La vigie : une coutume saintoise aujourd’hui disparue

UnknownPremier romancier saintois auquel nous avons consacré une chronique en février 2014, (voir lien 1) Victor Vala, originaire de Terre-de-Bas, nous a laissé un ouvrage original et instructif sur les mœurs saintoises d’autrefois, publié en 1978 aux éditions Jeunes Antilles, préfacé par Laurent Farrugia et intitulé Une perle blanche à Terre-de-Haut. Cet ouvrage malheureusement épuisé nous renseigne entre autres sur la vie des pêcheurs du milieu du siècle dernier, en particulier sur les techniques de la pêche à la senne et ses minutieux préparatifs, mettant en émoi aussi bien les professionnels de cette pratique ancestrale que la population de notre île, hommes et femmes confondus. Véritable étude sociologique, le passage qui suit présente la coutume de la Vigie qui permettait aux pêcheurs d’être informés de l’arrivée du poisson sur les côtes saintoises et de se préparer à l’encercler. Les techniques de pêche ayant fortement évolué aux Saintes, cette coutume n’a plus cours aujourd’hui dans notre archipel. Sa disparition a mis fin du même coup au fort lien communautaire qu’elle générait.  

Texte de Victor Vala

Sur la falaise…

À demi voilé par de rares nuages oblongs où, parmi tant d’autres couleurs, le rose et le violet dominaient à qui mieux-mieux, le pâle soleil qui se mourait à l’horizon, coiffait encore de sa douce lumière la verdâtre colline. Elle n’était guère éloignée la minute où la vigie n’aurait plus de raison d’être. L’homme lentement se leva. D’un geste long et las il s’étira tout en continuant à fouiller de son regard perçant et averti cette mer déjà trop brune que toute la journée il avait scrutée, en vain, pour repérer le banc de coulirous signalé à plusieurs reprises précédemment et qui, aux dires exagérés de ceux qui l’avaient aperçu, était de beaucoup le plus important qu’il fût jamais donné à un Saintois de voir.

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Le pâle soleil se mourait à l’horizon… Photo Raymond Joyeux

Outre son côté commercial, la pêche aux coulirous, à la Guadeloupe (voir lien 2), constitue en elle-même un événement, et cela est vrai aux Saintes plus que partout ailleurs. Ici, en effet, tout le monde, hommes et femmes de tout âge, de toute classe, prend une part, sinon toujours active, du moins intéressée aux opérations qui durent parfois quatre ou cinq jours. On suit dans ses moindres détails la compétition serrée dans laquelle se trouvent engagés les propriétaires de sennes qui aspirent, chacun pour son propre compte, à capturer le banc signalé.

Des règles unanimement admises et respectées

Le premier d’entre ceux-ci qui est avisé de la présence des poissons, s’empresse d’aller occuper, avec son équipage, la plage où la pêche paraît devoir se dérouler dans les meilleures conditions. L’adoption de ce point de la côte dépend de multiples facteurs dont les senneurs savent tenir compte et qui sont, pour ne citer que les principaux : la position initiale du banc, son déplacement présumé, la direction et la force du courant, et enfin la nature du fond, de même que celle du rivage. Seule une solide expérience permet de prendre une décision rapide et efficace. Aussi, rares sont les fois où les coulirous se font capturer ailleurs qu’à l’endroit ainsi choisi. Sitôt ce premier stade accompli, la nouvelle se répand comme le feu dans une traînée du poudre. Les autres « maîtres de sennes » interviennent alors et c’est à qui prendra pied le plus tôt sur l’anse la mieux placée parmi celles qui restent.

vala-couvertureAinsi donc, lorsque la vigie, cet homme de confiance, se résigna enfin à quitter son poste, tout en haut, à l’extrême pointe de la falaise, il ne faisait pas très clair. Comme si elle ne voulait plus laisser lire en elle, la mer s’assombrissait de minute en minute. Or c’est cet obscurcissement trop rapide qui frappa tout à coup notre veilleur. Il retint son souffle, lorsque, clignant les yeux, il distingua sans netteté la noirceur caractéristique des coulirous. Il riva son regard sur ce qui lui sembla être une limite du banc, la bordure la plus proche. Elle se déplaçait, s’approchait. Mais si peu, si peu, qu’on hésitait à l’affirmer. Comme pour défendre son bien, l’eau se fit alors plus opaque, au point de créer dans l’esprit du pêcheur un véritable doute quant à la présence réelle des poissons. Il resta un moment à s’interroger. S’était-il trompé ? Y avait-il eu simple illusion d’optique ? Existait-il parmi les indices révélés au moins un qui fût assez probant ? Il en était là quand, à la suite d’un bref remous produit au large les coulirous en nombre considérable se mirent à sauter pour retomber en pluie dans l’eau noire et tranquille. Cette fois il n’y avait pas d’erreur possible. L’homme n’en continua pas moins, satisfait, à les observer du haut de son perchoir. Leur danse dura peu. Deux minutes à peine. Puis tout redevint calme, du moins là ; car il ne s’écoula guère de temps pour que le village fût au courant. De bouche en bouche, la nouvelle allait se répétant : « Le coulirou est rentré, le coulirou est rentré, au  Pain de Sucre. C’est pour Eugène. On l’entourera demain au petit jour ».

