Un texte de circonstance du philosophe Alain

La pluie

Il y a exactement 115 ans, le 3 juin 1909, Alain publiait ce texte que je vous propose aujourd’hui.

Prenant le contrepied de la plupart d’entre nous, Alain fait ici l’éloge de la pluie.
Celle qui depuis le mois d’avril de cette année 2024, inonde la France, fait dégringoler le moral et pourrit les jardins. Mais sans doute parmi vous il s’en trouve quelque-uns qui comme le philosophe aiment la pluie et lui trouvent toutes les vertus du monde… Pour les autres ce morceau de littérature les aidera peut-être à prendre leur mal en patience…
J’avoue que c’est mon cas… en attendant l’été.
R.J.

J’aime la pluie. L’air est lavé et la terre m’offre ses odeurs. J’aime la grande pluie qui tambourine, les nuages qui s’effilochent, la douce lumière qui change d’instant en instant, et la délicate ligne rose au-dessus de l’horizon.

Comme j’expliquais à l’homme cultivé ces plaisirs de Normand, il me dit : « Vous voulez faire un paradoxe. La pluie est bonne pour l’agriculture, je ne dis pas non. Mais la pluie est sale et triste. Je viens de rencontrer un lourd camion dont les chevaux pataugeaient, et je suis crotté jusqu’aux oreilles. Le ciel est gris ; mes idées sont grises. J’ai froid aux yeux, et j’ai froid au cœur comme s’il pleuvait dans mon estomac. Non, voyez-vous, le ciel bleu, et la pleine lumière, voilà les sources de vie. Comme je comprends les Grecs, et les grandes clartés de l’Iliade, et la douce Iphigénie qui dit adieu à la lumière ! »

Il y a beaucoup de littérature là-dedans. La boue est bien plus propre que la poussière ; on voit la boue, on peut l’enlever ; on ne la respire pas. J’ai lu Homère; ses héros sont de redoutables brutes, et les tragédies grecques sont assez ennuyeuses. La forme en est belle, mais la couleur manque. Cela est naturel, car le soleil mange les couleurs. A la vive lumière, remarquez-le, toutes les couleurs pâlissent. Le Midi saisit un homme du Nord par quelque chose de sec, de net, de rude dans les lignes. Ce sont des montagnes pelées, des terrasses pierreuses, des oliviers plutôt gris que verts, des cyprès sans grâce, et qui semblent noirs. Il faut des yeux noirs comme des puits pour noyer toute cette lumière-là.

Il nous faut une lumière plus douce, et des ombres moins heurtées. Quand un carré de ciel bleu lavé de pluie se montre entre les nuages, c’est alors que les chênes, les hêtres, les ormeaux, les marronniers, les acacias étalent devant nos yeux les nuances innombrables du vert, plus pur et plus riche que les couleurs vierges sur la palette. Un vent frais secoue les feuilles ; une buée flotte le long du sentier ; la terre est molle et élastique sous le pied; les toits brillent. L’oeil saisit toutes les choses selon leur distance.

Ce qui est tout près est riche et vigoureux ; ce qui est loin est comme un rêve. C’est alors que votre pensée se promène autour de vous, faisant mille tours comme un chien fidèle. Tandis que dans ces paysages de terre cuite, la pensée court perpétuellement sur l’horizon, ce qui fait sans doute qu’ils sont passionnés et discoureurs, car leur pensée n’a ni détail ni premier plan ; ils sont juristes; philosophes; et, au surplus, noirs comme des taupes, tout cela faute de pluie. S’il avait plu sur le Forum, César aurait eu la tête plus fraîche, et nous n’aurions pas connu le catholicisme.

3 juin 1909

Publié par Raymond Joyeux
le lundi 3 juin 2024

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