour. C’est le cycle cosmique toujours recommencé des saisons qui continuera son cours et que clôturera un nouvel espoir suivi lui-même d’une nouvelle géographie…

Conclusion : 

Des 43 poèmes qui composent les Poèmes de l’archipel publiés en 1986, L’œil du cyclone est sans doute l’un de mes préférés. Sa brièveté, qui consiste à traduire en peu de mots la quintessence d’une réalité complexe comme une manifestation cyclonique, (son développement, sa maturité, son déclin), représente à mes yeux ce que doit être la poésie : capacité objective d’évocation et pouvoir maximum de suggestion avec un minimum de moyens. D’un côté une géographie littéraire presqu’esquissée, mais suffisamment précise pour cerner le sujet, de l’autre une dynamologie naturelle extrêmement élaborée de la naissance, de l’évolution, des effets et de la dissolution d’un phénomène météorologique à l’ampleur démesurée.


Poème et texte de Raymond Joyeux

Publié par Raymond Joyeux
Le vendredi 28 juin 2024

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