Comme une trainée de poudre…

Dans la rue, au café, dans chaque maison, à toutes les tables, on ne parlait que de cela. Tout laissait prévoir que l’assistance serait nombreuse, vu que cela tombait un dimanche. À l’exception du curé et de quelques fidèles de bon âge qui simulaient un attachement primordial à la messe dominicale, chacun avait des raisons pour ne pas manquer « le coup de senne ». Les uns pour la part de poisson parfois importante revenant à toute personne présente sur les lieux, les autres pour ne rien changer à la coutume, d’autres enfin moins nombreux, pour le spectacle lui-même qui vraiment en valait la peine…

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Pêcheurs de Terre-de-Haut préparant leur senne. Photo Raymond Joyeux

Ce texte est extrait du livre de Victor Vala, Une perle blanche à Terre-de-Haut – 1978

Pour plus d’informations sur l’auteur et la pêche aux coulirous, vous pouvez consulter les liens suivants :

1 – https://raymondjoyeux.com/2014/02/20/victor-vala-premier-romancier-saintois/

2 – https://raymondjoyeux.com/2017/04/06/une-tradition-ancestrale-la-peche-a-la-senne/

Le 5 février 2019 – Raymond Joyeux

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5 commentaires pour La vigie : une coutume saintoise aujourd’hui disparue

  1. DEHER dit :

    Je ne reconnais plus mon île, trop de voitures de scooters et j’en passe, les habitants ne marchent plus à pied, il n’y a plus ce lien familial, plus de solidarité et de partage, qui le jadis faisait le charme de notre île.

  2. Dominique Perruchon dit :

    Merci Raymond, Vos articles sont peut-être ce qui demeure d’une autre forme de vigie. Celle de l’amour d’où l’on vient, de le respecter et le transmettre.
    Amitiés.
    Dominique Perruchon

  3. Dario dit :

    Il ne faut regretter le passé que si le futur choisit une mauvaise route

  4. raymondjoyeux dit :

    En parlant de mauvaise route, Dario, en l’occurrence, concernant le partage de la rue, c’est Dolly qui a raison ! Il ne s’agit pas ici de regretter le passé mais de constater que le présent n’est pas meilleur. Peut-être que dans le futur ce problème de circulation aux Saintes sera résolu. En attendant, la situation actuelle en ce domaine, sans être pessimiste, ne présage rien de bon tant les habitudes sont difficiles à déraciner. En ce qui concerne la coutume de la Vigie et de la senne traditionnelle évoquée par Victor Vala, on peut concevoir que l’évolution des techniques de pêche l’ait fait disparaître, mais en même temps le lien social généré par la pratique communautaire du halage des filets sur la grève a disparu avec elle. D’autres pratiques ont pris la relève qui seront peut-être les traditions de demain et qui disparaîtront à leur tour, remplacées par d’autres. On n’y peut rien, c’est tout simplement la dynamique incontournable de la vie qui ne revient jamais en arrière mais qu’on peut dans une certaine mesure contrôler, en évitant de choisir une mauvaise route.

  5. Dario dit :

    Bonjour Raymond, on est d’accord sur ce choix qui doit se faire toujours dans le moment présent et cela engendre des désagréments immédiats, mais le rôle du politique est justement de maitriser ces difficultés et de proposer un autre choix toujours possible. C’est sur qu’il faudrait dans un premier temps limiter le nombre de véhicules motorisés et en même temps de proposer aux habitants un service de livraison à domicile selon certains horaires. Livraison si et seulement si l’habitant est allé faire ses courses en marchant. Il faudrait des passages piétons adaptés surtout le long de certains chemins (je pense en particulier la route de Marigot au Village où il y a quasiment pas de trottoirs). Enseigner dès le plus jeune âge le gout de la marche!!!! Aux saintes je suis toujours à pieds et cela me fait grand bien. A bientôt Raymond, j’arrive le 22/03 au bateau de 18h

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